CHAPITRE XIT
De la sonorité du piano et de l'art de l'obtenir.
C'est un lieu commun de ropinion que cette affirmation : « le son du piano est tout fait et dépend uniquement de Thabileté plus ou moins grande du facteur qui a construit l'instrument.» Le piano a une supériorité incontestable sur les instruments à archet et à vent, Torguc seul excepté, c'est de se prêter à toutes les combinaisons harmoniques. On veut bien reconnaître ce précieux avantage ; mais, ajoute-t-on bien vite, le piano est d'une infériorité relative par le manque de tenue prolongée du son ; il ne possède pas, affirme-t-on avec la même assurance, la variété des timbres et cette diversité d'accents que donnent les différents coups d'archet ou les différents modes de diriger l'insufflation dans les instruments à vent. Le son est homogène d'un bout à l'autre de l'échelle, se modifie comme intensité, mais est le même pour tous les exécutants. La touche abaissée fait vi-
brer les cordes fortement ou avec douceur, mais, en fin de compte, le son est tout fait, dépend du facteur et non de l'artiste.
Ces affirmations irraisonnées sont autant d'erreurs, tout aussi bien que c'est un non-sens de dire que le piano ne pouvant prolonger indéfiniment le son d'une note tenue, on ne saurait lui accorder le mérite suprême, l'art de phraser et de chanter. Pour l'artiste de goût qui sait produire une bonne qualité de son et possède rexpérience, le tact nécessaire pour le bien conduire et le moduler, le piano est un instrument expressif, apte à produire les nuances les plus délicates, les plus subtiles, et, de plus, il est harmonieux, riche d'effets sonores très variés; enfin il se suffit sans avoir besoin de secours, ayant une voix timbrée et des vibrations prolongées très satisfaisantes.
Nous l'avons dit sommairement dans nos Conseils d'un professeur, le son obtenu sur le même piano varie suivant la souplesse et la délicatesse de tact de l'artiste, suivant sa nature personnelle et son degré d'habileté de main. La facture moderne a réalisé ce merveilleux progrès ; rendre les touches sensibles aux plus légères pressions des doigts, donner la possibilité de transmettre aux marteaux prompts à obéir le degré exact et précis d'action qu'ils doivent exercer sur les cordes, lesquelles répondent en donnant les sonorités les plus pénétrantes, les
plus subtiles, les plus individuelles. Les variétés infinies de sou que l'on peut obtenir du piano tiennent à des causes multiples, dont nous allons énumérer quelques-unes : « La forme, la dimension, le mode de fabrication des marteaux, la nature du feutre recouvrant la tète qui frappe les cordes et les fait résonner. Ces procédés ont une action directe sur la sonorité obtenue, mais ajoutons à ces CÊUises premières l'impulsion plus ou moins vive des doigts sur le clavier, l'attaque lente ou rapide de la touche, la pression des doigts, la nature de la main, son organisme. L'action spéciale de la marche du clavier et des marteaux influe très diversement sur la qualité et le timbre du son obtenu. Une observation très curieuse et que Ton ne saurait mettre en doute, c'est que, tout aussi bien que la garniture des marteaux agit d'une manière très appréciable sur la mise en vibration des cordes, de même la nature de la main et des doigts, abstraction faite de la sen- .sibilité native de l'exécutant, a une action immédiate sur le clavier, sur la transmission de volonté communiquée par la louche aux marteaux. Résumons notre pensée par un exemple : des doigts allongés, minces, llcxibles, seront plus naturellement aptes à produire des sonorités douces, délicates, légères et brillantes. Cette induction n'est pourtant pas absolue et peut être mudiliéc par l'étude.
La qualité de son différera donc d'après la mise en mouvement du clavier par des doigts de nature différente, alors même que l'acquit des artistes sera le même. La touche reçoit l'empreinte très distincte, très individuelle de l'exécutant^ que le virtuose- effleure le clavier ou articule avec vivacité, qu'il enfonce profondément la touche, ou ne lui imprime qu'une action moyenne. Loin d'être tout fait, le son est à faire. L'élément premier, la voix du piano, son timbre particulier, dépendent bien en principe du mode de facture; mais la pâte sonore étant donnée par le créateur de l'instrument, et se prêtant avec plus ou moins de bonheur aux nuances expressives et colorées qui sont le charme de la musique, le piano deviendra par la volonté du virtuose, le reflet vivant de sa pensée. La sonorité malléable se modifiant sous l'action intelligente, sensible, raisonnée des doigts, pourra être successivement moelleuse, persuasive, onctueuse, ou ferme, énergique, stridente. Les accents de douceur ou de force, les couleurs sombres ou éclatantes , peuvent toutes êtres obtenues par la volonté inspirée du virtuose. Nous le répétons , le son varie à l'infini dans ses nuances les plus subtiles et les plus tranchées; il tient à l'organisme de l'artiste, à son tempérament nerveux ou lymphatique , à sa nature expansive ou rêveuse, à son esprit poéti-
que ou positif, à son caractère impressionnable, souple ou énergique.
Une main grasse, dont les doigts charnus seront suffisamment exercés aux différentes variétés d'attaque du clavier, obtiendra facilement et sans grands efforts une sonorité puissante, pour peu que le système nerveux s'y prête et seconde la volonté ; mais il va de soi, nous le répétons encore, que l'esprit d'observation et un travail spécial peuvent toujours, au point de vue du mécanisme, modifier les dispositions natives. Une ossature forte aux articulations prononcées, ou une main dont les doigts noueux , rebelles , manquent de légèreté et de souplesse, auront grand'peine, même avec un travail opiniâtre, à acquérir une sonorité douce, moelleuse, délicate ; par contre, une main normalement équilibrée et dont les doigts sont naturellement souples, obtiendra, sans une grande dépense de volonté, une sonorité onctueuse. Mais ce qui dominera toujours la nature de la main, l'essence sonore de 1 instrument, c'est la sensibilité guidée par la réflexion et l'étude, c'est le sentiment du tact plus ou moins développé chez l'artiste.
La méthode employée pour faire parler le piano dans de bonnes conditions de sonorité varie sensiblement, suivant la nature souple, légère, ou ferme et résistante du clavier; suivant le plus ou moins d'enfoncement des tou-
ches, et la promptitude avec laquelle elles obéissent au mouvement d'impulsion transmise aux marteaux, et la rapidité de retour au point de départ. Le toucher du pianiste qui aura l'expérience que donne l'étude journalière et l'observation pratique devra se modifier suivant les qualités malléables ou résistantes de l'instrument qu'il aura sous la main. Un bon clavier n'est jamais lourd, ni trop facile; il doit céder docilement aux pressions les plus délicates des doigts, mais pourtant offrir une résistance suffisante pour laisser au pianiste le sentiment du tact et lui permettre de bien apprécier la fermeté d'articulation des doigts.
Une trop grande facilité à céder à la pression cesse d'être une qualité et devient presque aussi nuisible pour la clarté du jeu, que peuvent l'être la pesanteur des touches, la lenteur et la non -flexibilité du mécanisme, qui donnent inévitablement un toucher empâté , lourd et dur. Un pianiste expérimenté appréciera rapidement les dispositions du clavier et ne tardera pas à savoir comment il doit modifier son exécution pour tirer le meilleur parti d'un instrument imparfait et le rendre docile à sa volonté. Cette possession absolue du clavier par un virtuose habile, possédant l'art de pétrir la pâte sonore qui est l'essence même de l'instrument , sachant ajouter son action personnelle, sa manière à lui de produire le son,
son cachet expressif, particulier, est une conquête absolue. C'est une mise en œuvre aussi complète que le serait la prise de possession d'une terre inculte, ingrate, qu'un travailleur patient, intelligent, finirait par transformer, à force de volonté et d'activité, en un domaine d'une richesse incomparable. La terre existe avec ses qualités de rendement, mais il importe d'en connaître la nature et de savoir mettre en œuvre ses vertus productives. L'instrument sonore possède bien aussi les qualités qu'a su lui donner le facteur, mais ces dons de nature sont lettre morte , si des doigts exercés , une main souple et agile ne viennent leur donner la vie et l'âme, montrer toutes les ressources harmonieuses , expressives et brillantes de l'instrument, lequel, obéissant à la puissante volonté de l'artiste, acquiert une voix chantante, persuasive, et communique aux auditeurs charmés les suaves émotions qui animent l'exécutant. Le protectorat artistique, la prise de possession d'un instrument , est tout aussi autoritaire et absolue que dans les données diplomatiques. C'est la loi du plus fort, du plus habile, le droit de conquête. C'est par la diversité des attaques du clavier, par la variété infinie des accents, par l'emploi judicieux et raisonné des pédales, qu'on obtient au piano le coloris musical, les nuances délicates ou tranchées, enfin les oppositions de
timbre qui font de cet instrument, limité dans ses moyens d'action, un orchestre en miniature, donnant, aussi fidèlement que peut l'être une traduction, une transcription, le mouvement de l'orchestre, les inflexions de la phrase vocale ou instrumentale, les respirations et les coups d'archet. Mais la méthode, l'art de phraser, d'observer les nuances écrites et celles que dicte le goût, qui enseigne à jouer legato et staccato, à tirer une bonne qualité de son, qui apprend en un mot à bien dire, qui indique les procédés à employer pour obtenir les différentes inflexions de douceur et de force, reste impuissante pour communiquer l'expression persuasive, communicative, le don d'émouvoir, l'accent venu du cœur. Ces qualités naturelles peuvent se perfectionner par le travail, par la réflexion et la connaissance des différents styles, mais on ne les enseigne pas. L'art de moduler le son est un chapitre de méthode, mais on naît sensible, on n'apprend pas à le devenir.
Le pianiste qui est doué de cette précieuse faculté s'écoute, se complaît dans son interprétation, interroge souvent le clavier pour traduire les sentiments expressifs qui vibrent en lui et obtenir de l'instrument qu'il a sous la main les nuances délicates ou les accents colorés que lui dicte, non l'inspiration instantanée, irréfléchie, mais l'expression raisonnes, étudiée, voulue par les maîtres. Si le son du
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piano était tout fait, toujours le même, les grandes individualités artistiques n'existeraient pas, et les virtuoses célèbres sortiraient tous du même moule. Les pianistes de l'école moderne et les maîtres illustres qui les ont précédés diffèrent bien entre eux par des nuances d''exécution, mais avant tout par la qualité individuelle, expressive du son.