PIERRE KISTLBR ET ZURICH
qui le considéraient comme un parvenu (de bailli à chef des corporations , maître constructeur, jusqu'à la dignité de boui^mestre) après les guerres de Bourgogne où il s'était distingué (1483). Appuyé sur les corps de métiers, opposés au conseil des aristocrates, il transforma en peu de temps le système du gouvernement. Il enleva aux nobles de la ville le droit d'occuper autant de sièges au conseil que tous les artisans ensemble. Il limita aussi les privilèges du clergé et le soumit à l'administration et à la juridiction civiles. Le clergé et la noblesse furent forcés de se conformer aux prescriptions que Pierre Kistler avait essayé d'appliquer aux vêtements et aux mœurs. Dans l'administration, les diverses institutions du «moyen âge devaient fairç place à l'unité et à l'égalité ; à cet effet, Waldmann abolit les tribunaux inférieurs, leva une contribution régulière (comme dans les monai*chies de cette époque) et fonda une caisse militaire. La ville de Zurich» maîtresse souveraine des campagnes, devait avoir le monopole du commerce et de l'industrie. Les communes rurales furent fort mal traitées : leurs assemblées forent dissoutes et leurs affaires confiées à des comités de douze. Ce fut là le point faible de l'œuvre de Waldmann, car il porta ainsi une grave atteinte à la liberté nationale, et plus tard il dut la payer cher. Lucerne obéit au même mouvement, et les conseils se fortifièrent aux dépens des communes.
Outre ces efforts dynastiques, le système des pensions contribua aussi à la centralisation du pouvoir. Vers la fin du siècle, les villes de Zurich et de Berne prirent la direction de la politique des confédérés; pendant les guerres de Bourgogne, Berne y était le plus propre par sa position naturelle, Zurich dut son importance prépondérante à son puissant bourgmestre, le plus éminent
des confédérés. Pendant quelque temps, Waldmann fut l'arbitre de toutes les affaires diplomatiques de la Suisse. Les campagnes subissaient impatiemment le joug et se plaignaient des « grands Hans » (l) qui gouvernaient tout. A Lucerne aussi les chefs de l'État, qui touchaient des pensions considérables, furent plus d'une fois la cause de violentes dissensions. On appelait « coquins et scélérats » tous ceux qui recevaient l'or des rois, des empereurs et des princes. Celui qui les insultait le plus était Frischhans Teiling de Lucerne, à la fois drapier et soldat, qui s'était distingué à la bataille de Giornico, à la tête des Lucernois (2). Lorsqu'il fut venu à Zurich, à la foire d'automne, on lui intenta un procès par suite de son franc parler; il subit la peine de mort en 1487, commç un homme dangereux, parce qu'il avait proféré des outrages contre les autorités. Mais les germes de mécontentement se développaient dans les populations des campagnes qui voyaient leurs droits méprisés; le nouveau système de gouvernement des villes n'exaspérait pas moins les campagnes des pays confédérés que celles des cantons des villes; et les unes et les autres s'unirent dans un même but, celui de la résistance à la tyrannie des villes.
Les troubles se manifestèrent d'abord à Zurich; Waldmann, poursuivant audacieusement son idéal de l'unité de gouvernement, centralisa le pouvoir et souleva à la fois l'aristocratie de la ville et le peuple des campagnes. Ses ennemis se servirent de l'opposition des campagnes pour exciter une insurrection que les pays confédérés favorisèrent, et il fut renversé et massacré (en avril 1489).
(1) Chanson du frétée Nicolas^ Rochholz, Chronique des chants des confédMs^ p. 316.
(2) Théodore de Liébenau, Frischhans Teiling.
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Mais, dans la ville, l'aristocratie espérait en vain de regagner ses anciens privilèges, les décrets de Waldmann assurèrent au peuple des campagnes des droits au préjudice du pouvoir absolu; les plus importantes innovations de Waldmann furent abolies, les campagnes eurent une égale part au butin; les impôts furent diminués et Ton accorda aux communes sur le lac des assemblées politiques. La cbute de Waldmann provoqua une grande agitation dans toute la confédération, et môme plusieurs soulèvements. Le gouvernement de Luceme ne put échapper à Torage, le conseil dut s'engager à ne pas lever d'impôts, à ne pas conclure d'alliances, à ne faire ni paix ni guerre sans le consentement de la commune; la ville de Saint-Gall, la ligue de la maison de Dieu et les Appenzellois se révoltèrent en 1489, contre le cruel abbé Ulrich Roesch que Ton croyait être Tami de Waldmann, et détruisirent le couvent de Rorschach qu'il avait commencé à bâtir. Le juge Farnbûbler projetait déjà une grande confédération à Test avec l'adjonction de la Thurgovie, sous la direction de la ville de Saint-QaU. Mais Tabbé, avec l'aide des confédérés, dompta Tinsurrection, Fambilbler fut forcé de fuir, et les révoltés furent rigoureusement châtiés (1490). Cependant le calme ne se rétablit pas dans les affaires de la confédération. Les Lucernois proposèrent à la diète d'interdire les pensions et les soldes par lesquelles Waldmann avait fait tant de mal, et Schwitz fut d'avis d'assembler les communes de tous les cantons des villes pour discuter ces questions. Ils allèrent même jusqu'à demander la radiation de l'article qui, dans la convention de Stanz, défendait les réunions populaires; mais les villes et surtout celle de Berne s'y opposèrent, et par leur influence la convention resta telle qu'elle avait été établie en 1481.
Malgré ces divergences, un vif sentiment patriotique se maintenait dans les divers États de la confédération. Il se montra dans la convention de Stanz et dans la motion faite à la diète de 1495, savoir : « Pour que nous, confédérés, vivions dans Taffection et Tunion fraternelles, et travaillions au bien de tous comme nos ancêtres, les délégués ont décidé que nous n'accepterions plus de pensions ni de dons et que nos serviteurs n'iraient plus à la solde des maîtres étrangers. »
Possessions commîmes, diète, ordonnances gouvememenicLles,
— La confédération se fortifia notablement par l'acquisition de domaines seigneuriaux. Cette organisation distinguait l'union suisse des autres ligues de l'empire et contribuait à faire de la confédération un État particulier. On était alors loin de songer au principe libéral d'assimiler les habitants des terres conquises aux citoyens ordinaires. Les confédérés se les assujettissaient pour accroître leur force. En 1415, ils devinrent maîtres, en Argovie, des seigneuries de Baden,Mellingen, Bremgarten; en 1460, de la Thurgovie; en 1483, de Sargans et de la vallée du Rhin; en 1512, des pays du Tessin, de Lugano, Locarno, Mendrisio , Maggiathai. La plupart des grands cantons participaient au gouvernement des pays conquis. Chacun d'eux y envoyait à tour de rôle, tous les deux ans, un bailli pour y exercer le pouvoir. Toutefois ce pouvoir avait peu d'étendue; dans quelques pays (la Thurgovie et la vallée du Rhin), les confédérés n'avaient que la haute juridiction (justice criminelle), la surveillance de l'administration de la commune et des relations commerciales, tandis que la basse juridiction était accordée à des nobles. Diverses villes jouissaient d'une assez grande liberté; Baden, Bremgarten, Mellingen, Prauenfeld, Diesaenhofen, Lu-
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gano, etc., avaient un conseil élu et une juridiction propre. Les baillis touchaient les revenus (impôts, octrois, redevances, amendes), conduisaient dans la guerre le contingent des troupes et exerçaient la justice ; lorsqu'il s'agissait de juger des crimes passibles de la peine de mort, on leur adjoignait un tribunal établi par les confédérés. Chaque année, ils étaient tenus de rendre compte à la diète des revenus perçus, et le solde restant après prélèvement des frais d'administration était partagé entre les divers cantons ; dans les cas douteux, les baillis devaient en référer à la diète. Dans les temps de l'absolutisme et des dissensions civiles, les baillis déshonorèrent la confédération; mais il n'en était pas encore ainsi au xv« siècle.
On voit par les attributions et les droits étendus de la diète combien la vie politique des confédérés s'était développée par les possessions communes et la participation aux guerres de l'Europe. Cette diète n'était cependant que la réunion des délégués (messagers) des divers cantons qui n'avaient pas plein pouvoir de décréter des lois. Ils en faisaient connaître les projets à leurs gouvernements respectifs dont ils énonçaient l'avis à la réunion suivante; alors la majorité des cantons, non celle des délégués, décidait, sans aller aux voix. D'ailleurs la diète n'avait pas ime constitution nettement définie. Il n'y avait aucune époque ni aucun lieu de réunion fixes ; on s'assemblait au moins une fois par an, tantôt à Lucerne ou à Zurich, tantôt à Baden ou à BYauenfeld ; et c'était dans ces dernières villes qu'étaient présentés les comptes des bailliages d'Argovie et de Thurgovie. Mais il y avait en outre de nombreuses séances extraordinaires, et peu à peu la sphère d'activité de la diète devint plus étendue que celle d'un parlement fixe (1). Les débats
(1) Pfaff, le Droit politique de rancienne Confédération^ p. 33.
engagés dans son sein et les résolutions prises par elle concernèrent tout d'abord les affaires extérieures; la diète avait le droit d'envoyer des messages et des actes à Tempereur, au pape, aux princes et aux villes, de conclure des traités et d'ordonner le système de défense des frontières. Plus tard, ellediscutala police du commerce, des mœurs et de l'hygiène dans le sens le plus large; elle rendait les décrets contre les vagabonds, les mendiants, les voleurs, les marchands ambulants, et en outre sur les mesures à prendre en cas d'épidémie, à l'égard des personnes et des communications ; elle interdisait les jurements et les vêtements indécents; elle veillait à l'entretien des routes principales dans tout le territoire de la confédération; elle réglait Tintroduction des nouveaux octrois et l'augmentation des anciens ; et plusieurs fois elle ordonna la centralisation du système des monnaies. Les affaires ecclésiastiques elles-mêmes étaient traitées par elle comme relevant de la confédération. Elle intervenait dans certaines contestations des cantons ou des particuliers; dans les cas importants, elle provoquait l'intervention des confédérés, comme dans la querelle du despote de Berne et dans Tinsurreetion qui éclata sous le gouvernement de Waldmann. Ainsi la diète était une assemblée dans laquelle les hommes éminents des divers cantons acquéraient la connaissance et l'expérience des affaires publiques; et en s'occupant de l'administration des propriétés commîmes, elle exerçait une influence bienfaisante sur les branches de l'administration qui, autrement, auraient été à peine remarquées. Il s'en fallait de beaucoup pour que les résolutions de la diète fussent partout exécutées; le plus souvent, il fallait les répéter, car elles avaient plutôt le caractère de simples injonctions ou d'exhortations ami-