RENAISSANCE INTELLECTUELLE
ainsi apparaissaient dans ces tristes temps de glorieuses exceptions qui annonçaient prophétiquement Téclosion de la jeune Suisse du xvuii« siècle (1). »
En effet, malgré les divisions politiques, la fraternité de tous les cœurs suisses et Tunité de la patrie se révélaient dans la vie intellectuelle et scientifique. Ce mouvement était particulièrement sensible au sein des villes réformées où les travaux de Tesprit avaient reçu une nouvelle impulsion, depuis les succès de la guerre de Toggenbourg. On commençait à étudier son propre pays, à recueillir tout ce qui est particulier à la Suisse, et Ton y puisait Tespérance d'un plus heureux avenir. Le Zurichois Scheuchzer et le Bernois Haller avaient ouvert cette voie. J.-J. Scheuchzer (1672-1733), médecin et naturaliste, se fit remarquer par divers voyages dans les Alpes helvétiques, et, pour la première fois, écrivit une Jiistoire naturelle de la Suisse. Il y ajouta une grande carte topographique. Ses œuvres réveillèrent l'amour de la patrie. Albert de Haller (1777), à la fois grand poëte et habile naturaliste, consacra son incomparable activité à conquérir le trésor d'une érudition universelle. Il y avait en lui une puissante faculté poétique et un cœur ardemment patriotique. Parmi ses recueils de vers, publiés en 1731, ks Alpes firent surtout époque par la profondeur et Toriginalité des pensées ; indigné de la corruption qui régnait alors et dévoré du désir de voir renaître la pureté primitive, il peint en traits vigoureux la nature et la population des Alpes; les mœurs innocentes et simples des montagnards sont décrites par lui avec un enthousiasme patriotique et une énergie qu'on n'a pas retrouvés depuis. Dans une autre poésie, VHomme du
(l) Morell, Cari de Bonstetten, p. 4 et 5.
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monde, il déplore la décadence de la patrie ; dans une troisième, le Relâchement des mœurs, il flétrit la décadence de son temps qu'il oppose aux jours glorieux du passé :
« Dis-moi, ô Helvétie, patrie des héros, en quoi ton ancien peuple est parent de celui-ci ? p
Haller était si célèbre à l'étranger par ses poésies et ses études de la nature, qu'on lui adressa de nombreux et honorables appels, mais il les refusa tous; il voulait consacrer ses forces à la patrie bien-aimée, et il la servit comme fonctionnaire de l'État, depuis 1753 jusqu'à la fin de sa vie, avec un affectueux dévouement et une abnégation sans bornes.
A ces influences locales s'ajoutèrent les impulsions extérieures de TAngleterre, de la France et de l'Allemagne, à la renaissance desquelles les savants suisses s'intéressaient vivement. On lisait ardemment les écrits de Montesquieu, de Rousseau et de tous les défenseurs passionnés du peuple et de la liberté qui, en Angleterre et en France^ luttaient contre la proscription intellectuelle et l'oppression politique. Rousseau lui-même, porte-flambeau de ces nobles pensées, apôtre convaincu du bien-être et de la souveraineté du peuple, était citoyen de Genève, et ses écrits eurent un grand retentissement dans la Suisse occidentale. Les délicieux rivages du lac étaient le rendez-vous d'éminents écrivains français et anglais (Voltaire, à Ferney ; Gibbon, l'historien de l'empire romain, à Lausanne) ; de là, leurs idées rayonnaient sur toute la contrée : des sociétés de gens d'esprit, semblables à celles qui étaient à la mode en France, réunissaient les indigènes et les étrangers, jouissant ainsi en commun des plaisirs de l'intelligence. La Suisse contribua largement au développement de la lit-