CHAPITRE VI
Éléments constitutifs de la facture du piano. Fabrication française et étrangère.
Je ne saurais trop confirmer ce que j'ai déjà écrit dans le premier chapitre : mon intention de laisser à un spécialiste parfaitement initié le soin de décrire dans leurs minutieux détails les divers modes de construction des pianos, pour me limiter aux explications générales.
Les premiers matériaux employés à la fabrication sont d'essences de bois divers, très résistants et parfaitement secs.
Aussi tous les grands fabricants ont -ils soin d'emmagasiner pendant plusieurs années des bois qu'ils font sécher à une température douce, égale. Ces vastes séchoirs, où viennent séjourner plusieurs années ces matières premières, représentent pour les facteurs un capital dormant improductif , mais d'une réelle importance pour la bonne mise en œuvre, pour la solidité et la parfaite résonnanee des tables d'harmonie. Ces réserves de
bois prêts à être employés sont une des supériorités des maisons qui peuvent disposer de capitaux considérables.
Dans tous les centres importants où la fabrication des pianos a pris un grand développement, la main-d'œuvre s'est divisée en plusieurs industries spéciales, produisant sur des types parfaitement connus un grand nombre de caisses, de mécaniques, de claviers, oii vont s'approvisionner les petits facteurs, accordeurs, négociants en pianos, qui n'ont pas l'outillage et aussi l'habileté de main nécessaire pour facturer eux-mêmes leurs instruments. Seules les graudcs maisons ont les ateliers indispensables pour ouvrager sous les yeux des contre-maitres les différentes parties qui constituent l'ensemble des pianos modernes. En premier lieu, la caisse, solidement charpentée, reliée dans son ensemble par des traverses en bois, par des barrages en fer et de forts écrous ajustés de façon à la souder au sommier, partie massive et résistante qui doit supporter l'effort considérable du tirage des cordes tendues au-dessus de la table d'harmonie. Ces caisses, solidement construites, ont varié de formes et de dimensions, suivant la nature des pianos à queues ou droits. Ces derniers ont tout il fait remplacé les pianos carrés longs, à pieds droits ou supportés par des X. Ces pianos oll'raicnt, il m'en souvient, d'excel-
lentes qualités sonores et un très bon mécanisme.
Les grandes maisons de facture, imitées en cela comme en toute chose par les fabricants plus modestes, se sont longtemps préoccupées de l'essence métallique des cordes et de l'influence atmosphérique subie par elles suivant leur nature. D'après les diflerents modèles de piano, la longueur des cordes et leur diamètre varie ; il importe qu'elles aient le degré de force voulue pour résister à la tension qui doit leur faire donner un son déterminé ; enfin, il faut que le métal possède assez d'élasticité pour ne pas se rompre en vibrant sous l'action du frappement du marteau. Il existe malheureusement une école de pianistes frappeurs par opposition à celle des pianistes maniérés, et pour ces virtuoses qui font abus de leur force musculaire, rien ne résiste, la tige des marteaux se brise, les cordes éclatent. Un phénomène ignoré de la plupart des pianistes qui n'ont pas assisté à des expériences acoutisques, c'est qu'une corde mise en vibration trop violemment par une attaque brutale du marteau se tord en tournant sur elle-même, et se brise lorsque la torsion devient trop intense.
Les facteurs modernes ne se sont pas seulement préoccupés de la belle et homogène sonorité de leurs pianos et de la docilité du mécanisme, ils ont tout dabord pensé à fabriquer
des instruments durables, résistants, offrant une ossature solidement reliée par des barrages de bois et de fer, ne redoutant nullement les influences atmosphériques et climatériques, supportant sans faiblir la tension des cordes eu assurant à la table d'harmonie qui s'anime sous l'action des vibrations, toute sa liberté sonore. Le système des chevilles a plusieurs fois été modifié. Un facteur très ingénieux, Wolffel, en avait imaginé un dune précision merveilleuse pour l'accord, mais qui augmentait beaucoup le prix de revient des pianos ; de nombreuses expériences et une longue pratique ont démontre que la façon primitive de fixer les chevilles dans le sommier devait ôtre conservée comme étant la meilleure, la seule vraiment usuelle.
On appelle sommier cette partie forte, pleine, résistante, composée de plusieurs épaisseurs de bois souvent renforcés par une armature en fer, dans laquelle sont fixées, enfoncées, les chevilles qui servent à tendre les cordes. L'un des bouts s'enroule aux chevilles, l'autre extrémité est fixée à de fortes pointes par une petite boucle régulièrement faite par l'ouvrier spécial qui a la tâche de disposer les cordes suivant leur diamètre, suivant leur longueur et le degré de tension qu'elles doivent normalement supporter pour rendre le meilleur son, sous le frappement du marteau. Ces agents actifs et précieux de la mise en vibration sont de plusieurs calibres,
de plusieurs grosseurs, suivant la force de résistance et la nature des cordes employées. Le tirage des cordes tendues au-dessus de la table d'harmonie se chiffre par une force considérable ; ce qui explique l'emploi de matériaux très résistants, de cadres en fer, de solides barrages en bois ou métalliques, pour que 1 instrument n'ait pas à souffrir des influences climatériques et résiste victorieusement au travail incessant du bois, au tirage des cordes, enfin pour que la table d'harmonie vibre en liberté, renforce l'action sonore, sans crainte de subir des dépressions qui seraient la perte absolue de l'instrument.
Dans la facture, on donne le nom de table d'harmonie à une pièce de bois d'essence choisie, ayant des qualités spéciales de résistance, et surtout d'élasticité, renforçant par sa résonnance les vibrations des cordes métalHques qui toutes sont tendues au-dessus d'elle, mais dans des conditions différentes suivant la forme et la dimension des pianos. La table d'harmonie est un des éléments importants d'une bonne facture au double point de vue de la solidité et de la sonorité; aussi tous les fabricants soucieux de la réputation de leur maison apportent-ils un soin extrême dans le choix des bois employés pour la table d harmonie. Les luthiers anciens qui désiraient donner des qualités spéciales aux essences de bois qu'ils employaient pour la fac-
turc des violes, violons, altos, basses, et généralement pour tous les instruments à archet, usaient, paraît-il, de procédés spéciaux, de préparations chimiques pour obtenir l'évaporation des substances résineuses, pour désagréger en un mot la résine des parties ligneuses. Dans la facture des pianos, ces bains chimiques dont l'emploi ne nous est pas formellement prouvé, sont remplacés par une lente et méthodique dessiccation du bois, soumis à une température assez bien réglée pour ne pas altérer les qualités nécessaires à la table d'harmonie, qui doit être tout à la fois résistante et souple, rester impressionnable aux agitations, aux vibrations, aux chocs incessants des ondes sonores. Cette explication sommaire suffira pour faire comprendre le rôle important de la table d'harmonie dans la facture des pianos.
On désigne généralement sous le nom de mecaniqiœ rcnsemblc ingénieux et délicat qui réunit tout le système de mise en action des marteaux, se raccordant aux touches par différentes attaches, par dos transmissions de mouvements d'une précision et d'une instantanéité merveilleuses. Les amateurs, désireux de connaître en détail les procédés usités dans la facture et les différents modèles adoptés par nos habiles fabricants de pianos, devront visiter les ateliers des maisons Erard, Pleyel, llerz, Kriegestein, Gaveaux, Bord, et voir avec quel soin
minutieux, avec quelle perfection précieuse s'exécutent les mécaniques des pianos, grands et petits modèles. Cette partie importante de la fabrication, qui est Torgane sensible, intelligent et tout à fait intime qui unit dans un même sentiment le virtuose et l'instrument de sa pensée, a toujours été la préoccupation constante des facteurs artistes et des mécaniciens. Les judicieuses observations des grands virtuoses et des maîtres ont puissamment aidé aux progrès de la facture; mais les regrets exprimés sur l'insuffisance des instruments seraient restés stériles, sans les recherches incessantes et les inventions géniales des facteurs comme Silbermann, Zumpe, Erard, Broadwood, Pleyel, Pape, Herz, etc., etc.
On désignepar la dénomination d'échappement une partie très délicate du mécanisme qui fait agir les marteaux, et sert à régler et régulariser leur marche en arrêtant à des points voulus, par intervalles égaux, la force motrice. Ce petit temps d'arrêt, ce repos dans l'action, permet au marteau do refrapper les cordes sans être obligé de redescendre à son point de départ. Cette merveille d'ingéniosité, le double échappement pour le piano et pour les harpes est dû à S. Erard. Mais, grâce à l'émulation des grands facteurs dans la voie des perfectionnements , plusieurs procédés différents donnant presque les mêmes résultats ont été trouvés, mis en
œuvre par les maisons Broadwood, Pleyel, Pape, Kriegeslein, WolfFel, etc. Le but visé et souvent atteint , était d'obtenir une répercussion très rapide du même son et de rendre pour ainsi dire simultanée la double action de la touche et du marteau, ne faisant qu'un sous la pression intelligente des doigts.
Dans la facture des orgues et des pianos, on donne le nom de pilotes à cette fraction du mécanisme qui soulève les soupapes ou fait agir les étoufl'oirs.
Les grands fabricants étrangers qui luttent avec tant de vaillance et quelquefois avec succès, contre l'importation chez eux des pianos français d'Erard, Pleyel, Herz reconnaissent pourtant que malgré les immenses progrès et les perfectionnements incessants introduits dans leur facture, nos pianos ont une supériorité incontestable. Avrai dire, je ne suis pas bien certain de ne pas forcer un peu la note et d'aller, sinon à l'encontre, au delà du moins des convictions des facteurs anglais, américains, allemands, producteurs d'excellents instruments, qui ont leur individualité, leurs qualités distinctives.
Le clavier, qui est l'agent direct de la mise en action du mécanisme et qui doit fidèlement transmettre aux marteaux la volonté, le sentiment intime de l'exécutant, est une des parties les plus importantes, les plus délicates du piano.
On comprend facilement l'intérêt et l'importance que doit avoir le système, le procédé mis en œuvre pour lancer instantanément les marteaux aux cordes, avec toutes les modifications de douceur et de force, de délicatesse et d'énergie que comporte la virtuosité moderne, où l'art de moduler le son et de lui faire exprimer les nuances les plus subtiles, les oppositions les plus tranchées, a été porté à un degré de perfection si admirable.
Sous les doigts agiles d'un pianiste habile et de goût, possédant bien tous les modes d'action que la pression des doigts, les attaques du poignet et de l'avant-bras peuvent exercer sur la bonne sonorité du clavier, les touches deviennent sensibles, vivantes, animées, et transmettent avec la plus rigoureuse exactitude les nuances variées qui sont l'essence même de l'individualité de l'artiste. Les touches du clavier doivent obéir avec promptitude aux plus légères pressions des doigts, comme aux attaques les plus vives , les plus énergiques. Mais ces transmissions instantanées, cette soumission aux pressions les plus délicates n'empêchent pas la touche d'offrir une très minime résistance qui permette au pianiste de se rendre compte du degré de pression à exercer pour les effets chantants ou de sonorité puissante. Le clavier doit être tout à la fois léger, facile, souple, mais légèrement résistant. Il doit ré-
sonner clairement, mais exprimer les nuances de sonorité très distinctement, il faut surtout qu'il obéisse très docilement à la volonté qui le dirige et le fait parler. Un bon clavier n'est jamais lourd, dur, lent à répondre à la pression des doigts. Les touches doivent s'abaisser dans des données calculées pour ne pas gêner l'exécution des traits rapides, et ne pas être un obstacle à la facile succession des doigts dans les passages liés.
Le système qui fait mouvoir les pédales et les étouffoirs a été très scrupuleusement étudié par plusieurs habiles et savants facteurs, que leurs connaissances spéciales en acoustique et dans l'art mécanique ont mis à même d'obtenir de précieux résultats ; car un des reproches faits aux grands pianos à sonorité puissante, aux vibrations soutenues, prolongées, c'est de laisser entendre distinctement les harmoniques d'un son, alors que le marteau est revenu au repos, que l'étouiïoir a fonctionné et que le son principal a cessé de résonner. Parmi les facteurs qui se sont tout particulièrement préoccupés de faire disparaître cette défectuosité, en amortissant les nœuds de vibration, il faut nommer en première ligne M. Aug. Wolff, le chef respecté, le digne continuateur de la facture créée par Camille Pleyel. L'action de la petite pédale, de celle qui adoucit les sons a été comprise de plusieurs manières : soit en don-
nant un parcours moindre aux marteaux, en rapprochant tout le système mécanique des cordes, soit en déplaçant de gauche à droite tout le clavier et aussi les marteaux qui, suivant que la pédale est plus ou moins appuyée, font sonner deux cordes ou une seule, si le pied presse la pédale plus fortement. L'action de la grande pédale consiste, tous les pianistes le savent et en abusent, hélas! à lever les étouffoirs pour laisser vibrer les cordes en liberté, sans interrompre les vibrations. La grande pédale mal employée, sans le discernement harmonique indispensable au plus modeste pianiste, est une infirmité malheureusement commune chez la grande généralité des exécutants.
Quand il m'arrive d'entendre les amateurs endiablés de la pédale, visant l'eilet, et n'en produisant aucun, hors celui d'assourdir les auditeurs par de détestables harmonies, je me rappelle l'anathème lancé par Alph. Karr, le spirituel et caustique écrivain, fils d'un pianiste improvisateur bien connu des hommes de ma génération, qui a écrit de nombreuses fantaisies, pots-pourris, arrangements sur des romances à la mode. Pour revenir au mot cruel d'Alph. Karr contre le piano et ses adeptes qu'il aurait voulu déporter dans une île assez vaste pour contenir tout entière cette population tapageuse : « Le plus grand inconvénient du piano, écrit-il, consiste dans les pianistes ; » et il ajoute : « Il est temps
de surveiller le piano, je lui pardonnerais volontiers SCS audaces et ses outrecuidances, mais je ne puis lui passer Ténorme gêne, l'immense ennui qu'il répand dans lesmeilleures sociétés.» Les qualités indispensables à un piano sont assez nombreuses mais dérivent toutes de quelques principes fondamentaux; le premier est la mise en œuvre des matériaux employés pour la construction de l'instrument, les difï'érentes essences de bois suivant leur destination et le choix des parties métalliquosqui aiïermissentla solidité en assurant la bonne résonnance. Le plan adopté, choisi par les facteurs pour la construction de leurs pianos est presque identique suivant le format choisi, mais diffère dans la pratique par de petits chanf^cments introduits dans la partie mécanique du piano. Chaque facteur a des procédés qu'il affirme être personnels, mais qui, pour la plupart, sont dérivés des plans adoptés, du système suivi par les grandes maisons de facture. Les modifications introduites, préconisées comme des perfectionnements importants, ne sont le plus souvent que de très légères variantes des procédés connus, employés par des fabricants expérimentés qui ne pourraient modifier leur mode de facture sans compromettre la renommée acquise, sans nuire à leurs intérêts commerciaux. Je ne prétends nullement nier l'ingéniosité et l'esprit de progrès qui animent de laborieux et
intelligents ouvriers, dont quelques-uns sont des artisans de grande valeur, mais bien souvent les inventeurs eux-mêmes doivent reconnaître l'impossibilité d'appliquer les procédés nouveaux, comme augmentant trop sensiblement le prix de revient des instruments, ou parce que leur invention, très ingénieuse en théorie, n'olTre pas la solidité, la durée voulue, s'altère trop facilement par le travail des virtuoses. Les facteurs désireux de livrer aupublic des instruments de bonne qualité doivent faire choix d'un mécanisme d'une précision mathématique unie à unegrandesimplicité, car, plus les détails de mise en mouvement des marteaux sont minutieux, nombreux, fractionnés, plus la régularité parfaite du mécanisme est difficile à régler, plus la transmission de volonté et le sentiment individuel du virtuose se trouvent entravés, gênés dans leur instentanéité.
C'est aux Erard, que revient Thonneur d'avoir créé en France l'industrie artistique de la fabrication des pianos. Avant eux nous étions tributaires des facteurs allemands et anglais. C'est à Sébastien Erard, cet artisan de génie si merveilleusement doué pour les arts mécaniques spécialement appliqués à la fabrication des orgues, des pianos et des harpes, que la facture française doit ses premiers succès, et s'est progressivement élevée au rang exceptionnel qu'elle occupe aujourd'hui. Tout en rendant hautement
justice aux qualités indéniables des pianos anglais, viennois, américains, dont la solidité, la puissance sonore et l'excellent mécanisme ne peuvent être contestés, nous devons affirmer la prééminence des grands pianos de concert des maisons Erard, Pleyel, Ilerz. En comparant avec sincérité, sans parti pris national, les pianos français aux pianos étrangers, on reconnaîtra à notre grande facture une supériorité et une perfection indéniables, comme facilité, précision et délicatesse de mécanisme, se prêtant admirablement à toutes les nuances de douceur, de force, répondant docilement à toutes les variétés d'attaque que la virtuosité moderne emploie pour faire du piano un instrument expressif, se prêtant à la diction vocale, aux phrases colorées comme aux traits brillants, éclatants, traduisant les suaves et rêveuses harmonies de Chopin, Schumann, Heller, ou les accent dramatiques, chaleureux, énergiques de Mozart, Weber, Beethoven, Mendelssohn. Nous rendons justice aux bons instruments des facteurs étrangers, mais nous affirmons que les istruments français ont une supériorité incontestable comme voix sonore, chantante, distinguée, homogène, flexible dans les nuances.
Je ne parle en ce moment que des grands pianos de concert; mais on peut, sans partialité aucune, confirmer la même supériorité dans la facture des pianos droits, à cordes perpendiculaires ou obli-
qiics. Ces pianos de petits et grands formats ont été, depuis quarante ans, perfectionnés par de nombreux et très habiles facteurs, qui ont acquis dans ce mode de fabrication une perfection incomparable. Nommons parmi les plus renommés, Roller et Blancliet, Souflleto, WollTcl, Blondel, Bord, Ga veaux , Gaidon, Flaxland, Montai. Mais en rendant justice à ces vaillants et ingénieux travailleurs, nous ne pouvons oublier que les grandes maisons, Erard, Pleyel, Herz, Kriegestein n'ont cessé d'être à la tête du mouvement artistique et commencèrent cette conquête pacifique en envoyant dans le monde entier des milliers do pianos droits et obliques, dont la bonté, la solidité et le prix de revient ont assuré à notre industrie artistique une suprématie réelle. Chaque facteur, suivant l'importance de ses affaires, suivant le chiffre de ses exportations, a tenu à honneur d'introduire un élément de perfectionnement qui lui fut particulier; l'un s'est plus particulièrement attaché à la marche des marteaux, à la répétition rapide, au mode d'échappement, un autre s'est plus occupé du système des étouffoirs et des pédales, les autres à un système de chevilles, ou d'agraffes ; enfin tous les détails du mécanisme ont été minutieusement étudiés par ces ingénieux praticiens. Les pianos spécialement construits pour les pays d'une température très élevée offrent à quelques facteurs des procédés
spéciaux qui assurent une plus grande résistance aux influences climatcriques.
Depuis cent ans, la fabrication des pianos s'est accrue dans des proportions considérables et s'est même décentralisée : Lyon, Toulouse, Dijon, Marseille ont des facteurs de réelle valeur. La maison Boisselot a obtenu des récompenses aux grandes expositions pour des modifications très ingénieuses, visant l'action partielle des pédales. Chaque industriel désireux d'attacher son nom à un perfectionnement, si mince fût-il, s'est ingénié à trouver des modifications non seulement dans les principes usuels de la facture, mais souvent aussi en inventant des formats particuliers, en changeant la disposition des cordes et même celle des marteaux, en cherchant presque toujours une belle sonorité dans les instruments de petite dimension. Problème insoluble, car la longueur des cordes et le développement normal des vibrations par la table d'harmonie exigent dans le plan de construction des développements que l'on ne peut amoindrir sans détruire le bon équilibre de la sonorité. Le facteur Pape, dont les inventions ont été très nombreuses et fort appréciées dans leur temps, s'était attaché à donner au piano les formes de meubles de salon, secrétaire, console, bureau à cylindre. De tous ces essais plus ou moins excentriques, il ne reste plus actuellement que les pianos droits à
cordes obliques, polit format, format moyen, grand format, et le piano à queue ayant la forme d'un grand clavecin monté sur trois pieds. Les pianos à queue sont aussi de plusieurs formats, suivant leur destination : pour le concert, le salon ou l'étude, grand format, moyen et petit format.
La facture moderne du piano, telle qu'elle est exercée en France depuis trente ans, est bien en réalité l'œuvre collective de plusieurs grands industriels qui, secondés dans leurs patientes recherches, dans leur ardente passion pour le progrès, par d'habiles praticiens, aidés des conseils de virtuoses s'intéressant tout particulièrement aux perfectionnements réalisables, indiquant aux mécaniciens le but vers lequel devaient tendre leurs travaux, les perfectionnements nécessaires, les inventions utiles, indispensables. Il y a cent ans, un nom seul résumait la facture française du piano ; c'était celui de l'artisan de génie qui a doté la France de cette grande industrie artistique, oii, grâce à son esprit d'éclectisme et d'initiative, grâce à ses ouvriers intelligents, et habiles, elle a fini par conquérir la première place. Les noms de SébasticnErardetde son vaillant frère Pierre Erard, que j'ai eu l'honneur de connaître à mon arrivée à Paris, resteront illustres et vénérés comme doivent l'être ceux des hommes de génie qui créent une industrie utile, et sont les promoteurs, les créa-
leurs du bien-être d'une masse considérable d'ouvriers, car de la facture même ressortent de nombreuses professions accessoires.
Aux noms illustres des Erard sont venus successivement s'ajouter ceux de nouveaux facteurs qui, encouragés par le succès immense de l'industrie artistique créée en France, ont fondé d'importantes maisons de facture. C'est ainsi qu'on a vu surgir ces célèbres marques commerciales et artistiques de C. Pleyel, Herz, Pape, Pedzol, Pfeiffer, etc. , et dans la facture spéciale des pianinos, pianos droits à cordes obliques, les noms devenus populaires de Roller et Blancbet, Souffletot, Montai, Bord, Aucber, Gaveaux, Gaidon, Martin, Flaxland, Blondcl, Tesserau, et beaucoup d'autres liabiles et intelligents ouvriers qui, à l'heure présente, sont devenus de grands industriels et honorent la facture française par la perfection de leurs instruments. La fabrication moderne des pianos est donc une œuvre collective résultant des travaux incessants , des inventions ingénieuses , des perfectionnements journaliers de toute la facture, et je n'entends nullement, en affirmant ce fait, diminuer d'un atome l'immense succès et la part très grande de renommée qui revient aux inventeurs, aux initiateurs des progrès réalisés par la foule des petits facteurs, qui copient plus ou moins adroitement, avec une main-d'œuvre d'un fini incontestable, les mo-
dèles créés par les grandes maisons et tombés dans le domaine commun de la fabrication. Ces plagiats ou ces imitations plus ou moins avoués ou déguisés ne sont pas plus un délit dans l'industrie que dans la république des lettres et des arts.
Schroeler, Silbermann, Zumpe, Longmann, Collard, Backers, Stodart, Spack, Broadwood, Muller,Stenvay,Chicquering, doivent être inscrits au livre d'or de la facture. Mais à côté des grands innovateurs , il existe de soi - disant facteurs n'étant pas même de médiocres ouvriers, qui achètent à des fabricants spéciaux caisses, mécaniques, claviers, ajustent cet ensemble souvent disparate, grâce aux soins d'un bon égaliseur, puis signent cette mosaïque musicale, toujours fort médiocre, comme si l'instrument était fabriqué par leurs soins, sur leurs indications.
Dans un de nos précédents chapitres, en passant en revue les différents types d'instruments à clavier qui ont précédé la facture du piano, épinettes, clavicordes, virginales, clavecins, et en mentionnant dans un résumé succinct les richesses et les curiosités musicales que possède le musée instrumental du Conservatoire, nous avons exprimé le regret de ne pouvoir signaler à l'attention des amateurs curieux de suivre de près les découvertes successives de la facture une collection des différents modèles de méca-
tiisme inventés par les artisans célèbres qui ont placé la facture française à un si haut degré de perfection. Grâce au dévouement de l'érudit conservateur du musée de notre Ecole nationale de musique, grâce à ses actives démarches et aux dons généreux faits par plusieurs facteurs, — nommons en premier la patriarcale famille des Erard, — cette lacune regrettable va disparaître, car la précieuse galerie des instruments à clavier s'est enrichie de plusieurs spécimens de mécanisme qui permettront l'étude comparée de visu des procédés employés par la facture du piano depuis un siècle. Nous félicitons bien sincèrement notre docte ami M. Chouquet d'avoir si heureusement réédifié cette page d'histoire de la facture; nous avons eu instinctivement la môme pensée, mais, plus heureux que moi, notre cher conservateur a su réaliser un vœu que je n'avais fait qu'exprimer. Grâce à son obligeance empressée et tout amicale, il m'a été permis de passer minutieusement en revue la précieuse collection de clavecins italiens, allemands, français et fabriqués à l'étranger et en France à lafin du xvni* siècle. Ces divers instruments, réunis dans une pièce indépendante du musée instrumental, faute de local suflisant, prendront place par ordre chronologique dans la collection concernant l'histoire de la facture du piano, lorsque notre grande l'école nationale de musique aura l'importance réelle d'un lycée consacré à l'cnsci-
gnement et à la glorification de l'art musical français.
Mais ce qui nous a tout particulièrement intéressé dans cette collection spéciale à Thistoirc de la facture du piano, c'est une série assez nombreuse des différentsprocédésmécaniquesinventés par Cristofori, Marins, Schroeter, Silbermann, Zumpe, Erard, Broadwood, Pleyel, etc. Ces modèles embryonnaires sont du plus vif intérêt, quelquefois d'une simplicité rudimentaire, mais visant tous le même but : le frappement des cordes par le marteau substitué au bec de plume. On retrouve dans l'invention de Cristofori le point de départ, l'idée première, de l'échappement ; puis vient le pilote, la mécanique anglaise, très perfe.ctionnéeparC. Pleyel, créant un type spécial. Enfin nous avons admiré à loisir sur un plan coupé la merveilleuse invention du double échappement Erard ; c'est là, croyons-nous sincèrement, le nec plus ultra de l'art mécanique de la facture, la sensibilité de la touche, s'animant, vivant, transmettant dans son essence la plus intime l'expression et l'àme de l'artiste.
Les pianistes désireux de se rendre un compte bien exact des progrès réalisés depuis deux cents ans pour la facture des épinettes, des clavecins et des pianos feront bien de visiter très en détail celte nouvelle collection du musée instrumental. Il y a là une étude des
plus instructives pour les virtuoses aussi bien que pour les facteurs. N'est-il pas très regrettable de rencontrer des pianistes de talent qui ignorent absolument les différences essentielles qui existent entre le mécanisme et la sonorité du clavecin et du piano , et ne connaissant pas davantage les procédés de facture des pianos modernes ?