‹ Histoire du peuple suisseChapitre 53 sur 125 · ESSOR DE LA VIE CIVILE ET RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

ESSOR DE LA VIE CIVILE ET RELIGIEUSE

donations ecclésiastiques. En môme temps, on créait des bibliothèques à Zurich , Saint-Gall , Berne. Mais ces efforts pour la propagation des lumières rencontraient encore bien des obstacles; maint professeur célèbre, Thomas Flatter par exemple, était obligé d'exercer un métier à côté de ses travaux scientifiques; il était cordier le jour et le soir il présidait son école et il était si mal vêtu qu'un visiteur étranger ne voulait pas le reconnaître pour le professeur. Malgré cette indigence, l'ardeur pour la science était indescriptible ; on tenait pour rien les plus grandes difficultés quand il s'agissait d'acquérir le trésor de l'érudition. ITn octogénaire étudiait l'hébreu sous la direction de Flatter; beaucoup travaillaient pendant des nuits entières, appelant à leur aide tous les moyens possibles pour chasser le sommeil et satisfaire leur soif de connaissance.

Quant aux études particulières, ce fut surtout la théologie qui fut encouragée par la réformation. A Zurich, Léon Jud et CoUin traduisirent la Bible en allemand ; à Neufchâtel on en publiait une traduction française. Partout des savants en expliquaient chaque livre avec érudition, avec amour et avec enthousiasme. Les écrits théologiques de Bullinger jouissaient de la plus haute renommée dans les Pays-Bas et en Angleterre ; les esprits les plus éminents d'Angleterre, d'Allemagne et de France, même des princes et des hommes d'Etat, étaient en correspondance active avec lui et partageaient ses opinions théologiques. La théologie n'était pas alors le monopole des ecclésiastiques et dés érudits. Les hommes d'État et même les simples particuliers tenaient à honneur de l'étudier.

A côté de la théologie, on cultivait les classiques grecs et latins. On les traduisait, on les commentait, on les

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imprimait en nombreux exemplaires à Zurich et à Bâle. L'antiquité renouvelée avait un si merveilleux attrait et Ton poussait si loin cette prédilection, que Ton voulait parler grec et latin, avec les formes.de langage des anciens, et Ton organisait des représentations en grec et en latin. En 1531, on célébra le nouvel an à la haute école de Zurich, en jouant une comédie d'Aristophane, interprétée par douze hommes et jeunes gens, les premiers professeurs célèbres, les seconds leurs disciples ; CoUin y avait fait un prologue et Zwingli y avait composé un accompagnement musical (1). L'étude de Tantiquité exerça aussi une heureuse influence sur les autres connaissances. On y puisa le goût des scènes élevées et des recherchés scientifiques approfondies ; les pensées et les réflexions des philosophes et des écrivains anciens devenaient d'énergiques stimulants à l'indépendance. On en put surtout juger dans les ouvrages historiques. Les recueils existants manquaient de méthode et de développements ; on n'y trouvait pas ce qui distinguait les annalistes de l'antiquité : les aperçus généraux, la savante ordonnance, la connaissance des mœurs et des

coutumes. A l'imitation de ces grands maîtres, on fit de nombreuses histoires générales et des histoires de la Suisse. En 1547 , Jean Stumpf publia sa Chronique suisse^ histoire, géographie et topographie,, qui fut le livre favori du peuple et se répandit aussi à l'étranger. Avec un zèle égal pour rechercher et compulser les documents, BuUinger s'attacha dans sa chronique à l'histoire de la Suisse, considérée dans ses rapports spéciaux avec Zurich ; mais son ouvrage n'exista qu'en manuscrit pendant de& siècles, ainsi que la chronique helvétique du Glaronais Aegidius Tschudi, qui se servit de nom-

(1) A. Hug, Représentation d'une comédiegrecque à Zurich en ifiZ^ .

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breux matériaux pour retracer les événements de la Suisse de 1000 à 1470, et dont Tenthousiasme patriotique donna tant d^éclat et de charme à ses récits, qu'ils firent rentrer dans Tombre toutes les autres publications, lorsqu'ils parurent en 1734 ; Stumpf, BuUinger et Tschudi, racontèrent plus particulièrement les faits isolés et les faits remarquables , mais le Zurichois Josius Simmler (dans son livre du Gouvernement de la glorieuse confédération en 1576), exposa le développement intérieur de la Suisse et sa constitution politique; cet ouvrage fut traduit déjà au xvi^ siècle en plusieurs langues, et eut un grand nombre d'éditions ; quiconque veut connaître Torganisation politique de la Suisse doit étudier l'œuvre de Simmler. Les progrès des sciences historiques montrent le réveil de l'ardeur patriotique et du sentiment national. On les voit se manisfester aussi dans les peintures sur verre, les sculptures sur bois et les poêles de faïence de ce temps. On y représentait de préférence les scènes de l'histoire de la patrie (batailles de Morat, Sempach, histoire de Guillaume Tell, etc., etc.) (1).

La géographie et les sciences naturelles étaient alors cultivées comme des découvertes nouvelles. Les anciens classiques avaient aussi inspiré Tamour de la nature, encouragé la contemplation et l'observation des phénomènes naturels. On commençait à gravir les sommets des Alpes, à admirer et vanter leurs beautés et à en faire connaître la flore et la faune (Pellikan, Badian, Conrad Gessner) : Simmler décrivit le Valais dans un ouvrage particulier; Stumpf, dans sa chronique, peignit de préférence les mœurs des habitants des Alpes. On reconnaissait enân Tinsufâsance de la méthode naturelle qui s'en tenait aux traditions, et Ton abordait résolû-

(i) Lûbke, Vitraux du couvent de WetHngen»

ment les investigations indépendantes. En 1530, Paracels d'Einsiedeln s'éleva contre les prescriptions et les doctrines médicales traditionnelles, et se mit à étudier à l'école de la nature. Mais le naturaliste qui acquit le plus de gloire fut Conrad Gessner, de Zurich , qui lutta contre la pauvreté et la maladie, et devint par des efforts incroyables l'un des savants les plus universels de son temps. Après avoir étudié tous les ouvrages sur les sciences naturelles, convaincu des nombreuses lacunes que présentaient les connaissances humaices, il entreprit de les combler, en demandant une instruction plus complète aux voyages et à la description de plantes et d'animaux qu'il se faisait envoyer par ses amis de tous les pays de l'Europe ; il les recueillit soigneusement et les classa dans un ordre et d'après un point de vue scientifiques. Des hommes célèbres accoururent de toutes parts pour le voir, mais il resta toujours simple et modeste. En 1540, Tanatomie, la dissection et l'étude des corps humains furent en grand honneur (Bâle, Genève, Zurich). L'art le plus florissant du siècle (1570) fut la peinture sur verre, dans laquelle les artistes suisses s'étaient rendus fameux bien au-delà de leurs frontières. Leurs œuvres se distinguaient par la vigueur, la netteté et l'éclat des couleurs, par l'élégance et la finesse de l'exécution. Les sculptures et les poteries suisses de ce temps sont aussi des chefs-d'œuvre.

Malgré les progrès dans toutes les sphères, les hommes ne pouvaient pas être rapidement et complètement transformés ; à côté des points brillants, se voyaient encore beaucoup d'ombres ; et ces restes regrettables de la barbarie primitive étaient autant d'entraves au progrès. La réformation était impuissante à détruire en un jour la superstition universellement répandue, elle ne

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réussissait pas davantage à sensiblement adoucir la rudesse des habitudes courantes. Des esprits éclairés croyaient aux fantômes et à toutes sortes de sortilèges; les autorités elles-mêmes firent martyriser et exécuter de la manière la plus cruelle, de nombreuses victimes soupçonnées de sorcellerie et de dissidence à la foi de rÉglise (à Zurich, Lucerne, Berne, elles furent mutilées, écartelées, rouées, brûlées, noyées) (1). Le fouet, la torture, les supplices étaient admis sans contestation dans Tadministration de la justice. Cette rudesse et cette superstition entravaient les progrès moraux et politiques, autant que le système des soldes et des aventures dans les cantons catholiques et dans quelques cantons réformés. Elles outrageaient à la fois la civilisation et Thumanité. A la fin du siècle, la réaction du catholicisme contre le protestantisme menaçait d'éteindre la lumière de la vie nouvelle.

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