‹ Histoire du piano et de ses origines, influence de la facture sur le style des compositeurs et des virtuosesChapitre 19 sur 26 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De l'îiifliieiice musicale des maîtres de renseignement du piano au Conservatoire.

Ce serait faire acte d'ingTatitude que de passer sous sileuce les services immenses rendus par nos prédécesseurs dans renseignement officiel du Conservatoire. Leurs conseils judicieux, leur pratique journalière du professorat, l'étude incessante de la sonorité, ont très certainement incité les facteurs de goût, artistes de fait ou par sentiment, à chercher tous les perfectionnements réalisables, à donner au mécanisme du piano la légèreté, la souplesse, la docilité indispensables pour transmettre avec exactitude et précision, toutes les nuances expressives que comporte le phrasé musical. Louis Adam, le père du compositeur dramatique ,- a été un de ces professeurs respectés dont l'action très efficace ne peut être mise en doute. J'ai longtemps connu ce bon et digne vieillard, toujours vaillant

au travail, passionné pour l'enseignement, aimant la jeunesse, ne fermant jamais l'oreille aux œuvres nouvelles, s'intéressanl aux audaces des virtuoses auxquels il reconnaissait un mérite réel, une valeur individuelle. Patriarche vénéré du professorat, Louis Adam a dirigé pendant cinquante ans, une classe supérieure de piano au Conservatoire, et les artistes qui ont suivi son enseignement privé ou officiel sont une légion : Kalkbrenner, Hérold, Lemoine père, ont été ses disciples avant de transmettre à leur tour les principes de son enseignement.

La méthode de piano de Louis Adam publiée il y a près de quatre-vingts ans est encore un des meilleurs ouvrages connus. On peut faire le même éloge de rencyclopcdie musicale de Zimmermann, qui a résumé dans cette œuvre importante toutes les connaissances que doit posséder un pianiste digne de porter le beau titre d'artiste. Louis Adam et Zimmermann ont exercé une action immense sur les progrès de la virtuosité et sur le perfectionnement du goût, par l'éclectisme de leur science musicale fortifiée par les traditions des anciens maîtres. Mais ils ne se désintéressaient nullement des inventions modernes, des modifications de style, ils écoutaient avec intérêt les novateurs, lorsqu'une individualité accusée, un talent original leur paraissaieutt dignes de se produire. Les salons <ie Zimmermann, qui ont été pendant trente ans

un centre intellectuel où affluaient toutes les célébrités : poètes, littérateurs, peintres etmusisiciens. Les artistes étrangers et français, étaient heureux de se produire dans ce milieu d'élite et de se faire entendre par un auditoire composé d'illustrations. Inconnus la veille, ils étaient certains de fixer l'attention et d'obtenir la sym-pathie des sommités littéraires et artistiques qui prenaient plaisir à se réunir dans les salons de mon cher maître, qui, par son esprit et sa grâce accueillante, savait grouper les invités suivant leur mérite, et leur importance, leur influence, etc., art très difficile, que possédait au suprême degré la famille Zimmermann.

Je n'insisterai pas sur la grande attraction et sur l'influence artistique considérable des soirées musicales de mon cher prédécesseur, mais il m'est impossible de ne pas me souvenir que, pendant quarante ans, ce savant musicien, au goût éclectique, d'une activité surprenante, dépensant sans compter tout son cœur, toute son intelligence pour le succès de son enseignement, a eu pour disciples toutes les illustrations du piano. Les trois frères Alkan, dont Tainé, Valentin, est sans contredit un des maîtres qui honorent au plus haut degré l'art musical français; notre cher L. Lacombe, les frères Déjazet, valeureux artistes, hélas! disparus de notre vie militante ; Fessy, musicien de premier ordre; Rhein, Besozzi, prix de

Uoine, musicien de grand mérite et d'nne modestie extrême; Graziani, Collignon, Codine, Picciûi, Em. Forgues, H, Pothier, accompagnateur aussi parfait que Maton ; An, Petit, Em. Prudent, Goria, Lefébure. Tous ces vaillants, après avoir tracé un brillant sillon dans le monde musical, nous ont quitté avant l'heure, ayant à peine joui de leurs succès, de leurs triomphes. Victor Massé et A, Thomas, notre cher et illustre directeur, ont été lauréats de Zimmermann. A. Wolff, le directeur de la maison Pleyel, a, lui aussi, obtenu un premier prix dans cette classe que je m'honore d'avoir continué, sans trop démériter de l'estime qui lui était accordée, au temps où j'avais le bonheur d'être le disciple de Dourlen, d'Halévy et de Lesueur. J'allais oublier de mentionner M"* Joséphine Martin au nombre des élèves très affectionnées de mon cher maître Zimmermann.

Henri Ilerz est certainement, de tous les pianistes célèbres, celui dont l'inlluence a été la plus considérable, la plus sensible, en popularisant comme compositeur, virtuose et professeur, la vogue conquise par le piano. L'œuvre spéciale composée par Herz est considérable et tri's 'variée : concertos, fantaisies, variations, études, souales, pièces concertantes pour piano et divers instruments. Ce maître infatigable, dont la riche imagination s'est montrée intarissable, n'a cessé de produire depuis soixante ans

des œuvres, où l'esprit et la grâce s'unissent aux formes les plus brillantes. Nul compositeur n'a plus inventé de traits ingénieux que Henri Herz. Auber le tenait en très haute estime, et lorsque notre doyen, Louis Adam, voulut prendre sa retraite, c'est à la demande expresse de notre directeur, que H. Herz consentit à lui succéder. Pendant plus de trente ans, nous avons eu la satisfaction et l'honneur de le compter parmi nos collègues ; mais à côté de l'enseignement officiel, ce laborieux artiste a donné ses conseils à des myriades de pianistes, heureux de recourir à sa grande expérience, en réclamant ses bons avis comme compositeur et virtuose. Toujours bienveillant et d'une exquise courtoisie, H. Herz n'a pas cessé d'avoir des paroles encourageantes pour les artistes modestes qui faisaient appel à sa droiture de conscience, pour savoir s'ils suivaient une bonne voie et si la carrière musicale leur était ouverte. Et maintenant que j'ai rendu un respectueux hommage d'admiration et de profonde sympathie à mes devanciers, à mes maîtres, à mes amis,je demande àmeslecteurs de leur parler un peu de mon enseignement et de mes élèves. C'est avec une profonde satisfaction et un vif sentiment de joie professionnelle que je compte au nombre de mes anciens élèves, dix premiers prix de Rome, autant de seconds prix et mentions honorables. Presque tous ces compositeurs

ont obtenu des prix d'exéculion dans ma classe aux débuis de Jeur carrière, mais plusieurs sont, à l'heure présente, professeurs de composition, d'harmonie, de solfège au Conservatoire : mes égaux, mes émules, et chevaliers de la Légion d'honneur. G. Bizet, Guiraud, Paladilhe, Salvayre, Th. Dubois, comptent parmi les maîtres de la jeune école française, leurs ouvrages tiennent le répertoire et font grand honneur à l'art national.

Il est inutile de rappeler les titres de G. Bizet à la célébrité ; son nom est désormais inscrit dans lesfasles delà musique, comme celui d'un maître auquel l'avenir réservait les plus hautes destinées. E. Guiraud, E. Paladilhe et Th. Dubois, les amis dévoués de G. Bizet, ont lutté courageusement, eux aussi, avant d'obtenir les succès si justifiés par leurs œuvres dramatiques et symphoniques; faut-il ajouter que Guiraud, professeur de haute composition, et Dubois, professeur d'harmonie au Conservatoire, enseignent dans notre chère école les saines traditions de l'art musical, en ajoutant à leurs doctes conseils les exemples de leurs œuvres? L'Amour africain et Stiza?ine, deux opéras de Paladilhe, nous sont d'un bon augure, un gage sérieux de triomphe pour le grand opéra de Patrie. Salvayrc est, lui aussi, un des compositeurs militants de l'école moderne. L'éclatant succès de son opéra ic Bravo, de son ballet le Fan-

danc/o, ses pièces symphoniques et religieuses, l'avaient désigné, ainsi que Dubois et Guiraud, à l'allention du directeur de lAcadémie nationale de musique. Vaucorbeil avait le respect et le culte des œuvres de Mozart, de Iiossini et de Weber, mais s'il a consacré tous ses soins à maintenir au répertoire les admirables partitions des grands maîtres, il faut reconnaître aussi qu'aucun directeur n'a fait aulant que lui appel au talent des jeunes compositeurs. Nous saurons avant peu d'années si l'art dramatique et lyrique moderne doit continuer de progresser, de s'élever ou se transformer suivant certaines données allemandes. Pour moi, je ne récuse nullement le mélange de la symphonie au drame, ainsi que Fa si merveilleusement pratiqué Saint-Saëns dans Henri VIJI.

Cette modification du style est-elle un progrès, une voie ouverte à des réformes plus radicales? C'est là, croyons-nous, une grave question à étudier sérieusement. Les maîtres de génie, et il s'en trouve parmi nos compositeurs modernes, sauront, je l'espère, la résoudre au mieux du progrès et de la transformation de Tart lyrique; deux courants d'éi'oles très différentes s'affirment et s'ajoutent à ceux déjà existants. Nous avions les mélodistes et les harmonistes; actuellement il faut aussi compter avec les passionnés deTart symphonique, cherchant à l'unifier au drame lyrique, et les conserva-

leurs de la vieille école italienne, perfectionnée par les maîtres français accordant à l'expression vocale et scénique, au contour mélodique, un intérêt prédominant sinon exclusif. Certes, l'orchestre d'Auber, Hérold , Boïeldieu, Adam, Halévy, Massé, Clapisson n'était plus celui de Grétry, de Dalayrac et de Nicolo; mais tous nos grands maîtres ont été à leur tour dépassés. Meyerbcer, Gounod, A. Thomas, G. Bizet, Saint- Saëns, Reyer, Massenet, Guiraud, Delibes, ont donné à l'orchestre un coloris plus chaud, une action plus vive, plus intense, une part d'intérêt plus réelle dans le drame. Dans ce grand mouvement musical qui passionne si vivement la jeune école française, il faut reconnaître une tendance généreuse, pleine d'ardeur et de promesses, mais aussi parsemée d'écueils qui peuvent faire dévier l'art et sombrer le génie musical particulier à notre race. Vaucorbeil, en briguant le périlleux honneur de diriger l'Académie nationale de musique, pour restaurer les traditions vocales trop négligées, et pour remettre au répertoire des chefs-d'œuvre qui n'auraient jamais dû le quitter, n'a pas pour cela délaissé les intérêts de l'art moderne. Les belles partitions de Gounod, A. Thomas, Massenet et Sainl-Saëns nous l'ont victorieusement prouvé, et les ballets de Léo Delibes, Salvayre, Lalo, Widor, Dubois ont, sous des formes et des allures li'ès diverses, mis en lumière le talent

dramatique et scénique de nos maîtres français. Certes, il a fallu une grande abnégation et un ardent désir de servir la cause du progrès et de Tart pour décider un compositeur de valeur à se condamner lui-même àl'oslracisme, à renoncer à la réalisation de ses aspirations d'artiste, aux rêves de toute sa vie, pour se vouer à la direction de notre grande scène lyrique : pour sauver de l'oubli les chefs-d'œuvres anciens, et prendre l'initiative généreuse de produire les œuvres des maîtres modernes, nationaux et étrangers.

Guiraud,Paladilhe,Barthe,Lenepveu,Pessart, Puget, Wormser, de LaNux, tous premiersprix de Rome à des époques très distancées, attendent avec confiance, l'occasion de prouver que laliaute récompense qui leur a été décernée est justifiée par d'incessants travaux, parle savoir et l'acquit, par de chaleureuses inspirations. Et maintenant je reviens à mes élèves.

Mon cher fils, AntoninMarmontel, qui pouvait àtant de titres espérer une plus haute récompense, a lui aussi obtenu une mention honorable au concours de Rome. Mes élèves Debussy et René ont eu le premier et le second prix de Rome. Je ne puis me dispenser de nommer Leroux, accessit de ma classe et deuxième second prix à l'Institut : ce jeune artiste très heureusement doué, fils d'un chefde musique de nos régiments d'artillerie, tient par sa mère à l'Italie et à la

France par son père. La riche et intelligente organisation de cet intéressant musicien, un peu oublieux, donnera-t-cUe tout ce qu'elle promettait, je le souhaite de tout cœur. Sans avoir la ridicule et ^//yw5/^/^a6/eprétention d'avoir aidé d'une manière spéciale ces vaillants jeunes hommes à se placer au rang des compositeurs passionnés pour leur art, il m'est je crois permis de penser que ma manière d'enseigner et de faire comprendre le beau en musique a dû exalter 1 imagination et exciter mes élèves à créer eux-mêmes des œuvres suivant l'idéal entrevu, et quelquefois analysé parmoi dans leurs études instrumentales. Tel était, du moins l'opinion de G. Bizet dans ses lettres datées de Rome. Pierné, mon jeune ami, me fait part lui aussi de la même impression, et cela me console un peu des grincheuses observations de rillustrissime critique M.Weber. Je dois encore citer, au premier rang- des compositeurs lyriques et symphoniques qui glorifient l'art par leurs inspirations, Jules Cohen , l'auteur de Maître Claude, José Maria, les Bleuets et de nombreuses pièces spéciales pour piano. Alphonse Duvernoy, lauréat du prix de composition de la ville de Paris, auteur de la Tempête et de diverses compositions concertantes pour orchestre a écrit de nombreuses œuvres de salon et de concert, toutes marquées au coin du savoir et de rinvonlion. Duvernoy est un

maîlre , eL chaque oréalion nouvelle affirme sa haule valeur et son iadéuiable originalité. JVJM. Delahaye et mon fils sont attachés à l'Opéra comme maître de chant et second chef de chœur; tout me porte à croire que leur mérite de musiciens est supérieur aux services qui leur sont confiés. Bernardcl et Gallois sont aussi deux artistes de grand talent et d'excellents professeurs.

Emmanuel, maintenant chanteur lyrique, est un de mes premiers prix. Bourgeois, Grandjany et Piffaretti, tous les trois élèves lauréats de ma classe, exercent les emplois de maîtres de chant avec une grande autorité à l'Opéra-Gomique. Berthemet, qui a dirigé les chœurs au Théâtre- Lyrique, etEd.Mangin, le fondateur du Conservatoire de Lyon, ont aussi été de brillants lauréats de ma classe de piano. Thurner et Joseph Wieniawski, deux des premiers prix qui ont fait le plus d'honneur à mon enseignement succédant à celui de mon maîîre Zimmermann, sont des compositeurs et des virtuoses de grande valeur. Leur réputation a été consacrée par des œuvres de haut style : sonates, concertos, musique de chambre, etc., et aussi par des milliers de concerts. Lestoquoy, lui aussi, a été un brillant pianiste qui interprétait la musique de Thalberg avec une rare perfection : malheureusement une atteinte de surdité est venue entraver ses succès de vir-

tuose, et il est allé s'éteindre dans le professorat d'une petite ville de province. Son camarade de concours, Deschamps, est mort chef d'orchestre et professeur à Constantinople. Ketterer et Ketten ont aussi été élèves à ma classe plusieurs années; tous les deux sont morts jeunes encore, mais après avoir affirmé leur valeur musicale. Ketten, tout particulièrement était un musicien de riche imagination et un virtuose exceptionnel. Sa nature un peu excentrique, et ses habitudes nomades l'ont empêché de conquérir à Paris la position qu'il méritait par son talent. Les œuvres de Ketten , spécialement composées pour le piano sont nombreuses et originales; il touchait enfin à de durables succès, à la célébrité, lorsqu'au retour d'un voyage en Russie il est mort à Paris le jour même de son arrivée. Claveau et Mestres ont la réputation dé bons pianistes et d'excellents musiciens.

Bonnet, professeur distingué, a préludé à ses succès de compositeur par un premier prix à ma classe. Il est arrivé deuxième au concours Crcssent, et sa partition presque improvisée a été classée parmi les meilleures. Lavignac et Th. Lack,deux frèresen virtuosité, deux amis inséparables, sont deux artistes fort appréciés et leurs recueils d'éiudes, ainsi que leurs œuvres de salon, obtiennent depuis plusieurs années des succès j ustifiés. Je m'honore de les compter parmi

les lauréats de mon école. Martin, le vaillant maître de chapelle de Bonne-Nouvelle, mort en 1871, avait obtenu un premier prix à ma classe; Mesquita, Braud, Chansarel, Courras, quatre brillants premiers prix ne peuvent me faire oublier Landry, Lefebvrc, Canoby, Cahen, Riefler. Ces cinq élèves ont obtenu des seconds prix; mais, hélas! les trois derniers sont morts avant d'avoir atteint leur vingtième année. Je dois aussi ajouter aux noms que je viens de citer Thomé, virtuose très distingué et compositeur à la mode, qui, non content de publier des œuvres charmantes pour le piano, écrit de délicieuses pièces d'orchestre et conserve encore en portefeuille des opéras destinés au succès. Etpuis-je ne pas garder un bon souvenir âmes chers disciples Dolmetsch, Martin Lazare, Desgranges, Rouveirolis, compositeurs, virtuoses, professeurs, chefs d'orchestre, musiciens émérites. îL ^Yeingaërtner, un de nos meilleurs professeurs de province, est très apprécié dans la ville de Nantes, oii il enseigne au Conservatoire de cette ville. H. Iles, à Nancy, et Pagnien, h. Valenciennes, tiennent aussi une place importante dans l'enseignement.

Au nombre de mes lauréats d'origine espagnole ou havanaise, je dois citer comme des exécutants de premier ordre et des compositeurs très distingués, Colomer, Cervantcz, Imencz, tous les trois premiers prix ; Pauwer^, deuxième prix,

mort, hélas!... Ban, Yidiela, Gallen, Miquel Mathias, pianistes de Barcelone, procèdent aussi de mon enseignement. Parmi les élèves allemands ayant obtenu des récompenses dans maclasse, je trouve Welgand, merveilleux lecteur; Frantzen, Meuman, Reitlinger, tous très bonspianistes. Je nomme parmi les New-Yorkais, Dowel, Weit, Castellanos, TaUlivar : le premier est un compositeur de haute valeur, exécutant et professeur de grand mérite; il est actuellement fixé à Francforl-sur-îe-Mcin ; ses trois autres compatriotes, Castellanos, \Yeit etTaldivar, obtiennent d'éclatants succès à New-York.

Mais ces brillants virtuoses de race étrangère ne peuvent me faire oublier les chers disciples qui sont l'honneur de mon enseignement, Alphonse Duvernoy, l'émule de F. Planié par l'exquise distinction de son jeu et par sa belle interprétation des maîtres. Le ft'ère de Duvernoy, qui a concouru avec succès dans ma classe est, à l'heure p'-ésente, un de nos meilleurs professeurs de chant. Ghys, un des premiers prix de ma classe, est, lui aussi, compositeur de talent et très bon pianisLc.

Alphonse Thibaut, quia obtenu un s' remarquable premier prix avec la sonate op. lli de Beethoven, exécute avec une rare perfection les concertos de Saint-Saëns et de Rubinstevn, et l'on peut sans exagération le classer au nombre des plus brillants virtuoses français. Je nomme

encore Bellaigiie, très bon virtuose, premier prix à ma fiasse et docteur endroit deux ansplus tard. H.Fissot, dont le jeu sobre, la belle sonorité et le style plein d'autorité sont appréciés de tous, fait g"and honneur à mon enseignement, et aussi au Conservatoire, où il a, par son travail persistant, obtenu successivement toas les premiers prix, un seul excepté, le prix de Rome, Depuis plusieurs années, cet artiste éminent me semble accorder ses préférences à la classe émule de la mienne. Cette prédilection s'explique tout naturellement par le témoignage de haute estime que lui a donné mon cher collègue, en lui confiant une année entière, la direction de ses élèves. Cette mutuelle sympathie, ce dévouement réciproque honorent ceux qui s'en rendent dignes par leurmérite. Le sentiment et l'intérêt n'ont rien à reprendre dans ces évolutions aussi simples, aussilogiques, que l'affectueuse reconnaissance de MM. Falkenberg, Chabeau, Pugno, Calado, Auzende, pour leur habile professeur. Et puisque j'en trouve l'occaston, j'adresse ici mes félicitations au jeune critique de l'art mus'cal pour ses appréciations sur les concours de piano, oij triomphe toujours, cela va de soi, la technique des élèves de son maître. Cette manière de juger est vraiment touchante, car si parfois elle fausse un pou la vérité et fait pencher la balance outre mesure , il

faut louer et admirer les sentiments de fidélité et d'attachement voués par le disciple reconnaissant au grand artiste à qui M. x4.uzende doit son talent.

C'est bien cette communauté de sentiments, cette mutuelle estime, cette affection réciproque, qui me font aimer mes élèves comme membres de ma famille. En dirigeant leurs études, en guidant et formant leur goût, en développant en eux la perception et le sentiment du beau, nous avons fini par n'avoir qu'un cœur, qu'une âme, pour sentir et pour exprimer. Je termine cette longue liste de virtuoses par Diémer et Planté, deux pianistes modèles chacun dans leur genre. Car il est des différences très réelles, très distinctives dans la perfection même. C'est dans ces nuances fines, délicates, échapant à la généralité du public que s'affirme l'individualité, le charme, le sentiment intime et persuasif de rartisle. La perfection peut nous laisser froids, indifférents même, si, aux qualités de style et à l'exécution la plus correcte, la plus irréprochable ne viennent s'ajouter le fluide communicatif, l'expression émue qui touchent, impressionnent, enthousiasment. F. Planté réunit toutes ces qualités qui font de lui l'interprète inspiré et poétique des maîtres, Diémer est lui aussi très grand virtuose qui captive et émerveille par son exécution d'une limpidité et d'une précision incomparables.

Son style ferme, naturel et correct, s'impose avec autorité, sa sonorité brillante, et tout particulièrement sa manière de faire chanter le piano, sans jamais abuser de la force, font de lui l'interprète le plus parfait, l'exécutant le plus sûr de lui-même qu'on puisse entendre. Et pourtant, ajoutons encore que, modeste et simple devant les applaudissements et les succès, Diémer reste calme, impassible, paraissant inconscient de son mérite et de l'efTet produit. Je le dis avec une réelle conviction, les artistes qui procèdent de mon enseignement, qu'ils me soient restés fidèles, reconnaissants ou soient devenus oublieux, possèdent tous une qualité que je tiens pour essentielle, le naturel. Je crois fermement qu'il ne faut jamais se mettre au piano pour faire montre de virtuosité, mais avec Tunique préoccupation d'interpréter dans le sentiment voulu, avec le style le plus vrai, les œuvres des maîtres.

Pour cela, il importe de viser non à produire de l'effet, mais bien à vouloir mettre en œuvre ses moyens personnels et toutes les ressources d'une bonne facture. Depuis vingtcinq ans la facture du piano nous parait avoir atteint l'apogée de la perfection. L'échelle sonore ne me semble pas pouvoir être agrandie, huit octaves représentent comme étendue la limite extrême des sons musicaux perceptibles. La grosseur des cordes et leur tension ne peu-

vent être dépassées, la force d'impulsion donnée aux marteaux est arrivée à sa dernière puissance c^ Ta-mervcilleuse docilité, la sensibilité des touches ne me semblent pas modifiables.

Je me suis étendu avec une bien grande complaisance sur les mérites, sur les qualités et sur les succès de mes élèves. Je n'ajouterai rien, me contentant de répéter que la reconnaissance affectueuse de mes disciples est la récompenscla plus haute que j'ambitionne; par contre, l'ingratitude est la plus cruelle souffrance d'un professeur vraiment pénétré de l'esprit de sa mission. Zimmermann était généralement aimé de ses élèves; pourtant il a eu quelques déceptions, ce qui lui permettait de dire avec une pointe d'ironique tristesse en pensant aux ingrats : ils ont bien le sentiment de la pédale, mais il n'ont pas la pédale du sentiment. Comme mon cher maître, j'ai pris l'habitude de me cuirasser contre les actes d'indépendance du cœur, la reconnaissance n'est facile à porter, à pratiquer, qu'aux âmes d'élite. Maintenant je vais tout à loisir parler de l'enseignement de mes chers collègues, mes émules au Conservatoire, mes amis toujours. Je mentionne d'abord le prédécesseur de G. Mathias, M. Laïu'ent, qui a eu l'insigne honneur de compter au nombre de ses élèves J. Massenct, le composit(Mir illustre dont nous applaudissons chaque jour l(>s enivres. MM. Emile Decombes, Ciunselman et Mansour tous deux mes élèves

particuliers, ont aussi obtenu des premiers prix dans sa classe. Mais, au premier, rang des maîtres français, dont l'action prépondérante et l'influence salutaire ont fait progresser l'art, je me fais un devoir de nommer mon collègue et ami Georges Mathias, dont la grande valeur de compositeur et de professeur est si appréciée daas le monde musical et tout particulièrement au Conservatoire. J'ai eu loccasion d'at'lirmev ma vive sympathie pour ce matire, dont la distinction et l'esprit sont au niveau du talent , dans mes études sur les virtuoses eonlempcains. Mais je veux aujourd'hui signaler sa coopération active dans la marche ascendante des études spéciales au piano. Le nombre des premiers prix et lauvéats attribués à la classe de mon collègue dit très hauLemeuL à quel point son enseignement est jugé excellent et réunit, les qualités de sLyle qui constiluent uoe méthode parfaite. Insister davantage sur des mérites incontestés, serait, j'en suis certain, blesser son e?:trème modestie. Mon cher collègue vit à l'écart de toute influence de coterie et de réclame, il se refusait même, par un sentiment de réserve excessive, à me donner la liste de ses élèves couronnés. Je nomme donc de souvenir et parmi les plus méritants : MM. Cavalier, Ozendc, deux virtuoses distingués; le second est aussi critique musical; M. Falkenberg,

pianiste de valeur, est un excellent maître ; M. Greg n'a pas obtenu de prix, mais n'est pas moins un exécutant d'excellent style; M. Falke, premier prix très brillant, est venu d'Allemagne chercher un diplôme d'honneur à notre école; son prix à fait sensation et j'en ai gardé souvenir. Mon cher collègue a conquis l'Espagne à son école, car je dois mentionner successivement parmi les premiers prix les plus acclamés MM. Trago, Calado, Vallejo, pianistes de concert possédant tous une exécution très sympathique. Le gouvernement espagnol a su reconnaître le dévouement artistique du maître en nommant G. Mathias, commandeur de l'ordre de Charles III. Je dois encore mentionner parmi les disciples procédant de l'enseignement de mon émincnt collègue MM. Rabeau, Chabot, Rambourg-Okclly, Kaiser et Philipp, pianistes vaillants, musiciens de mérite et professeurs appréciés. Mais un artiste exceptionnel comme compositeur et lecteur intrépide est M. Raoul Pugno. Ce disciple fait le plus grand honneur à M. Georges Mathias, et les succès d'école obtenus par l'enfant prodige, qui m'avait été présenté à ses débuts par M. Pugno père, m'ont toujours vivement intéressé. M. Pugno est aussi très habile organiste, ce qui est synonyme d'excellent musicien. Je citerai encore MM. Ma- Ihé et Chcvillard, virtuoses distiiigués.

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