RÉSULTATS DE L'ÉMANCIPATION
Tunité. A Zurich, Bâle, Berne, Genève et Lausanne, ce furent des sociétés de lecture, d'histoire naturelle, d'agriculture, de bienfaisance, de musique, etc. RoUe etYverdon , dans le canton de Vaud; Waedensweil, Staefa, Winterthiu», etc., avaient leurs sociétés de lecture et de musique. Les imprimeries se multiplièrent même dans les villes moins importantes, et s'efforçaient de satisfaire aux besoins intellectuels de la population. Une littérature riche et substantielle se répandait ainsi dans tous les États et transformait les idées. Les diverses sociétés publiaient des recueils périodiques (musées, bibliothèques) pour instruire le peuple par de solides dissertations historiques, philosophiques et politiques. Fûsi et Fttsoli se distinguaient par leurs écrits politiques et statistiques; Saussure, le grand naturaliste genevois, par les belles descriptions de ses voyages. Un Allemand, Ebel, écrivit le guide du voyageur en Suisse ; Sulzer, de Winterthur, publia de nouvelles notions sur l'art. Mais Touvrage qui fit le plus de sensation , ce fut VHistoire suisse de Jean Mûller, de Schaffhouse (1780). Ce fut le premier essai d'histoire populaire à la portée de toutes les conditions. Mûller conçut l'histoire de la' confédération comme un grand tout et l'écrivit dans le bel et noble style des anciens classiques pour réveiller et fortifier le sentiment patriotique. Ses contemporains se sentirent relevés, en effet, et « crurent de nouveau à leur patrie (1). »
De tous ces efforts généraux pour amener le réveil d'un esprit nouveau, les plus remarquables et les plus effî- ^ caces furent ceux qui tendaient à réformer les systèmes d'éducation. Le D"" Planta débuta dans cette voie d'une manière éclatante en fondant, en 1761 , à Haldenstein,
(1) C'est ainsi que 8*exprimait Mûlinen qui faisait alors ses études à Tétranger.
une institution où, selon les principes des philanthropes (l), on inaugurait l'instruction par intuition et Ton cultivait de préférence les sciences applicables à la vie ; en môme temps on y enseignait les vertus patriotiques, les sentiments humains et la tolérance religieuse. La Société helvétique protégeait cette institution qui semblait réaliser le rêve de Balthasar et d'où sortirent une foule d'hommes distingués qui, dans la suite, travaillèrent à la régénération de la patrie. A côté de Haldenstein furent créés des établissements analogues. Divers cantons, tels que Zurich et Berne, perfectionnèrent leurs écoles supérieures et inférieures (1770-1780), et particulièrement les écoles supérieures de filles. Voulant donner à ses programmes et à ses idées une puissante impulsion, la Société helvétique proposa des prix destinés aux meilleures méthodes d'éducation. L'un des hommes qui montrèrent le plus de zèle pour ces questions, fut Jean-Henri Pestalozzi, de Zurich (2). Il y consacra sa vie entière : l'ignorance des maîtres d'école, la dureté avec laquelle ils traitaient les enfants, et la manière mécanique dont ils dispensaient l'instruction révoltaient sa raison et son cœur. Il ne voyait dans les'écoles publiques que des machines de compression intellectuelle et se sentait pressé de mettre la main à l'œuvre pour les revivifier. Il commença par les dernières classes de la société, là où la nécessité d'un changement lui parais:?ait le plus urgente. A cet eff'et, il rassembla en 1776, dans une ferme, le Neuhof, près de Habsbourg en Ai^ovie, de pauvres enfants au développement moral, intellectuel et physique desquels il appliqua avec une rare sagacité les travaux manuels, les exercices du raisonnement, le calcul, l'écri-
(1) Voir VHistoire générale^ p. 293.
(2) Voir VHistoire générale f p. 336.
ture et la lecture. Mais n'étant pas suffisamment soutenu par les autorités, il dut, en 1780, interrompre ce généreux essai, faute de ressources matérielles. Il chercha alors à répandre ses idées par sa parole et par ses écrits et, entre autres ouvrages, il publia Lienhard et Gertrude (1781, célèbre composition populaire qui, sous Timage du bailli Hummel, représente d'une manière saisissante la décadence du système gouvernemental et, sous celle de Gertrude et son administration, montre les conséquences salutaires d'une éducation aifectueuse, morale et religieuse. Mais, malgré tous ses efforts, Pestalozzi n'obtint aucun résultat pratique nouveau; il en fut toujours réduit à espérer Tappui des autorités. On ne pouvait songer à la coopération de la confédération tant que subsistait l'ancien ordre de choses vermoulu que Ton maintetait malgré les ardents souhaits et les réclamations manifestés de temps en temps dans la Société helvétique. On ne tenta rien pour fortifier le pouvoir central et faire participer le peuple au gouvernement. En 1778, quelques patriciens bernois proposèrent de mettre les cantons sujets sur le même pied que les cantons alliés; mais on s'en tint à des vœux pieux et stériles. La plupart des gouvernants ne voulaient pas sacrifier leurs privilèges et préféraient la conservation de ce qui existait. Il ne restait finalement aux opprimés que la violence pour conquérir leurs droits.
§54. — Dans le cours du xviii« siècle, les aristocraties refusant de reconnaître les abus de leur système de gouvernement, montraient de plus en plus d'étroitesse de cœur, A Berne, on resserra çnçore le cercle des fainiUes
régnantes : en 1776, dix-huit familles seulement étaient représentées au conseil des deux cents (6 de la famille d'Erlach,8deDiesbach, 11 deTscharn, 12 de Stûrl, 13 de Wattenwyl, de Graffenried, etc., etc.) Il était défendu aux artisans, sous peine d'emprisonnement, de porter dos ma chaudises sous les arcades, afin que les patriciens et leurs femmes pussent s'y promener commodément; ceux-ci choisissaient au marché ce qu'il y avait de meilleur, tandis que les autres citoyens n'y étaient admis qu'à onze heures, et devaient se contenter de leurs restes. Les patriciens seuls avaient la permission de chasser, de donner des. soirées dansantes autant qu'ils le voulaient ; les règlements contre le luxe avaient pour eux des exceptions, et quand il arrivait à un patricien d'enfreindre les lois de l'État, il était moins rigoureusement puni que les autres citoyens; dans les cas graves, on se contentait de Texiler àsamaison de campagne ou de lui ordonner en secret de s'éloigner de sa demeure. A Lucerne aussi, les patriciens se passaient mutuellement leurs contraventions et leurs soustractions ; à Zurich, les prétentions des citoyens de la ville à l'égard de ceux de la campagne étaient de plus en plus exorbitantes; on voyait de mauvais œil le développement industriel delà ville de Winterthur et l'on empêchait l'établissement des manufactures de soieries ; les habitants de la ville s'en réservaient exclusivement le monopole et punissaient ceux qui ne le respectaient pas. L'esprit de résistance contre cette étroite rigueur se montre dans le cours du xviTi« siècle. Le sentiment de l'injustice, les lumières croissantes, les nouvelles idées sur le bien du peuple et sa souveraineté répandues à l'envipar les auteurs anglais et français, accueillies avec empressement par l'opinicn publique, jetaient une clarté de plus en plus vive sur
AGITATIONS POUTIQUES 221
riniquiié du sort fait au peuple et le disposaient à remploi de moyens énergiques de délivrance. Genève, qui n^avait été unie à la confédération que par Zurich et Berne, et qui, jusque-là, exerçait peu dlnfluenee sur les affaires des confédérés, fut la première ville dans 'laquelle éclatèrent des soulèvements contre les aristocraties. La puissance de celle qui dominait son petit et son grand conseil était à peu près absolue : elle remplissait presque toutes les places, tandis que le conseil général (ou la municipalité) avait même perdu le droit de légiférer. Le petit conseil se composait de 25 membres pris dans les familles régnantes dont le nombre était limité. Cependant il s'était formé un élément démocratique d'opposition, parmi les nombreux Français établis à Genève où ils avaient trouvé une nouvelle patrie. Dès le commencement du siècle (1707), sur les instances du peuple, des comités du conseil à la tète desquels se trouvait un jurisconsulte, Pierre Fatio, demandèrent Tabolition du gouvernement des familles, des convocations régulières du conseil général et le droit d'initiative pour les propositions à présenter. Cette agitation fut étouffée par la force militaire, par la prison et les exécutions. Fatio lui-même fut tué dans son cachot. Mais cette sanglante répression devint la cause d'une insurrection nouvelle, provoquée d'ailleurs par la construction de forteresses élevées à grands frais et arbitrairement ; le parti démocratique qu'elle menaçait se souleva et, demeuré victorieux dans un combat contre les troupes du gouvernement (1737), il fit reconnaître en principe que le pouvoir suprême, le choix des fonctionnaires, le droit de faire la guerre et la paix et celui d'édicter des lois et de lever des impôts, appartenaient au conseil général. Cette victoire du parti démocratique à Genève
eut bientôt son contre-coup à Berne, où, depuis 1710, on n'avait cessé d'attaquer l'aristocratie. Le peuple était surtout exaspéré du droit exclusif que les patriciens s'étaient arrogé d'occuper les places d'officier, et des railleries grossières qu'ils opposaient aux mécontents, disant qu'il fallait arracher les plumes à la bourgeoisie' pour qu'elle perdit l'envie de voler. Les pétitions contre les abus * se multiplièrent, et l'exemple des Genevois encouragea les bourgeois à se faire justice eux-mêmes (1744). Toutefois on n'en vint aux voies de fait qu'en 1749 où un homme éclairé, Samuel Henzi, embrassa la cause de la bourgeoisie. Il avait déjà été puni à cause de sa participation à un mémoire libéral, et il avait été écarté à de récentes élections. Il s'unit secrètement aux opposants et jeta avec eux les bases d'une constitution populaire. Mais n'espérant pas plus de succès que n'en avaient obtenu les précédentes réclamations, il alla, dans son esprit de vengeance, jusqu'à former, à l'imitation de la conjuration de Catilina à Rome, un projet de meurtre contre le gouvernement. Il fut trahi, mis à la torture et décapité avec ses complices. Cependant, de telles rigueurs ne purent rendre la considération au patriciat, et depuis ce moment il ne fut plus à l'abri des complots. De plus violents orages troublèrent celui de Lucerne. La bourgeoisie de cette ville l'accusait d'avoir, sans la consulter, acheté des domaines, conclu des alliances, touché les pensions annuelles des Français. Le feu de la discorde y fut encore attisé par une querelle religieuse. Un patricien de Lucerne avait publié un écrit sur les droits de l'État, vis-à-vis de l'Église, et démontré comment les Suisses devaient se défendre contre les empiétements de Rome; un autre demandait l'abolition des communautés et des couvents. Enfin, les haines de deux familles riva-
les mirent le comble à toutes ces agitations. Il y avait alors à la tête dupatriciat une famille Meyer violemment attaquée par la famille Schuhmacher. Placide Schuhmacher,dont le père avait été renversé par un Meyer, rechercha Tappui de la bourgeoisie, sous le gouvernement arbitraire de Valentin Meyer ; mais il fut exécuté en 1764, sous prétexte d'une conspiration secrète. La famille Schuhmacher, pour amener la chute de son ennemi mortel, profita du soulèvement excité par le clergé contre Valentin Meyer, auteur présumé de récrit sur les couvents. Le droit du peuple ne gagna pourtant rien à ces luttes; il fut mis en oubli, et même il fut interdit par une ordonnance de parler des sentences et des mandats du gouvernement. Il en fut de même à Soleure où les bourgeois avaient osé se plaindre dos abus ; et à Zurich où le gouvernement usa aussi de violence. En 1777, lors du contrat de solde avec les Français, le gouvernement ayant violé la loi de 1713 qui accordait à la commune le droit de donner son avis sur les alliances, il y eut dans la bourgeoisie des troubles auxquels participa le chancelier de rÉtat, le pasteur Waser qui, dans un journal allemand, attaqua les actes vexatoires de l'administration zurichoise, et révéla plusieurs affaires secrètes; il venait d'expédier en manuscrit un traité intitulé : Zurich, tel qu'il devrait être, et non tel quHl est, dans lequel il flétrissait l'oppression des bourgeois et des habitants de la campagne, lorsqu'il fut poursuivi, jugé et condamné à mort pour haute trahison (1780). La résistance à l'aristocratie commençait aussi à Fribourg; elle se renouvela àGenève, en 1762, à l'occasion d'une décision du gouvernement, ordonnant de brûler le Contrat social de Rousseau, qui défendait les principes démocratiques de liberté et d'égalité entre tous les hommes. Le parti du
224 SIGNES DBS TBMPS tfODBRNES (1712-1798)
peuple se souleva et força le gouvernement (17Ô8) à garantir de nouveau au conseil général le droit d*élire les conseils. Mais, comme en cela on n'avait égard qu'aux anciens citoyens et non aux nouveaux (natifs), ceux-ci réclamèrent ; Voltaire les encourageait de Fernex. Il y eut une insurrection; le gouvernement fit venir des troupes de Berne» de la Savoie et de France, et la révolte fut étouffée. Ces luttes de la petite république étaient, en quelque sorte, le prélude de la grande révolution française; aussi toute la Suisse y prenait part; le peuple regardait la cause de l'opposition comme la sienne ; et les troupes zurichoises qui , dans la guerre des paysans, avaient marché volontairement pour opprimer les insurgés des autres cantons, refusèrent de marcher contre Genève, ce qui fit craindre à Berne que tout le pays de Yaud ne fût infecté de lesprlt de sédition.
Les cantons ruraiix, comme ceux des villes, étaient le théâtre de luttes analogues dans lesquelles les partisans de Tollgarchie se désignaient, comme dans la guerre des paysans, par Tappellation de « Doux », et leurs advei^ saires par celle de « Durs. » A Appenzell, Rhodes extérieurs et Zug, la querelle se compliquait de questions locales. A Appenzell, les Durs accusèrent le gouvernement de n'avoir pas consulté le pays lors de la paix de Toggenbourg, et ils remportèrent la victoire en 1732. Ils occupaient de préférence le pays situé derrière la Sitter, et les Doux celui qui est situé devant. Pendant quelque temps encore le parti vaincu conserva son gouvernement, mais il fut opiniâtrement persécuté par les Durs jusqu'à ce que les deux partis fussent réciproquement épuisés. A Zug, en 1729, les Durs , soutenus par le bailliage, renversèrent la famille Zurlauben, qui touchait les pensions françaises ; mais, ayant introduit le gouver-
nement de la terreur, sous Joseph-Antoine Schuhmacher, les Doux remportèrent de nouveau et Schuhmacher fut condamné aux galères en 1735. Mais, en 1764, à la nouvelle réglementatiou du service français, les Durs triomphèrent dans une bruyante assemblée populaire ; les campagnes de Zug réclamèrent le partage égal des pensions entre le peuple, et elles établirent un tribunal spécial pour en déterminer pacifiquement les conditions. Les Durs eurent le dessus à Schwitz, à Appenzell, Rhodes intérieurs (1762), le peuple triompha également sous Antoine-Joseph Suter ; mais celui-ci ayant abusé égoïstement de ses fonctions de landammann, son parti fut défait, il fut lui-môme fait prisonnier par trahison, livré à la torture, puis exécuté (1784).
Cependant les aristocrates n'étaient pas seulement attaqués par leurs concitoyens, frappés par eux d'exclusion : depuis longtemps leurs sujets opprimés faisaient entendre leurs revendications, et c'est d'eux qu'on avait le plus à craindre, car ils étaient toujours prêts à se soulever pour faire valoir leurs prétentions, prêts aussi à ne reculer devant aucune violence. Dans une lutte avec leurs gouvernements, la commune de Wilchingen en Schaffhouse (1717-1729), les villes de Winterthur et Stein sur le Rhin (1783) (ces deux dernières sujettes de Zurich) tournèrent leurs regards du côté de l'empereur. Mais ces révoltes furent étoufïées pour la plupart par la force armée. Les habitants de Werdenberg, irrités de ce que Claris leur avait enlevé leurs libertés, avaient pris les armes ; ils furent vaincus et l'on dédaigna leurs réclamalions. Le Vaudois Darel, qui avait voulu délivrer ses compatriotes du joug de Berne (1723), et faire du pays de Vaud un canton indépendant, fut arrêté traîtreusement et décapité. Les habitants de la Leventine qui, en 17o5,
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s'étaient soulevés contre leurs souverains d'Urî, furent forcés de leur rendre de nouveau hommage à genoux, après avoir été témoins de Texécution de leurs chefs.
Mais si le peuple n'ohtenait pas justice, il se réveillait, il apprenait à douter de rinfaillibilité de ses maîtres, qui n'avaient semé que la haine et la vengeance. Dans le pays de Yaud surtout, Tanimosité était grande ; dans les bailliages italiens restés presque sauvages (1), grâce à la négligence de la diète et à la dureté des baillis, le peuple supportait impatiemment le joug des magistrats confédérés contre lesquels, ailleurs aussi, on se soulevait en secret. Il ne fallait qu'une étincelle pour enflammer tout l'édifice de l'État.
(1) Les Bailliages italiens, par Morell, Cari de Bonstetten, chapitre VI. — Strickler, t. II.