IDÉES DE RÉFORME
térature allemande. Des liens étroits rapprochaient les lettrés des deux pays. Les deux Zurichois, Bodmer et Breitinger, encouragés par les auteurs anglais, ouvrirent la lutte avec Gottsched et son école, pour défendre les principes du véritable art poétique (1740) et frayer la voie aux grands classiques allemands Klopstock, Herder et Gœthe. Bodmer forma des sociétés savantes à Timitation de celles d'Angleterre et d'Allemagne, et favorisa ainsi réchange des idées entre les érudits de la Suisse. Zurich devint le foyer d'une féconde activité intellectuelle ; les écbevins allemands, Klopstock en particulier, y séjournaient volontiers, et les poésies allemandes étaient lues en Suisse avec autant d'intérêt que les poésies suisses en Allemagne.
Toutes ces incitations, l'influence des écrits patriotiques, celle de l'étranger, et la glorieuse participation de la Suisse à Tétude des lettres amenèrent^ avec une rapidité merveilleuse, une véritable renaissance de toute la nation suisse. Partout se levait Taurore d'un nouveau jour à la clarté duquel on commençait à juger les questions sociales. On se rendait compte de la déplorable réalité des choses, et les aspirations vers un état meilleur poussaient à des réformes pratiques de TÉtat, de l'Église, de la constitution sociale tout entière.
Bodmer travailla activement à cette rénovation; il donna Timpulsion au perfectionnement de la condition du peuple, et projeta une institution nationale pour l'éducation des hommes d'État qui devaient y puiser l'amour de la patrie. Mais la première pensée de ce projet appartient au Lucernois François Urs Balthasar qui, en 1758, dans un écrit intitulé : Rêves patriotiques d'un confédéré sur un moyen de rajeunir la confédération vieillie, recommandait la fondation d'un établissement de cette
nature, dans le but de former les jeunes patriciens aux devoirs de citoyens et de gouvernants. Il voulait qu'ils y étudiassent l'histoire politique de la Suisse et l'art militiaire. Il croyait réussir par ces moyens à réveiller l'amour et l'union et préserver la Suisse de la ruine qui la menaçait. Dans le même temps, le poëte zurichois Salomon Gessner composait ses idylles qui bientôt furent lues partout et dans lesquelles il vantait la vie heureuse et simple des paysans et des bergers, opposée à la vie agitée des grands, dévorés de désirs et de besoins. Ces vérités salutaires eurent aussi pour interprète son ami (1761) le célèbre médecin zurichois, le docteur Hans Gaspard Hirzel, aimable et noble philanthrope, dans im livre intitulé : le Philosophe paysan Kleinjogg. Ce philosophe était un fermier de Wermatsweil qui se distinguait par son bon sens, son esprit et son activité, et qui, par son économie et son excellente administration, transforma la plus mauvaise exploitation du pays en une florissante ferme modèle. « Il utilisait chaque brin de (( paille, chaque branche de sapin; et savait mettre (( chaque instant à profit. » En représentant la vie de ce remarquable paysan, Hirzel voulait frapper plus haut et mettre sous les yeux des aristocrates égoïstes et paresseux un excellent exemple du courage viril suisse, comme on en rencontrait encore dans le peuple. De tels écrits exercèrent une action puissante sur tous les esprits élevés, et bientôt les voix isolées des amis de la réforme s'unirent en chœur pour émouvoir les âmes par les appels de leur enthousiasme patriotique. En 1762 se constitua à Schintznach , sous le nom de Société helvétique, une association de zélés patriotes dont Balthasar Gessner et Hirzel faisaient partie. Plus tard, tous les hommes célèbres de la Suisse française et de la Suisse allemande s'y
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adjoignaient. Ils organisèrent des réunions annuelles dont le but était de réveiller le sentiment de la fraternité suisse. Les réformés et les catholiques y vivaient dans Tunion pendant que la confédération, livrée aux haines confessionnelles, était partagée en deux camps ennemis. La Société helvétique, au contraire, établissait entre ses membres un commerce intime, leur apprenait à s'estimer et à confondre leurs dissidences dans Tamour de la patrie ; en sortant de leurs réunions, ils étaient animés d'une noble émulation pour la diffusion de leurs généreuses opinions, et la semence répandue par eux germait sûrement quoique lentement. Le jeune Zurichois Lavater fut chargé par la société de la composition de chants nationaux dans lesquels il blâma avec une mâle énergie Ténervement et les divisions du peuple suisse, et loua l'union comme la principale source de la prospérité de la patrie.
« Qu'est-ce q\ii nous défend et nous sauve quand la « puissance et Tor ne le peuvent? L'union! L'union! « Frères, priez, demandez à Dieu l'union.
« Par l'union, les Suisses étaient tout ce qu'ils vou- « laient, inébranlables dans les dangers, invincibles dans « les guerres. »
Ces chants devinrent populaires; ils furent répétés dans toute la Suisse par les jeunes et les vieux, par les hommes et les femmes. Mais la Société helvétique s'occupait aussi de la réforme des abus et des moeurs; eUe faisait la guerre à tous les préjugés. Aussi devint-elle le centre de tous les projets d'améliorations politiques et morales. Elle était l'âme de tous les progrès, et la plupart des amis de la réforme y étaient affiliés.
Le Bâlois Iselin,runde ses fondateurs, qui avait puisé dans les auteurs français l'esprit d'émancipation, osa.
bien que timidement, attaquer les privilèges des gouvernants et rinégalité des conditions. C'était un courant ouvert à la jeunesse, elle s'y jeta, avec ardeur et s'attacha sérieusement aux idées nouvelles. Quelques jeunes gens de Zurich (Lavater, Schinz, Fiissli, Escher, Pestalozzi) s'associèrent pour mettre la réforme en œuvre dans le canton de Zurich; ils dénoncèrent l'oppression et l'injustice des baillis et des fonctionnaires; ils signalèrent les mauvais pasteurs, soutinrent les réclamations et les droits des pauvres et des opprimés,- etc., etc. (1). Lorsque le riche bailli Grebel de Grùningen, comme beaucoup de ses collègues, se fut rendu coupable d'actes d'arbitraire et de corruption, les plaignants n'ayant pu se faire écouter, Lavater, âgé de vingt et 'un ans, animé d'une noble indignation , écrivit son Injuste bailli , ou plaintes d'un patriote, et ne cessa ses attaques que lorsqu'on eut intenté un procès à Grebel. Cette courageuse conduite fit dans toute la Suisse une grande sensation. Quelques directeurs de la Société helvétique poussèrent plus loin leurs réclamations. Le chanoine Gugger de Soleure (1773; président de la société, protesta énergiquement contre la chasse aux places et aux dignités et contre la servilité et déclara, comme Rousseau, que la puissance souveraine appartenait au peuple. Stockar, de Schaffhouse (1777) , se plaignait amèrement de ce que la patrie n'était qu'une beauté invisible, et demanda une représentation nationale. Le premier, il ne craignit pas d'exprimer le souhait que les États libres de la Suisse fussent confondus en un seul dont les citoyens eussent des droits et des devoirs égaux. D'autres s'élevèrent contre le service de l'étranger et demandèrent Taugmentation de la force
(l) Biographie de Pestalozzi^ par Morf, t. II» p. 17.
RÉSULTATS DE L'ÉMA^XIPATION 215
militaire et son organisation uniforme. Dd telles manifestations semblaient dangereuses aux divers gouvernements qui tremblaient pour leurs privilèges; Berne, Soleure et Fribourg interdirent la société. Mais elle brava leurs défenses et resta Tasile de tous les amis du progrès. Elle ne se bornait point aux réformes politiques, elle s'occupait du bien-être du peuple et du système scolaire; elle discutait les idées de Bodmer et de Baltbasar, et Iselin surtout demandait une réforme de Téducation. La société fît divers essais de méthodes de pédagogie et d'instruction. Ce fut dans son sein que naquit la pensée d'une académie universelle de la confédération ; les réformes des écoles y avaient de nombreux partisans.
§ 53. Premiers résultats pratiques de l'émancipation. — L'impulsion vers les choses nouvelles se manifestait surtout dans la vie civile par une grande activité industrielle. A Zurich florissaientà côté des manufactures de soieries, celles des cotons et des laines, à Bâle, celle des rubans de soie; Saint-Gall devint une des villes les plus renommées pour ses toiles, ses cotons et ses broderies. Appenzell-Rhodes extérieurs perfectionnait ses mousselines. Les régions montagneuses elles-mêmes s'ouvrirent à l'industrie; dans le haut comté de Neufchâtel se répandirent l'horlogerie et la bijouterie de Genève; à Glaris, les filatures de coton; à Berne on commençait à fabriquer du velours, des soieries et des draps; le tissage et les filatures s'introduisirent même dans les vallées reculées d'Ëmmen et d'Engelberg; et, au milieu du siècle, Sehwitz et Gersau commencèrent à se livrer à l'industrie. L'usage des machines se propagea rapidement. Cette pacifique activité diminua beaucoup les en* gagements militaires à l'étranger; le cabinet français la déplorait. Il accusait les Suisses d'être devenus des mar-
chands et de renoncer aux armes pour travailler dans les fabriques.
Les progrès de Tagriculture suivirent ceux de Tindustrie. Les sociétés agricoles (à Berne, Zurich^ Bàle) y contribuèrent beaucoup; elles introduisirent des cultures jusque-là inusitées, celles du trèfle, de la luzerne, de Fesparsette, des pommes de terre ; en outre, les irrigations des prairies, Télevage des bestiaux à retable, les jachères et autres innovations. Le gouvernement et les sociétés s'efi'orçaient aussi de faciliter les communications : de bonnes routes étaient d'autant plus nécessaires qu'on commençait à apprécier à l'étranger les beautés des régions alpestres et Ton y pénétrait davantage. Il y avait d'immenses difficultés à vaincre; des précipices à combler, des rochers à miner, des ponts à construire; mais l'adresse et la persévérance les surmontèrent toutes. Les cantons de Berne, de Zurich, des Grisons, de Bâle et de Glaris se distinguaient dans ces utiles entreprises : ils frayèrent d'excellentes voies sur le Passwang, la Gemmi, le Hauenstein, etc. Les deux frères Grubenmann , d'Appenzell, étaient d'habiles ingénieurs qui construisirent le pont du Rhin près Schaffhouse, celui de la Limmat près Wettingen et plusieurs autres dans Glaris (1750-1760). Dans le cours du xviii* siècle, on éleva plusieurs édifices publics et l'on fonda de nombreuses institutions de bienfaisance, des orphelinats, des hôpitaux, des magasins, des banques, des caisses d'épai^ne. La vie sociale s'élevait en même temps que la vie matérielle. Dans les divers cantons on formait, à rinstar de la Société helvétique, de plus petites sociétés qui répandirent le goût des arts et des sciences. En 1779 se constitua une société militaire qui se proposait de réformer le système militaire suisse dans le sens de