RÉFORME DE ZURICH PAR ULRICH ZWINGLI
1525. — Le fondateur de la réforme suisse est Ulrich Zwingli qui, de concert avec un grand nombre d'hommes pensant comme lui, osa ouvertement changer Tordre de choses existant. Il était fils d'un ammann de Wildhaus, ®û Toggenbourg, et naquit en 1484. Ses sentiments religieux furent éveillés de bonne heure dans la maison paternelle ; aussi ses parents, influencés par deux oncles ecclésiastiques, le destinèrent aux ordres. L'un d'eux, Barthélémy Zwingli, doyen de Wesen, était doux et éclairé; il reçut chez lui Tenfant dont il apprécia les rares qualités naturelles, et l'envoya, à l'âge de dix ans,
(1) On les appelait soulèvements contre les « mangeurs de couronnes v, c'est-à-dire contre ceux qui étaient soupçonnés d'avoir été corrompus par l'argent français, les couronnes.
à une bonne école de Bâle, et plus tard à Berne, où Zwingli eut Tavantage de participer aux leçons d'un des plus célèbres humaDistes, Woelflin ^Lupulus); finalement, il étudia à l'université de Vienne. Animé d'un vif désir de s'instruire , il s'enthousiasma , sous la direction de Lupulus, pour les beautés et les hautes pensées des classiques grecs et romains. Ces travaux le captivaient à tel point, que pendant quelque temps, il songeait à vivre en humaniste et se fit professeur de latin. Mais, revenu à Bâle, il y rencontra en Thomas Wittenbach un maître qui unissait une profonde conviction religieuse à une tendance libérale, et qui s'était déjà affranchi des entraves de la méthode scholastique, ainsi que de la doctrine de l'Église romaine. Zwingli fut entraîné par son exemple et ses leçons : annoncer au peuple une foi épurée lui parut la plus belle tâche; et il résolut d'y consacrer sa vie. Il se décida donc à exercer le ministère ecclésiastique et devint en 1506 curé de Glaris. Mais il ne s'y trouvait pas encore assez préparé , il voulut chercher sa véritable initiation dans l'étude à laquelle il voua tous ses loisirs. Il se plongea dans la philosophie des anciens, surtout de Platon et de Sénèque, dont il estimait les idées à tel point qu'il avait coutume de dire qu'ils avaient bu a à la source divine », bien qu'ils ne fussent pas chrétiens. Il lisait aussi le Nouveau Testament dans la langue primitive , et alors seulement il eut des doutes, quant à la vérité de la doctrine des pères de l'Église et de la papauté. Il eut aussi occasion de reconnaître les abus politiques; aumônier des expéditions en Italie, patriote ardent, il était fier de la force et de la vaillance de ses compatriotes; mais il s'indignait de la corruption des mœurs et des divisions de la patrie, conséquence trop naturelle du système des soldes. Cependant il ne fit pas,
dès cette époque, connaître ouvertement ses vues à ce sujet; pas même en 1516 où il fut nommé prédicateur à Elinsiedeln, célèbre lieu de pèlerinage. Il ne rompit définitivement avec l'ancien ordre de choses qu*aprèsles débuts de Luther en Allemagne et lorsque lui-même, en décembre 1518 , eut été nommé curé à Zurich où une grande partie de la bourgeoisie éclairée partageait déjà ses idées. Sans suivre exactement la voie ouverte par la coutume de TÉglise, il commença dès le jour de Tan 1521, à expliquer rÉvangile du haut de la chaire, et Ton assurait n'avoir jamais entendu de telles prédications. Zwing\h en sa qualité d'humaniste, ne s'était jamais entièrement absorbé dans la vie ecclésiastique comme Luther ; il eut donc moins de peine à s'en détacher; ce ne fut pas l'angoisse d'une âme ne trouvant de paix nulle part, qui le conduisit à la réforme comme Luther, mais avant tout le sens rationnel de la vérité qu'il avait puisé dans les classiques. Avec cela, Zwingli était sincèrement républicain et prenait, dans la sphère de ses travaux, une part active aux affaires politiques ; il avait en vue-une transformation de tous les actes de la vie et non 'pas seulement de la foi. En attaquant l'imtnoralité du clergé, la papauté et les indulgences, il rejetait la dime, le système des soldes et des pensions et les traités étrangers. Joignant l'exemple au précepte, il renonça luimême formellement et publiquement à la pension que le pape lui avait fait servir en récompense de son zèle pour ses intérêts (1521). Après cette noble action, Zurich l'aecueillit avec une sympathie extraordinaire; dès la première année, il pouvait compter plus de 2,000 prosélytes, et il ne lui fut pas difficile de tenir éloigné'de la ville l'infâme vendeur d'indulgences Bernard Samson, à qui d'ailleurs la diète avait interdit son trafic. En 1521 ,
le conseil , sous son influence et d'accord avec les cornmunes rurales, repoussa Talliance que les douze cantons concluaient avec la France, et en 1522, malgré les remontrances de révèque de Constance au diocèse duquel il appartenait, Zurich , le conseil et le chapitre cantonal de Zurich décidèrent que les prêtres prêcheraient le pur Évangile. Mais les partisans de l'ancien ordre de choses commencèrent à s'agiter; malgré les efforts de Zwingli, ils entraînèrent Zurich à fournir au pape des troupes soldées; la diète alla même jusqu'à condamner les innovations religieuses prèchées par Zwingli; à Zurich même, le réformateur fut sérieusement inquiété et menacé. Zwingli ne demandait qu'à entrer en lice avec ses adversaires dans un débat public où il voulait démontrer la vérité de ses opinions et convaincre ceux qui les contestaient du néant des objections. La première conférence eut lieu à Zurich (29 janvier 1523) ; le principal antagoniste de Zwingli était le vicaire général Zuber, homme érudit qui, d'abord , penchait lui-même pour la réforme, mais qui avait tourné dans la suite pour se ménager la faveur du saint-siége. L'assurance et l'habileté de Zwingli obtinrent un triomphe complet, il prouva que la puissance des conciles et des papes , la valeur de la tradition , Tobservation du célibat n'étaient que des erreurs et des abus. Après cela, commença la réformation proprement dite; le conseil décida que Zwingli devait poursuivre sa voie; aussitôt il procéda à la transformation des couvents. Pour la première fois depuis Grégoire VII , un ecclésiastique , Guillaume Roubli, de Wytikon, osa se marier publiquement (avril 1523) ; d'autres, et des plus éminents, ne tardèrent pas à imiter son exemple; Tannée suivante, Zwingli lui-même épousa Texcellente Anna Reinhart, veuve d'un noble
Zurichois, et vécut heureux avec elle. A partir de ce moment, le mariage devint la règle des prêtres réformés. Malheureusement les amis de Zwingli commirent quelques fautes : ils voulurent supprimer par la violence les images et les objets consacrés au culte, et provoquèrent par là une violente réaction qui se continua jusqu'à la deuxième conférence de Zurich (octobre 1523) où Zwingli établit plus clairement sa doctrine et la défendit contre les fausses interprétations. L^éminent chef de la maison de l'ordre de Saint-Jean à Kiissnacht, Jean Schmied, ami de Zwingli, Texhorta notamment à ne pas. scandaliser les faibles, mais à les ménager, et Zwingli luimême désapprouva catégoriquement le manque d'égards envers les anciens croyants. Le grand conseil, composé pour la plupart de partisans de Zwingli , embrassa courageusement la cause de la réforme , mais dans la ville comme dans les campagnes, il voulait la propager par Tinstruction, par la persuasion et non par la force. Zwingli et ses amis parcoururent les diverses communes et les firent presque toutes se déclarer pour la réforme. Dans la suite, et presque sans résistance ni tumulte (1524), on abolit les images et les couvents, et en 1525, la messe. Sous la direction de Zwingli , Zurich fut entièrement transformé en peu de temps et devint un nouvel État. Les possessions et les privilèges temporels du chapitre de la cathédrale, lequel avait formé une espèce de petite principauté, comme un État dans TÉtat, furent transférés au gouvernement qui employa ces revenus à créer une école de théologie et d'humanités (le Garolinum) où il appela d'excellents professeurs (Pellikan, Geporin, Myconius, CoUin) et, grâce à eux, Zurich devint un foyer de haute culture. Les couvents de la ville et de la campagne furent changés en hôpitaux, en maisons de refuge et en
écoles. On décréta une loi des pauvres ainsi qu'une loi du mariage pour tout le pays, et Ton favorisa le plus efficacement possible les progrès intellectuels et moraux. Beaucoup cependant ne trouvaient pas ces réformes suffisantes, particulièrement les anabaptistes. Le baptême administré aux adultes au lieu des enfants était une différence peu importante ; mais ils attaquaient l'ordre social, l'inégalité des conditions, les charges féodales (dîmes, revenu foncier), et par là ils réveillaient les aspirations des paysans opprimés. A ces réclamations modérée§, ils joignaient des idées mystiques, exaltées, sur l'avènement du règne de Dieu ; ils croyaient avoir des révélations, se regardaient comme des élus du Seigneur et voulaient purger l'Église des « impurs ». Ces anabap tistes parurent en même temps en Allemagne et eu Suisse, à Saint-Gall et à Zurich. Leurs chefs les plus ardents étaient les Zurichois Conrad Grebel et Félix Manz, érudits de grande portée, mais légers et passionnés dans leur zèle. La deuxième conférence avait prouvé que le succès de l'œuvre de Zwingli dépendait d'une conduite paisible et prudente. Les extravagances des anabaptistes ne pouvaient donc que nuire à la réforme. L'État même se croyait menacé par eux dans son existence ; et comme on ne réussit pas à les ramener par les conférences, on usa d'autorité à leur égard et on leur infligea, selon l'esprit du temps, les plus rigoureux châtiments; beaucoup furent brûlés, d'autres furent noyés, et parmi ceux-ci se trouvait Félix Manz. Ces supplices n'arrêtèrent pas le mouvement des esprits, et les paysans continuèrent à travailler activement à la conquête de leur indépendance. Bâle , Zurich et Schaffhouse se ressentirent de l'influence du soulèvement des campagnards de l'Allemagne méridionale qui réclamaient
par douze articles, rabolition de la dime, du servage, du monopole de la chasse, la diminution des impôts, des corvées, etc., etc. Dans divers endroits, à Eglisau , Griiningen, Rûti, Greifensee, les paysans avaient cçmpris que Dieu a créé Teau, les forêts, les champs, les oiseaux, les bètes des bois, les poissons , pour tous les hommes sans distinction, et qull est juste que chacun à la campagne se livre à Tindu strie et au commerce comme à la ville et que chaque campagnard ait sa libre entrée à la ville. Ils se plaignirent donc vivement des innovations qui les accablaient depuis Waldmann. Quelques révoltes éclatèrent ; les couvents de Rûti et de Bubikon furent attaqués et pillés, et le 9 juin une assemblée populaire se réunit à Toess. Mais Tautorité et Zwingli détournèrent Torage par leur modération ; les paroles douces et conciliantes du bailli de Kibourg, Rodolphe Lavater, à Toess, et l'hospitalité libérale de la ville de Winterthur calmèrent les esprits profondément irrités. Selon Tavis de Zwingli, le conseil abolit le servage, autant qu'il était de sa compétence (l) ; la dime fut restreinte et on laissa espérer la faculté de s'en affranchir en partie. Le conseil de Bâle fit de même ; Zurich reconnut que , depuis un temps immémorial, les communes des villes et des lacs avaient été égales et que les paysans devaient être sur le même pied que les citoyens des villes. En Allemagne, le mouvement social provoqué par Luther avait été étouffé dans le sang ; la réforme y était devenue la chose des princes et s'était arrêtée à mi-chemin ; mais la conduite sage et humaine des autorités suisses favorisa rétablissement solide de la réforme et les progrès sociaux du peuple qui en étaient la conséquence.
(1) Seulement pour le oauton de Zurich,
142 ÉPOQUE DE LA RÉFOBMATION il5l6-1600)
§ 38. Propagation généralb de la Réforme, 1524- 1528. — Les Waldstaetten montrèrent de plus en plus d'hostilité à l'œuvre de la réforme. Ils avaient été de tout temps fermement attachés à toutes les glorieuses traditions de leurs ancêtres. Dans leur humble condition, ils voyaient moins la corruption du clergé, et les lumières de rinstruction ne les avaient pas encore éclairés; ils ne ressentaient pas non plus les abus sociaux aussi vivement que les autres cantons. Outre cela , ils étaient menacés de perdre leur plus important bénéfice , par les déclamations de Zwingli contre le système des soldes et des alliances étrangères; et, sur ce point, ils avaient Tassentiment des autres cantons, surtout de Lucerne qui était fortement influencée par l'argent français et qui aspirait à une autorité égale à celle de Zurich. Lorsque Zwingli abolit la messe et purifia les églises, les Waldstaetten poussèrent la diète de Lucerne (1524) à se déclarer XU>ur l'ancienne foi et à décréter des punitions contre ceux qui la combattaient. Zurich fut exhortée à rétablir l'ancienne religion, et comme elle ne se soumit pas, les Waldstaetten lui dénoncèrent l'ancienne amitié; plusieurs États proposèrent même de rendre au canton novateur ses lettres d'alliance. Dans les domaines communs de Thurgovie éclatèrent de véritables conflits. Ce pays était en relations constantes avec Zurich, et la réforme s'y implanta rapidement. Mais les baillis des Waldstaetten l'entravèrent et profitèrent des moindres occasions pour employer la violence contre la nouvelle doctrine; ils surveillaient particulièrement lés lieux voisins de Stammheim et Stein qui étaient sous la haute juridiction de la Thurgovie, bien qu'ils appartinssent à Zurich. La réforme s'y introduisit en même temps qu'à Zurich ; mais le bailli thurgovien Amberg de Schwiiz fit