CHAPITRE XIX
De la critique sérieuse et de l'école du dénigrement.
Chaque art, visant un but différent, a3ant un mode d'expression déterminé, exige des éludes préalables variées, une éducation professionnelle patiemment suivie pour faire acquérir les connaissances indispensables à la mise en œuvre des idées que l'on veut exprimer. Plusieurs existences, très activement employées, suffiraient à peine pour se rendre maître des éléments premiers, et posséder les principes fondamentaux qui régissent les nombreuses manifestations du génie humain. Mais si, pour devenir créateur, ou simplement praticien habile dans une science ou dans un art, il faut consacrer de longues années et toute son intelligence à des études spéciales, il n'est pas absolu- Ce chapitre devait prendre place dans mes Éléments d'esthétique musicale; mais, égaré au milieu d'autres manuscrits, il parait aujourd'hui en dehors du cadre choisi.
ment nécessaire que ries critiques de bonne foi possèdent toutes les qualités désirables pour l'inventeur industriel ou artiste, pour l'écrivain d'imagination, poète ou romancier, et soit tout à la l'ois, philosophe, érudil, homme de science et de goût. Cela serait, certes, préférable, car, pour guider dans la voie du beau les efforts intelligents des artistes, il serait à souhaiter que le critique possédât un grand savoir, un jugement sûr, un sentiment d'appréciation très délicat. Mais, à défaut de ces nombreuses perfections, n'est-il pas à désirer que les critiques sachent exposer clairement, dans une langue pure, leurs doctrines et leurs idées sur les différentes questions qu'ils se sont donné mission d'élucider. Il faut beaucoup de discernement, d'habileté et de tact pour analyser une œuvre de style en parfait connaisseur, et pouvoir en indiquer avec certitude les imperfections et aussi les parties réussies.
Sans être créateur, on peut avoir le sentiment exact du beau. Mais, pour être capable d'apprécier ce qui est réellement bien dans une création artistique, et pour motiver sciemment pourquoi elle est mal venue, il ne suffit pas d'avoir la perception innée du beau, l'amour du vrai, il importe d'avoir fait des études spéciales sur l'histoire de l'art, sur ses transformations, do bien connaître les différentes écoles et leurs filiations; on doit, en un mot,
posséder une vaste érudition et une grande droiture de jugement pour éclairer la marche du progrès. Et le savoir est encore insuffisant pour bien exposer une théorie et en déduire toutes les conséquences. En donnant la raison de chaque chose, il ne suffit pas d'affirmer son opinion personnelle, son propre sentiment, il faut pour se faire écouter et convaincre, pour ramener à ses idées les praticiens sérieux de l'art, exposer la doctrine que l'on estime la meilleure, avec foi, avec enthousiasme, et bien savoir motiver ses jugements.
Cette utile et belle profession de critique uniquement préoccupé de la recherche de la vérité, sans parti pris de coterie et d'école, n'est bien comprise que par les esprits d'élite. La presse française, et tout particulièrement la presse parisienne, compte de nombreux écrivains spéciaux, dont les travaux scientifiques, littéraires, et artistiques forment le goût du public inteUigent qui suit avec intérêt les grandes découvertes de la science, ou qui se passionne pour les œuvres d'art. L'art du critique, qui doit être la science raisonnée des lois du vrai et du beau, exige donc de ceux qui consacrent leurs études et l'expérience acquise à cette noble mission, la connaissance parfaite des principes qui sont la base morale^ absolue de tout enseignement esthétique. Pour tracer la ligne à suivre et guider les études professionnelles et
Iranscendantales des artistes militants, pour donner des conseils motivés à ceux qui enseignent, il importerait donc de bien connaître les principes constitutifs du beau dans chaque art, mais encore de pouvoir appuyer ses raisonnements sur un sentiment bien pondéré, qui donnerait la mesure exacte de ce qui doit être l'expression vraie de l'idéal. Mais, pour être écouté avec déférence et respect par les artistes qui se trompent de bonne foi et que la saine critique doit ramener aux traditions pures de l'art, il est indispensable que l'écrivain soucieux de l'importance et de la dignité de sa mission, soit poli, parle une langue acceptée de tous les gens bien élevés; qu'il ne soit pas inutilement agressif, n'invective jamais, ne prenne pas plaisir, pour faire montre d'un méchant esprit, à ridiculiser ceux qu'il a le désir de persuader et de convaincre. C'est ainsi qu'ont presque toujours agi les maîtres de la critique du xvni° et du xix" siècle. Les guerres littéraires et artistiques ne doivent pas dégénérer en querelles poissardes. Voltaire, d'Alembcrt, Grimm, Laharpe, Marmontel et leurs brillants émules, Cousin, Lamennais, Sainte-Beuve, Planche, Saint-Victor, ïhoré, J. Janin, d'Ortigues, Morel, llalévy, Gevaert, Fétis, lîerlioz, J. Schumann, Saint-Saëus, Reyer, Ad. Adam, Fromentin, Silvestrc, Delacroix, n'ont pas, que je sache, employé le vocabulaire des halles. Ce qu'il
faut surtout avec l'esprit d'analyse et d'appréciation judicieuse, c'est, posséder une logique serrée, savoir exposer des idées justes avec clarté, dans un style imagé, intéressant, persuasif. Voilà, certes, bien des qualités qui font d'un critique à la parole autorisée, au jugement désintéressé, équitable , un savant, un érudit, un homme d'esprit, de tact et de goût, un philosophe de l'art, porte-flambeau de la vérité, un guide assuré dans la voie du progrès. C'est de cette donnée que procèdent un certain nombre de critiques attitrés. Mais il est des exceptions fort rares, qui font école dans un autre genre.
En lisant les critiques incisives, mordantes, souvent judicieuses et fines de MM. Azevedo, Fiorentino, Scudo, nous avons souvent regretté de voir l'esprit d'observation et le talent d'écrivain de ces brillants feuilletonnistes entachés de préférences ou de préventions, au double point de vue de leurs affections motivées ou de leur parti pris d'hostilité contre certains maîtres. J'ai gardé mémoire des articles méchants et de mauvaise foi écrits par Azevedo contre son illustre coreligionnaire Halévy. Mais le fiel du critique, tout à la haine sémitique de l'illustre auteur de la Juive, de Charles Vf, de l'Éclair, du Val d'Andorre et de vingt autres ouvrages lyriques, disparaissait par enchantement, pour faire place à la plus vive admiration, à l'enthou-
siasmc, si Azevedo avait à parler de l'immorlcl Rossini ou de notre cher Félicien David. Fiorcntino, cet écrivain si français, à Fcsprit souple et railleur, n'était pas toujours sincère dans ses éloges et dans ses critiques, trop souvent à la solde d'intéressés. L'intègre et dogmatique Scudo n'a pas été non plus toujours équitable dans ses jugements; son culte pour le divin Mozart et pour le chevalier Sarti Ta maintes fois rendu injuste à l'égard des maîtres de l'école allemande. Léon et Marie Escudicr, qui ont dirigé avec beaucoup de vaillance et d'initiative d importantes revues, ont souvent obéi à des influences de coteries ou cédé à la pression d'intérêts commerciaux qu'ils tenaient à faire prévaloir. D'Ortigues et Berlioz ont fait de la critique doctrinaire en musiciens convaincus. Ecrivains d'esprit, ils étaient soutenus, réconfortés par une profonde érudition et par des connaissances vastes et multiples. Ces artistes éminents n'ont pas été toujours infaillibles, exempts d'un peu de partialité , mais vrais et francs ; ils n'ont jamais affirmé que leurs croyances artistiques, sans jamais déserter la ligne droite de la vérité.
J3erlioz poussait le rigorisme jusqu'à une sévérité extrême envers les amis dont il avait à juger les œuvres, ce qui lui permettait de dire sous forme d'excuse à un compositeur qu'il avait critiqué très vivement dans sou
feuilleton : « Ah! mon cher, il n'y a plus de critique d'art possible s'il faut se gêner avec ses amis.» Ad. Adam et F. Ilalévy ont été des critiques indulgents, donnant de sages conseils, jamais agressifs et toujours du goût littéraire le plus parfait. Leurs comptes rendus sur les opéras, sur les concerts et les débuts d'artistes étaient empreints de bienveillance et remplis d'observations judicieuses dictées par leur grande expérience du théâtre. A. Adam avait dans son style une teinte de fine raillerie et de scepticisme, F, Halévy restait toujours, dans ses causeries musicales, alFectueux, bon, persuasif et charmant conteur. Nous ne pouvons oublier dans la liste des critiques musicaux célèbres Castil Blaze et Fétis ; le premier avait un esprit endiablé, il était aussi suffisamment musicien pour avoir audacieusement tenté des adaptations pour la scène française de bon nombre d'opéras italiens et allemands. Castil Blaze a écrit de nombreux ouvrages de littérature musicale qui, sans être des livres de profonde érudition, sont des plus intéressants à consulter, et remplis de détails curieux. L'éloge de Fétis comme savant musicologue, comme historien et théoricien, n'est vraiment plus à faire. Nul écrivain spécial ayant traité les hautes questions de l'art musical ne peut lui être comparé. Son savoir immense et ses recherches incessantes lui ont donné l'autorité
nécessaire pour écrire l'histoire de la musique depuis les temps les plus reculés jusqu'à la Renaissance. Son dictionnaire biographique de tous les musiciens est aussi, malgré quelques erreurs, un ouvrage historique précieux à consulter.
Mentionnons parmi les critiques regrettés, deux hommes d'esprit et de cœur, Gustave Bertrand et Octave Fouque. Ces deux écrivains d'un goût si pur, et si consciencieux dans leurs appréciations, m'ont honoré de leur amitié. J'ai gardé de leurs travaux littéraires et critiques le plus cher souvenir, et j'ai relu bien des fois leurs écrits sur la musique où l'on reconnaît la touche fine et délicate de littérateurs de race. A l'heure présente; Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Dubois, Alphonse Duvernoy, Louis Besson, Lemaire, Wormser, Henri de La Pommeraye, Armand Gouzicn, Camille Le Senne, de Lauzières, Maurice Ordonneau, Ilermann, Jacques de Biez, Wilder, Cornely, Jouvin, Yitu, Oscar Cometlant, Henri Lavoix, Baudillon, Meliot, Barliedette, Léon Kerst, Roger, Garnicr, Henry Fouquier, Edmond Stoullig-, traitent les questions de doctrine musicale dans de nombreux journaux qui forment et dirigent le goût du public, suivant les errements du suffrage universel, qui a souvent besoin d'être renseigné et guidé dans ses choix. L'ait étant par sa nature d'essence privilégiée, veut une éducation
spéciale, qui n'est pas toujours à la portée du populaire.
L'esprit, le sentiment, la fantaisie humoristique sont des qualités séduisantes pour l'écrivain d imagination et de goût qui apprécie sommairement et juge par à peu près, sous toutes réserves, les questions littéraires et artistiques. Mais ces dons de nature, de tempérament et d'intuition restent tout à fait insuffisants pour traiter .à un point de vue élevé les questions d'art, pour apprécier en connaisseur, pour juger avec droiture et conscience les qualités réelles d'œuvres réputées belles. Pour faire, en un mot, de la critique doctrinale, éclairée, il faut posséder des connaissances spéciales, avoir une érudition réelle. Aussi est-il facile de relever d'amusantes erreurs et de véritables hérésie dans les brillantes chroniques théâtrales faites sur des notes exactes, mais intervertie par l'écrivain non spécialiste qui confond les sonorités , les mouvements et cite un solo de hautbois, là où une rentrée de clarinette lui a été signalée. Ces appréciations souvent faites par des feuilletonistes de talent ont été excusées d'avance par le chef d'école, le spirituel et paradoxal Jules Janin. Mais au groupe des fantaisistes, il faut ajouter celui des critiques savants, des docteurs ès-sciences musicales, transformant l'appréciation raisonnéc, l'analyse intelligente, poétique, sentimentale d'une œuvre
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d'inspiration et de style en une froide dissertation sur les accords employés, sur les modulations, sur le mode d'orchestration, sur la coupe des airs. J'avoue préférer encore un jugement de sentiment formulé par un homme de goût à cette vivisection 7nusicale, faite froidement, sans âme, sans élan, sans passion où le scalpel de l'harmoniste se promène pour ne découvrir que des procédés d'école, là où vit souvent l'inspiration, l'embrion du génie.
Les hommes de mon âge ont certainement gardé souvenir des vaillants spécialistes qui ont précédé dans la polémique et l'histoire de l'art les maîtres de la génération présente.
CastilBlaze, le brillant et fécond écrivain qui, par ses traductions et ses adaptations à nos scènes lyriques, a popularisé en France les œuvres de Mozart, Rossini et Weber, a été considéré par beaucoup d'artistes respectueux du génie comme un profanateur. Et pourtant ce musicien de tempérament était un critique habile, cédant à l'enthousiasme, quelquefois aussi au réalisme. Fétis, Gevaert, Barbereau, de Busset, Berton ont traité les questions musicales dans un style très élevé. Il me souvient aussi de Morel et de Froment, deux musiciens lettrés, dont les analyses esthétiques étaient un enseignement précieux. Morel écrivait aux Débats et collaborait à la France masicalc; sa polémique vaillante m'a laissé une vive impression.
Menzcr, le critique musical de l'ancien National;, était compositeur de médiocre valeur, un essai dramatique malheureux le fit renoncer au feuilleton. Moins impressionnable, moins susceptible dans ses rapports avec le public, Castil-Blaze fut le premier à plaisanter de Taccueil de fou rire fait à son opéra drolatique, Flûte et poignard. Menzer cessa de dogmatiser, mais Castil-Blaze ne cessa pas d'écrire avec sa fougue humoristique et méridionale.
Nous avons aussi gardé bon souvenir de Léon Kreutzer, le grand musicien trop peu connu qui a laissé en manuscrit des œuvres de la plus haute valeur. La critique musicale de Léon Kreutzer était très indépendante, mais elle se lisait avec un vif intérêt, car il ne procédait pas à coups de modulations et ne faisait jamais inutile étalage de science harmonique.
Les études rétrospectives, l'histoire de l'art, les travaux biographiques, les hautes questions d'enseignement, de style, de goût, sont depuis trente ans au moins, le but des. recherches de nombreux musiciens sérieusement épris des questions qui intéressent les progrès et l'avenir de notre art. A l'heure présente, la critique éclairée, saine, honnête, consciencieuse, sincère, est presque partout aux mains d'artistes éminents, et d'écrivains dont le savoir, les études spéciales et le goût éprouvé donnent une grande valeur à leurs jugements et commandent le respect.
Peut-être ferais-je acte de sagesse en terminant sans plus mattarder cette étude sur le rôle important de la critique, et sur linfluence prépondérante qu'elle doit exercer.
De judicieuses observations, faites avec mesm'e, appu3^ées sur des considérations élevées, basées sur des modèles et des exemples indiscutables, incitent à mieux faire, ou préservent d'erreurs regrettables les maîtres les plus expérimentés. Mais, dussé-je me tromper, je cède sans impatience à l'occasion qui se présente d'exprimer à M \\^eber, critique musical du Temps, journal très lu, très important, très estimé de la presse libérale, mon sentiment personnel sur sa manière déjuger les artistes et leurs œuvres. Je croirais faire acte de faiblesse en passant
(1 ) J'avais l'intention de ne pas citer M. Weber parmi les critiques qui traitent les questions musicales Ses liabitudes agressives, ses procédés constants de dénigrement sont généralement appréciés à leur valeur et considérés comme un lionneur par les artistes qu'il s'arroge le droit de juger avec la suflisance qui le caractérise. Mais l'omission voulue de sou nom aurait pu faire croire à M. Weber que ses burlesques leçons de goût, de style, et de bonne tenue, visant mon enseignement et ma peisoune, m'avaient anéanti. Or, je le dis très haut, la parole lielleuse du bilieux critique, son ton arrogant de caporal de chambrée, sonpédantismedemagister de village ne m'ont nullement terrifié. Croqucmitaine est mort et j'ai passé l'âge où les grotesques grimaces de diables à ressort peuvent effrayer, c'est tout au plus si elles me l'ont rire.
son nom sous silence et en paraissant ignorer les boutades malhonnêtes dont il me gratifie régulièrement dans ses comptes rendus des concours du Conservatoire. L'antipathie de M. Weber à mon égard s'est manifestée, il y a bien des années, à l'occasion d'un accident de montagne. La presse parisienne avait été unanime pour me témoigner son bienveillant intérêt; M. Weber a trouvé, lui, que c'était accorder trop d'importance à un fait vulgaire, et que peut-être je n'avais jamais gravi la butte Montmartre. Cette réflexion caractérise le genre d'esprit de l'écrivain que j'ai, paraît-il, le malheur d'impatienter. Une seule fois depuis dix-huit ans, à l'occasion d'une publication biographique, M. Weber s'est montré à mon égard critique poli ; mais, à part cette unique circonstance, il a toujours été hostile de parti prisa mon enseignement, trouvant tout à reprendre : le choix des morceaux, les mouvements, l'accentuation, le style, le mécanisme, tout est mauvais ; quels que soient les efforts faits, et la peine prise par les élèves et le professeur pour arriver à une bonne interprétation. Je n'ai pas reçu les excellents avis, les doctes conseils de M. Weber, je suis donc forcément à côté du vrai; mais pourquoi trouver à redire si d'autres juges affectionnent la manière de phraser de mes élèves? Tel n'est pas l'avis de M. Weber, son appréciation est la seule équitable; «mes
malheureux disciples ne jouent pas en mesure, accentuent à contre-sens, les mouvements sont trop vifs pour Wcber et Mendelssohn, l'expression est maniérée dans Schumann et Chopin, j'ignore le style de Beethoven, etc., etc. » Mais ce qui est le comble de l'horreur, l'abomination inqualifiable, la sonorité obtenue est mauvaise... Il est bon que mes lecteurs sachent que cette sonorité défectueuse est due cà «une mauvaise tenue de main, à une attaque mal réglée du clavier », Ah! quel triste maître, qui enseigne depuis cinquante-deux ans à déjeunes pianistes, et qui ne sait pas seulement indiquer, suivant M, AVeber, l'art de se poser devaut le clavier et la manière de faire bien parler les touches !
Suis-je assez fou d'avoir ainsi consacré ma vie entière à professer un art dont j'ignore les premiers éléments ! Combien il est à regretter que M. Weber ne traite pas ses intéressantes questions d'enseignement dans des conférences publiques; il y aurait foule pour entendre sa parole persuasive exposer avec lucidité les principes de sa méthode. Car, on ne saurait le dire trop haut, ce grand docteur ès-scicnces musicales possède seul le sentiment juste, les traditions du bien dire, et, pour parler sa langue imagée et tout aimable, c'est bien lui et non moi que mes maladroits amis devraient désigner comme « il vero pulcincllo ». Quel trait d'esprit
délicat, et comme il est de bon goût de faire ainsi la leçon à un homme de mon âge !
Je m'incline avec respect et je reçois avec déférence les conseils donnes avec courtoisie, mais la critique grossière, hautaine, m'est répulsive, et je suis heureux de me rencontrer sur ce terrain de l'avis de Fétis, qui avait, lui, la science et l'autorité voulues pour traiter les questions de doctrine musicale. Il pensait avec raison que la critique d'art ne doit pas procéder par traits d'esprit, sous l'impression du moment, sans plan préconçu, et que les jugements portés doivent puiser leur force, leur droit au respect de tous, non dans les appréciations mordantes, passionnées, mais dans une foi ardente pour le beau et le vrai, dans des convictions, formées par les plus fortes études; Fétis avait horreur des pédants, et cette antipathie prononcée, l'a porté à l'injustice envers Scudo le dogmatique écrivain de la Revue des Deux-Mondes, que j'ai connu de 181^2 à 1857, alors qu'élève de Lesueur et d'Halévy, je me faisais la douce illusion d'acquérir la célébrité en écrivant de médiocres romances, Scudo partageait cette infirmité, et nous vivions maigrement, lui, de ses leçons de chant, moi, de mes leçons de piano.
Scudo, travailleur patient, opiniâtre, étudiait notre langue, et se familiarisait avec nos grands écrivains pour acquérir un style correct, élégant,
quoique un peu prétentieux. Ce fut, il faut bien le dire, l'unique suptriorité du célèbre critique, car, à patt sa connaissance vocale des vieux maîtres italiens, étudiés à l'école de Choron, sa réputation de compositeur ne tenait qu'à un fil, le F il de la vierrje, romance de huit mesures, il ne possédait nullement la science du contrepoint.
Yoici le jugement sommaire de Fétis sur Scudo : « Cet écrivain dissimulait son ignorance sous des allures de pédant de collège, et sa phrase usuelle : nous en reparlerons, nous faisons nos réserves, était le plus souvent un échappatoire pour ne pas traiter à fond les questions techniques. La critique élevée ne procède pas ainsi. Elle examine, analyse, éclaire et discute loyalement avec courtoisie le talent et les œuvres des artistes qu'elle a mission de juger. Les airs hautains, lâpreté de langage, ne sont bienséants pour personne, mais lorsqu'on est chanteur sans talent, harmoniste contesté, clarinettiste médiocre, la modestie est de nécessité absolue. » Ce jugement porté sur Scudo critique autoritaire, ayant des partis pris de sympathie et de r.'pulsion, des enthousiasmes et des colères feintes ou vraies, variant suivant les écoles et ses convictions personnelles, nous paraît fort dure et trop sévère.
l*our ceux de nos lecteurs (|ui seraient tentés de trouver des points de similitude entre les
doux éminents critiques de la Revue des Deux- Mo7ides et du Temps, nous noterons des disseniblances très grandes : M. Weber, n'a jamais, je le crois du moins, enseigné le chant, le piano, la clarinette, que dans son feuilleton ; de plus, il est l'auteur d'un traité d'harmonie que je n'ai pas à juger, mais que, bon ou mauvais, Scudo n'aurait pas su écrire. Mais oh la dissemblance est absolue, c'est que Scudo parlait une langue un peu précieuse, mais correcte, et que les écrits de M. Weber manquent absolument de style, pèchent par la forme, par le goût et qu'il supplée à l'esprit absent par une grande arrogance. M. Weber a la gracieuseté de me donner des leçons de bonne tenue comme un maître à danser; franchement je suis trop vieux pour profiter de ses précieux conseils ; je le prie de les réserver à de plus jeunes ayant besoin d'apprendre la civilité puérile ethonnête; mais, en échange de ces bons avis, j'engage M. Weber, le juste, l'impeccable, l'érudit, etc., etc., à juger les artistes ses égaux et ses aînés dans la carrière avec plus d'urbanité et de courtoisie. C'est le droit absolu de la critique d'être sévère, à la condition d'être sincère, sérieuse, et de ne pas outrepasser les limites des convenances et de la politesse.
Mécontent de tout et de tous, sans nul doute aussi de lui-même, M. Weber représente en solitaire la critique hargneuse. Ses appré-
dations sont toujours malveillantes, et ses analyses qui ont la prétention dètre savantes, ne sont que pédantes. Ce terrible père Ducbène fort en colère distribue en maître d'école de méchante humeur des coups de férule au gré de sa fantaisie, et les musiciens craintifs qu'il frappe lourdement reçoivent en maugréant tout bas ces traits mauvais, lancés sur le ton rogue qui lui est familier. Mes confrères estiment que le silence ou l'indifférence sont la réponse la plus digne à faire aux brutalités de M. Weber; mais pourtant il est utile qu'il sache que ses prétentions outrecuidantes ont soulevé une antipathie universelle, et que si, par le fait de sa position de critique, il est redouté des artistes timorés, ce n'est que d'un petit nombre. Je pourrais à la rigueur me passer des leçons de tout genre que M. Weber me donne depuis bien des années, et pourtant je les accepterais pour ce qu'elles valent, sans mot dire, si, faites avec sincérité, elles étaient formulées poliment; mais je n'ai pu maîtriser un sentiment de révolte pour des remontrances faites avec la suffisance qui caractérise le style de ce grincheux critique. Et maintenant je demande pardon à mes lecteurs de les avoir si longuement entretenus de M. Weber, à qui j'offre l'expression de mes regrets pour m'ètre trouvé dans l'obligation de lui retourner quelques-unes des aménités dont il est si prodigue envers les artistes qui n'ont pas le bonheur d être de ses amis.