‹ Histoire du piano et de ses origines, influence de la facture sur le style des compositeurs et des virtuosesChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Quelques mots maintenant sur la facture américaine et de tlivers autres pays.

Les deux plus grandes maisons de facture de pianos aux Etats-Unis sont les maisons Steinway et Chickering. L'on peut affirmer sans faire acte d'indulgence, que les pianos fabriqués par ces célèbres industriels, peuvent lutter par leur belle et puissante sonorité, par leur solidité à toute épreuve, résistant spécialement aux influences climatériques, avec les meilleurs pianos anglais, dont ils rappellent les qualités et le système de facture. Suivant les procédés du célèbre facteur Broadwood, les facteurs américains empioientle fer fondu et forgé pour solidifier toutes les parties qui ont à supporter le tirage des cordes, le frottement des chevilles et Faction de la table d'harmonie. Ainsi : cadre en fer enveloppant la charpente du piano, barrage en fer au-dessus des cordes, sommier en fer d'une seule pièce pour les chevilles, encadrement en fer de la table

d'harmonie qiiiajouJe sa résonnaiice à celle des cordes.

On aurait pu supposer que cet emploi presque excessif du métal, employé surtout pour donner au piano toutes les garanties désirables de solidité, modifierait la qualité harmonieuse des pianos de MM. Steinway et Chickering, leur donnerait un timbre défectueux. Il n'en a rien été, et ces magnifiques instruments ont conservé leur sonorité puissante et profonde, sans perdre le charme expressif, la voix chantante et mélodieuse des pianos dont la facture est moins métallique. L'importance commerciale des deux grandes maisons Steinway et Chickering est très considérable. Malgré le prix de revient fort élevé de ces pianos cotés six mille francs, plusieurs milliers de ces instruments sont chaque année livrés aux amateurs.

Je n'ai pas mission d'indiquer par des considérations motivées, mes préférences pour l'une ou l'autre facture. J'ai essayé en plusieurs occasions les pianos Steinway et ceux de la maison émule Chickering, je les ai trouvés très bons, excellents même ; mais tout sentiment de patriotisme artistique étant réservé , je préfère nos pianos de concert français : s'ils n'ont pas toute la puissance et l'ampleur sonore des grands pianos américains, ils possèdent, du moins une voix plus expressive, d'un timbre plus distingué, ils se prêtent mieux, plus doci-

lemeiit aux nuances de douceur et de délicatesse; enfin la qualité de son est plus homogène, plus harmonieuse, plus égale dans toute l'étendue du clavier. Ces réserves faites, je me plais à reconnaître aux pianos de concert des deux grands facteurs américains des basses profondes et vibrantes, une grande puissance de son, un médium chantant, des dessus brillants, clairs et limpides; pourtant il leur manque encore au même titre que les pianos Erard, Pleyel, Herz, Textrème légèreté, l'exquise sensibilité du clavier, transmettant aux marteaux avec la plus rigoureuse exactitude les pressions les plus délicates, le sentiment intime du virtuose. A côté de ces deux célèbres facteurs rivalisant d'activité et de recherches inventives pour lutter loyalement contre la concurrence que leur font les produits étrangers, les grandes villes des Etats-Unis, Boston , Baltimore, Philadelphie , la Nouvelle-Orléans, comptent un grand nombre de maisons de facture de moindre importance, qui fabriquent de très bons pianos de divers modèles. Notons les noms de MM. Knobe et G'% Haines frères, Emerson, Steck, Decker frères. La mise en œuvre de ces fabriques réunies se chiffre annuellement par plusieurs milliers d'instruments. Il est presque inutile d'ajouter que la très grande majorité des ouvriers employés par ces facteurs , à part un petit nombre de Français, est de nationalité

allemande ; il en est ainsi dans pre^5que toutes les industries, et c'est de la sorte que s'opère lentement, mais sûrement et progressivement la conquête pacifique de l'Amérique par la prolifique Allemagne.

Ses enfants pauvres et nombreux, quittent sans regrets leur marâtre patrie pour devenir citoyens de la libre Amérique, éviter la dure loi militaire, s'identifier à la vie active de ce peuple jeune et fort, qui marche à pas de géant dans la voie du progrès social et de la vraie liberté.

Le lecteur qui voudra se renseigner, pir le détail, sur le nombre de pianos fabriqués en Amérique par les principaux facteurs , sur le chiffre d'all'aires de chaque maison importante, et sur les droits perçus par l'Etat, devra consulter le chapitre spécial consacré par notre ami 0. Gometlant à la facture américaine, dans son ouvrage si intéressant : Musique et Musiciens. Ce livre, riche en documents originaux de toute sorte, est une véritable encyclopédie universelle sur l'art musical. En lisant la description minutieuse donnée par le docte et spirituel critique sur les gigantesques manufactures américaines, on reste émerveillé de cette application grandiose de l'initiative privée à l'industrie artistique ayant trait à la musique, et l'on comprend qu'avec de pareils modes d'action, soutenus par la passion du progrès,

la fabrication américaine se place au premier rang'.

La facture de pianos italiens n'a pas suivi la marche progressive que pouvait faire espérer la perfection jadis obtenue pour les clavecins. Les pianos italiens sont de Ijons instruments, bien facturés, mais n'offrent aucune des qualités saillantes qui sont la marque caractéristique d'un mode particulier de fabrication. Les marchands de musique sont le plus souvent entrepositaires de pianos étrangers, allemands ou français. Nous devons faire les mêmes réflexions pour la Belgique et la Hollande. Les Flandres et les Pays-Bas, dont la vie sociale et politique a jeté un si vif éclat et se lie si étroitement à l'histoire des beaux-arts, à ses progrès, possèdent actuellement des peintres et des musiciens célèbres, des savants de haute valeur, mais l'industrie artistique de la facture et de la lutherie, n'a pas acquis, toutes proportions gardées, le degré de perfection que l'on devait attendre de nations si exceptionnellement douées pour les arts, et qui, de plus, s'assimilent avec un si rare bonheur les progrès réalisés par les peuples voisins. Pour ne parler que du piano, nous reconnaissons très volontiers que les facteurs belges et hollandais fabriquent des instruments d'une bonne sonorité , assez habilement imités des systèmes allemands, anglais et français ; mais aucune qualité individuelle,

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originale, ne distingue les pianos belges et hollandais de nos fabrioants de deuxième et troisième ordre. Ce n'est pas une critique que nous entendons formuler, mais un regret que nous exprimons. Xous sommes en toute occasion très empressé de rendre hommage à l'excellente école de piano et à l'enseignement musical donné dans les conservatoires belges, et nous constatons aussi que si la facture des pianos n'est pas au premier rang, la construction des grandes orgues a atteint une rare perfection.

L'Italie est certainement moins prodigue de chefs-d'œuvre, depuis que la rénovation politique, en créant l'unité nationale, a détruit l'émulation qui existait autrefois entre Venise , Rome, Florence, Naples, Bologne, etc., autant de foyers lumineux, où le génie artistique italien s'est affirmé pendant des siècles sous des formes diverses. Les secrets ou les traditions des habiles luthiers dont les instruments sont restés comme des modèles de perfection pouf l'élégance des formes et la beauté du son n'existent plus, se sont évanouis. Le quatuor des instruments à cordes et à archet reste toujours très brillant et résonne victorieusement pour le plus grand succès de nos vaillants symphonistes; mais les solistes en renom, les virtuoses qui veulent posséder un moyen plus certain de charmer, ont toujours recours aux

instruments facturés par les luthiers des xvu" et xvm'' siècle.

Quant à l'Espagne et au Portugal, qui accueillent avec tant de courtoisie les virtuoses qui vont à Barcelone, Séville, Valence, Madrid, Porto, Lisbonne donner des concerts ou tenir des emplois aux théâtres, nous avons le regret de constater que ces deux pays si hospitaliers se désintéressent absolument de la facture. On applaudit chaleureusement, avec enthousiasme, les œuvres lyriques ou de haute virtuosité , mais la culture de la musique, et encore moins les industries qui s'y rattachent n'ont progressé. La nature impressionnable, expansive des Espagnols, semblerait pourtant prédisposer cette nation aux initiatives artistiques. Mais si l'art musical est demeuré stationnaire et reste toujours exprimé par les chants populaires et les airs de danses nationales, il est juste de constater que, grâce aux habiles professeurs de piano et de violon des Conservatoires de Paris et de Madrid, l'Espagne compte plusieurs pianistes de grand talent et des violonistes célèbres. Mais si la virtuosité s'est affirmée par les instrumentistes et les chanteurs, la facture des orgues, des pianos est restée stationnaire. Nos grandes maisons de Paris ont des dépôts de leurs instruments dans toutes les villes importantes. Les pianos fabriqués à Madrid , à Barcelone . à Lisbonne n'offrent

pas de qualités originales, ce sont de médiocres imitations des maisons françaises, Erard et Pleyel. La perfection de la lutherie espagnole est restée vouée au culte de la guitare. Cet instrument national, le rythme des castagnettes et quelques rapsodies chantées ou simplement récitées, psalmodiées, suffisent pour mettre en joie et inciter aux danses les plus animées. La guitare, dont je ne veux pas médire et qui, certes, a bien sa poésie, sa couleur locale, suffit atout, aux aubades, aux sérénades; elle accompagne les grands élans de la passion, ou s'éteint par degrés aux soupirs à peine entendus de l'amour discret.

Il existe, au moins à Fétat de sérieux efforts, une musique nationale slave et Scandinave autre que les danses et les chants des paysans, une musique lyrique polonaise, suédoise, norwégiennc, russe. Mes Eléments d'esthétique musicole, aux chapitres des nationalités, et le bel ouvrage de notre ami G, Bertrand, traitent assez longuement cette intéressante question. Les chants du Nord, ainsi que tous les airs typiques de mémo provenance, se distinguent par \\\\ sentiment élégiaque, par des tonalités mineures, mais surtout par des rythmes d'une allure très caractéristique. Mais si les difTérentes provinces de rimmcnse empire russe comptent de nombreux airs populaires très divers de forme et de caractère, si les familles d'instru-

meiits sont très dissemblables, provenant de rextrême Nord ou des provinces asiatiques, la facture du piano étant soumise aux mêmes types, aux mêmes modèles, reste jusqu'à cette heure presque ^généralement allemande. Il n'y a pas, croyons-nous, de facture spéciale de création française en Russie les maisons de de vente qui reçoivent en dépôt les instruments nos grandes fabriques parisiennes attestent que les pianos français triomphent souvent de leurs rivaux de Berlin et de Vienne. La Suède et laNorwège, ainsi que le Danemark, ont leurs chants nationaux caractéristiques, d'un sentiment doux et mélancolique comme la plupart des mélodies Scandinaves. Ces peuples du Nord, aux mœurs patriarcales, ne sont nullement réfractaires à la musique et à la poésie, qu'ils cultivent et qu'ils aiment, mais leur activité productrice et industrielle ne s'est pas encore affirmée d'une façon très appréciable dans la facture des instruments. Et pourtant, l'histoire moderne de l'art musical compte plusieurs noms de musiciens célèbres, compositeurs, chanteurs, et virtuoses instrumentistes, qui attestent victorieusement les aptitudes spéciales et le goût élevé de ces peuples qui inclinent sensiblement vers les idées progressives de notre vie sociale. Les pianistes voyageurs qui parcourent notre vieille Europe et le Nouveau-Monde en donnant des concerts ont toujours reçu à Copenhague,

à Christiama, à Stockolm, etc., l'accueil le plus sympathique. Il est très probable que le sentiment artistique, en se développant encore avec plus d'intensité, inilieraprogressivemeutTindustrie nationale dans la production de facture jusqu'à présent abandonnée au commerce étranger. Mais si nous quittons les régions du nord, pour les pays d'oulre-Rliin, nous retrouvons la Germanie avec ses vaillantes et tenaces qualités, cherchant, par son ingénieuse et vivace activité, à dompter la nature rebelle, la pauvreté du sol natal. La rêveuse Allemagne sait, à ses heures, changer de tempérament et d'allure : elle devient arrogante, violente et meurtrière. Ces transformations, maintes fois affirmées dans l'histoire, n'en laissent pas moins subsister les aptitudes et les qualités innées des Allemands pour les créations poétiques, pour la philosophie, les sciences et les arts. Xous l'avons toujours reconnu, la musique leur est particulièrement sympathique, et leurs maîtres dans le genre symphonique et instrumental occupent certainement la première place. Mais, cette supériorité, ils ne l'ont plus au même litre dans le style dramatique, et leurs virtuoses célèbres, malgré une très grande habileté et des qualités spéciales d'éducation, ne sont pas irréprocliables et parfaits. Ne mettons pas non plus à l'avoir de l'Allemagne les musiciens de race slave, bohème, hongroise, et le nombre en est grand. liist/., ITeller, Cbopin,

Schuloff, etc., ne sont pas des artistes tudcsques, et n'ont pas, que je sache, déserté leur nationalité : à la rigueur, leur existence, le long- séjour fait en France, les eût plutôt naturalisés français , s'ils n'avaient conservé dans leurs œuvres le cachet indélébile de leur oriûine.

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