‹ Histoire du piano et de ses origines, influence de la facture sur le style des compositeurs et des virtuosesChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Aperçu général sur la facture du piano depuis le coniniencenient du siècle.— Quelques grands virtuoses.

Dès les premières années du xix^ siècle la fabrication des pianos, jusque-là centralisée entre les mains des frères Erard, Ignace Pleyel, Herz père, et un petit nombre d'ouvriers facteurs, prit une extension progressive qui s'affirma chaque année par les créations de modestes maisons mi-allemandes et françaises, qui agrandirent peu à peu leur cercle d'action, et dont plusieurs devinrent célèbres par les perfectionnements auxquels s'attachèrent leurs noms. Parmi ces industriels vaillants , amoureux passionnés du progrès et d'une perfection relative, il faut en première ligne citer Pape, Pedsol, Roller et Blanchet, WollTel. Les fondateurs de ces maisons célèbres jusqu'à la popularité n'existent plus, et leur fabrication, passée en d'autres mains, n'a plus l'autorité, la notoriété que je leur ai connues. Mais il est de toute justice de proclamer hautement l'inlluence con-

sidérable que ces facteurs, artistes par le cœur et rintelligence, ont exercée sur les progrès de la facture. Pape, d'origine allemande, mais formé, façonné à la fabrication française dans la maison Pleyel, est allé étudier sur place la facture anglaise de Broadwood; puis, revenu en France, cet artisan de génie a voué sa vie, consacré sa grande activité, ses prodigieuses aptitudes pour l'art mécanique à perfectionner la construction des pianos, en modifiant la forme dans des conditions de sonorité et d'aspect très divers: pianos-consoles, pianos ayant la forme de bureau, etc.

Cette passion pour les innovations, souvent ruineuses pour les inventeurs, n'a pas permis à cet artisan de génie, récompensé à toutes les Expositions et finalement décoré, de concentrer sa belle et féconde intelligence à perfectionner un seul mode de facture. Parmi les inventions plus pratiques réalisées par cet habile facteur, il faut mentionner son procédé du frappement des cordes en dessus et non en dessous, comme cela a lieu universellement dans la fabrication des pianos de tous modèles. Ce système, très perfectionné par Pape, avait été primitivement employé à Toriginedes clavecins à marteaux par le français Marins, facteur de clavecins à Paris. Il nous souvient d'avoir visité très souvent les ateliers de Pape et joué ses très bons pianos carrés.

Ce facteur témoignait aux artistes qui s'intéressaient à sa fabrication une chaleureuse sympathie et nous connaissons de cet industriel, homme de cœur, des actes de généreux dévouement qui prouvent la noblesse de son caractère.

Parmi les facteurs habiles qui ont joui d'une haute considération sans trouver la fortune et le succès, il faut citer Wolffel, facteur d'un grand mérite, ingénieux, inventif, il a trouvé un système de chevilles d'une précision toute mathématique pour l'accord. Wolffel ne voulait livrer à ses clients trop peu nombreux, que des pianos d'une perfection incomparable. Mais il ne pouvait établir ses instruments qu'à un prix très élevé, ce qui malheureusement a nui au succès de vente.

Les pianos de Pedzol se distinguaient par une sonorité exquise, d'une ténuité malheureusement extrême. Les facteurs RoUer et Blanchet, Mercier, Rinaldi, Muller, Montai^ ont, pendant plus de quarante ans, été en grande faveur, etleurs pianos droits, pianinos, étaient très recherchés pour leurqualité de son, doux, suave, argentin. J ai eu bien souvent occasion d'essayer et de choisir des pianos chez ces facteurs et j'en ai gardé un excellent souvenir. La fortune capricieuse et changeante et des considérations étrangères à l'art ont permis que ces réputations dliabiles facteurs soient aujourd'hui tombées

dans l'oubli. Les maisons Thibonst, Guédon, Flaxiand, Aucher, Blondel, Bord, Gaveaux sont actuellement en grande faveur, et, il faut le reconaître , leur mode de fabrication est en progrès sur la facture de leurs prédécesseurs, non qu'ils établissent des instruments plus soignés, plus finis, d'un toucher plus expressif, mais les vibrations des cordes sont plus soutenues et le clavier résiste mieux aux attaques énergiques et vives que comporte souvent la musique moderne. J'ai depuis trente ans vu grandir, prospérer la fabrication de ces intelligents et vaillants facteurs. Ces maisons, très modestes à leur début et fondées par d'habiles et ingénieux ouvriers, sont devenues, grâce à l'activité, à l'esprit de suite et d'ordre de leurs fondateurs, d'importantes manufactures qui emploient plusieurs milliers d'ouvriers et livrent au commerce des pianos excellents, qui peuvent se placer très honorablement à côté de ceux de nos grands facteurs.

Depuis un siècle, le nombre des facteurs de piano s'est accru d'une manière telle, que l'on peut évaluer à un chiffre très élevé le nombre de pianos fabriqués à Paris et en province chaque année. La fabrication artistique des pianos de concert, pianos à queue, reste toujours aux mains habiles et savantes des grands facteurs Erard, Pleyel, Herz, auxquels sont venus s'adjoindre Kriegestein, Flaxiand, Gaveaux, etc.

M. Kriegestcin fils a su non seulement maintenir la réputation de facteur si justement conquise par son père, mais par des perfectionnements importants apportés à sa fabrication déjà célèbre, il a su mériter aux Expositions universelles et internationales les premières récompenses, les médailles d'or depremièreclasse. Les pianos Kriegestein ont une marque de fabrique très accusée par la nature du son et le mécanisme; mais, si je ne me fais illusion, ces instruments, excellents à tous égards, me paraissent dériver du mode de fabrication Pleyel.

M. Flaxland, Theureux éditeur, a déserté le commerce de musique oi!i il sut affirmer son goût élevé, en publiant le premier les œuvres de Schumann, pour fonder une fabrique de très bons pianos droits et à queue. Ces instruments ont un timbre sonore très distingué et le clavier obéit parfaitement, avec une grande précision, à l'action des doigts, aux attaques douces ou fortes.

Il faut aussi constater l'influence considérable, et les améliorations sensibles que la pléiade nombreuse des facteurs procédant des plans créés par les grandes maisons, mais apportant le frnit de leurs patientes recherches, ont réalisé sous toutes les formes; en perfectionnant le barrage de la caisse harmonique, le système des chevilles, celui des pédales et des étoufîoirs, etc., etc. Je no puis nommer

tous les noms de ces ingénieux travailleurs, mais tous ont bien mérité de Fart en perfectionnant sans cesse, sans relâche, leur mode de fabrication , et en livrant à la circulation commerciale des instruments excellents, solides, chantants, répondant docilement à toutes les exigences des virtuoses les plus difficiles à satisfaire. A. côté des grands industriels et des virtuoses céKîbres qui ont si puissamment aidé à populariser l'étude du piano, nommons aussi quelques-uns des artistes modestes, respectueux de l'art, ayant consacré leur existence à enseigner avec patience et conviction les nombreuses phalanges d'élèves qui charment nos loisirs ; et cela, non seulement en leur transmettant les saines traditions de l'art musical, mais aussi tous les secrets du bien dire, du vrai style, que leurs précieuses observations de chaque jour leur ont fait connaître, et permis de consigner dans leurs méthodes.

Il est de toute justice de nommer au premier rang des continuateurs de l'enseignement de Clementi et d'Emmanuel Bach, Ilullmandel, Klengel, Louis Adam, M™' de Montgerout, Pradher, Boely, Zimmerman, V. Alkan, Bertini, H. Herz, Lemoine, Kalkbrenner, Stamaty, Le Couppey, Delaborde, Mathias, MM"""' Farrenc Massart, J. Martin, Béty, Jousselin, Ghéné, Tarpet. Chacun de ces maîtres a fait progresser l'art musical, en enseignant à phraser, à bien

dire, à interpréter les maîtres dans le sentiment voulu, dans le style particulier cà chacun.

Si le piano moderne reste toujours le confident discret, l'ami intime, l'interprète de la pensée des maîtres, on ne peut à l'heure présente lui reprocher sa voix courte, non timbrée, monotone, car ainsi que l'a spirituellement dit F. Halévy, le forte-piano s'est définitivement nommé piano du jour où il a acquis sa plus grande étendue, sa plus grande puissance sonore. Les vibrations du piano sont pourtant limitées et dépendent du modèle de l'instrument, de la nature et de la longueur des cordes, de la résonnance de la table d'harmonie, de la force d'impulsion communiquée aux marteaux, du toucher plus ou moins habile et sympathique du virtuose, de la gravité ou de l'acuité du son. Mais il faut bien reconnaître que si le piano moderne, malgré les perfectionnements réalisés, n'a pas la puissance expressive des instruments à archets, il est, par ses accents moelleux, doux, tendres énergiques, l'interprète harmonieux et coloré des maîtres. Leurs pensées, traduites au piano, acquièrent tout le relief désiré, et leurs inspirations, sous les doigts d'un habile virtuose, ont tout le prestige d'une éloquente diction, le charme persuasif de la phrase chantée avec âme, avec émotion.

Nous avons déjà mentionné les noms de Ritter

et Delioiix parmi les virtuoses contemporains dont s'honore l'école moderne du piano. Ces artistes éminents dont les nombreuses compositions ont le rare mérite de plaire aux artistes et de charmer le public des amateurs, ont bien certainement exercé une influence sensible sur l'étude du piano, soit par les œuvres spéciales écrites pour cet instrument, soit par les nombreux concerts donnés en France et à l'étranger, enfin par leur enseignement s'adressant à une clientèle de brillants élèves.

Quoique missionnaire dévoué de la maison Pleyel dans ses concerts à l'étranger, Ritter joue avec un égal brio, avec une égale supériorité, les pianos de tous les facteurs de mérite; mais sa prédilection pour les pianos Pleyel- Wolff, dont il fait valoir les qualités spéciales avec une très grande habileté, tient à ses études premières de mécanisme, à son mode de faire parler le clavier. Ritter obtient une très belle sonorité sans jamais recourir à la violence ; ses attaques ne sont jamais dures et brusques.

En parlant des grands virtuoses et de l'action heureuse qu'ils exercent sur les perfectionnements de la facture, je ne puis omettre le nom de F. Planté. Nul pianiste, depuis Chopin, n'a atteint l'idéale exécution de Planté dans les passages de douceur expressive et d'exquise délicatesse. Toutes les formules laudatives ont été épuisées pour exprimer l'admira-

tion que ce virtuose excite sur ses auditeurs par le charme pénétrant des sonorités délicieuses et des timbres variés qu'il sait obtenir du piano. Mieux qu'aucun artiste, il aie don de faire valoir et de mettre en lumière toutes les perfections de la facture moderne. Il faut lui avoir entendu interpréter les grands classiques : Mozart, Beethoven, Weber, Mendelssohn, et les maîtres de l'école moderne, Chopin, Schumann, Heller, Rubinstein, Saint-Saëns, Brams, Raff, etc., pour se bien rendre compte des effets vraiment extraordinaires que produit le piano obéissant à la volonté consciente, raisonnée, étudiée de ce virtuose exceptionnel , type idéal de la perfection rêvée ; soit qu'il s'agisse de l'interprétation des romantiques fantaisies de Lislz ou de ses concertos, d'un andante de Mozart, d'une sonate de Weber, des nocturnes ou des polonaises de Chopin. Un ami regretté, Alf. Jaell, le mari de la grande virtuose M""" Jacll, m'a souvent rappelé F. Planté par le sentiment expressif et poétique de son jeu, par les sonorités moelleuses, suaves, aériennes, qu'il obtenait du piano. Qualités d'autant plus remarquables, qu'elles faisaient contraste avec l'exécution énergique, vibrante et très colorée de sa chère compagne, M""" Jaell, née Traumann.

Field, Chopin Schumann, Schubert, Mendelssohn, Ileller, Bosehain, Ililler, ont poétisé la sonorité du piano dans leurs nocturnes, dans

leurs ballades, romances sans paroles et dans leurs pièces caractéristiques : Lilolff, Rubinstcin, Reinecke, Brams, Saint-Saëns, Listz, ont porté la puissance sonore et l'intérêt symphonique du piano au suprême degré ; mais dans toutes ces modifications de style, les perfectionnements du mécanisme, l'étendue du clavier, la voix expressive, timbrée, vibrante et chantante, des pianos ont toujours suivi, soutenu, aidé compositeurs et virtuoses à traduire leurs inspirations et les effets cherchés, dans le sentiment voulu, avec la sonorité désirée.

Les grands virtuoses du piano et les compositeurs qui sont restés exécutants vaillants, se distinguent tous, non seulement par le style de leurs œuvres, mais parleur manière de phraser, par une sonorité individuelle qui tient aux enseignements reçus, mais tout particulièrement aussi au tempérament, à la sensibilité native et à l'organisme. Les natures rêveuses, délicates, impressionnables, charmeuses, poétiques, ont une sonorité très distincte, tout à fait différente de celle que produisent et donnent naturellement les virtuoses au tempérament nerveux, au caractère énergique, inclinant aux effets puissants, aux contrastes accusés. Ces tendances innées peuvent certainement se modifier par l'étude, par le goût plus formé, par l'esprit d'analyse. Les artistes de talent et de style savent unir la douceur à l'énergie, les accents tendres à ceux que

commande la passion; mais il n'y a rien d'absolu dans noire appréciation delà sonorité particulière aux maîtres de la virtuosité; professeurs et disciples obéissent indiscutablement à une loi de nature et subissent cette double influence qui tient, nous venons de le dire, tout à la fois à l'organisme, à l'éducation professionnelle et au style individuel. Clementi, Hullmandel, Cramer, Dusseck, Field, tiraient du piano une sonorité qui provenait à la fois de la nature des instruments, des procédés d'exécution et du tempérament individuel. Steibelt, Ignace Pleyel, Louis Adam, Hummel, Moschelès, obtenaient du piano une sonorité plus profonde, plus chantante, plus colorée. Les progrès de la facture et un style plus brillant avaient amené cette importante modification dans la manière de phraser et de produire le son. Henri Ilerz , Kalkbrenner, Pixis , etc., ont aussi apporté une note très personnelle à cette époque de transformation de style, et de modification du goût musical. Chopin et Listz, individualités géniales très dissemblables, personnifient depuis cinquante ans deux écoles de style très différent, s'unissant par certains côtés d'expression et de bravoure, par d'audacieuses innovations, rompant ouvertement avec les principes traditionnels de l'expression tempérée, de la mesure rigoureuse et des préceptes de l'enseignement méthodique. Notre

admiration pour ces deux grands artistes, virtuoses exceptionnels et vraiment prodigieux, est assez vivace et sincère pour nous permettre quelques réserves. En laissant de côté les mérites transcendants de ces compositeurs, dont l'un fut incontestablement un créateur génial , et le second un grand musicien, riche d'idées originales, mais visant trop aux effets excentriques par horreur de l'ordinaire et du banal. Nous devons reconnaître que les deux célèbres virtuoses ont, par les qualités de leur exécution et par les effets particuliers de sonorité de leurs compositions, imposé aux grands facteurs dont ils étaients les amis affectionnés , des recherches heureuses, des perfectionnements importants, visant la tenue et la qualité du son, la variété des timbres, la puissance de résistance du mécanisme sous l'action des attaques du clavier, l'emploi des pédales et des étouffoirs, enfin la docilité expressive et chantante des touches rendues sensibles aux pressions les plus délicates.

Il faut aussi reconnaître l'influence que Bertini, Ch.-V. Alkan, Ravina, Schulofî, Dreischock, Litolff, Delioux, ont exercée sur le goût musical, par leurs œuvres spéciales de piano et aussi par leur bravoure d'exécution. Mais il faut admirer, sans réserve autre que Tabus fait du procédé, l'école chantante , sonore et si ingé-

nieuse dans ses effets, do Sigismond Thalberg.

Cette période triomphante de l'arpège, du chant au médium du piano, fortement accusé par une accentuation profonde, puis enveloppé par de rapides et brillantes arabesques comme d'une gaze légère , transparente , diaphane , a prouvé par de nombreuses combinaisons sonores , par une meilleure disposition des timbres, que la voix du piano pouvait parfaitement reproduire les nuances de l'accent vocal et suivre la phrase chantante dans ses différents modes d'expression.

Dœlher, Prudent, deKontski, Goria, Osborne et toute la pléiade des pianistes français, que le très ingénieux système de Thalberg avait séduits, émerveillés, ont suivi pendant vingt ans les errements tracés, les procédés trouvés ou tout ou moins si bien exposés par Thalberg; puis, ainsi que nous l'avons dit, l'abus excessif et souvent maladroit de cette méthode sonore a fait renoncer à l'usage si fort à la mode de l'arpège et de ses dérivés.

L'école moderne du piano n'est plus aux grandes fantaisies, aux variations brillantes, aux paraphrases de concert. Les courants classiques et romantiques ont changé. Les sonates et les toccatcs sont des raretés que se permettent seulement de loin en loin les compositeurs désireux de prouver qu'ils ont su garder précieusement les traditions dos grands maires. C'est ainsi que

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nous pouvons citer des sonates de H. Herz, Thalbcrg', A. Mercaux, d'Argenton, Lacombe, Schulofî, Schumann, Heller, Barbcdette, Ritter,

L'heure présente est aux concertos symphoniques, aux transcriptions vocales et instrumentales, aux romances sans paroles, aux pièces caractéristiques expressives ou pittoresques dans le style de Schumann , Bizet , Heller , Roschain.

Les compositeurs qui ont écrit des concertos symphoniques, comme Listz, Reineke, Litolff, Rubinstein et Saint-Saëns ont ou sous la main des instruments d'une sonorité éclatante, d'une voix timbrée et chantante , oii les traits rapides et brillants éclatent limpides, distincts et vivement colorés ; mais ces mêmes pianos se prêtent aussi avec la même perfection aux nuances fines et délicates, aux accents expressifs et tendres, tout aussi bien qu'aux accents stridents et aux effets de puissance extrême, dans les formidables tutti de l'orchestre.

Mais si compositeurs et virtuoses ont, par leurs œuvres , par leur brillante exécution, par leurs conseils et leurs indications motivées, fait progresser l'industrie artistique de la facture, on ne peut méconnaître que les professeurs expérimentés, les maîtres habiles passant leur existence à enseigner l'art de bien dire, donnant à chaque instant l'exemple à suivre, le procédé le meilleur pour obtenir une belle qualité de son,

pourphraser avec goût et nuancer avec justesse, ont exercé une très grande et très salutaire iniluence sur la bonne facture des pianos. L. Adam, Pradher, Boëly, Boïeldieu, Jadin, Chaulieu, Lemoine, les frères Herz, Zimmermann, moi peut-être , et beaucoup d'autres artistes ignorés, mais respectueux de l'art, enseignant avec conviction les précieuses traditions du passé et notant les observations nombreuses que leurs études de chaque jour les ont mis à même de faire , ont exercé sur le goût musical , sur le style et sur la facture instrumentale. Nous pouvons affirmer que les chefs des grandes maisons, tout en étant pour la plupart des musiciens très distingués et de savants acousticiens, font souvent appel à l'expérience, au jugement des artistes qu'ils savent sincères, amoureux de la vérité. C'est ainsi que s'expliquent les associations heureuses de facteurs habiles et de virtuoses célèbres; quelquefois aussi, il n'y a pas association, mais un contact entre virtuoses et fabricants, pour essayer et jouer les pianos de la maison. L'artiste devient alors un employé et engage sa liberté d'appréciation.

Citons encore, parmi les maîtres de Técole allemande, Taubert, musicien du plus haut mérite, dont la double action de compositeur et de virtuose a certainement exercé une notable influence sur le goût musical et sur les progrès de l'art. Le nom de Taubert est à peine connu

de quelques pianistes, par son important recueil d'études de concert et quelques pièces publiées par les éditeurs Lemoine et Bichault. Ce maître, qui aujourd'hui a soixante -treize ans, a produit depuis cinquante ans un nombre considérable d'œuvres de la plus haute valeur. Dix opéras , cinq symphonies , des psaumes, des messes, des chœurs, des cantates, des trios, des quatuors, pour piano et instruments à cordes, des sonates concertantes pour piano et violon, des sonates à quatre mains, des sonates et des concertos pourpianoet orchestre, un nombre considérable de caprices, fantaisies, rondos, airs variés, romances sans paroles, pièces caractéristiques pour piano, et plusieurs recueils de ravissants lieder, qu'un traducteur habile et délicat comme Wilder devrait se hâter de faire connaître aux amateurs passionnés de Schubert et Schumann.

Taubert a renoncé à la vie militante des concerts après avoir, pendant de longues années, dirigé la chapelle du roi de Prusse et conduit avec une grande autorité l'orchestre du Théâtre- Royal. Comme virtuose, le jeu de Taubert produit des effets charmants par la belle qualité de son et l'exquise délicatesse de son toucher.

La sonorité ample et très vibrante que notre cher collègue et ami Delaborde tire du piano, tient à sa ferme articulation et aussi à la nature de sa main.

Ce grand virtuose se joue des difficultés les plus ardues avec une facilité incomparable, mais ce que nous apprécions surtout dans son exécution magistrale, c'est la pondération de son stylo, qui évite les effets obtenus par les exagérations de force ou par de petites mignardises. L'excellent maître dont l'enseignement fait école et qui ajoute toujours l'exemple au précepte, l'exécution à la leçon orale, sait parfaitement, lorsque le sentiment l'exige, démontrer ex professa l'art do pbraser avec goût, avec charme; en un mot, son jeu expressif et coloré peut très bien se plier aux nuances les plus délicates. Les novelettes et les pièces romantiques de Schumann, les Promenades d'un solitaire de St. Ileller, les romances sans paroles de Mendelssohn et les nocturnes de Chopin n'ont pas d'interprète plus poétique, plus préoccupé de la qualité du son, de la vérité expressive. A côté de notre cher ami Delaborde, il nous est particulièrement agréable de citer le virtuose compositeur Diémer, pianiste au jeu fin, délicat, souple, élégant, dont le style correct, naturel, et l'exécution limpide et brillante s'harmonisent si bien avec les pianos d'Erard, aux claviers légers et dociles. Diémer est bien certainement avec Planté, un des pianistes de lécole moderne, dont le talent do virtuose, la belle manière de faire parler et chanter le piano, affirment les progrès immenses de la facture moderne. A. Duvernoy est aussi un

des artistes qui tirent du piano la plus belle sonorité, la plus grande variété de timbres. Son interprétation des concertos de Mozart, Beethoven, Weber, Mendelssohn, a montré non seulement la grande autorité de son style, mais encore la délicatesse exquise de son jeu expressif, coloré, aux nuances fines, délicates, et toujours sobres et contenues.

Nous allons en quelques lignes esquisser les qualités spéciales et caractéristiques du très populaire pianiste SchuloIT, dont nous avons précédemment tracé la physionomie distinguée dans notre recueil des pianistes célèbres.

Virtuose brillant, improvisateur habile, compositeur élégant, mélodique, original, Schuloff est rapidement devenu un de nos compositeurs de salon et de concert les plus à la mode : tempérament nerveux, expansif,mais doué de beaucoup de tact et d'esprit, Schuloff ne tombe jamais dans l'exagération du sentiment ou dans les effets bruyants, il tire du piano une sonorité bien en dehors, il pétrit le clavier par l'action très indépendante des doigts, et si parfois, pour conclure et saluer le public, il quitte un peu brusquement le piano, lève les mains en l'air, il n'y a pas d'effet calculé comme chez quelques virtuoses excentriques. Je n'ai pas à revenir ici sur mon appréciation du talent de Schuloff comme virtuose et compositeur, mais je complète ma précédente étude en rappelant l'ac-

tion vivace du célèbre pianiste, popularisant par ses œuvres d'uue sonorité si bien comprise les qualités des pianos modernes. Comme Chopin, Stamaty, Gottschalk, Schuloff, tout en jouant avec plaisir les pianos de tous les bons facteurs, ma paru avoir une prédilection pour les pianos de la maison Pleyel. Mais, pour être juste et vrai, il faut ajouter que Pleyel et Chopin avaient témoigné à Schuloff une sincère et vive affection et que des liens d'une mutuelle amitié unissaient le grand facteur à ces éminents artistes,

Stephen Heller, que nous estimons être un maître de premier ordre, et dont les compositions spéciales doivent prendre place à côté de celles de Mendelssohn , Schumann , Chopin, s'est, depuis de longues années, retiré de la vie militante de virtuose. Malgré sa grande habileté de pianiste, et son talent d'exécution au coloris suave, au tact délicat, à l'expression naturelle et sympathique, Heller a renoncé à jouer en public. Il laisse aux jeunes pianistes assez musiciens pour apprécier ses œuvres riches d'idées , et si admirablement écrites, le soin de les interpréter dans le sentiment voulu ; avec cet esprit de pondération qui est un des caractères distinctifs de ses œuvres d'un style si pur, où les ressources de la facture moderne du piano sont employées avec un art si parfait. Mais, malgré la modestie

extrême qui tient Heller éloigné des succès bruyants, il nous a été donné quelquefois de l'entendre improviser, et aussi nous initier avant la lettre à des œuvres encore sur le chantier. Nous avons pu ainsi nous rendre compte de ce mode d'exécution ferme et sobre, de cette manière excellente de produire le son en serrant le clavier de près, oii jamais un mouvement inutile ne distrait l'attention du charme persuasif d'une diction claire, nette et limpide; où ne se produisent pas, à la grande surprise des amateurs d'effets, des éclats de sonorité bruyantes et violentes. L'exécution de Stephen Heller et la sonorité onctueuse et persuasive qu'il tire du piano sont bien en harmonie parfaite avec son genre d'esprit distingué et fin ; car le grand artiste si modeste dans ses ambitions, mais si ferme dans ses convictions, dans sa foi musicale, s'est volontairement résigné à vivre en dehors des agitations artistiques. Recueilli, calme, tranquille, cultivant l'art pour lui-même, pour les jouissances intimes et déhcates qu'il lui donne, ayant horreur du bruit, de la réclame, de toute espèce de charlatanisme, Heller vit en solitaire, non en misanthrope, souriant mélancoliquement à nos grandes agitations, à nos petits ridicules, à nos mesquines jalousies. Heller dont la vue a été usée par un travail incessant, et qui habite la France depuis quarante-six ans, vient d'être dé-

coré de la Légion d'honneiu' en février 1884. Nous nous faisons un devoir de mcnlionner, au nombre des maîtres étrangers dont l'influence prépondérante a très réellement fait progresser le goût des fortes études , élevé le niveau de l'enseignement du piano, Auguste Dupont, l'éminent maître belge qui dirige depuis longues années une des classes supérieures au Conservatoire royal de Bruxelles. Compositeur de haut style, virtuose très habile et professeur expérimenté, ce maître, né à Ensival, province de Liège, en février 1828 , reçut les premiers enseignements du piano de son père, musicien distingué; puis il fut admis au Conservatoire de Liège. Pendant plusieurs années, il suivit la classe deJalheau, très bon artiste procédant de l'école de F. Kalkbrenner et de J. Herz, que l'on n'a pas apprécié à sa réelle valeur comme un professeur exceptionnel.

Comme mon ami regretté Em. Prudent, A. Dupont, après avoir fait ses humanités musicales au conservatoire de Liège, a vécu retiré pendant près de dix ans, travaillant nuit et jour pour acquérir par un travail opiniâtre, réfléchi, par d'incessantes études spéciales, un talent individuel, soit par la bravoure d'exécution, soit par le style et la sonorité. Je ne suivrai pas méthodiquement la progression ascendante de cette éducation musicale accomplie lentement, par la volonté énergique d'un

musicien passionnémont amoureux de son art, visant toujours le mieux à obtenir, les progrès à réaliser, non par inclination pour le succès, mais pour atteindre avec certitude une perfection relative. Du jour où ce vaillant artiste, fortifié par les encouragements d'amis sincères , put se croire assez sûr de lui pour produire en public ses compositions et affirmer sa virtuosité, A. Dupont se résolut à voyager on Belgique, en Allemagne, en Prusse et en Saxe. Mais avant de tenter ces épreuves décisives pour l'artiste qui veut mériter les sulTrages des connaisseurs , des amateurs do goût formant la majorité du public des concerts, A. Dupont écrivit plusieurs œuvres importantes pour confirmer son incontestable valeur d'exécutant et de compositeur. Un concerto avec orchestre , un trio, une sonate et plusieurs fantaisies originales, devaient prendre place dans ses programmes, à côté des œuvres classiques des maîtres. Pendant ces années de pérégrinations et de contact journalier avec le public, le stylo du vaillant artiste acquit la fermeté et l'autorité que peuvent seules donner l'expérience, la réllexion, l'audition d'autres virtuoses, et la comparaison des différentes écoles. En rentrant en Belgique, en 1852, après une série de concerts donnés à Berlin , A. Dupont avait conquis une réputation de virtuose assez grande,

assez incontestée pour qu'une place de professeur de piano au Conservatoire royal de Bruxelles lui fût offerte.

Auguste Dupont accepta cette honorable position. Quelques mois plus tard, une nouvelle tournée en Hollande et à travers toute l'Allemagne, permit d'apprécier l'influence artistique de l'école sur le compositeur et l'exécutant. A. Dupont avait renoncé à ses premiers procédés de soliste de concert , et aux effets qui portent sur la généralité du public. Le style de ses œuvres originales, toccates, sonates, trios, quatuors, concertos symphoniques , variations sérieuses, variations chromatiques, rondes ardennaises et grand nombre de charmantes petites pièces caractéristiques, contes de foyer, chanson de jeune fille, pluie de mai, chanson hongroise, prouvent victorieusement la souplesse de talent, la richesse d'imagination et le style élégant, ferme et correct du célèbre professeur belge. Il m'est donc particulièrement agréable d'inscrire dans ce livre , écrit en vue de la glorification du piano, le nom de mon collègue dans l'enseignement et d'affirmer l'influence très heureuse que son école et sou style ont exercée sur l'élévation des études et la perfection du goût. A. Dupont n'appartient pas à la phalange bruyante des pianistes qui affirment leur énergie musculaire en brisant les cordes et les marteaux, obligés de succomber

sous leurs puissantes étreintes. Il est, comme nous peut-être, de Técole du bien dire, n'en déplaise à certain critique grincheux dont j'aurai bientôt l'occasion de parler.

Listz, que l'on peut sans flatterie classer comme Pagadini parmi les virtuoses les plus étonnants, les plus extraordinaires qui se soient produits depuis un siècle, est un grand artiste par l'intelligence, par ses vastes conceptions, par ses visées audacieuses et souvent géniales. Nous avons , dans nos pianistes célèbres , consacré à ce grand artiste, quelques pages dont on nous a plusieurs fois fait l'honneur d'extraire des citations. Nous ne répéterons pas ce que nous avons précédemment écrit sur ce musicien célèbre, qui personnifie admirablement les tendances généreuses, les aspirations vivaces des romantiques de 1830. Malgré ses soixante-treize ans, le merveilleux virtuose est encore le plus vaillant de tous les pianistes : s'attaquant sans crainte, sans hésitation, aux difficultés les plus ardues, aux traits les plus enchevêtrés, Listz se joue avec une aisance incomparable des complications de mécanisme les plus extraordinaires. Très instruit, érudit même, ce grand artiste, doué dune riche imagination et d'une puissance de volonté incomparables, a conservé vivaces toutes les ardeurs de la jeunesse et sa foi entière, inébranlable dans les formes romantiques. Listz, qui, il y a

environ cinquante ans, habitait dans la chaussée d'Antin une maison appartenant à la famille Erard, a toujours été le pianiste privilégié, aimé admiré de ces célèbres facteurs. Habitué dés son enfance à s'exercer sur ces claviers dociles, ne faiblissant jamais sous les étreintes énergiques de ses audaces de virtuose, Listz a toujours eu une prédilection marquée pour les pianos de la maison Erard. Thalberg, lui aussi, a manifesté la même conviction, la môme sympathie pour ces instruments à la voix vibrante, chantante, répondant si admirablement et avec tant de précision aux attaques les plus vives et les plus énergiques.

Listz a écrit un très grand nombre de pièces spéciales pour piano : fantaisies, impressions de voyage, rapsodies, paraphrases de concert, d'admirables arrangements des symphonies de Beethoven, des lieder de Schubert, des soirées de Rossini , des mélodies de mSchuann, et des études transcendantes, etc. Mais les compositions symphoniquos et de musique religieuse, messes et oratorios, et les habiles arrangements pour orchestre ont maintes fois affirmé que le virtuose merveilleux était aussi un maître aux audaces géniales, capable do produire des œuvres de grand jet, possédant tous les secrets do la science et ayant allumé le flambeau de 80S inspirations au foyer incandescent des plus sublimes poésies. Improvisateur fautai-

siste, à l'imagination enfiévrée, aux harmonies colorées, aux audaces imprévues, Listz ne conduit pas toujours sa pensée suivant les données voulues, les lois imposées par l'art scolastique, mais il. s'abandonne aux impressions du moment, aux caprices que lui dicte sa féconde inspiration, qui l'entraîne plus souvent qu'il ne la guide. Possesseur d'un mécanisme prodigieux, inimitable, ayant sous la main et présent à l'esprit tout un arsenal de traits éblouissants, d'effets surprenants de sonorité, murmures éoliens, ou tempête échevelée, Listz évoque à sa volonté des idées souriantes, gracieuses et tendres, ou par opposition, il fait appel aux accents énergiques, stridents et puissants. Il excelle dans ces contrastes à nuances tranchées. Parfois même, il abuse de sa force nerveuse dans les attaques violentes du clavier ou dans les traits chromatiques, aux octaves graves du piano ; les marteaux, n'ayant pas toujours l'élasticité voulue pour résister à ces impulsions par trop vives, succombent dans ces luttes inégales.

Tout en admirant très simièrement le virtuose si génialement doué comme imagination et intelligence, nous ne pouvons approuver certains effets excentriques, faits pour éblouir les ignorants, mais qui nous semblent de réelles fautes contre le goût.

Il y a à peu près vingt-cinq ans, Listz eut le désir d'avoir, réunis sous la main, un piano à

queue d'Erard et un orgue Alexandre. Ce caprice du grand artiste fut réalisé à souhait, et j'ai eu maintes fois occasion de l'entendre, ainsi que Daussoigne, Méhul, le fils du célèbre théoricien, le petit-neveu de l'auteur de Slratonke et de Joseph, iouer ces deux instruments réunis, soudés l'un à l'autre, résonnant simultanément, ou dialoguant comme animés par l'inspiration de deux virtuoses. F. Listz avec ses merveilleuses facultés d'improvisateur et ses fougueux effets de sonorité, tirait de prodigieux effets de ces instruments jumeaux , qui sous ses doigts, n'avaient qu'un cœur, qu'une âme. Mais bien peu d'artistes ont, soit l'étonnante facilité d'assimilation de Listz, soit l'énergique volonté de Daussoigne. Pour tirer de cet immense piano-orgue à deux claviers à main, et clavier à pédales tous les effets particuliers aux deux instruments, il importait d'être deux fois virtuose au piano et à l'orgue, et de savoir présenter successivement chaque instrument dans les conditions de sonorité les meilleures pour faire valoir, soit les qualités de brio et de légèreté du piano brodant sur les chants soutenus de l'orgue, ou bien encore accompagnant de fines arabesques, de traits bien rythmés, quelque suave cantilène récitée par le jeu du hautbois. Malgré le puissant attrait et l'effet produit par ces accouplements sonores du piano et de l'orgue, les ingénieux facteurs ont dû renoncer

à cette fabrication qui ne pourrait convenir qu'à un petit nombre d'artistes exceptionnels. Une variété do fabrication qui me paraît d'un intérêt plus pratique et d'une incontestable utilité par ce temps de précoce virtuosité, où nous voyons chaque jour de jeunes enfants de huit à onze ans exécuter les inventions de J.-S. Bach, les études de Clementi et de Cramer, les concertos de Field ou Dusseck, souvent gênés par des accords, par des octaves et des traits qui exigent une extension de mains qui dépasse la limite de leurs moyens naturels. Il serait bon, et ce me semble tout à fait normal, de facturer quelques pianos de petit modèle dont les touches sensiblement plus étroites, permettraient aux petites mains d'atteindre facilement les octaves, et leur donneraient aussi la possibilité d'attaquer intégralement les accords sans supprimer aucune note, et sans modification toujours regrettable de la structure textuelle des traits.

L'agrandissement progressif et naturel de la main permettrait , à l'heure voulue, de faire retour aux pianos d'un clavier de format ordinaire. On éviterait ainsi aux enfants une dépense de force inutile, des écarts de doigts et des contorsions de mains souvent très difficiles à corriger lorsque les habitudes dalent de plusieurs années. Mais, du reste, nous avons peine à comprendre cette étrange anomahe. L'usage d'instruments de petit modèle a de tout temps

existé pour les enfants qui étudient le violon et le violoncelle, le piano seul est excepté, et pourtant le nombre des jeunes pianistes, dont la main n'est pas suffisamment développée en raison de la virtuosité acquise, est relativement considérable. La correction du travail, la continuité des progrès, auraient à bénéficier de l'exécution intégrale et sans simplifications, souvent mal faites, d'œuvres qui sont bien du degré de force atteint. Nous croyons utile de signaler cette lacune aux facteurs artistes. Revenons à Listz, qui, tout enfant, avait une extension de mains tout à fait exceptionnelle.

Ce grand artiste dont la haute intelligence et les riches facultés musicales ont projeté un rayonnement extraordinaire dans les fastes de la virtuosité, a très certainement exercé une influence immense sur le mode de facture des pianos. Son action prépondérante comme celle de Kalkbrenner, de Herz, Thalberg, Chopin, s'est surtout exercée par la puissance sonore et la force de résistance que les facteurs se sont étudiés à donner à leurs instruments. Pour les attaques énergiques jusqu'à la violence, il a fallu des cordes métalliques d'une essence plus élastique, moins friables, pouvant résister aux propulsions vivaces de marteaux d'un calibre plus fort. Il a fallu aussi que les liges de ces marteaux soient, malgré leur

légèreté , assez solides pour ne pas se briser sous rimpulsioii donnée par des virtuoses trop prodigues de leur force, tenant à produire des effets de sonorité d'une puissance inconnue avant eux. Ces pianistes endiablés étaient la terreur du vieux Cramer, qui admirait leurs audaces d'exécution, mais appréciait médiocrement leur méthode de faire parler le piano. Les grands facteurs de 1830 à 1855, qui ont tenu à honneur de répondre à toutes les exigences de leurs virtuoses de prédilection, ont voulu mettre à leur disposition des instruments ayant toutes les qualités sonores et expressives, donnant toutes les nuances de douceur et de force, en passant graduellement par les tons les plus délicats, les plus harmonieux, pour atteindre au summum de l'énergie. Enfin, des claviers obéissant avec une précision et une instantanéité telles, que les audaces fantaisistes les plus transcendantes et les accents expressifs et dramatiques des grands maîtres de la symphonie et du drame lyrique ont eu sous les doigts de Listz, Thalberg, Alkan, Chopin, etc., des instruments parfaits pour traduire et interpréter leurs admirables inspirations.

Malgré un immense talent, Listz est resté un peu enclin au charlatanisme. Adoré par le public qu'il a ravi, fanatisé, par le prestige de sa prodigieuse virtuosité, par le charme étincelant

de son esprit, par sa nature éminemment distinguée, par sa physionomie dantesque, F. Listz, dont la vie est un long poème, semé d'idylles et de drames, tient non seulement à intéresser et émouvoir, il veut aussi frapper' d'étonnement, éblouir, dùt-il étourdir. Nous le répétons encore, Listz a toujours joué de préférence les pianos d'Erard, seuls assez résistants pour traduire, suivant ses désirs et ses aspirations, toutes les nuances de sonorité et d'accents, depuis lespianissimos les plus éteints jusqu'aux élans de force et de puissance poussés à l'extrême, alors que le virtuose, surexcité, veut seul lutter d'énergie avec les masses orchestrales.

A. Rubinstein et son frère regretté sont aussi de cette école de coloristes, procédant par contrastes s'élevant jusqu'aux sonorités les plus stridentes. Nous avons bien des fois entendu l'illustre artiste, quoiqu'il ait pour habitude d'oublier d'inviter ses confrères parisiens, moi compris, qui fais assidûment étudier ses œuvres. Nous retrouvons en Rubinstein beaucoup des qualités transcendantes de Listz, et aussi quelques-uns de ses défauts, il y a des taches au soleil. Comme son grand modèle, le célèbre pianiste moscovite est inégal, il a ses jours et ses heures de triomphe. Les concertos de Weber ou ceux de Mendelssohn, admirablement interprétés dans une veine heu-

reuse, seront une autre fois émaillés de fausses notes. Mais ces rares accidents, qui donnent la mesure des influences nerveuses qui agissent sur le vaillant artiste, ne diminuent pas d'un atome son immense talent de virtuose , et n'eftleurent pas la haute personnalité du compositeur. Rubinstein , comme ses brillantes émules et compatriotes, M""^^ Menter, Essipoff, joue de préférence les pianos à queue d'Erard. Le timbre sonore, chantant et brillant de ces instruments , convient de préférence aux virtuoses qui interprètent les concertos symphoniques de l'école moderne. Dans ces œuvres de haut style, le piano doit élever la voix, et le son doit porter ; car le rôle important qui lui est assigné dans la symphonie , exige une sonorité plus intense, une plus grande dépense de force. Dajîs les concertos, vieux modèles, de Mozart, Hummel , Moschelès , Weber , Mendelssohn , Herz, un orchestre discret, des dessins légers, des timbres choisis, un dialogue clair, laissent souvent prédominer le solo, et permettent au pianiste d'intéresser et de charmer sans une trop grande dépense de force.

Henselt, pianiste et compositeur d'une très grande valeur, est né le 12 mai 1814, dans une petite ville de Bavière

Ce virtuose d'un talent tout à fait exceptionnel n'est connu en France que d'un très petit nombre de musiciens par ses recueils d'études

de concert d'une difficulté transcendante, et d'un grand charme mélodique. Dès sa plus tendre enfance il manifesta un goût très vif pour l'étude du piano. La Providence, sous les traits d'une femme du monde, amateur de grand talent, compositeur même d'une réelle valeur, prit sous sa protection immédiate, sous sa tutelle affectueuse et dévouée, le jeune Henselt dès Fâge de dix ans jusqu'à dix-sept ans, époque à laquelle le futur grand artiste avait acquis, grâce aux leçons de sa bienveillante protectrice, non seulement une exécution très brillante, mais un toucher d'une correction et d'une délicatesse exquises. Le jeune virtuose devait aussi aux excellents conseils de sa bienfaitrice toutes les notions préliminaires do la science harmonique. Le commerce intellectuel de familles distinguées, qui prenaient un vif intérêt aux progrès et à l'avenir du jeune artiste en fit, en même temps qu'un musicien de haute valeur, un homme instruit, d'un esprit cultivé , et pourtant , si ma mémoire est exacte; plusieurs élèves russes de mes relations, et qui ont connu Ilenselt dans sa vie intime, m'ont afiirmé qu'en prenant des années, le caractère de ce grand virtuose, le meilleur maître de Pétersbourg, était devenu rude jusqu'à la violence. Ilenselt a été le professeur des princesses de la famille impériale russe bien avant Rubinstein, et n'était la vieil-

lesse qui commence à l'atteindre, il serait encore le premier de tous les pianistes moscovites. Heuselt, passionné pour la virtuosité et désireux d'acquérir une instruction technique, s'est fait pendant un an le disciple docile et soumis de Ilummel, ce maître improvisateur à la belle sonorité, au style pur et noble, qui certainement sans l'immense rayonnement du puissant génie de Beethoven, occuperait dans l'histoire de l'art musical une des premières places, mais qui comme pianiste et chef d'école est l'égal de Clementi. Henselt a poussé l'amour de l'étude jusqu'à l'exagération, travaillant son mécanisme huit et dix heures par jour, et n'élant jamais satisfait d'une façon absolue de son exécution, que tous les artistes qui ont été à même de l'entendre m'affirment avoir été d'une perfection idéale. Henselt, malgré son immense talent de virtuose est resté timide et défiant de lui-même, et ses nombreux concerts dans toutes les villes d'Allemagne n'ont pu vaincre cette prédisposition nerveuse. Avant de se fixer en Russie, en 1838, Henselt a séjourné à Berlin, Weimar, Dresde, Leipsig, Breslau, Vienne, oii il a suivi l'enseignement du savant harmoniste Sechler. Fixé, par sa haute position de pianiste de l'impératrice de Russie ' à Pétersbourg, le célèbre virtuose a tout à fait renoncé aux voyages.

Il faut citer dans son œuvre de compositeu

deux beaux coneeilos, un recueil do vingtquatre, études, de nombreuses pièces légères charmantes. Henselt, qui a aujourd'hui soixantedix ans, a renoncé à la vie militante de pianiste de concert ; mais la réputation très justifiée de grand virtuose qu'il a dans toute l'Allemagne, en Russie et parmi nous nous impose le devoir de saluer en lui un des maîtres les plus éminents de l'école moderne du piano. Son influence sur les progrès de la virtuosité et sur l'art de faire chanter le piano a été considérable.

Un volumineux dictionnaire suffirait à peine pour la nomenclature des nombreux virtuoses étrangers, et tout particulièrement des pianistes qui sont venus demander à la Franco, à Paris, la consécration d'une célébrité déjà acquise par de nombreux succès. Je n'ai ni le temps ni la volonté de faire ce relevé , qui pourtani ne manquerait pas d'un certain intérêt et répondrait victorieusement aux critiques malsaines des donneurs de conseils, plus ou moins germaniques. En cflct, ou nous sommes des ignorants, incapables d'apprécier et de comprendre les sublimités artistiques étrangères à notre tempérament, ou nous sommes des hommes de goût, d'esprit, doués de sensibilité et de tact artistique, et alors que l'on ne vienne pas constamment nous faire la leçon et nous enseigner, suivant les lois teutoniques, Fart d<î comprendre

ou de bien dire. Ce trop long préambule a la prétention de m'excuser si je ne mentionne pas la longue litanie des virtuoses étrangers qui mériteraient de figurer dans cette modeste étude musicale, tout particulièrement instrumentale.

Ilans de Bulow, que nous avons eu plusieurs fois la satisfaction d'entendre dans ses concerts donnés à Paris, est un des musiciens les plus admirablement doués de l'époque moderne. Son érudition, sa parfaite connaissance des œuvres et du style des maîtres, sa mémoire prodigieuse et vraiment incomparable lui permettant de diriger de souvenir les partitions les plus ardues, en font un artiste tout à fait exceptionnel. Virtuose d'une très grande valeur, le gendre affectionné de Listz a été l'un des plus ardents précurseurs et propagateurs de l'école wagnérienne. Le très célèbre symphoniste sest montré, suivant ses habitudes, d'une reconnaissance très problématique à l'égard de cet ami convaincu, dont le dévouement s'est maintes fois affirmé parle sacrifice de ses intérêts et l'immolation de ses plus chères tendresses. Hansde Bulow est un grand artiste et un habile maître, dont ou peut ne pas partager la foi musicale et les préférences accordées à certaines visées de l'art moderne, mais que Ion doit estimer et aimer pour son grand talent et sa noblesse de cœur. Comme son ami et vaillant émule Tauzig, si tôt ravi à

ralTeclioii de sa jeune et charmante femme. Ilans de Biilow a fait paraître de nombreuses œuvres des maîtres classiques du piano, annotées par ses soins, enrichies de variantes d'un grand effet pour le concert. Nous le répétons encore, Hans de Bulow est le premier chef d'orchestre de l'Allemagne, le plus autorisé, le plus écouté.

Ch. de Bériot, le fils de la grande artiste Malibran, mariée à de Bériot le célèbre violoniste, a passé par TEcole militaire belge, où il fut admis dans les armes spéciales, en 1850. Mais très heureusement pour l'honneur de l'art musical, le goût du jeune de Bériot pour le panache et les hauts faits militaires n'avait pas éteint sa passion innée pour la musique, et l'aspirant officier d'artillerie obtint du général commandant l'école l'autorisation exceptionnelle d'avoir un piano et un cabinet de travail. Les camarades décole du jeune de Bériot étaient émerveillés de ses dons d'improvisateur et ravis aux heures de récréation de lui entendre exécuter, sinon avec grand style, du moins avec beaucoup de brio, des morceaux qui leur paraissaient atteindre l'apogée de la perfection. Mais le futur officier ne se faisait pas illusion; l'audition fréquente de son père et de quelques grands artistes lui donnait la mesure plus exacte de son savoir, le rappelait au sentinieut de la réalité. Au moment de (juitter l'Ecole pour contracter un engagement

militaire définitif, M. de Bériot père, qui n'avait consenti qu'à regret à voir son fils entrer à l'École militaire, lui fit sans trop de peine, comprendre que la noble carrière des armes en Belgique n'offrait pas tous les brillants avantages rêvés, qu'on n'y a que bien rarement l'espoir de faire la guerre et de tuer un peu ses semblables; Mars et Bellone sont chez nos voisins des dieux pacifiques. Ch. de Bériot, cédant aux sages conseils de son père, renonça sans tristesse aux galons, au képi, à Tépée, et vint à Paris, en 1863, étudier la composition dans la classe d'IIalévy. C'est à cette époque que j'eus le plaisir de connaître l'artiste éminent dont j'esquisse le portrait. M. de Bériot et son fils m'honorèrent de leur visite, cour d'Orléans, et j'ai gardé un bien excellent souvenir du plaisir que m'a fait l'audition du jeune virtuose.

Ch. de Bériot a suivi à Bruxelles les excellentes leçons de Kufferath, disciple affectionné de Mendelssohn; puis, à Paris, il a pris les conseils démon exccUentamiBosenhainet également ceux de S. Thalberg. Grâce à cet enseignement éclectique, l'exécution de Ch. de Bériot est d'une correction de style parfaite, et, pour moi qui ai connu ces maîtres, je retrouve en lui les qualités distinctives de ces magistrales écoles. Mais ajoutons encore que c'est tout particulièrement par l'habitude incessante, journalière, de la musique de chambre faite avec son père, avec Vieux-

temps, Léonard, Chaine et tous les virtuoses de la musique concertante, que le style élevé, sobre et pourtant très ferme de Ch. de Bériotfils s'est affirmé. Virtuose habile et classé parmi les maîtres très estimés de l'école moderne, Téminent artiste dont nous venons d'esquisser la vie modeste, laborieuse, si bien remplie, est un compositeur de grande valeur. Plus de quatrevingts numéros d'œuvres de salon et de concert forment son contingent musical. Les pièces de genre, caprices, tarentelles, valses, romances sans paroles, nocturnes, polonaises, mazurkas, appartiennent à ses productions de jeunesse; mais depuis quinze ans au moins, Gh. de Bériot a tenu à honneur de ne produire que des compositions importantes d'un style très correct, très pur. Trois concertos pour piano et orchestre, deux quatuors, un trio, des suites d'orchestre, une ouverture, des recueils de mélodies pour chant, une symphonie en cinq parties [Fernand Cortez), prouvent victorieusement les hautes visées du jeune maître, et légitiment la réputation que ce vaillant artiste a su ajouter à l'illustration de ses parents. Homme distingué, lettré, fort instruit, Gh. de Bériot aime aussi passionnément la peinture et pourrait prétendre à de grands succès comme paysagiste; il se contente d'avoir une nombreuse et brillante clientèle d'élèves dont il est très apprécié, et n'a pas encore songé à ouvrir d'atelier.

Dans la première série de mes études sur les pianistes célèbres, j'ai esquissé la belle physionomie artistique de Bertini, maître génial ayant un style très personnel, et qui a exercé par ses ouvrages ayant trait à renseignement une action sensible sur le goût musical, sur le phrasé et sur la qualité de son à tirer du piano. A ce point de vue spécial, Bertini a certainement contribué aux modifications de style que les pianistes ses contemporains ont apportées dans leurs œuvres de saloQ ou dans leurs pièces de concert. Je ne chercherai pas à établir d'inutiles points de comparaison entre Bertini et ses imitateurs ou ses continuateurs ; je constate seulement un fait : l'influence considérable de Bertini comme chef d'école et créateur d'un genre; le type popularisé depuis lui, des études de mécanisme, sous des formes expressives et chantantes ayant des allures caractéristiques très déterminées. La collection complète des études de piano à deux ou à quatre mains de Bertini, et aussi ses recueils spéciaux d'exercices, représentent une œuvre considérable, embrassant tous les degrés de force, du très facile à la virtuosité transcendante. Comme son illustre prédécesseur et indirectement son maître Clementi, Bertini a su aborder sous leurs aspects les plus variés toutes les formules de traits indispensables à posséder, en leur donnant un intérêt rythmique ou expressif. Par ses soins, par le

fait de son style personnel, la difficulté à vaincre a été présentée sous des formes attrayantes. C'est par plusieurs centaines que se chiffrent les études de ce maître, mélodiste au premier titre, mais dont la haute valeur de compositeur de musique concertante n'est pas assez appréciée. Bertini a écrit de nombreux trios, quatuors, quintettes, sextuors, un nonetto, des sérénades. La méthode de piano si admirablement annotée de judicieuses observations, écrite par H. Bertini, est un monument musical érigé à l'art d'enseigner. L'immense popularité de ses recueils d'études fut un acheminement , une admirable préface à l'école chantante du piano. Les facteurs dont les instruments ont élé si bien traités et ménagés par lui doivent lui en être reconnaissants.

Il me semble très convenable de citer à côté du nom de Bertini celui de l'artiste modeste, intelligent et dévoué qui a mis tout son cœur à produire son œuvre; j'ai nommé Lemoine père, le fondateur de l'importante maison d'édition que dirige avec tant de succès M. Achille Lemoine, son fils. L'enseignement spécial du piano est redevable à M. Lemoine père, de la publication de nombreux recueils d'études, qui forment avec la collection de IL Bertini un cours des plus complets et des plus variés. Les populaires études de Bavina oITrent à elles seules une série complète, du facile au très difficile.

Les études de concert de Lefébure, Taubert, Henselt, Rosenhain, ont été publiées parles soins de cet éditeur artiste, musicien de goût, toujours empressé à rendre service à ses collègues et càso faire le promoteur des jeunes réputations. Le catalogue des compositions spéciales pour piano publiées par MM. Lemoine père et lils est d'une richesse indéniable et sans aucun parti pris de préférence pour une école. Tous les maîtres, tous les compositeurs de valeur ayant laissé un nom marquant dans l'histoire du piano, y sont représentés par des œuvres caractéristiques de leur style. M. Lemoine père, qui a excellé dans les arrangements faciles pour les jeunes élèves, a écrit une très bonne méthode de piano, dont le grand succès est justifié par la classification des exercices, des gammes, des pièces spéciales à l'accentuation, à la mesure; enfin, par un ordre et un enchaînement logiques, qui ne pouvaient être réalisés que par un professeur très expérimenté et formé aux bonnes traditions.

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