CHAPITRE IX
Facture alleniaiide, et influence des grands virtuoses.
Il nous semblerait injuste, après avoir exalté la valeur transcendante et les qualités spéciales des grands facteurs français et anglais, de ne pas reconnaître avec la môme franchise et la même sincérité les mérites très réels et incontestables des facteurs allemands, et tout particulièrement des fabricants viennois. Il n'existe pas, que je sache, de manufacture de pianos fondée et dirigée par un facteur français en Allemagne, mais on peut affirmer avec certitude que nos procédés de facture y sont parfaitement connus et souvent très habilement imités. Nous n'exportons pas de pianos en Allemagne, mais depuis longues années et actuellement encore, de nombreux ouvriers ébénistes, mécaniciens, etc., viennent achever chez nous leur instruction technique, en s'instruisantde nos procédés de facture, qu'ils exploitent ensuite chez eux ou en Amérique. Il existe en Allemagne des
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fabriques comparables à celles des maisons Erard et Plcyel. Les aptitudes spéciales des ouvriers allemands pour s'assimiler notre main-d'œuvre artistique, moins le goût peut-être, sont généralement reconnues. Mais il manque encore à nos vaillants émules et imitateurs certaines qualités innées, spéciales à la race française, pour les créations artistiques qui exigent une grande délicatesse de main, de l'élégance, un sentiment particulier. Par un étrange retour de la fortune, le succès considérable des premiers facteurs allemands, s'est reporté en Angleterre sur les Zumpe, Broadwood, Clementi, puis en France sur les maisons Erard, Pleyel, Pape, Ilerz. Mais ces pages n'ont pas à faire prévaloir les qualités spéciales et caractéristiques de noire facture nationale, mais bien de signaler les mérites très réels de la fabrication allemande.
Les pianos viennois sont incontestablement supérieurs à ceux des fabriques de Berlin, de Munich, de Sluttgard. A quelques exceptions près, ces instruments, qui ne laissent rien à reprendre comme solidité et résistance au travail, ont une sonorité lourde et empâtée. Le clavier manque de légèreté et l'enfoncement des touches est trop grand; leurs habiles ouvriers devraient prendre à tâche de corriger ces défectuosités saillantes. Mais ce qui est plus important et plus dillicile à obtenir, c'est l'ampleur
le charme, la distinction, en un mot la voix expressive , chantante et colorée. Voici les noms de quelques facteurs prussiens , bavarois , wurtemberg-eois , MM, Knobe, Riber, Westermann, Schiedmayer, etc., j'oublie certainement encore les noms de facteurs méritants, consciencieux, désireux de progresser, mais auxquels manquent les qualités indispensables du génie de la facture ; une direction artistique parallèle à la main-d'œuvre, signalant les défectuosités à corriger, les qualités à acquérir. Nous venons de le dire au début de ces pages, les pianos viennois se distinguent entre tous les pianos allemands, non par un mode de facture ou par un mécanisme particulier, mais par le fait d'éclectisme pratique. Les fabricants viennois se sont inspirés des progrès réalisés, des perfectionnements introduits par les facteurs français, anglais, américains, ils ont en un mot, établi des points permanents de comparaison entre les meilleurs instruments manufacturés à l'étranger et ceux construits en Allemagne. La qualité de son des pianos viennois est excellente, homogène et s'harmonise bien dans toute l'étendue de l'échelle musicale. Les claviers parlent facilement, sont rapides, légers et pourtant résistent aux attaques énergiques. Enfin la facture moderne a certainement progressé sous l'inlluence de Thalberg , qui, par le style de ses compositions, par le parti très habile
qu'il a su tirer de la sonorité, par la configuration spéciale" de ses traits, d'une disposition étudiée, toute particulière, a formulé des principes nouveaux pour obtenir du piano toute la puissance sonore chantante et brillante. Thalberg-, qui avait à Vienne de très bons pianos, en a trouvé de meilleurs encore à Paris; mais il s'est attaché plus particulièrement à la facture de la maison Erard , qui a su mettre à sa disposition des instruments d'une qualité encore supérieure à ceux réputés jusque-là les plus parfaits. ïhalberg, par sa merveilleuse virtuosité, par sa belle qualité de son, par sa largue manière de faire chanter le piano, par les procédés nouveaux d'exécution qu'il a mis si fort à la mode, il y a quarante ans, n'a pas seulement modifié le style des œuvres de salon et de concert, en produisant des effets inconnus ou du moins peu usités avant lui, mais ses traits ingénieux et si variés dans leurs combinaisons rythmiques ont incité la facture moderne à donner au piano une voix chantante à vibrations plus prolongées , et très homogène dans toute l'étendue de l'échelle sonore.
Le système, ou mieux lorchestration du clavier employé par Thalberg, et qui a entraîné toute la g:énération des jeunes il y a quarante ans, reposait principalement sur les bases suivantes : donner au médium du piano toutes les phrases chantantes, expressives, réserver à la
partie grave du piano, les basses profondes, les notes fondamentales des accords, enfin envelopper de traits brillants ou légers, d'une trame harmonieuse diaphane, les parties mélodiques conservant toute leur transparence. Ces procédés nouveaux si bien conçus pour faire valoir la sonorité et les différents timbres du grave, du médium et de l'aigu en mettant simultanément en œuvre toute la puissance vibrante du piano, ont pendant près de vingt-cinq ans servi d'exemple aux compositeurs virtuoses. Très peu de pianistes ont échappé à l'influence de l'arpège et autres formules enveloppant la mélodie de fines arabesques, sans altérer toutefois la stricte vérité des motifs qui subsistent dans leur intégralité. Sans avoir des qualités essentiellement géniales, sans être créateur comme Chopin, Schumann, Schubert, Mendelssohn, Heller, etc.,Thalberg a laissé des œuvres instrumentales de haute valeur. Ses nombreuses fantaisies et arrangements spécialement écrits pour le piano ont un mérite de facture et une correction de style indéniables. Son exécution, d'une perfection admirable, manquait peut-être d'émotion ; mais quelle belle sonorité, quel art de faire chanter le clavier ! Nul pianiste de concert, sans en excepter Listz, son rival en virtuosité, ne mettait mieux en lumière l'idée mélodique, se détachant limpide et claire sur des variations ingénieuses parcourant en
traits rapides et brillants toute l'échelle harmonieuse du clavier. 11 enchaînait les différents types de variations de la façon la plus habile, graduant avec une entente parfaite l'intérêt et la puissance sonore. J'ai bien des fois entendu ce grand virtuose au concert ou dans les réunions intimes, et je le dis très sincèrement, Thalberg- est resté présent à mon souvenir comme le modèle le plus admirable de la phrase bien conduite, de l'expression noble et sobre, tirant du piano des effets inconnus avant lui, effets qui lui étaient bien personnels, car il avait son style, qui ne procédait ni de Listz ni de Chopin. Les critiques qui nient la perfection, reprochaient à Thalberg de manquer d'imprévu, d'expansion, de ne pas assez se livrer, de trop s'écouter, d'être trop maître de lui, en un mot, d'être trop méthodique. En admettant comme exactes et justes ces restrictions, nous maintenons notre appréciation. Thalberg était un grand artiste, un musicien de haute valeur, le type de la perfection idéale dans l'exécution de ses œuvres. Dœhler, Prudent, Osborn, Gottschalk, Goria et même Rosellen, dans un genre très amoindri, ont pastiché Thalberg en suivant la voie ouverte par lui ; mais l'abus du procédé ne larda pas à lasser le public. Nommons, parmi les pianistes compositeurs qui ne modifièrent pas leur style pour viser à l'effet, Herz, Ravina, Bertini, Chopin, Ch. Alkan et quelques autres maîtres
qui voulurent rester eux-mêmes sans rien changer à leur manière d'écrire. La voix chantante et timbrée du piano a fini par prédominer les nocturnes de Chopin; les romances sans paroles de Mendelssohn, les pièces caractéristiques si originales, si ingénieuses de Schumann, de St. Hcller, de Schubert ont ramené insensiblement le stj'Ie des compositeurs virtuoses à des données moins tourmentées, plus naturelles, moins à effet, mais plus musicales. Le style qui fut si fort à la mode a donc subi une nouvelle transformation, que divisent pourtant deux courants très distincts. Le premier courant est celui de lécole du chant, de la phrase, de la couleur sonore , des pièces expressives aux accompagnements soutenus et contrepointés avec plus ou moins d'art , telle que Font mise en œuvre Chopin, Mendelssohn, Hiller, Heller, Alkan, Schumann, Schubert, Rosehain, Schulolf, et les maîtres allemands et français qui les ont précédés ou suivis dans cette voie de musique imitative et pittoresque. Le second courant est celui des compositeurs modernes de concertos symphoniques, de Listz, Saiut- Saëns, LitoltT, Rubinstein, Reinek , Brams , qui poussent les effets de sonorité du piano à l'extrême, dont les traits brillants, énergiques, les accords stridenls, les arpèges éclatants ou les successions rapides en octaves veulent lutter de force et de puissance avec les tutti formi-
dablcs de rorchestre, traiter avec lui d'égal à ég-al.
La sonorité des œuvres spécialement composées pour le piano par Félix Mendelssohn est parfaitement disposée pour faire valoir les qualités chantantes de linstrument. On reconnaît facilement à la contexture des traits parcourant toute l'étendue du clavier en accords brisés, en gammes rapides, en formules harmoniques brillantes, un virtuose procédant de Weber et de Moscheles, mais aussi très fortement imprégné des grandes traditions de J.-S, Bach et de Ilaëndel. Il y a dans la disposition harmonieuse des accompagnements divisés aux deux mains, pendant que les notes de la basse résonnent au grave en marquant les notes saillantes, tout un système de résonnances heureuses que Mendelssohn, Schumann, Ileller" ont souvent employé; car c'est un mode excellent pour mettre la partie mélodique bien en relief, tout en l'enveloppant d'un tissu harmonique d'accompagnements légers et délicats. C'est particulièrement dans les recueils de romances sans paroles, types caractéristiques expressifs et pittoresques dont Mendelssohn a créé le moule, qu'on peut étudier avec intérêt ce procédé ingénieux de disposition sonore. L'analyse que j'ai donnée du talent génial de ce maître , le dernier des grands classiques allemands, me dispense
d'insister sur ses qualités exceptionnelles de virtuose, d'érudit musicien, de lettré délicat, de compositeur de premier ordre. Les scherzi de Mendelssohn sont des chefs-d'œuvre de genre. Avant ses voyages à Paris et à Londres. Mendelssohn reconnaissait aux pianos allemands toutes les qualités 'désirables pour faire valoir ses œuvres dans les meilleures conditions.
Unmusicien,un maître, dont les œuvresdehaut style ne sontpasassez connues, même des artistes enseignants, est sans contredit Charles Czerny, L'enseignement technique élémentaire du piano fait certainement un emploi considérable de ces recueils d'exercices élémentaires, progressifs, spéciaux, d'agilité et d'indépendance des doigts, études de mécanisme sous toutes les formes, à tous les degrés de force. Mais la grande généralité des professeurs ignorent que Czerny a écrit de très belles sonates, d'admirables recueils de préludes, de fugues, et des études de haut style. Par ses travaux spéciaux pour l'enseignement du piano, C. Czerny a été un coopérateur précieux des facteurs viennois, en apprenant à plusieurs générations de virtuoses l'art d'acquérir une parfaite exécution, une sonorité chantante et harmonieuse, en un mot l'art de phraser et de bien dire avec toutes les ressources d'une virtuosité transcendante. C'est à l'école de C. Czerny, par son enseignementpratique et théorique, que tous
les virtuoses célèbres de l'AUemagne se sont formés. Avant de revenir en France à nos grands artistes , à nos habiles facteurs , nommons encore parmi les virtuoses célèbres qui , par leurs compositions spéciales et Jeur • belle exécution, ont aidé au progrès artistique du piano : Kesler, Dreichock, Taubert. Henselt. Ces compositeurs, trop peu connus si on tient compte du mérite de leurs œuvres originales, d'une difficulté transcendante, ont certainement eux aussi apporté de précieux éléments de progrès dans leurs belles études de concert, où la sonorité du piano est présentée sous des formes ingénieuses tout à fait neuves et qui leur est personnelle.
Nommons aussi Raff, maître habile, compositeur sympathique , qui vient de mourir au moment où sa réputation, très grande en Allemagne, commençait à s'affirmer en France. RalT a écrit plus de deux cents œuvres pour piano, et si toutes ne sont pas d'une égale valeur, il faut leur reconnaître un mérite de facture, une correction qui n'appartiennent qu'aux maîtres, et qui s'aflirment même dans leurs œuvres légères. Les pièces caractéristiques de Rair, imitées du style ancien ou dans le style moderne ont un charme mélodique et une distinction harmonique qui font honneur à son goût pour les inspirations naturelles et franches. J'apprécie aussi beaucoup les disposi-
lions ingénieuses et les contours élégants de ses traits fort bien écrits pour le piano, bien sous la main. Tout à côté de Brams ; il faut aussi nommer Reineck et Guernsem, deux compositeurs de grande race, qui ont su très habilement concilier les tendances modernes du piano s'unissant a la symphonie, tout en lui conservant un rôle principal et chantant, suivant les grandes traditions de Mozart, Beethoven, Weeber et Mendelssohn. Les concertos et la musique de chambre de ces deux vaillants artistes prouvent victorieusement qu'ils ont su faire accorder le respect des anciens, avec l'amour du nouveau, tout en affirmant leur individualité. Les maîtres allemands que je viens de nommer , sans être des virtuoses aussi transcendants que Listz , Rubinstein , Saint- Saëns, ont écrit pour le piano dans d'excellentes données sonores , choisissant bien pour les phrases chantantes le diapason qui permet les vibrations soutenues, prolongées. En pianistes habiles, expérimentés, ils ont donné à l'instrumentrécilant toute la puissance sonore compatible avec sa nature. Mais, dans les données actuelles, les plans sont différents; le piano solo n'a pas toujours une voix prédominante, il accompagne souvent les chants de l'orchestre par des traits rapides et brillants, parcourant toute l'étendue de l'échelle musicale, bien rarement il parle seul, l'intérêt est
toujours divisé et l'orchestre n'a que peu de pauses à compter. La puissance sonore du piano est, ce me semble, trop souvent portée à son maximum , et ce n'est pas seulement dans les ensembles et les tutti , mais encore dans les traits à découvert, oij la voix du piano cesserait d'être entendue , si on ne forçait un peu le son et si on n'accentuait avec plus d'énergie. Tout en admirant la belle orchestration des concertos de Litoltf, Rubinstein, Schumanu, Saint-Saëns, Listz, Reinecke, nous craignons que le moule des grands maîtres ne soit déformé, et par amour du vrai beau, nous désirons une réaction, un retour en arrière. Au point de vue du concerto symphonique , ne violentons pas la sonorité de Mozart, de Beethoven, W eber, Mendelssohn,
Cette longue incursion sur les terres allemandes et le tribut de profonde admiration que ' notre sentiment du juste nous porte naturellement à rendre aux hommes de génie, aux musiciens illustres, qui, par leurs nombreux chefs-d'œuvre, ont projeté un vif éclat, un grand rayonnement, non seulement sur la Germanie, mais sur le monde entier , ne peut nous faire oublier que nous écrivons une histoire du piano, de la virtuosité et de la facture, plus particulièrement au point de vue français Mais, nous tenons à le dire encore une fois, pour bien affirmer notre pensée
d'éclectisme et non de particularisme, certains grands hommes nous semblent appartenir à l'humanité tout entière et ne sont pas exclusivement tudesques, italiens , francs , saxons. J.-S. Bach, Lully, Haendel , Haydn, Mozart, Beethoven, Gluck, Rossini, sont des génies universels, commi Shakspeare, le Dante, Corneille, Molière, Gœllie, Weber, Auber, Rameau, Grétry, Hérold, ont une nationalité accusée, tout aussi que bien dans un autre ordre d'idées Chopin, Schumann, Schubert sont des artistes nationaux. Cela dit, nous revenons à notre étude spéciale de la facture du piano , des compositeurs et des virtuoses qui s'identifient à cette partie de notre histoire musicale.
A côté des maîtres illustres , des chefs d'école qui , par leurs œuvres et par leur exécution, ont si activement collaboré aux progrès réalisés, à la somme de perfection atteinte, l'Allemagne, la Bohême, la Hongrie, la Pologne comptent une nombreuse phalange d'artistes de haute valeur, dont la célébrité laisse dans l'histoire de l'art une trace lumineuse , dont l'éclat varie suivant 1 importance de l'action produite, suivant l'influence exercée. Nommer tous ces maîtres, assigner à chacun sa part de mérite, son ordre hiérarchique, dire bien exactement les éléments nouveaux que chacun d'eux a fait entrer dans le courant des idées musicales, serait intéressant, curieux et très in-
struclif ù faire; mais ce travail attrayant me semble trop au-dessus de mes forces : le temps qui m'est compté n'est sans doute plus bien long; il me faut aller au plus pressé et signaler seulement parmi les maîtres contemporains les noms des vaillants à qui l'art moderne du piano doit sa plus grande renommée.
Je n'hésite pas à placer près de llummel et de Moschelès, Ililler et Rosehain, tous deux symphonistes de premier ordre, compositeurs de musique de chambre ; sonates , trios , quatuors , concertos. Ces musiciens célèbres ont aussi écrit des opéras, des oratorios et font honneur à l'Allemagne musicale. Leurs succès, moins retentissants peut-être que ceux des virtuoses du jour, affirment que les traditions classiques ont encore de glorieux représentants audelà du Rhin, et que l'école audacieuse et bruyante dite de l'avenir n'a pas encore absolument détruit le culte de Haydn, Mozart et Beethoven.
Avant de quitter l'Allemagne et sa vaillante cohorte de maîtres, compositeurs émérites, brillants virtuoses, professeurs habiles, saluons encore au passage quelques grands artistes, sinon tous, au moins ceux qui sont réputés les chefs de l'école moderne.
Brams, tout dabord, dont on peut ne pas être un admirateur enthousiaste, mais auquel on ne peut contester une très grande valeur de com-
positeiir. Tempérament énergique, nature originale, chercheur d'idées et de formes nouvelles, Brams a écrit des œuvres très importantes dans le genre symphonique, des compositions vocales et religieuses dun heau style, de nomhreuses pièces concertantes et instrumentales, musique de chambre, sonates pour pianos, fantaisies et airs de danses caractéristiques à deux et à quatre mains. Ce maître appartient par plusieurs points d'attache à l'école avancée qui repousse comme surannées, comme vieillies et démodées les traditions de Haydn, de Mozart et la première manière de Beethoven. Il a cherché et quelquefois trouvé des moules nouveaux, ses modulations surprennent par leur étrangeté; mais l'effet cherché, le parti pris de paraître original en repoussant les pensées simples et naturelles fatiguent promptement les oreilles non habituées au style touffu et tourmenté. Malgré cela, on ne peut méconnaître Brams comme un maître de grande valeur , nn musicien génial qui sait se faire écouter avec intérêt et qui parfois excite l'émotion, provoque l'admiration. Brams est un compositeur à parti pris, ayant l'horreur des chemins battus ou seulement frayés ; il marche courageusement à l'aventure par des sentiers escarpés et rocailleux, qui, s'ils bordent des précipices oti l'on peut sombrer, conduisent les favorisés auxplus hautes cimes.
Nous sommes très disposé à rendre hommage aux audaces parfois heureuses des novateurs de l'école dite de l'avenir; mais nous ne pouvons nous empêcher de regretter, pour les progrès sérieux de l'art musical, de voir leurs tendances absolues à renier complètement les pures traditions d'un passé qui a eu ses jours de gloire, ses maîtres de génie, par antipathie irraisonnée pour des formes déclarées par eux surannées, démodées. Ce qui est réellement beau et grand, simple et vrai, ne vieillit pas, mais survit aux fluctuations changeantes du goût mais et de la vogue qui caractérisent les époques de transition.