LA CONSTITUTION FÉDÉRALE
lesbatz; on se décida à adopler pour la nouvelle monnaie suisse le système décimal français, et toutes les monnaies de cuivre, de nickel et d'argent portèrent Tempreinte des armes de la Suisse, avec une couronne de chône et la figure de THelvétie, montrant les montagnes du haut de son trône. La Suisse ne frappa point de monnaies d'or. Pour l'exécution de Tarticle relatif aux conditions d'établissement, on reconnut la nécessité de protéger juridiquement les mariages mixtes, si décriés jusque-là, et l'on regarda comme une atteinte portée à la liberté humaine les empêchements dont ils avaient été l'objet. Le parti radical demanda l'abolition de ces entraves, et obtint une loi qui, se plaçant au-dessus de la lettre de la constitution, assurait la complète liberté des mariages mixtes (1850). Enfin, on réalisa en partie l'idée d'une école fédérale ; le projet d'une université fédérale fut rejeté par le conseil, mais la majorité adopta celui d'une école polytechnique. On l'établit à Zurich, qu'on voulut ainsi dédommager de n'avoir pas été choisie comme siège de la confédération. L'institut fut ouvert en 1855 et, en 1864, il s'installa dans un palais élevé par la ville dans le style de l'Acropole. Les heureux résultats du nouveau système augmentèrent chaque jour ses partisans ; les inconvénients et les dangers prédits par ses adversaires ne se manifestèrent point, et beaucoup d'entre eux furent forcés de reconnaître les avantages de l'unité et de la liberté. Il n'y eut aucune tentative réactionnaire pour retourner au point de départ de 1848; loin de là, ceux qui avaient combattu la révision se cramponnaient de toute leur force à la nouvelle constitution et la défendaient contre les innovations qu'ils repoussaient en leur qualité de conservateurs et modérés. Les radicaux, qui mettaient leur gloire dans la nouvelle
union, s'efforçaient de pousser en avant, afin de faire reconnaître la légitimité de demandes précédemment formulées et condamnées ; ils espéraient aussi frayer la route à de nouveaux progrès.
§ 70. Affermissement de l'union a l'extérieur. — Pendant que la nouvelle constitution pénétrait dans toutes les parties de la Suisse, un seul point restait indéterminéet occasionnait de pénibles démêlés avec l'étranger, la position de Neufchâtel. Au xv* siècle, ce pays était allié; mais en 1707, il fut uni à la Prusse par droit d'héritage, et en 1814, il devint un canton de la Suisse, sous réserve des droits de souveraineté de la Prusse. Mais, peu de jours après la révolution de Février, les républicains, par un audacieux coup de main, se mirent en possession du château royal (1" mars 1848), déclarèrent les droits de la Prusse éteints et projetèrent une constitution républicaine. Ainsi, lors de la réorganisation de l'union, Neufchâtel fut réuni à la confédération comme canton républicain, sans réserve formelle des droits de la Prusse. Le roi de Prusse, grâce aux mouvements révolutionnaires de l'Allemagne, ne put pendant longtemps s^occuper de cet incident ; mais, plus tard, il appela à la résistance les habitants royalistes, qui étaient en minorité. Ils se rendirent maîtres du château, mais Ils ne purent s'y mainteniri et les républicains les en chassèreut après leur avoir fait beaucoup de prisonniers. La Prusse ayant menacé sérieusement, toute la Suisse se leva pour soutenir le parti républicain. L'enthousiasme patriotique enflamma tous les cœurs. Les vieillards, aussi bien que les jeunes gens, furent prêts aux derniers sacrifices. Tous dénonçaient les intrigues royalistes comme des atteintes à la liberté de tout le pays; et quand la Prusse se prépara à Tac-
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lion, on courut joyeusement aux armes, avec une résolution et un ensemble que l'étranger n'avait pas attendus (décembre 1856 et janvier 1857). Mais la frontière seule fut occupée ; car, grâce à li médiation des puissances étrangères et surtout de Napoléon III, la question fut réglée pacifiquement.
La Prusse renonça à ses droits de souveraineté, se contentant de moindres concessions^ notamment du titre de prince de Neufchàtel qui resta à son monarque. Une si vigoureuse démonstration aurait été impossible sous Tancienne alliance ; on le reconnaissait à l'avantage de la nouvelle, qui avait si heureusement subi la première épreuve. Cette brillante attitude ne se fit pas moins remarquer dans les relations extérieures dans tout le cours des années suivantes. La Suisse jouit d'une paix prospère qui fut très-favorable à son développement intérieur. Sous la ligue des États, elle avait marché à la remorque des puissances étrangères, mais maintenant elle avait une politique nationale, indépendante, et tous les partis s^lnissaient pour la défense de cette indépendance. On abolit tout d'abord le honteux service de Fétranger, qui était indigne d'un État républicain. La constitution de 1848 n'interdisait que la conclusion de nouvelles capitulations ; en 1849, le parti radical obtint une défense d'enrôlement après que Naplês eut recruté des troupes suisses pour étouffer les révoltes italiennes ; et en 1859, on interdit formellement aux Suisses d'entrer dans les armées étrangères ; ainsi Ton mit fin « au trafic du sang suisse » qui avait subsisté pendant quatre siècles. Dans la suite, la Suisse eut de pénibles conflits avec la France, mais ils se terminèrent d'une manière amiable, grâce à l'attitude énergique et modérée du conseil fédéral. Peu de temps après le règlement de la question de
>'€ufchâtel, Napoléon III fit soufiFrir à la Suisse toutes aortes de vexations haineuses. Le droit d'asile en avait fait le point de ralliement des réfugiés français : il Taccusa de favoriser les agitateurs et la punit en restreignant le libre commerce de la frontière (1858). Le conseil fédéral protesta énergiquement et obtint un adoucissement des prescriptions qui germaient la circulation. Bientôt éclata la guerre entre Tltalie et TAutriche au sujet de la Lombardie, en 1859 ; et Napoléon s'engagea à piller secours à Victor-Emmanuel moyennant la cession de la Savoie. La Suisse y étair intéressée au plus haut di^ré, car le congrès de Vienne comprenait dans la neutralité suisse les deux provinces savoyardes du Faucigny et du Chablais (qui en 1536 avaient été conquises par Berne, forcée dans la suite de les restituer) ; et la Suisse avait le droit de les occuper militairement en temps de guerre. Décidé à défendre la frontière méridionale de la confédération, le gouvernement fédéral prit des dispo-. sillons militaires et nomma de nouveau Dufour général. Napoléon III parut approuver les précautions prises en faveur de la Savoie septentrionale; mais en réalité il en conçut une assez vive irritatiqn. Sans s'en inquiéter davantage, il fit voter par la Savoie, dominée par Tinfluence des agents français et des prêtres, une annexion à la France ; et le 24 mars 1860, il prit possession du pays. La Suisse en fut indignée ; diverses sociétés, telles que THelvétie, le Griitli et plusieurs autres, étaient d'avis de prendre les armes, et déjà circulaient des bruits de guerre ; mais le conseil fédéral trouva plus sage de régler Taffaire pacifiquement, car le devoir dé la neutralité envers les deux pays voisins avait été plutôt une charge qu'Un appui ; et les autres puissances n'osant rien tenter contre la France, il laissa subsister le fait accompli. La
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Suisse eut plus de succès dans la querelle avec la France au sujet du DappenthaL Ce pays avait été annexé par la France, mais le congrès de Vienne Tavait rendu à la Suisse. Cependant la France n'y avait pas renoncé et se permettait de l'occuper militairement et de commettre d'autres violations de territoire. La Suisse demanda réparation, et en 1862 elle obtint le partage du pays; la France dut s'engager à n'y élever aucune fortification et à n'y percevoir aucun impôt. A partir de ce moment, la Suisse fut respectée, et quand le danger menaçait, elle savait le détourner par son attitude résolue et vigoibreuse, et se faire honorer et estimer à l'extérieur. Dans les époques antérieures, depuis la Réformation, la neutralité s'imposait comme un remède aux divisions, comme un frein à l'anarchie intérieure ; mais désormais elle était pratiquée librement, en pleine connaissance de cause, comme la formé la plus noble, la plus digne d'une république démocratique ; et si autrefois elle avait été mal gardée, maintenant tous les partis s'unissaient pour la défendre, et la Suisse possédait assez de forces militaires pour y suffire. C'est ce qui fut démontré par la guerre entre la Prusse et l'Autriche eu 1866, et celle entre l'Allemagne et la P'rance en 1870. Pendant la première de ces guerres, il s'agissait surtout de couvrir la frontière du sud-est ; la vallée de Milnster fut occupée par des troupes fédérales, et on se prépara à la levée de toute l'armée ; mais la rapide terminaison de la guerre rendit cette grave mesure inutile. Dans la guerre francoallemande, la Suisse était plus exposée, car Tune ou l'autre des deux puissances pouvait se servir d'elle comme d'un pont, et dans ce cas elle avait le même sort qu'à l'époque des guerres de coal tion. Aussi on accueillit avec joie, en Suisse comme à l'étranger, la déclaration
que fit le conseil fédéral, de défendre la neutralité les armes à la main. L'assemblée fédérale élut pour général le colonel Herzog, d*Argovie, et Ton réunit à la hâte un corps d*armée de 50,000 hommes à la frontière de Touest et du nord, pour faire échouer tous les projets possibles contre la Suisse. L*armée de Bourbaki, composée de 80 à 100,000 hommes, mise en pleine déroute à la fin de la campagne, se jeta sur son territoire et fui désarmée (février 1871). Elle venait demander asile : la Suisse exerça noblement l'hospitalité et montra un dévouement infatigable a secourir et à soigner les soldats malheureux. La tempête qui avait ébranlé les pays voisins jusque dans leurs fondements, fut ainsi détournée de la Suisse. Toutefois, ces deux guerres, de 1866 et de 1870, prouvèrent à la Suisse l'insuffisance de son système militaire ; elle comprit qu'elle ne pouvait être tranquille à l'extérieur qu'en se perfectionnant dans l'es armes et la tactique à l'égal des autres puissances, et en formant une armée solide et bien disciplinée. La nécessité de réformer les anciennes méthodes, l'armement et les procédés tactiques devint de plus en plus évidente. Mais aucun parti ne voulait plus^ comme au xv« siècle, que la Suisse jouât un rôle militaire indépendant à l'extérieur; au contraire, tous reconnurent que sa mission est de s'assurer les bienfaits de la paix et de les répandre au dehors. Cette sage pensée a inspiré l'entreprise capitale de la voie ferrée à travers le Saint-Gothard ; proposée par la Suisse, elle a été rendue possible par le concours de l'Allemagne et de l'Italie (1869). Le Conseil fédérai se mit noblement au-dessus des intérêts cantonaux qui auraient eu plus d'avantages dans Touverture d'autres lignes (le Splûgen), et décréta pour cette gigantesque œuvre internationale la somme de vingt millions de francs.