CHAPITRE XYII
De ropportiinisnie musical dans renseigiienieiit.
Sans faire d'incursion sur le terrain de la politique, je n'hésite pas à préconiser vivement \ opportunisme comme une qualité précieuse dans l'enseignement. Les maîtres qui désignent pour les études de leurs élèves des morceaux d'une exécution au-dessus de leurs moyens soit comme mécanisme ou comme style, sont antiprogressistes, anti-opportunistes. Choisir avec discernement, avec tact, les ouvrages aptes à développer les qualités ou à corriger les défauts des écoliers, est une science qui trop souvent fait défaut aux jeunes professeurs, dont l'instruction musicale n'a pas été dirigée par des maîtres ayant fait une étude spéciale du classement des auteurs, et possédant l'art de graduer avec méthode l'instruction. Nous avons déjà exprimé notre sentiment sur l'influence très grande qu'exerce cette fâcheuse direction sur les progrès des élèves. Ils s'habituent forcément à mal dire, aux à peu près,
au barbouillage, si on leur confie des morceaux qu'ils ne peuvent exécuter ni dans le mouvement ni dans le style et qu'ils doivent infailliblement dénaturer. Le choix raisonné des morceaux est encore plus impérieux que celui de l'instrument, qui peut être médiocre, en admettant toutefois qu'il ne soit pas trop dur ou trop facile au toucher.
Dès les premiers mois d'étude et du moment que les élèves auront acquis par des exercices spéciaux à mains posées l'indépendance nécessaire pour varier le mode d'attaque par des accents rythmiques, ou encore en graduant attentivement la sonorité des crescendo et des diminneuflo, il deviendra nécessaire de mettre sous leurs doigts des pianos dont le mécanisme réponde docilement aux différentes impulsions données aux touches, et traduise exactement les inflexions ou les ondulations sonores indiquées sur la musique ou parle professeur. On ne saurait habituer trop tôt les élèves à nuancer et à moduler le son; mais là encore il importe de faire acte d'opportunisme, car dans ces différentes modifications d'attaque du clavier, il faut soigneusement éviter le martellement , le sautillement , le tapotage qu'amène un jeu non lié, toujours fort, où les sons ne se fondent pas subordonnés les uns aux autres , suivant leur importance mélodique ou leur durée relative, etc., etc.
L'art de produire et de bien conduire le son, de le rendre malléable et fusible, doit être Téiude constante, la préoccupation invariable des pianistes qui ambitionnent devenir virtuoses. Clémenli, IJummel, Chopin, Thalberg-, etc., etc., n'ont atteint la merveilleuse exécution qui les caractérisaient qu'en interrogeant fi'équemment le clavier et en obtenant par d'incessantes observations et une pratique journalière, la possession absolue d'un tact parfait dans toutes les nuances sonores.
Dans un ordre d'idées différent et pourtant déterminé, nous croyons aussi sage, et opportun de choisir le moment utile pour les progrès de mettre à l'étude les œuvres des grands clavecinistes: Frescobaldi, Couperin, Marcello, Porpora, Chambonnière, Rameau, Bach, Ilacndel, Scarlatti, etc., etc. Il y a dans le style de ces maîtres un sentiment musical particulier et des procédés d'exécution dans la manière d'interpréter leurs phrases et leurs agréments qui ne peuvent être compris ni exprimés, que par des pianistes ayant beaucoup d'acquit. Il faut un goût formé pour traduire avec délicatesse et précision, sans tomber dans la brusquerie et la sécheresse, cette ornementation légère d'une saveur charmante sous des doigts agiles et lins, mais louide et pédante si elle n'a pas le cachet spécial qu'exigent ces maîtres de génie , grands même dans leurs petites pièces, et dont
les inventions musicales sont si bien en rapport avec la poésie à la fois naïve et solennelle des parnassiens Je Tépoque. Les professeurs qui ont la parfaite connaissance du stylo de ces maîtres choisiront avec discernement le moment le plus opportun pour initier leurs élèves à ces études rétrospectives.
Nous faisons la même recommandation sur l'instant utile pour aborder sans porter préjudice à renseignement méthodique, les œuvres des grands romantiques et de virtuosité transcendante de l'école moderne. Chopin et Schumann sont deux maîtres de génie, mais dont il ne faut pas confier trop tôt l'interprétation à de jeunes élèves dont le mécanisme et le goût ne sont pas suffisamment formés pour dire sans maniérisme cette musique d'un grand charme expressif, mais où la mesure, souvent indécise et troublée, demande des déplacements d'accents. Les tempo rubalo fréquents ne peuvent être bien traduits que par des exécutants habiles, ayant toute la souplesse do diction voulue pour ne pas tomber dans l'exagération du sentimentalisme. Les fantaisies de Liszt, les œuvres de Brams, et aussi les concertos de LitoliT, Rubinstein, Reineck, Grieg, Saint- Saèns ne peuvent être étudiés avec fruit, sans péril pour la sonorité et une exécution correcte, que par des virtuoses dont le mécanisme est assoupli à toutes les difficultés. Voilà encore de l'opportunisme musical.