CHAPITRE VIII
Facteurs et virtuoses.
Pour en revenir aux progrès de la facture, bien avant cette époque, Séb. Erard et son digne frère, dont les noms ne peuvent être séparés lorsqu'il est question des progrès réalisés par la facture française, avaient imaginé un perfectionnement qui devait exercer la plus grande influence sur l'avenir du piano et rendre plus expressif, plus chantant cet instrument déjà très perfectionné. Ce fut l'invention du double échappement. Cette merveilleuse application de l'art mécanique au piano permettait enfin à l'exécutant de transmettre aux marteaux par la sensibilité donnée à la touche, l'accent, l'expression personnelle comme pour le violoniste l'action de l'archet à la corde.
L'invention du double échappement fut d'abord appliquée aux pianos à queue, puis, plus tard, au mécanisme des pianos carrés. Cette découverte fut généralement adoptée par tous les facteurs, mais ceux qui se refusèrent à
employer le système du double échappement cherchèrent des moyens équivalents participant de Féchappcment simple et du pilote fixe, accusant une marche très régulière, très précise du marteau, produisant des sons nets, vigoureux, brillants, expressifs, d'une homogénéité parfaite.
Par l'invention mécanique désignée sous le nom de double échappement. Séb. Erard avait obtenu ce résultat vraiment extraordinaire dans la murche des marteaux attaquant les cordes, de les arrêter au milieu du parcours de retraite, et de permettre à l'exécutant de faire sonner la corde à nouveau plus rapidement, la distance entre le marteau et les cordes étant moindre. Le mécanisme du double échappement est une merveille de précision et a révolutionné la facture du piano comme l'invention du double mouvement a tout à fait modifié la facture des harpes au temps où cet instrument était en si grande faveur, sous le Directoire et le premier Empire. Ce double mouvement dans la marche des pédales donnait aux harpistes la possibilité do modifier trois fois l'intonation de la môme corde, et, sans ajouter à la difficulté du mécanisme, augmentait le nombre des tonalités et des modulations rendues phis faciles. Ces belles et curieuses inventions furent bien, dès le principe, admirées eu tant qu'offrant aux virtuoses des effets nouveaux, des répercussions plus rapides,
donnant aux touches une exquise sensibilité sous les plus légères pressions des doigts. Mais les critiques non convaincus de la valeur réelle du nouveau procédé déclarèrent que ce mode d'échappement, en raison de son excessive délicatesse, ne pourrait résister à un travail soutenu, à des attaques énergiques et violentes. Le temps et l'expérience ayant prouvé le contraire, le triomphe du mécanisme Erard s'est affirmé, et la découverte s'est généralisée sous des formes variées, visant toutes le même but. Séb. Erard a porté aussi ses ardentes recherches de perfectionnement sur la facture des orgues, et l'une de ses inventions artistiques les plus extraordinaires a été le jeu d'expression à la main, créé pour l'orgue de la chapelle de Charles X.
Cet instrument modèle a été en partie brisé lors delà révolution de !830.
Pendant cinquante ans, la maison Erard a lutté avec le plus grand succès contre l'envahissement de la facture allemande et anglaise. Et pourtant il est juste de reconnaître aux pianos de Londres et de Vienne de très grandes qualités. Les pianos anglais se distinguent particulièrement par leur belle sonorité ; les pianos viennois par la légèreté du clavier et la nature distinguée du son, harmonieux et chantant. Il est généralement reconnu que les sciences et les arts progressent sensiblement dans l'état d'acal-
mie qui suit les grandes agitations sociales. Il est donc tout naturel d'admettre qiie la musique et les industries artistiques qui s'y rattachent, participent à ces évolutions. Alors que tous les arts mécaniques se perfectionnaient, le mécanisme du piano, la sensibilité des touches, la facilité du clavier, la répétition des notes, la qualité du son, tout devait marcher avec les progrès des pianistes, compositeurs et virtuoses ; tout tendait à s'élever avec le style des musiciens de génie qui ont illustré le xix* siècle. C'est à l'Exposition de 1823 que S. Erard soumit à l'appréciation du jury ses premiers pianos à barrages métalliques au-dessus du plan des cordes. Modification importante donnant une plus grande solidité à la caisse sonore, permettant d'employer des cordes d'un diamètre plus fort produisant une qualité de son plus ronde, plus puissante. La grande perfection des pianos Erard fabriqués à Paris et à Londres avait, du reste, placé depuis longues années cette facture modèle au premier rang. Les médailles et rappels de médailles, et les récompenses honorifiques accordées aux différentes expositions nationales et internationales aux très honorables chefs de cette grande facture artistique , les décidèrent à se retirer du concours, afin de laisser à d'autres facteurs la possibilité d'obtenir les premières récompenses attribuées jusquc-lù, par le fait d'une réelle supériorité à la maison
Erard. Ce noble exemple de désintéressement et de confraternité industrielle a été plus tard imité par les maisons Plcyel et H. Herz qui, après avoir obtenu les médailles d'or, les médailles d'honneur et les décorations de la légion d'honneur, ont cessé de concourir pour accepter la délicate et honorable mission de juger le mérite et les qualités de facture de leurs émules.
Il me souvient d'avoir eu l'honneur, en 1848, d'être choisi comme juré - adjoint , membre consulté, essayant successivement tous les pianos. MM. Pleyel et Erard Pierre, le neveu et le continuateur des maisons fondées par ses deux oncles à Paris et à Londres, discutaient loyalement et avec une exquise courtoisie sur les mérites des différents facteurs. Je citerai à cette occasion le nom d'un modeste facteur, ouvrier très ingénieux, Wolffel, exposant des instruments d'un fini d'exécution merveilleux et auteur d'un système de chevilles d'une précision remarquable, mais d'un prix de revient trop" élevé pour la fabrication courante.
La longueur des cordes du piano et leur diamètre ayant très sensiblement modifié et augmenté la durée des vibrations , le volume du son et sa tenue, compositeurs et virtuoses ont cessé de traduire les phrases chantantes et expressives en les agrémentant d'ornements, de grupetti et de trilles encore très usités dans la musique de Cramer, Dusseck et Field. On a
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cherché l'expression dans la qualité du son, dans les timbres, dans la diversité des accents, et tout spécialement dans l'art de conduire la phrase, de la moduler comme le ferait un chanteur habile procédant dune bonne méthode, ayant un style raisonné, et ne s'en remettant pas au sentiment personnel ou à l'etTet à produire pour interpréter suivant leur caractère les œuvres vocales qui lui sont confiées. Mais, c'est là un art nouveau qui ne date réellement que du xix" siècle, et que Ilummel, Moschelès, Chopin, Thalberg-, Listz, et les maîtres formés à leur école ont continué en le perfectionuant.
La première illustration et le fondateur de la grande maison Pleyel fut Ignace Pleyel, né à Ruppersthal, petit village près d.e Vienne en 1747. Telle est l'origine de ce nom devenu célèbre. Ignace Pleyel, le père de Camille Pleyel, fut compositeur très en vogue, il a écrit de nombreux quatuors pour instruments à cordes, des sonates et fantaisies pour piano ; il a aussi laissé un grand nombre de symphonies et de messes.
Je ne retracerai pas la vie laborieuse, mouvementée, épisodique de Pleyel père, qui eut l'insigne honneur d'être l'élève affectionné de Joseph Haydn et son pensionnaire pendant cinq ans. Mais, avant de devenir le disciple favori et lo commcusal du grand maître de l'art symphoniijue, Ignace Pleyel avait reçu pendant plu-
sieurs années les leçons d'un maître aujourd'hui oublié, qui a pourtant, pendant une période de vingt ans, obtenu de grands succès,Wanhal, compositeur de nombreux quatuors, symphonies, messes, motets, et de plusieurs opéras représentés en Italie pendant un séjour qu'y fit ce maître. Ignace Pleyel eut un mécène dévoué dont il fut pensionné pendant sa jeunesse et son adolescence, le comte Erdœdy, noble Hongrois qui le prit en grande affection et le patronna, sa vie durant, aveclaplus exquise délicatesse. Ignace Pleyel fut pendant plusieurs années le maître de chapelle et le compositeur attitré de son protecteur; mais, poussé par son ardent désir de mieux connaître les maîtres italiens, il visita Rome, Naples, Venise, et se lia d'amitié avec les compositeurs célèbres de l'époque, Cimarosa, Paisiello, Guglielmi. Il connut Pugnani, Nardini, Marchesi.
Pleyel composa pour le grand théâtre de Naples une Iphigénie qui fut très applaudie. Présenté au roi de Naples, il en reçut l'accueil le plus sympathique. Revenu en Allemagne, il ne tarda pas à repartir pour Rome, puis il se rendit à Londres à la demande d'une société musicale célèbre, Professional Concert, qui avait précédemment fait entendre aux mélomanes anglais des symphonies spécialement écrites par Joseph Haydn. Le succès avait été immense et porté jusqu'à l'enthousiasme; les trois sym-
phonics de Plcyel furent accueillies avec grande faveur par le public dilettante, qui se plaisait à retrouver dans le vaillant disciple les brillantes et charmantes qualités du maître. En i78î), Pleyel accepta la place de directeur de musique et de maître de chapelle de la cathédrale de Strasbourg. La période révolutionnaire et les mois néfastes de la 'l'erreur menacèrent sérieusement rexistence de I*ley(;l : traité d'aristocrate et d'espion, il dut, pour faire acte de civisme, composer sous la garde de gendarmes, une hymne patriotique. Enfin, las de ses pérégrinations ù l'étranger et voulant échapper aux dénonciations des terroristes, Pleyel vint s'établir à Paris et y fonda une maison de commerce de musique pour bénélicier du succès de ses œuvres ; et aussi pour populariser à i'aris les compositions de son illustre maître Joseph Haydn, dont il fit graver un grand nombre de symphonies et la collection de trios, quatuors.
On retrouve dans l'œuvre considérable d'IgnacePleyelle charme etl'espritde sesprcmiers maîtres; quant à sa maison, elle fut en pleine prospérité dés les premières années du siècle. J^orsque mourut h; brillant élève de Wanhaletde Haydn, le 14 novembre 1831, son fils, Camille Pleyel, dirigeait déjà depuis de longues années l'établissement fondé par son père; mais la grande extension donnée h la fabri<ation des
]>ianos lui lit renoncer, vers 1832, aux éditions musicales. Si ma mémoire est fidèle, c'est, je crois, mon ancien camarade de classe d harmonie, Camille Trilipp, qui a en partie acquis cette succession.
La maison Pleyel, comme la maison l']rard, était depuis longues années un centre artistique où les pianistes célèbres, les compositeurs et les virtuoses en renom trouvaient un accueil empressé, sympathique. Le chef de maison, vrai (jcntlcmany joignait à la tenue anglaise l'exquise politesse française. Les célèbres séances de quatuors fondées par Baillot se tenaient dans les salons Pleyel, alors boulevard Montmartre, au coin de la rue Drouot. Déjà rayonnait aussi la poétique étoile de Chopin , ce grand charmeur, musicien de génie, aussi grand dans son petit cadre que Musset et Victor Hugo, (]ue Raphaël et Michel-Ange.
Le dictionnaire encyclopédique de Larousse nous a paru bien sévère pour F. Kalkbrenncr, qu'il qualifie de « compositeur très secondaire, travaillant pour dames comme certains faiseurs de chaussures. Virtuose maniéré, au style prétentieux, au toucher cotonneux. » Cette note biographique se termine par un méchant mot de Koreir, qui, parlant de Kalkbrenncr, le compare à un bonbon tombé dans la boue. Comparaison pour comparaison, je préfère le mot spirituel et de bon goût de Valentin Alkan, au
sujet du célèbre prélude de Bach, arrangé avec tant de bonheur et de succès pour piano, violon et harmonium par Ch. Gounod : «C'est un bonbon de Boissier, présenté sur un carton dessiné par Albert Durer. »
Dans une étude sur les pianistes célèbres, je crois avoir apprécié dans un sentiment juste et avec les réserves nécessaires le talent correct mais froid de Kalkbrenner, dont l'exécution irréprochable, d'une égalité parfaite, affirmait les qualités toutes spéciales d'un mécanisme merveilleux. Le style de compositeur du célèbre maître était doctoral, disons le mot, d'un sentimentalisme prétentieux, mais la phrase avait do la noblesse et de la distinction. Les conseils judicieux de Kalkbrenner pour le perfectionnement du clavier, pour la marche plus rapide du marteau à la corde, pour la sonorité bien homogène du piano dans toute l'étendue de Téchelle, ont certainement incité, encouragé Pleyel dans ces incessants travaux pour arriver à une perfection relative. Kalkbrenner et Pleyel avaient tous les deux les allures distinguées du gentleman ; mais le premier, gourmé, d'une dignité étudiée, semblait vouloir commander l'attention, la déférence; le second, par son extérieur, par sa physionomie bienveillante et son doux regard, excerçait une réelle attraction.
Ce serait nier la toute-puissance du génie qu'attribuer une prépondérance absolue à Tini-
tialivc du i^rand facteur; mais il faut constater, ainsi que nous l'avons fait plusieurs fois au cours de ce chapitre, que la double action unie et spontanée de virtuoses habiles , de facteurs expérimentés, a exercé une influence considérable sur les progrès accomplis, sur les perfectionnements réahsés dans les différents modes de facture. Les noms de Clementi, Dussek, Cramer, Kalkbrenner, IIerz,Wolff, se trouvent unis do la façon la plus étroite aux succès immenses de lafacture du piano ; dans unautre ordre d'action, les noms d'Allard, Tulou, Brod, Wog, Meifred, etc., se trouvent associés au moins par l'influence, les conseils, la pratique usuelle, à ceux des luthiers Williaume , Alary, etc. C'est là ce que je tenais à bien constater, avant de parler de la très importante association de Kalkbrenner et C. Pleyel pour la fabrication des pianos.
A cette association est du l'immense succès de la fabrication artistique des pianos Pleyel, aujourd'hui la facture émule de la maison Erard. Kalkbrenner et C. Pleyel avaient longtemps habité Londres et étudié sur place l'admirable fabrication des pianos Broadwood, Clementi, Collard, etc., qui comptent actueflement un siècle d'existence et trois générations de facteurs. Je me souviens avoir entendu, tout enfant, en 1824, chez mon cher protecteur et ami G. Onslow, un très excellent piano à queue
dclafabriqueBroadwood.C. Pleyel's'étudiaitdéjà adonner à la facture qu'il dirigeait les qualités spéciales de sonorité, de mécanisme, de solidité, de transmission délicate, sensible, immédiate des marteaux à la corde, telle que la comprenait le célèbre facteur anglais.
Ce mode d'échappement simple, ce mécanisme adopté en principe a été amélioré, perfectionné sous l'impulsion constante de Pleyel, artiste d'un goût exquis, secondé et continué par son vaillant successeur, M. Aug. Wolff, musicien de grand mérite, que ses études sur l'acoustique et sur les procédés mécaniques applicables à la facture des pianos ont mis à même d'obtenir les effets de précision, de délicatesse et de rapidité dans l'attaque que n'avaient pas les premiers modèles fabriqués. Kalkbrcnner, voulant en tou tes choses imiter son maître Clementi, dont il avait pu apprécier à Londres la belle facture, s'associa donc avec ardeur à la transformation de la maison Pleyel en grande manufacture de pianos. Il apportait à cette association son expérience de virtuose, son immense renom de professeur, de chef d'école, ses nombreuses relations musicales et une mise de fonds considérable.
Les procédés mécaniques, le mode d'échappement des marteaux, la qualité de son, la voix chantante des pianos différaient sensibleiriciil (le la facliiic Liaid. Tj's iu si ni meut s faltii-
qiiés sous la direction de C. Pleyel curent dès le principe une individualité accusée, et plusieurs pianistes célèbres procédant de l'école de Kalkbrenne)', sans cesser d'adroirer les qualités brillantes et si distinguées des pianos de la maison Erard, devinrent les zélés partisans du nouveau facteur. Leur prédilection se basait sur plusieurs causes, dont plusieurs ont subsisté, parce qu'elles tiennent au système même de la fabrication première, qui, tout en s'étant modifiée et perfectionnée par de précieuses et nombreuses inventions, a toujours conservé la marque très caractéristique de son origine anglo- française. Les fortes études d'acoustique et de mécanique faites par C. Pleyel et son très habile continuateur A.Wolfî ont non seulement agrandi l'étendue sonore, modifié le timbre, perfectionné la souplesse, l'élasticité et la légèreté du clavier, mais aussi spécialisé la provenance. C'est ainsi que la marque de la maison, par des qualités inhérentes au mode de fabrication, est devenue en soixante ans une des premières du monde.
Les claviers des pianos Pleyel, tout en répondant très docilement à la plus légère pression des doigts, offrent pourtant un peu plus de résistance que ceux d'Erard ; ce qui a permis de dire aux artistes zélateurs du système, que le son des pianos Pleyel devenait, sous l'action intelligente des virtuoses une pâte sonore mal-
léable, exprimant plus parfaitement l'iiidividualité de l'arlisle.
Cramer, pendant son séjour à Paris, patronnait de la grande autorité de son nom la maison de son ami C. Pleyel. Kalkbrenner et les nombreux disciples de son école. Stamaty, Mathias, Gottschalk, M"""^ Martin, Szarvady, etc., ont maintes fois manifesté leur préférence pour les pianos Pleyel ; Cbopin, l'ami très intime, très aimé du célèbre facteur, affirmait que ses œuvres s'harmonisaient d'une façon plus complète, plus vraie avec la sonorité discrète, un peu voilée que donnait sous ses doigts les claviers de Pleyel et leurs pédales aux timbres si doux, si vaporeux. Actuellement Técole moderne des virtuoses est moins exclusive, moins partiale ; elle n'a pas de parti pris absolu, et nous avons eu la satisfaction d'entendre et d'applaudir dans les salles de concert Erard et Pleyel, Rubinstein, Ritter, Saint-Saons,Delaborde,etc.,MM'"'"* Montigny, EssipotT, Massart. Ces vaillants artistes savent parfaitement faire valoir les qualités distinctivesqui caractérisent les grandes factures françaises, émules dans le bien, si désireuses de la perfection, portant si haut et si ferme le drapeau national et tenant à honneur de rester les premières dans les luttes courtoises des Expositions universelles.
Depuis la nKjrt de Camille Pleyel, décédé le 4 mai 185'), M. A. Woltl" a pris seul la direction
de la manufacture. M. Wolfî avait été déjà, du vivant de Pleyel, initié au mode de fabrication adopté pour conserver aux pianos Pleyel leur individualité. Entouré d'amis dévoués, soutenu par d'ardentes sympathies, secondé par de vaillants collaborateurs , M. A. WolfFa su, tout en maintenant les traditions de la maison, introduire de nombreux et importants perfectionnements : créant de nouveaux types, de nouveaux modèles, pianos de concerts ou de salons. La résonnance des harmoni-ques sonnant à la suite du son principal, a été pour lui un sujet d'études qu'il a su victorieusement résoudre à l'avantage de ses pianos. Les liens de parenté qui unissent le chef respecté de l'école dramatique française, notre illustre directeur A. Thomas, avec son neveu par alliance, A.WolfF, ont apporté à la maison Pleyel l'appui d'une sympathie légitime qui date déjà depuis longues années, car, au temps de ma jeunesse, alors que A. Thomas faisait partie de la classe de Zimmermann , en 1828, Kalkbrenner, l'ami et l'associé de C. Pleyel, donnait des conseils suivis à notre futur directeur. Dès cette époque s'est affirmée l'aiïection, je pourrais dire la prédilection de A. Thomas pour les chefs de cette grande maison, et aussi pour les artistes que de sérieuses convictions rattachent à la prospérité de cette fabrication.
Nous ne pouvons passer sous silence les
vaillants coopératciirs de la maison Plcyel ; M. O'KoUy, compositeur élégant, très bon pianiste, veillant avec un soin attentif et minutieux à ce que tous les instruments passantdes ateliers dans les magasins de vente, offrent aux acheteurs formant l'immense clientèle de la maison toutes les garanties désirables de solidité, de sonorit.é, et toutes les perfections de mécanisme réalisées par cette facture, l'une des gloires de l'industrie artistique nationale. Il faut encore nommer M. Lantelme, dont les rapports avec les correspondants et les artistes sont toujours si courtois.
Parmi les célébrités musicales dont rinlluence active ou simplement platonique, mais efficace, a puissamment aidé au succès toujours grandissant de cette manufacture, nommons, à côté de Kalkbrenner, Cramer, Chopin, C. Stamaty, G. Mathias, Fissot, Ritter, Schuloff, etc., dont la célébrité de virtuoses, l'autorité acquise de compositeurs et de maîtres, ont ajouté une auréole glorieuse aux garanties sérieuses qu'offraient cette fabrication artistique. Un nom justement renommé depuis longtemps et que nous aurions dû mentionner parmi les célébrités contemporaines du piano est, sans conteste, celui de G. Pfeilï'er, dont le père était directement intéressé et commanditaire à la fondation de la facture Plcyel et Kalkbrenner. L'oncle de Georges Pfeider a été, lui aussi, un inven-
teur artistique de grand mérite, et on lui doit l'idée très ingénieuse d'une lyre très supérieure comme sonorité et mécanisme à la guitare, instrument si populaire , si fort à la mode pendant l'Empire et sous la Restauration.
La première éducation musicale de Georges Pfeiffer a été faite par les soins dévoués de sa mère, artiste très distinguée, procédant de l'école de Kalkbrenncr et de Chopin. C'est à l'enseignement dévoué de cette femme, artiste de grand mérite, que Georges Pfeiffer, un des maîtres les plus sympathiques de l'école moderne du piano, a formé son talent de virtuose au début de sa carrière. J'ai eu Thonneur de connaître et le plaisii' d'entendre maintes fois jy|me Pfeiffer^ lorsqu'elle commençait à produire son jeune fils dans le monde militant des pianistes. C'était, il m'en souvient, dans ce centre artistique et littéraire du square d'Orléans, alors habité par Zimmermann, Alkan, Chopin, Kalkbrenner, d'Ortigues, Enault, Dantan et moi. Nos chers voisins et amis Courcier, très liés avec la famille Pfeiffer, me conviaient à des soirées musicales intimes, MM. Rokitanski, MuUer, M;^^^ Warembon, Pfeiffer et le jeune Georges, charmaient un auditoire d'élite, où l'on était heureux de rencontrer les frères Dclavigne, le peintre Vidal, l'amiral Touchard.
Georges Pfeiffer est, à l'heure présente, père d'une belle et nombreuse famille , et l'un des
commanditaires de la maison dont M. Pfeiffer père avait été, il y a soixante ans, un des fondateurs. Mais en succédant à son père, en prenant rang dans celte grande association industrielle et artistique, il n'a pas cessé un seul jour de perfectionner sa virtuosité et d'acquérir la science des maîtres dans l'art d'écrire. Pfeiffer compte de nombreux succès comme compositeur de musique de salon et de concert; mais, grâce aux fortes études techniques et scientifiques faites sousTliabile direction de M. Maldent, et de notre ami Damke, le jeune maître a pu écrire plusieurs concertos pour piano et orchestre, des cantates, des ouvertures, un opéra, des trios, plusieurs recueils d'études spéciales, et des exercices très ingénieux avec des doigtés nouveaux. Damke, qui était un maître dans 1 acception la plus large du mot, était critique musical très judicieux, théoricien érudit, professeur expérimenté, compositeur de grand style; aussi était-il un guide précieux, pour les jeunes artistes qui avaient la bonne fortune de recevoir ses conseils, et faisaient appel à sa grande expérience,à son profond savoir. M. G. Pfeilfer, que la fréquente audition des virtuoses célèbres qui ont toujours hanté le centre musical si accueillant, si hospitalier fondé par C. Pleyel, a fait un virtuose de premier ordre, occupe aujourd'hui une émincnte position artistique. Son talent de musicien, sa distinction dhomme du
monde et son habileté d'administrateur ont encore été fortifiés par une honorable fortune.
Excellent professeur, très apprécié de sa nombreuse clientèle, Pfeifîer est souvent choisi par notre illustre directeur comme membre du jury de nos concours. Il y apporte, avec ses connaissances spéciales de virtuose émérite, un esprit de justice, d'indépendance et d'équité dautant plus louable, d'autant plus méritant, que ses liens d'affection, d'amitié, pourraient parfois l'inciter à faire pencher la balance en faveur d'une classe émule de la nôtre ; mais, comme l'a très bien dit Saint-Saens dans uue mémorable séance de concours, les influences ne doivent exercer aucune pression dans les jugements de questions d'art.
Nous avons cru devoir insister sur l'importante association Kalkbrenner et Pleyel, et sur les merveilleux résultats obtenus par cette union de deux volontés intelligentes ; mais puisque nous évoquons les noms des grands virtuoses qui ont pris à cœur d'aider au succès de cette facture artistique- je dois consacrer quelques lignes de souvenir à F. Chopin, le grand artiste si cher à C. Pleyel. Chopin, à son arrivée à Paris en 1832, eut le désir empressé de connaître Fréd. Kalkbrenner, qui, sans procéder directement de Clementi comme Field, Cramer, Klengel, avait pourtant reçu les conseils de cet illustre maître, et avait conservé dans son exé-
cution cette parfaite indépendance des doigts et rimmobilité de la main recommandées par cette école modèle. Par un sentiment d'exquise modestie, Chopin eut la délicate pensée de réclamer les conseils expérimentés, mais pédants et sentencieux de Kalkbrenner, qui, dans son absolutisme de maître voulant soumettre à sa discipline de mécanisme automatique tous ses élèves, eut la prétention un peu ridicule de vouloir assujettir son génial disciple aux exercices spéciaux de sa méthode.
Chopin, dont le talent de virtuose n'était plus à faire, à recommencer par la base, renonça presque de suite aux doctes, mais arides leçons d'un maître, certes très habile, mais trop systématique dans son mode d'enseignement. Camille Pleyel, qui n'avait, lui, aucune méthode à faire prévaloir, comprit de suite la nature poétique, exceptionnellement délicate de ce jeane virtuose aux idées originales et distinguées, dont les œuvres premières faisaient pressentir un artiste de génie. J'ai entendu Chopin dès la première année de son séjour à Paris, et son exécution avait déjà un charme exquis, une sensibilité naturelle, une sonorité suave, estompée, qui tenait essentiellement à sa délicatesse de toucher et à l'emploi tout particulier qu'il faisait des pédales. A ces qualités natives, inhérentes à la nature nerveuse, impressionnable, sensible de
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Chopin, s'ajoutaient aussi celles qui étaient le fruit du travail et de la réflexion. La note caractéristique et tout à fait personnelle de son style de compositeur et de virtuose était une sensibilité exquise et morbide, une désinvolture gracieuse, abandonnée , des effets imprévus d'impressions instantanées , le charme poétique de l'inspiration unie à une perfection idéale d'exécution. On comprendra donc facilement qu'il fut impossible à Chopin de se soumettre à une gymnastique élémentaire d'écolier, et de métamorphoser sa nature indépendante en un pâle reflet d'un maître dont le style était irréprochable, mais dont l'expression compassée , gourmée, manquait d'élan , d'inspiration vraie. Le jeu de Kalkbrenner intéressait sans émouvoir ; celui de Chopin était la séduction même. C. Pleyel s'éprit d'une vivace amitié pour Chopin, et en retour de cette affection délicate et tendre, l'artiste saisit avec bonheur toutes les occasions d'affirmer sa sympathie et son dévouement à l'industriel renommé qu'il savait être un artiste de haute valeur et un homme de grand cœur. Il était donc tout naturel que Chopin, devenu l'ami affectionné de C. Pleyel, prit un intérêt très vif aux succès, à la réputation grandissante de l'habile facteur. Est-ce à ce sentiment très louable qu il faut attribuer la préférence très accusée de Chopin pour les pianos de Pleyel, ou parce que ces instruments répon-
daient mieux à son tempérament impressionnable, à son organisme nerveux? Voici le sentiment exprimé par le grand virtuose: « Si je n'ai pas la libre disposition de mes moyens, si mes doigts sont moins souples, moins agiles, si je n'ai pas la force de pétrir le clavier à ma volonté, de conduire et modifier l'action des touches et des marteaux comme je le comprends, je préfère un piano d'Erard, le son se produit tout fait dans sou éclat limpide; mais si je me sens vaillant, disposé à faire agir mes doigts sans fatigue, sans énervement, je préfère les pianos Pleyel. La transmission intime de ma pensée, de mon sentiment, est plus directe, plus personnelle. Je sens mes doigts plus en communication immédiate avec les marteaux qui traduisent exactement et fidèlement, la sensation que je désire produire, l'elTet que je veux obtenir.
« Nous lavons déjà dit incidemment, Chopin se servait des pédales avec un tact merveilleux. 11 les accouplait souvent pour obtenir une sonorité moelleuse et voilée, mais plus souvent encore il les employait séparément pour les passages brillants, pour les harmonies soutenues, pour les basses profondes, pour les accords stridents, éclatants, ou encore usait-il de lapetite pédale seule pour les bruissements légers qui semblententourer d une vapeur ti'ansparenteles arabesques qui ornenL la mélodie et l'enveloppent
comme de fines dentelles. Le timbre des pédales des pianos Pleyel est d'une sonorité parfaite, et le jeu des étoulToirs fonctionne avec une précision très utile pour les traits modulés et chromatiques ; cette qualité est précieuse et tout à fait indispensable.
Chopin a laissé dans l'histoire du piano une trace lumineuse, et a fait école sans le désirer. Ses imitateurs ne reflètent que bien imparfaitement ses qualités toutes personnelles. Le pastiche d'un maître n'a jamais la saveur originale, et quelle que soit l'habileté de la copie, on est tenté de s'écrier que c'est une parodie. Citons pourtant quelques adeptes de son style, qui l'ont imité sciemment, mais qui ont eu aussi leurs créations individuelles. Schumann et Heller se sont inspirés parfois de Chopin; Ed. Woliï, Guttmann, Gottschalk l'ont souvent imité. L'attachement si délicat de Chopin pour la facture dirigée par son digne ami Pleyel fait honneur à ces deux natures d'élite ; mais on cite de nombreux exemples de fidélité artistique à l'avoir de lamaisonErard. VA\e aussi, si généreuse, si dévouée, si hospitalière à tous les artistes qui font appela son patronage. Mais, soit caprice, indépendance de caractère , soit manque de conviction ou calcul intéressé, il se produit assez souvent des désertions d'un camp à un autre. LTne lumière subite éclaire le jugement du virtuose militant qui abandonne le facteur jusque-là préféré, pour
consacrer l'influence de son talent à une maison rivale.
Il faut l'avouer avec tristesse, il est d'usage que les grands facteurs français, anglais, américains fassent de sérieux sacrifices, subventionnent pour dire nettement le fait, les virtuoses en renom qu'ils désirentinféoderà leurs maisons pour faire valoir leurs instruments, et les mettre plus en faveur près du public qui accourt à leurs concerts.
La facture de piano Herz avait une notoriété acquise dès les premières années du xix" siècle, bien avant la célébrité de pianistes des frères Herz, Jacques et Henri. Le père des jeunes et brillants virtuoses avait, tout en veillant de près à réducation artistique de sa nombreuse et très intéressante famille, créé une fabrique de pianos, que l'on classait déjà parmi les plus estimées. Mais, tout à sa réputation, à ses travaux de compositeur, à ses fréquents voyages en Angleterre, en Allemagne, en Russie, Henri Herz, en perdant son père, ne songea pas à continuer l'industrie artistique et laissa s'éteindre cette fabrication un instant florissante. Professeur très à la modo, obligé de répondre aux demandes nombreuses de fantaisies et d'airs variés journellement adressés par les éditeurs de Paris et de l'étranger, Henri Herz, par son activité et sa prodigieuse facilité, a pu se montrci" à la hauteur de son immense popularité de
virtuose et de compositeur. Enfin, il y a un peu plus de quarante ans, H. Herz, a voulu faire revivre plus glorieuse, plus éclatante, la réputation de facteur de pianos créée par son digne et vaillaat père, dont le souvenir m'est resté très fidèlement à la pensée. Notre cher grand artiste a tout à la fois fondé une très importante manufacture de pianos et édifié une jolie salle de concert qui n'existait pas encore à Paris. H. Herz, secondé par ses frères Jacques et Charles, n'a cessé de veiller avec un soin minutieux et une activité que rien n'a pu lasser, sur la meilleure facture à obtenir : solidité, qualité de son, perfection de mécanisme, élégance de forme, il a désiré et voulu réaliser tous ces progrès. Soucieux d'ajouter à la popularité de son nom d'artiste l'honneur d'être un grand industriel, H. Ilerz, a su attacher à sa maison des praticiens de haute valeur. Mécaniciens ingénieux, ouvriers habiles, égaliseurs parfaits , il a groupé de nombreuses et intelligentes volontés, s'unissant dans l'unique pensée de donner au nom de Herz une des premières places parmi les facteursles plus célèbres de l'Europe. La maison H. Herz a obtenu dans les concours internationaux , expositions universelles , les plus hautes récompenses , les médailles d'or de première classe. Le célèbre artiste, le grand industriel a été promu officier de la Légion d'honneur.
La réputation de très habile facteur, qui est venue ajouter une nouvelle auréole de célébrité au nom d'Henri Herz, le virtuose composileurle plus populaire pendant un demi-siècle, de 1820 à 1870, tient à des causes diverses qui, réunies en faisceaux, ont donné à la grande manufacture de pianos une renommée qu'elle a su mériter et justifier par la production d'instruments qui, dès le principe, ont fixé l'attention de tous les pianistes de goîit prenant à cœur de se rendre compte de l'excellence de cette fabrication , qui se rapproche sous plusieurs rapports de la perfection réalisée par la maison Erard. Les innombrables concerts donnés par Henri Herz dans toute l'Amérique, pendant les cinq années de voyage à travers le Nouveau-Monde, ont universalisé son immense réputation, accru l'irrésistible sympathie que ce grand artiste si vaillant, si laborieux inspirait parle charme de son talent, par la distinction exquise de sa personne. Quel virtuose mieux que lui pouvait faire valoir les brillantes qualités de ses pianos, expédiés par centaines en Amérique pendantlalongue période de ses voyages.
Les instruments de la maison Herz se distinguent par leur belle qualité de son, par leur voix chantante, mocUeuse, claire, argentine. L'échelle sonore est d'une homogénéité parfaite, et le clavier très docile parle avec une grande facilité, tout en conservant une résistance suffi-
santé pour répondre avec justesse et précision à la pression intelligente des doigts. Sans vouloir établir de points de comparaisons entre les trois grandes maisons Erard, Pleyel et Herz, on peut dire en conscience que les pianos Herz possèdent des qualités spéciales qui les rapprochent plus directement du mode de fabrication de la maison Erard; mais proclamons aussi très haut, que ces grandes manufactures ont des qualités caractéristiques distinctes qu'elles tiennent à honneur de conserver. De leur part, c'est tout à la fois acte de conviction et de délicatesse, c'est la marque artistique et industrielle qu'elles ne veulent modifier sous aucune considération.
Henri Ilerz n'a jamais cherché dans ses œuvres pour piano et orchestre les effets de sonorité puissante. Il n'a pas violenté l'instrument qu'il considère comme limité dans son action vibratoire et ses ressources expansives. Virtuose très brillant, il n"a pas exigé du piano de soutenir une lutte inégale avec les tutti de l'orchestre, ni changé le rôle récitant et chantant de l'instrument pour lui confier des effets de sonorité stridente. Dans ses huit concertos pour piano et dans ses nombreuses fantaisies avec accompagnement d'orchestre, II. Ilerz a suivi les exemples donnés par Hummel et Moschelès, tout eu restant lui-même. Homme d esprit et de bon ton, il a écrit pendant plus de soixante ans
de la musique vraiment française par le charme des idées et la clarté d'exposition : il a été original en évitant l'excentrique.
H. Ilerz a maintenant quatre-vingts ans, mais on peut lui appliquer le motcharmant de Fiorentino sur Aubcr : « Il a quatre fois vingt ans, » et justifie l'addition faite autrefois à son nom, H. Herz jeune. J'ai reçu, il y a huit jours, une ravissante valse de sa composition, la Vaporeuse, inspiration fraîche et juvénile, toute parfumée d'un éternel printemps.