‹ Histoire du piano et de ses origines, influence de la facture sur le style des compositeurs et des virtuosesChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L'enseigiiement dos artistes femmes et son influence.

Il est de toute justice de signaler dans cette longue étude sur les origines du piano et sur les perfectionnements de la facture, la part considérable d'influence qui doit être attribuée aux virtuoses célèbres, et aux nombreux musiciens qui, dans une sphère plus modeste, servent utilement la cause du progrès par leur enseig'nement, par leurs travaux didactiques et techniques. Dans cette liste un peu longue et pourtant très incomplète, il faut reconnaître que le sexe qualifié de faible, prédomine souvent par le talent, toujours par le charme expressif, par l'esprit, par la grâce et l'élégance , souvent aussi par la méthode, par le style et la bravoure d'exécution. Citer les noms do toutes les femmes qui forment cette noble phalange d'artistes, qui, par vocation professionnelle, par amour de l'art, et, par dévouement ont renoncé aux succès retentissants pour se vouer à l'enseignement avec la

foi ardente et persuasive, avec la patience et la volonté persévérante qui animent les natures d'élite dans l'accomplissement du devoir, est tout à fait impossible; mais on me saura gré de signaler à ratlcntion et au respect de tous quelques-unes des plus dignes. Dans celte lâche laborieuse, attrayante, mais très pénible du professorat, tous les ressorts vitaux sont en jeu, en vibration constante, et beaucoup succombent à cet énervement incessant à cette surexcitation permanente du cerveau et des nerfs. La lame use le fourreau, la sensibilité constamment en éveil tue le corps. Nommons parmi ces ma''tyrs du devoir professionnel M^" Farrcnc, Coche, Wierling, Jousselin, trop tôt enlevées à l'affection de leurs élèves ; mais, comme en pleine bataille de la vie , de vaillantes émules leur ont succédé en continuant leur mission glorieuse et dévouée.

Nommons M'"" Massart, succédant à Henri Herz, et M""'' Bety, Chcné, ïarpct, continuant dans les classes de piano du second degré les excellentes traditions de leurs regrettés prédécesseurs. II faut le dire très haut, leur zèle, leur dévouement, ont élevé le niveau des études et fait de ces classes préparatoires aux classes supérieures, des auxiliaires précieux. Le talent des professeurs, l'émulation des élèves, le choix des ouvrages d'enseignement, tout a

concouru à transformer ces classes élémentaires, créées daus le principe pour l'étude du clavier, en classes de piano d'une valeur incontestable. Nous venons d'évoquer le souvenir de M™^ Farrenc, compositeur de grand stvle et dont l'enseignement a fait école;. il nous faut aussi mentionner sa fille, virtuose très distinguée, femme d'une instruction musicale supérieure, morte, hélas I à peine âgée de vingt ans. Nommons encore M"^ Matmann, brillante artiste, procédant de l'enseignement de M""" Farrenc. M''''' Colin et Lenoir, deux professeurs émérites; M"'' Lenoir a été aussi mon élève particulière pendant plusieurs années. Dans la triste mais glorieuse énumération des artistes trop tôt enlevées à la vie militante, citons la baronne Duverger, M""'' Pleyel, Kastner, Vidal, Lecour, pianistes d'une virtuosité transcendante, qui, parleur belle exécution et la distinction de leur style reflétaient toutes les qualités, toute la perfection des maîtres classiques. Mais si nous faisons trêve à ces douloureux souvenirs, citons, parmi les amateurs de la haute société parisienne, la comtesse Kalergis, la princesse de Chimay, la princesse Bracovan, M""" Krazinska, artistes par le cœur, par le talent et par le sentiment du beau.

Parmi les artistes formés à l'enseignement de H. Ilerz, je dois en première ligne nommer M"""' Jaell Trautmann, Jung, Baudillon

Diette, aussi mon élève; M"' Donne, excellents professeurs. M'"" Jaell est non seulement une pianiste d'élite par la bravoure de son exécution, mais elle écrit des œuvres symphoniques et vocales d'une grande valeur. Je dois encore citer un des premiers prix les plus remarqués, M™'' Kolb née Danvin. Cette artiste, fixée depuis vingt ans à Munich, a su conquérir par son talent et sa distinction la sympathie de la haute société bavaroise. J'ai eu la satisfaction de la compter au nombre de mes élèves particulières, ainsi que M''" Malescot, Aubriot, etc., etc. Si maintenant j'énumère les noms des pianistes femmes couronnées dans les classes de mes chers collègues, dans l'enseignement supérieur, je relève une liste de trente-huit premiers prix pour F. le Couppey. Je regrette de no pouvoir citer année par année cette intéressante série de pianistes^ qui toutes ont fait acte de brillante exécution à leurs débuts, mais dont la majorité a peu à peu renoncé à la virtuosité pour se consacrer au professorat. Il faut faire une exception pour M""" Montigny- Remaury, musicienne de premier ordre, dont le grand style est si apprécié de tous les mélomanes qui aiment à rencontrer chez leurs pianistes préfères la bravoure et la grâce, l'esprit, et l'élégance unis à une belle et large interprétation des maîtres. M'"" Jacquard, Wablc, Chéné, Chillio-lJalbronn sont aussi des vir-

tiioses exceptionnels et possèdent des qualités de style affirmant rexcellencc do la méthode de Le Couppey, qui sait toujours conserver à chacune de ses élèves leur distinction native.

M""' Orange-Colombier est une pianiste remarquable par la délicatesse de son mécanisme. M"" Taravant, Moll, Blum, donnent annuellement des concerts où elles font valoir leur talent d'exécution et aussi leur science de professeur par l'audition de nombreuses élèves procédant de l'école de leur maitre. M""" Schillio, avant de suivre les cours de mon excellent ami F. Le Couppey et d'obtenir le premier prix, a été sept ou huit ans mon élève, et , fait bien rare tout, à son éloge, cette charmante femme a su rester affectueuse et reconnaissante à ses deux professeurs. M"'' M. Blum, premier prix de la classe de F. Le Couppey, a pendant plusieurs années dirigé un cours confié à ses soins dans l'école musico-littéraire fondée par son maître. Cette jeune artiste est un des professeurs les plus estimés de Paris. L'une des nombreuses supériorités de la méthode suivie par les pianistes qui procèdent de l'enseignement de mon cher collègue est incontestablement la bonne progression des études, et les soins minutieux pris dans le but de faire acquérir aux élèves, suivant leur degré de force, une parfaite indépendance de doigts, une articulation souple et ferme.

C'est à cette donaée spéciale, parfaitement comprise, qu'est dû le grand succès des cours fondés et dirigés par F. le Couppey, qui bien cerîaiue nient est un des maîtres dont renseignement a le plus d'auLoriié, soit au point de vue méihodique, soit encore comme lechnie et style. Les nombreux succès des élèves de la classe Le Couppey. mais aussi la supériorité des élèves particulières formées par les leçons de cet habile maître ont depuis longues années aKirmé sa grande expérience dans la direction des études.

Par ces travaux spéciaux et par sa distinction personnelle^ mon cher collègue a conquis une des positions les plus émiuenles de l'enseignement du piano. Son iniluence sur la facture n'a pu être que très salutaire, car toutes ses élèves, chacune selon leurs moyens, ont une sonorité expressive, chantante, elles possèdent un excellent mécanisme, usent avec discrétion de la pédale, et ne malmènent jamais le piano. Au nombre des élèves distinguées qui procèdent de l'école de ce maître, ajoutons aux noms précédemment cités, ceux de M"' Chaminade, compositeur et virtuose de premier ordre, de M"'" de Billemont, Gras, Pressensé, de M™" Chené notre collègue au Conservatoire, professeur très habile, de M"^ Turpin, pianiste de concert et de M"' Sleiger, artiste du plus grand avenir.

L'honneur d'avoir été un des professeurs de M"'' Massart ne doit pas me priver du plaisir de faire l'éloge de ma rcmarquaLle collègue. Depuis sa nomination au Conservatoire national, le succès n'a déserté qu'une seule année la classe de M""^ Massart. Le jury, en 1883 amis le sceau à cette progression triomphale en accordant à sa classe cinq premiers prix sur six, fait sans précédent, mais qui atteste victorieusement l'influence considérahle de son enseignement. Je ne passerai pas eu revue la liste nombreuse des lauréats de cette classe privilégiée, mais je nomme M'"" Boutetde Monvel, la petite-fille du grand artiste A. Nourrit, M'''''Luziani, jeune virtuose italienne qui est venue achever ses études au Conservatoire, lyjiies j\Jénage et Adolphi, deux très bonnes pianistes, M^'*"' Arbeau, Talfumier, François, Lebrun, Heyberger, sont destinées, comme virtuoses et professeurs, à continuer les excellentes traditons de la classe ; mais il me faut citer parmi les pianistes d'élite qui glorifient l'enseignement de M'"'' Massart, M'^" Miclos, Kleberg, Silberberg. Ces trois charmantes artistes ont donné de nombreux concerts en France et à l'étranger, et afhrmé avec éclat la supériorité de style, la transcendante virtuosité de l'école française. M^^^ Massart ne me trouvera pas trop présomptueux de mentionner ma modeste collaboration au talent de son élève

M"" Silberberg, et maintenant je dois aussi faire appel à mes souvenirs, à mes impressions, pour parler des jeunes pianistes de la classe de notre cher ami Delaborde. Son enseignement a conquis une grande autorité par un style ferme, sobre, exempt de tout compromis. Nommons M"^ Carier Belleuse, la fille du célèbre statuaire, pianiste très vaillante ; M"' Guillot, remarquable virtuose, qui a eu l'insigne honneur d'être nommée première au concours de 1883, année triomphale pour M""' Massart, dont la classe a été favorisée de cinq premiers prix, auxquels auraient pu s'adjoindre en toute justice deux élèves de la classe de notre ami F. le Couppey. Mais la fortune qui dirige les destins de nos concours a parfois des caprices inexplicables pour le pubHc. M"" llaincelin et \\'elche, sont deux pianistes à brillante exécution, la première se distingue par l'élégance de son jeu, et la seconde, par la fermeté et le brio de son accentuation. M"'' Lefour est ime excellente pianiste, son travail opiniâtre et consciencieux lui a mérité un premier prix très acclamé. Mais l'élève qui jusqu'à ce jour honore et glorifie renseignement de Delaborde est sans contredit M''* Poitevin, grande artiste dans l'acception la plus vraie du mot.

Jai plusieurs fois assisté aux concertsd onnésà la salle Erard par M"° Poitevin, et j'affirme que sa manière d'intiirpréter les maîtres peut être

donnée comme modèle aux pianistes réputés les plus habiles. Aussi modeste que vaillante, cette jeune femme possède une bien rare qualité, c'est de reconnaître le talent de ses rivales et de se plaire à leur rendre justice :j'enaieu une preuve toute personnelle aux concerts Lamoureux ; après Texécution du quatrième concerto de RubinsteinparM"* Silberberg-, M"* Poitevin faisait très hautement l'éloge de sa jeune émule en virtuosité et cela avec la meilleure grâce du monde, nullement du bout des lèvres. M™^^ Aulagnier et ('ollin, qui ont obtenu des prix dans la classe de M™^ Farrenc, recevaient en même temps les conseils de F. Le Couppey . M^^*** le Roy, Aubriot, Malescot, Glachant et d'autres pianistes dont les noms m'échappent ont obtenu des prix dans la classe de Herz pendant moii intérimat. Mais ces souvenirs d'école ne doivent pas nous faire oublier les noms des brillantes artistes qui, chaque année, nous affirment leur talent dans leurs concerts publics ou privés. M™" Jaëll, Polmartin, Tardieu de Malleville, Zarvady, EssipofT, Minier-, de Vaudeuil, Escudier, et une charmante jeune femme que la mort a ravie à l'affection de ses amis et de son premier maître H. Herz, -M""" Krazinska. M""' Jung, en religion sœur Rlancho, a été comme la précédente élève de II. Herz, puis de moi. Ces missionnaires du piano savent le faire aimer, car elles ont en partage la vaillance, le charme, ladistinc-

tion. M"® Joséphine Martin, qui fut l'élève aiïectionnée do Zimmerman, est, ainsi que M""® Jaëll, un compositeur distingué. La musique de salon et de concert lui est redevable de pièces originales et brillantes, M""^ Jaëll, a des visées plus hautes, et l'art musical peut inscrire à son avoir un concerto, un trio et un poème symphonique.

Je laisse dans l'ombre bien des noms d'artistes-femmes que je devrais citer, mais il faut conclure et ne pas abuser plus longtemps de l'attention des lecteurs. Voici pourtant une liste sommaire de professeurs excellents : M"""' Grumbach, Bellami, Rémoud, Jullien, Bosquel, Fabre, Vincent, Blandin, Brandin, Lachey, Legris, Collasse, de Gristol, Vittot, de Valency, Parent, Dieudonné, Poulaine dont l'excellent euseignemeal , l'expérience et le savoir me sont particulièrement connus, M"''^ L. Lenoir, de Tannemberg, Duret, Décret, de Bret dcLigerie, Boisteaux, Deschamps, Clérambaut,Lefèvre, Gadot, Vignals, DeUcrat, Billière, Dau, Bireau, Bernamond, MuUer, A.siruc, Sies, Chevallier, etc., etc., doivent être cilées parmi les professeurs les plus capables, prenant à cœur les progrès de leurs élèves, s'y dévouant avec ua zèle et une palicnce que rien ne lasse et ne décourage ; enfin, enseignant avec la foi et la volonté d'une mission à accomplir. El dans cette nomenclature spéciale je dois particulière-

ment recommander les cours fondés par mes amis Comettant, et ceux de M"" Fabre, qui obtiennent un succès très justifié, sans oublier les cours de M'"''* Blum, Thuillier, de Tannemberg, dont les examens mensuels me sont confiés. En terminant ce chapitre spécialement consacré à énumérer les qualités essentielles aux femmes-artistes, je tends une main amie à la veuve de l'immortel Schumann, car, tout en restant patriote et même chauvin, il m'est agréable do faire acte de sympathie envers la femme du génial musicien qui a chanté les deux Grenadiers, et qui avait pour l'hymne national, la Marseillaise, une prédilection vivace.

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