‹ Histoire du pontificat de Clement XIVChapitre 10 sur 28 · i773) allemagm:, etc · texte numérisé non relu

i773) allemagm:, etc

de paix, qui avait été fixée par Stackelberg au 30 août, a été ajournée, c'est h ceux-ci, c'est-à-dire aux évèques, que je le dois uniquement. »

Stackelberg avait, dans le cours des conférences, présenté six projets divers, et tous plus détestables les uns que les autres, au sujet de l'article qui devait être inséré dans les traités de paix entre la Prusse et la Russie, relativement à l'intégrité des droits de l'Kglise dans les provinces cédées.

Garampi les rejeta tous avec un mépris persévérant, et le ministre se vit forcé d'insérer intégralement dans ce traité définitif de partage du 18 septembre, l'article (1) rédigé par le nonce luimême, et conçu dans les termes suivants :

« Ai\T. 5. Les catholiques romains, ulrimque rilus, jouiront, dans les provinces cédées par le présent traité, de toutes leurs possessions et propriétés quant au civil, et par rapport à la religion ils seront entièrement conservés in statu quo, c'est-à-dire dans le même libre exercice de leur culte et discipline, avec toutes et telles églises et biens ecclésiastiques qu'ils possédoient au moment de leur passage sous la domination de Sa Majesté Impériale au mois de septembre, en 1772 ; et Sa Majesté Impériale et ses successeurs ne se serviront jamais des droits de souverain au préjudice du statu quo de la religion catholique romaine dans les pays susdits. »

Cet article fut également, presque dans les mêmes termes, inséré dans le traité conclu le même jour (2) entre la Prusse et la Pologne.

« Art. 8. Les catlioliques romains jouiront, dans les provinces cédées par le présent traité, tout comme dans le royaume de Prusse et dans les districts de Lauenbourg, de Butovv et de Dralieim, de toutes leurs possessions et propriétés quant au civil, et par rapport à la religion ils seront entièrement conservés in statu quo, c'est-à-dire dans le même libre exercice de leur culte et discipline, avec toutes et telles églises et biens ecclésiastiques qu'ils possédoient au moment de leur passage sous la domination de Sa Majesté Prussienne au mois de septembre, en 1772 ; et Sadite Majesté et ses successeurs ne se serviront point des droits de souverain au préjudice du statu quo de la religion catholique romaine dans les pays susmentionnés. »

(1) Maliens, Recueil de traités de paix, etc., (nm. U , pag. 133 ; Gœtlingue, 1817, in-s".

(2) Martens, toc. cit., pag. 157,

France et Ecirope inéi'ltlioiiale.

XX rV. — Ce fut nu mois de février de cette année 1773 que Louis XV publia son célèbre édit sur la réforme des religieux. Cet édit contenait des dispositions assez sages. Dès le mois de septembre de l'année précédente, il en avait soumis le projet à l'examen du saint-pèie, lequel avait réussi à faire supprimer plusieurs prétentions et nouveautés que les évêques et le gouvernement désiraient y introduire.

Clément XIV montra un grand zèle pour le rétablissement de la discipline du célèbre couvent des dominicains de Saint-lacques à Paris, jadis pépinière des plus grands hommes de cet ordre en France. 11 donna, dans cette intention, le 15 fé^ricr 177.3 (I), à l'archevêque d'Arles et à l'évùque de Mcaux les pouvoirs nécessaii-es pour procéder à la visite du couvent, et le placer sous la juridiction immédiate du général de l'ordre à Rome.

XXV. — Les affaires de l;i nonciature furent momentanément interrompues par le rappel et la promotion au cardinalat de monseigneur Giraud. Cette dignité lui fut conférée le 19 avril 1773. Le pape l'avait déjà réservé in petto le 1 7 juin 1 77 1 . Sa charge fut, par intérim, confiée ù l'abbé Riva, auditeur de la nonciature, et remplie, le 0 septembre, par le jeune prélat .loseph Doria Pamphili, archevêque de Séleucic, lequel avait été déjà chargé d'une mission extraordinaire [)rès la cour de Madrid. Il appartenait à l'une des premières familles d'Italie. « Sa maison et sa personne, » man-

'1) Tlipiner, démentis P. XIV Epist. et Brev., n" 211, pag. 235.

dait en cette occasion, le 20 avril 1773, le cardinal de Bernis, « sont particulièrement protégées par Sa Majesté Catlioli(|ue ; il est parent de M. le marquis de (îrimaldi, et a montré jusqu'ici une prudence au-dessus de son âge. » Et le 28 suivant : « On ne fait et l'on ne peut faire, » disait -il, « d'autre objection contre monseigneur Doria, que celle de sa jeunesse; mais nous savons qu'il est prudent et d'une conduite irréprochable. »

Monseigneur Doria, en revenant d'Espagne, arriva à Paris vers le milieu de novembre 1773, et reçut du monarque sa première audience le 29 du même mois : il fut reçu avec la plus grande distinction, et s'acquit bientôt l'estime du clergé et la bienveillance de la cour et du ministère.

XX^'I. — Les marques d'honneur qu'il a^ait reçues à la cour de Madrid, lorsqu'il porta à Charles III les saints langes, au nom du saint-père, pour le prince des Asturies, furent extraordinaires. Cette cérémonie eut lieu le 13 avril 1773. Yoici en quels termes en rend compte, le même jour, l'auditeur de la nonciature de Madrid : « Je ne puis vous dire autre chose, sinon (|ue la foule immense du peuple qui parcourait les rues, les applaudissements répétés que l'on entendait de toutes parts, l'allégresse et la joie qui se peignaient sur tous les visages, la suite, le train et l'équipage magnifique du nonce , tout, en un mot, a admirablement contribué à rendre la cérémonie splendide et brillante au delà de toute expression.

« La manière dont monseigneur le nonce fut traité pendant trois jours consécutifs, dans le logement qui lui avait été destiné, a été extraordinaire et véritablement royale. A peine arrivé à ce logement , samedi soir (conduit par l'introducteur des amhassadeurs, qui fut à sa rencontre avec un carrosse de la cour ù une demi-lieue en dehors de la porte d'Alcala), il trouva au bas de l'escalier le majordome de semaine, don Juan Pacheco, qui reçut ses compliments au nom de Sa .^lajesté.

« Tous les ministres des puissances étrangères allèrent le complimenter dès le soir même, ainsi que presque tous les membres de la secrétairerie d'État, les grands d'Espagne et un grand nombre de seigneurs, et de l'officialité majeure, qui avait été préalablement invitée par le premier majordome. Le même soir fut servie une abondante et splendide collation. Un concours égal de ministres, de seigneurs de la cour, des grands d'Espagne, et de beaucoup de hauts conseillers en toge, de membres de la noblesse

KT KllUOPK MlilRIDIONALE. 317

et de 1 oflicialité, tiurcMit encore compagnie ù luoiiscigueur le nonce pendant ces trois jours, soit à table, soit dans les réceptions du soir : et le matin on ne comptait pas moins de trois cents couverts.

« Le temps me manque pour tout raconter en détail à Votre Émincnce ; mais ce que je ne puis me dispenser de lui dire, c'est que rien n'a été omis aux formalités d'usage et au cérémonial établi; on n'y a pas fait la plus légère altération, et je suis assuré que Votre Eiiiinenee en sera satisfaite, comme j'ai été moi-même rempli d'un grand et inexprimable plaisir en lisant dans tous les cœurs les sentiments d'une véritable allégresse et d'une joie extraordinaire, qui fait parfaitement connaître le caractère, la piété et la religion de cette noble nation et son attachement sincère au sai'.it-siége apostolique. >•

îlonseigueur Doria avait été envoyé comme simple prélat à la cour de Madrid; il fut nommé archevêque seulement lorsqu'il fut destiné par Clément XIV à la nonciature de Paris. Charles ITI demanda au saint-père, comme une faveur, que le nouveau nonce put être consacré dans sa chapelle royale à 3Iadrid. La consécration fut faite le 20 août, avec une pompe extraordinaire ; le roi, toute la cour, le haut clergé, la noblesse et le corps diplomatique y assistèrent. L'auditeur et monseigneur Doria ne peuvent se louer assez de la piété que le roi manifesta en cette circonstance, et admirer suflisamment sa vénération envers le pape. '< Je suis sûr, » écrit le premier dans une dépèche écrite de Saintlldefonse, en date du 24 août 1773, « que Votre Emincnce éprou\era le plus vif plaisir à entendre la relation de tout ce qui s'est lait ici, à l'occasion de la consécration de monseigneur Doria; mais ce qui consolera le plus Votre Lminence sera de connaître les sentiments de reconnaissance, de dévouement et d'affection (ju'a témoignés au susdit i)rélat, pour la personne de Sa Sainteté, ce monarque à tous égards si admirable et si digne d'être aimé. Que le Seigneur soit béni et remercié, pour avoir si étroitement uni les co'urs du souverain pontife et de Sa Majesté ; car d'une union si intime et si heureuse, nous ne pouvons qu'attendre des conséquences également avantageuses et prospères. »

Charles HI avait fait présent au nouveau nonce, pour cette cérémonie, d'une croix pastorale d'un très-beau travail, et d'une valeur de plus de 1 ,000 piastres (5,000 francs). Ajjrès le splendide dîner qui fut donné à l'occasion de cette fête, et auquel assis-

tèrent la cour, les deux cardinaux, les ministres, plusieurs évèques et quelques grands d'Espagne, le roi le décora, en présence de toute l'assemblée , de la croix de l'ordre de l'Immaculée-Conception, qu'il venait de fonder, et qui porte plutôt le nom d'Ordre de Charles 111. Cette croix était enrichie de pierreries qui, à elles seules, avaient une valeur d'environ <S,000 piastres (plus de 40,000 francs).

Monseigneur Valenti Gonzaga, archevêque de Césarée, nommé par Clément X IV, le 28 août 1773, nonce apostolique près la cour de Madrid, y fut accueilli avec des honneurs non moins grands. Ce prélat arriva dans la capitale le 1 7 décembre, et reçut du roi sa première audience le 2 1 du même mois.

XXA'U. — Cléjuent XIV nomma aussi nonce apostolique pour le Portugal, en remplacement de monseigneur Conti, promu au cardinalat, le digne prélat Bernardino Muti, archevêque de Petrea. La promotion de monseigneur Conti au cardinalat excita eu Portugal une incroyable joie ; tous, sans exce[)tion, rivalisèrent de zèle pour en manifester au saint-père leur profonde reconnaissance. Comme preuve particulière de sa bienveillance envers le nouveau cardinal, qui avait si bien mérité du saint-siége et du royaume de Portugal lui-même, le saint-père lui envo\ a la barrette pai' les mains de son frère, le jeune prélat Marc-Antonio Conti.

Le roi >oulut avoir la satisfaction de faire lui-même la cérémonie d'usage, et fixa, pour s'en acquitter, le 6 mai, anniversaire du jour de sa naissance. Il fut néanmoins obligé de l'anticiper, à cause de la foule immense dépeuple qui accourait de tous les points du royaume pour assister à cette fête. Après avoir, en présence de la plus illustre assemblée, imposé la barrette au nouveau cardinal dans la chapelle royale, magnifiquement parée pour cette circonstance, le roi le conduisit dans le grand salon d'audience, pour y recevoir les félicitations d'usage. Le roi se montra rempli de condescendance et d'affabilité, jusqu'au point de vouloir recevoir lui-même, au nom du cardinal, les félicitations qui étaient destinées à ce dernier. Celui-ci, ainsi que le cardinal-archevêque de Lisbonne, étaient assis sous des baldaquins ornés avec une splendeur roj aie; auprès du nouveau Porporafo était le roi,' debout, et seul couvert. 11 voulut demeurer ainsi tout le temps de la cérémonie. Le même jour, il fit annoncer à Conti, par une lettre gracieuse écrite de sa propre main, qu'il pourrait dorénavant venir le voir, soit en visite, soit pour affaires, quand

il lui plairait, sans avoir besoin d'audience; distinction dont ne jouissaient que les membres de la famille royale et les cardinaux du pays. Jamais faveur pareille n'aAait été accordée à aucun nonce.

XXVIII. — La Sardaigne fit cette année une grande perte dans la personne de son pieux et bien-aiiné monarque. Personne n'en ressentit une plus vive douleur que le pape, qui l'avait tendrement affectionné comme souverain, comme chrétien et comme ami. Il annonça cette mort au sacré collège par une allocution touchante qu'il prononça, le 8 mars 1773, en consistoire secret, et lit faire au défunt, dans la chapelle papale, le 1 1 du même mois, un service funèbre auquel il voulut assister en personne avec tout le sacré collège.

L'allocution ci-dessus mentionnée nous manque, ainsi que les lettres de condoléance écrites par le saint- père en cette circonstance; mais nous pouvons juger de sa douleur parla réponse que reçut l'interuonce de Turin , du cardinal Pallavicini, à la lettre par laquelle il faisait part au saint-siège de celle douloureuse nouvelle. « Je n'ai pas besoin de vous dire, > lui écrivait le cardinal, sous la date du 27 février 1773, « de quelles impressions de tendresse paternelle et d'aflliction fut agitée l'âme du saintpère, quand un courrier extraordinaire qui nous arriva de la cour de Sardaigne, et la lettre du 10 courant de Votre Excellence, nous apprirent ici, mercredi soir, l'inattendue et douloureuse nouvelle de la mort de Sa Majesté le roi Charles-Emmanuel. Vous connaissez quels étaient le grand dévouement et rattachement sincère de Sa Majesté envers le saint-siège et envers la personne de Sa Sainteté, et l'estime et l'affection réciproques que lui portait ce dernier. Sa Sainteté ne pouvait refuser à sa mémoire un juste tribut d'aflliction; et, le jour qui suivit la réception de cette triste nouvelle, le saint-père voulut offrir le divin sacrifice à l'intention du monarque défunt, quoique d'ailleurs il eût la confiance que cette grande âme avait changé la mort contre l'immortalité due à son insigne piété, et qu'elle avait dc^à, dans le ciel, reçu l'éternel repos pour récompense.

'< Cette pensée offre à Sa Sainteté un grand sujet de consolation, et l'avènement au troue du nouveau roi, est une ac(|uisition capable de compenser la perte que nous avons faite dans la personne de son prédécesseur. Ses brillantes qualités nous font espérer qu'il voudra imiter l'exemple de son illustre père, témoigner au

320 ( I773j Fn.vNCE

saiiit-siége apostolique un respect égal , et correspondre comiiie lui à la tendresse du souverain pontife. »

Le nouveau roi fut vivement ému du tendre intérêt que le pape avait pris à sa douleur^ et lui en exprima, le 21 mars, la plus vive reconnaissance, en y joignant la promesse de faire tous ses efforts pour marcher sur les traces de son noble père et prédécesseur, dans son dévouement envers l'Eglise, sa vénération envers le saint-siége et sa tendresse filiale pour le successeur de saint Pierre.

Clément XIV confirma, le 27 mars 1773, l'abbé Morelli dans ses fonctions d'internonce près la cour de Turin, et envoya, le 28 août, au roi, un pieux présent, comme une preuve de son amour paternel. « Quoique, dès les premiers jours de votre règne, » écrivait-il (1) au nouveau roi Yictor-Amédée, <■ nous ayons exprimé à Votre Majesté, de la manière la plus éclatante qu'il nous a été possible, combien notre dévouement pour votre personne était grand, et avec quelle ardeur nous priions Dieu de vous rendre toutes clioses agréables et prospères, cependant l'estime que nous faisons de votre religion, de votre sagesse et de vos autres vertus royales, et notre amour pour vous, se sont tellement développés et augmentés, que nous ne pouvons nous empêcher de vous donner des assurances de la grandeur de notre tendresse, du moins par quelques marques extérieures de bienveillance, puisque nous ne la pouvons exprimer aussi vivement que nous la ressentons.

" Qu'il nous soit donc permis, très-cher fils en Jésus-Christ, de traiter avec vous comme nous le demandent les sentiments d'amour paternel que nous vous portons, et de vous faire parvenir des marques de notre estime, de notre dé\ouement et de notre tendresse, qui, empruntées à la religion et à la piété elle-même, ne vous en seront assurément que plus agréables et plus chères. Agréez donc deux images sculptées en jaspe oriental , que vous remettra, à son retour et en notre nom, notre cher fils le comte de Partengo, l'une représentant Noire-Seigneur Jésus- Christ, et l'autre sa hienheureuse mère, et recevez-les avec les sentiments que requièrent, non la valeur intrinsèque de ces objets, indignes en eux-mêmes assurément d'être offerts à Votre Majesté, mais la sainteté du présent lui-même.

(I) Tlieiiier, Clemtnlis P. X!V Ep>st., de, n° 233, p. 264.

ET EUROPlî MÉRIDIONALE. 3!21

« Pour le rendre plus acceptable encore, nous y joigiions notre bénédiction apostolique, et ouvrant les trésors de l'Kglise qui nous ont été conliés, nous accordons à Votre Majesté, chaque fois qu'après avoir reçu les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, aux jours des fêtes de Notre- Seigneur Jésus-Christ, de la bienheureuse vierge Marie, des douze apôtres, et des autres saints que vous avez pris |)our principaux protecteurs, vous prierez Dieu devant ces mêmes images, pour l'Eglise, pour nous, pour votre famille et pour la félicité de votre royaume, une indulgence plénicre de la peine due à tous vos péchés. Si vous accomplissez souvent ces saintes œuvres, et que vous vous efforciez de mériter, par le moyen que nous mettons entre vos mains, les faveurs et les secours célestes , nous nous trouverons heureux d'avoir pu vous démontrer ainsi et vous prouver la grandeur de notre amour pour ^ous. j\ous vous en prions, soyez convaincu de plus en plus, très-cher lils en Jésus-Christ, que tel est notre ardent désir ; et attendez de nous tout ce qui pourra vous être accordé par la paternelle et profonde bienveillance que nous portons à votre personne. »

A la reine ( 1) il lit de même remettre, par le ministre de Savoie à Kome, un magnilique chapelet, rendu plus précieux encore par les indulgences qu'il y avait attachées.

(1) Tlieiiiei, ClemciUis P. XIV Hpisl., etc., u" 234, pag. 205.

Affaire des Jésuites.

XXIX. — A mesure que Clément XÏV commençait à montrer plus de fermeté dans l'affaire des jésuites, ses relations avec l'ambassadeur d'Espagne deyenaient de plus eu plus douces et faciles, il ne demandait que du temps aux puissances, et ce, parles raisons que nous avons déjà tant de fois mentionnées.

« Sa Sainteté me disoitlundy dernier, » écrivoit à sa cour le cardinal-ambassadeur, sous la date du 20 janvier 1773, qu'elle ne pouvoit finir cet ouvrage qu'avec le temps nécessaire et avec beaucoup de réflexion, a}'ant non-seulement à satisfaire les souverains de la maison de lYance, mais encore les gens sages de tous les pays et de tous les temps. Qu'on devoit estre assuré qu'elle vouloit faire cette affaire, qu'elle le pouvoit et qu'elle en esloit sérieusement et constamment occupée.

" Le saint-père, après ce discours, m'a fait l'éloge de votre conduite ministérielle, monsieur le Duc, avec le saint-siége et celuy de M. Moiïiiio, dont il reconnoit aujourd'hui la capacité et la modération après avoir craint beaucoup qu'il ne mit trop de feu et de violence dans les affaires. »

Et le 27 du même mois nous lisons dans une autre dépêche du même ambassadeur :

« Lund}^ le pape entra avec moi dans un grand détail sur l'affaire des jésuites. Il justifia le temps qui s'étoit écoulé par l'immensité d'objets que renferme cette négociation, par la difficulté d'employer à la rédaction du plan, des personnes sures, et parce qu'il estoit nécessaire, avant d'en venir à la suppression des jésuites, de faire cesser les préventions du public en faveur

(1773j AFFAIRE DES JÉSUITES. 323

de ces religieux ; qu'il avoil donc fallu démontrer leur mauvaise conduite dans l'administration de leurs séminaires, de leurs collèges, et dans la direction de leurs propres affaires. Toutes les choses, m'a dit le pape, estoient ignorées et palliées, il convenoit de donner la liberté aux particuliers et conununautés de porter leurs plaintes. Jusqucs ici les jésuites n'avoient jamais perdu de procès, à Rome, aujourd'hui) ils en perdent plus qu'ils n'en gagnent, et le public revient peu à jjeu de l'entliousiasme de la prévention ; en sorte, dit le pape, que la demande qu'ont faite les quatre cours de la suppression de cet ordre est aujoirrd'imy pleinement justiliée.

« A ces détails, Sa Sainteté adjouta que la France avoit mieux jugé que les autres cours du temps qu'exigeoit la discussion de cette grande affaire; mais je luy fis sentir, ainsi que j'en étois demeuré d'accord avec M. Monino, qu'il y avoit une mesure à toutes choses, et que si en France on n'a voit pas douté de la sincérité des promesses, on n'avoit pas non plus une grande confiance sur la promptitude de l'exécution. Sa Sainteté répondit qu'elle seroit pleinement justifiée par l'événement. »

XXX. — La fermeté du saint-père produisit une grande consternation dans le camp des jésuites, dont les partisans firent éclater, en cette occasion, leur colère, ainsi que le même cardinal de Bernis l'écrit au duc d'Aiguillon, le 3 février : « Depuis trois semaines, » dit-il, < des gens imprudents et passionnés se permettent les propos les plus fanatiques et les plus insensés. Ils veulent faire peur au pape, voylcà tout ce qu'il y a, je crois de réel dans les prophéties qu'ils ont la témérité de bazarder. »

Charles III se voyait enfin délivré de ses inquiétudes, et par des lettres écrites de sa proj)rc main, le 3 février 1773, manifesta sa joie au pape, à Monino, à Bernis et même au duc d'Aiguillon, en leur recommandant de conduire la question de la suppression à une prompte solution.

Amis et ennemis de la société de Jésus fondèrent sur ces actes du roi et les plus contradictoires et les phis étranges espérances, ainsi que nous le voyons par une dépêche secrète de M. Giraud, en date du 8 février.

« On écrit de Rome, » dit-il, « que tout est sur le point de se conclure, suppression, prouiotion, re^ititution des Ftats, etc. • et l'on ajoute que la médiatrice de toutes ces choses est madame Louise. Quant aux événements, il est possible qu'ils arrivent •

324 (1773/ AKFAIKE

mais pour ce qui concerne la médiation de madame Louise, je suis assure qu'elle n'y entre pour rien , et que le roi ne lui parle d'aucune affaire. » Le même nonce terminait sa dépèche en rappelant l'opinion de plusieurs amis exaltés de la compagnie de Jésus, et disait au cardinal secrétaire d'I'^tat que , non-senlement ils ne croyaient pas à l'abolition de cette société; mais que, même , ils ne pensaient pas que le pape eût autorité suffisante pour l'opérer : « Tel est d'ailleurs, » ainsi conclut-il, « îe sentiment que propagent .so?^s main tous ceux du tiers ordre de la société. »

Mais personne n'éprouva sur le progrès de cette affaire une joie plus méchante que le vieux et rusé Tanucci : « Voici » éci-ivait également en chiffres le même nonce de Paris, le 22 février 1773, au cardinal secrétaire d'i'^tat, « les propres paroles que j'ai lues dans la lettre qu'écrit par le courrier ordinaire M. le lUiirquis Tanucci à l'ambassadeur de INaples à Paris : Ne parlons plus des jésuites, parce que nous sommes à la fin du monde cl à la Uturqie de VAvcnt. Les lettres les plus sensées qui viennent de Rome donnent cette nouvelle comme certaine et son exécution comme trésj)rochaine.

f( Le même ambassadeur de IVaples me disait que le pape correspond maintenant directement avec le roi d'Lspagne, et que celui-ci est disposé à donner à Sa Sainteté les preuves les [)lus manifestes de sa rec(mnaissance. »

La cour de Yersaillcs, de son côte, quoiqu'elle en contemplât ])aisiblement la prochaine issue, salua joyeusement le terme de cette négociation pénible , comme nous le voyons par la dépêche qu'adressait à Bernis le duc d'Aiguillon, sous la date de Versailles, IG mars :

« Le pape ayant pris sa résolution déiinitivc par rapport à la société des jésuites, il ne s'agit plus que du moment où il publiera sa détermination, et c'est sur quoi on ne peut que s'en rapporter à son discernement et à sa prudence. Je conçois que les intrigues et les manœuvres multipliées dont l'esprit de parti fait usage, pour inspirer des terreurs à Sa Sainteté, peuvent retarder l'cxécation de ses promesses, mais ne sçauroient l'engager à changer de résolution.

« Les téniuignagcs que Votre Eminence rend aux lumières, et aux vertus ck*. W. Moùiuo, justiiient parfaitement le choix que Sa Majesté CatiioUque a fait de ce ministre, pour lui coniier la suite

DES JÉSUITES. 32o

d'une négociation si importante et si difficile. Je vois avec plaisir qu'il a rendu, auprès du roi son maître, la justice qui est due, à la conduite, constamment la même, qui a mérité à Votre Eininence l'estime, la confiance et la reconnoissance de ce prince. ->

XXXl. — J-a ferme résolution de supprimer la société de Jésus avait exercé, comme cela devait être, sur l'esprit et sur la santé même du pape une salutaire inlluence, d'autant plus qu'il ne s'était décidé à cette grave mesure (|ue dans les vues les plus saintes, après l'examen le plus miir et les plus ferventes prières : " Depuis que le pape, » écrivait lîernis, le 24 mars 1773, <^ parait avoir pris son parti relativement aux jésuites, et que ce parti est (ligne de sa sagesse et de sa justice, on voit régner sur son visage une sérénité plus égale. Il faut convenir que, si l'I-^spagne avoit envoyé ici, il y a quattre ans, un ministre tel que M. 310nino, cette négociation épineuse n'auroit pas tant duré. La bonne foy du pape sera donc bientôt justifiée. J'en ay toujours esté persuadé, malgré les petits mistères et les petites finesses que la longue solitude du cloître luy a fait contracter.

« J'aij esté egallement persuadé de la noblesse et du désintéressement de Sa Sainteté; elle n'a jamais voulu sacrifier les jésuites à aucune idée d'intérêt, ni à aucune convenance politique, ses résolutions ont été prises en vue du plus grand bien et du plus grand repos de l'Eglise et des Eiats catholiques. La charité, la modération et le bon sens ont dicté le plan que Sa Sainteté paroit décidée à remplir. Ce plan doit faire egallement honneur au pape et au ministère d'Espagne, Sa Jïajcsté Catholique ne manquera pas de le communiquer secrètement au roy. Cette affaire une fois terminée, il sei'a bien aisé d'entretenir la plus parfoite harmonie avec l'Lspagne, et c'est h cette vue d'union que j'ay fait, depuis près de quatre ans, les plus grands sacrifices; enfin on m'a rendu justice à Madrid, ainsi qu'à la pureté des intentions du roy et de son ministère. »

Il paraît que le pape, dès le mois de mai, voulait en venir à la suppression définitive de la société de Jésus. Cela semble résulter, du moins, d'une dépêche de Eernis, datée du 12 mai 1773, dans laquelle il s'exprime en ces termes : « M. Monino dit l'autre jour au cardinal Orsini, qu'il pouvoit écrire à Kaples, que l'affaire des jésuites avoit fait d'heureux progrés, et qu'on pouvoit en espérer un prompt dénouement. Jamais le ministre d'Iispagne n'avoit parlé si clairement à celuy de Naples. >

XX XII. — Clément XIV jugeait opportun de préparer l'opinion publique, au sujet de la suppression, par quelques actes préalables contre la société; il résolut, pour cette raison, de donner aux principaux, évèques de l'Etat pontifical le droit de visiter les maisons des jésuites situées sur leurs diocèses, et les munit, à cette fin, de pleins pouvoirs pour qu'ils pussent examiner l'administration de ces religieux, — contre laquelle de nombreuses plaintes s'étaient élevées, — et séculariser les membres qui le demanderaient. Benoit XIV avait déjà suivi cette marche vis-à-vis des jésuites, en Portugal, lorsque s'était élevée contre eux la grande tempête que tout le monde sait.

Clément XIV commença par Bologne , ville dans laquelle les jésuites avaient donné lieu à quelques soupçons, et dont l'archevêque, homme ferme et énergique, était depuis longtemps convaincu de la nécessité de supprimer la société de Jésus. Cette mesure du saint-père l'ut universellement approuvée, si l'on excepte le soupçoimeux Monino, qui n'y voulait voir qu'un nouveau prétexte du pape, soit pour retarder, soit pour éviter l'abolition. Bernis informe sa cour, le 10 lévrier 1773, du mécontentement de son collègue : « Le cardinal Malvezzi, » dit-il, « archevêque de Bologne, a écrit au saint-père, il y a peu de jours, que les jésuites de son diocèse vendoient leurs effets les plus précieux, et jusqu'à l'argenterie de leurs églises. Sa Sainteté a adressé un bref au cardinal jMalvezzi avec la faculté de visiter toutes les maisons de ces religieux, et de séculariser ceux d'entre eux qui demandoient à l'estre. Ce bref est parti samedi. Le ministre d'Espagne a craint, au premier moment, que cette visite inattendue ne fût un nouveau moyen de différer la conclusion de l'affaire ; mais le pape m'a chargé d'assurer M. Monino que cette crainte estoit mal fondée, qu'il ne cherchoit nullement des prétextes, mais qu'il vouloit terminer cette affaire importante de manière que personne ne put la critiquer avec justice; et, sur cela, il m'a répété tout ce qu'en différentes occasions il m'avoit dit de plus expressif et de plus positif. Quand est-ce qu'arrivera la fin de cette longue négociation ?

« M. le cardinal Orsini et le commandeur Almada ont renouvelle l'instance, au nom de leurs cours, pour la prompte suppression de l'ordre des Jésuites. •>

Pour détruire les soupçons élevés contre sa bonne foi , Clément XIV renouvela, dès la première audience qu'il accorda aux

ambassadeurs des cours de la maison de Bourbon, le 25 février 1773, aussitôt après la clôture du carnaval, les assurances les plus positives au sujet de la prompte abolition de la société de Jésus, sans toutefois s'expliquer sur le temps précis où elle aurait lieu.

XXXTII. — Le cardinal-archevêque de Bologne avait cependant, dans l'accomplissement de la mission qu'il avait reçue du saint-père, à lutter contre de grandes difficultés. Bernis mandait à ce sujet, le 14 avril, à sa cour : « La continuation de la visite du cardinal ftlalvezzi à Bologne excite parmi les partisans nombreux des jésuites dans cette ville une grande fermentation. Ici les choses sont plus calmes, quoiqu'il j^aroisse tous les jours des libelles pour allumer le feu. »

Les jésuites de Bologne s'étaient, pour ainsi dire, cachés derrière la haute noblesse de la ville, dont une grande partie avait confiéà ces religieux l'éducation de leurs enfants. Appuyés sur cette protection d'autant plus puissante que la noblesse de Jîologne s'était traditionnellement distinguée par son opposition systématique au saint-siége, ils croyaient pouvoir, avec cet appui, résister impunément à l'autorité épiscopale. IMais Malvezzi n'était pas homme à avoir peur, et moins encore à céder. Des contestations désagréables s'élevèrent entre lui et les jésuites, et il écrivit à leur sujet au saint-père plusieurs lettres très-vives, quoique adoucies par la bonne grcàce épistolaire habituelle aux Italiens.

Mais cela ne pouvait qu'attirer à ce grand et digne prince de l'Église toute la haine des partisnns de la société de Jésus. Nous la retrouvons triomphalement reproduite par leur lidèlc interprète, M. Crélineau-Joly, dans la relation boursouflée qu'il nous donne de l'issue de cette visite apostolique; relation dans laquelle on ne sait ce que l'on doit le plus admirer de la malice de lu calomnie, ou de l'elfronterie du mensonge.

I.e cardinal Malvezzi, abstraction faite de son antipathie contre les jésuites, antipathie peut-être exagérée, mais fonrlée sur une conviction profonde, était un des hommes les plus distingués de son temps ; un pasteur modèle embrasé du zèle le plus saint pour le bien du clergé de son église et le salut de son peuple. Lorsque le grand et immortel Benoit XIV se vit, sur ses derniers jours, obligé, à cause de ses infirmités, de renoncer à son siège de Bologne, dont il avait voulu, comme l'on sait, à cause de la tendre affection qu'il lui portait, conserver encore l'administration, même

après son élévation sur la chaire de saint Pierre , il désira la confier à un pasteur \igilant , et crut ne pouvoir choisir pour le remplacer un prélat plus capahle et plus digne que monseigneur Malvezzi , son majordome et son compatriote, que, peu de temps après, il revêtit de la pourpre, en récompense de son mérite.

Malvezzi, devenu pasteur de l'église de Bologne , continua dignement l'œuvre de son grand prédécesseur, et fut, comme lui, un exemple éclatant de toutes les vertus (1). Personne, plus que lui, ne fut empressé de propager parmi son clergé les sciences et les bonnes mœurs ; personne ne prit plus d'intérêt à la splendeur du culte divin. Le vertueux Clément XIII lui-même l'honorait, à cause de ses grandes qualités, de toute sa bienveillance.

C'est ce vénérable prince de l'Église que M. Crétineau-Joly cherche à livrer, de la manière la plus liaineuse, au mépris du monde, en le représentant comme un homme pervers, une honte de l'Église, un opprobre du sacré collège. L'occasion d'injurier encore Clément XIV était trop bonne pour la laisser échapper ; aussi M. Crétineau-Joly se hâte d'en profiter, et l'appelle (2) « V exécuteur des iniquilés » de ce cardinal.

XXXIV. — Qu'il nous soit permis, pour venger l'honneur indignement outragé de l'un et de l'autre, de donner place dans cet ouvrage à la relation authentique et juridique que ce même cardiual-arclievèque, si odieusement traité, envoyait au pape, le G juin 1773, sur le résultat de sa visite apostolique, relation accompagnée de tous les documents qui y sont relatifs. Ce rapport, rédigé avec modération et avec calme , montrera aisément aux liommes même les plus prévenus de quel côté se trouvait la justice.

« Après avoir tenté , » c'est ainsi que commence le mémoire officiel rédigé par l'archevêque, « toutes les voies de douceur pour persuader au père Jacopo Belgrado, recteur de Santa-Lucia, de consentir au moins à notifier les ordres de Sa Sainteté aux étudiants de rhétorique et de philosophie, » voyant que toutes ses démarches étaient demeurées inutiles, le cardinal-archevêque fit mander ce religieux pour lui parler en personne. Au lieu de se présenter chez Son Eminence , il lui envoya l'impertinent billet suivant :

(1) Voy. la belle, lettre de Benoît XIV, du 1 j mai I7jG, à Malvezzi — Tlioiner, Clément. P. XTVEpixt., etc., ii" 284, p. 329,

(2) Clément XI V et lex jésuites, pag. 322.

Bolognn, 3 juin 1773.

minence,

« Aux derniers instances qui m'ont été faites par Votre Éini- '< nenee, je réponds de la manière suivante. Sur un point de la « pins haute importance, j'ai consulté le directeur de ma cons- « cience, j'ai consulté des confesseurs, des théologiens, des supé- « rieurs, des prélats, des cardinaux, des avocats, des hommes de « loi, et tous non-seulement m'ont conseillé de ne pas céder, mais <• m'ont encore obligé en conscience d'empêcher le renvoi des « jeunes gens en question, et de renouveler la demande du href « original de la visite.

« Plusieurs fois chaque jour je me recommande au Saint-Esprit, « afni qu'il m'illumine et qu'il touche le cœur de Votre Émi- « nence. Je suis persuadé que vous ne voudrez pas me contraindre « à agir contre un dictamen pratique, moral, sur et certain, ap- '> Yjuyé sur l'autorité irréfragable de tant de savantes et pieuses '< personnes, dans une matière si délicate et si sérieuse que celle « des vœux qui , selon saint Thomas, est obligatoire de droit « divin.

« Je ne saurais jamais me persuader que le renvoi de ces jeunes « gens doive contribuer à la paix de l'Église. Je comprends en- * core difficilement que le saint-siége ait pu choisir ces jeunes '< gens, parmi tant de milliers de jésuites, et, sans les connaître, « les ait condamnés à rentrer dans le monde, comme étant inu- « tiles et pernicieux à la religion et à l'Eglise. Je dois bientôt " comparaître au tribunal de Dieu, soit à cause de mon âge « avancé, soit à cause du préjudice que causent à ma santé les « ennuis continuels de cette visite. Je ne veux absolument pas y " comparaître coupable d'une faute qui me remplit de confusion « et de honte rien que d'y penser. Je suis prêt à tous les sacrifices, « excepté celui de ma conscience et de mon àme. Voilà, Emi- ': nence, mes sentiments, dont nulle épreuve et nulle tentative « ne me feront dévier. »

« Le père Belgrado , sur une seconde invitation, consentit pourtant à comparaître.

* Le cardinal- archevêque lui dit tout ce qu'il lui pouvait dire pour le persuader de ne pas résister davantage. 11 en vint à lui proposer de lui lire le bref [)ontifical dans l'original même ; mais le père recteur lui répondit durement que cela nesufdsait pas, et qu'il fallait qu'il le lui laissât entre les mains pour qu'il l'exa-

minât à loisir et le lit examiner aux autres religieux. Le cardinal fit la même offre au père Agosti, jésuite, lequel refusa constamment de l'écouler.

« Les choses en étant venues à ce point, le cardinal-archevêque, en présence de son vicaire f>énéral et de son chancelier, intima formellement l'ordre au père recteur de notifier dans le délai devingt-quatreheures,auxdits jeunes gens, les prescriptions du saint-père, sous peine de se voii- privé de la charge de recteur, en cas où il y contreviendrait, ainsi qu'il résulte de la pièce annexée au présent (1). Dans le déhii prescrit, le père reclour écrivit au cardinal-archevêque l'autre hillet souverainement inconvenant qui suit, et dans lequel il proteste ne pas vouloir se prêter même à la notification matérielle des ordres susdits, et, en outre, ne pas reconnaître dans le cardinal-archevêque une autorité suffisante pour le déposer.

« Voici le billet en question :

Santa-Lucia, i juin 1773.

« Éminence,

« Voici, humblement prosterné aux pieds de Votre Imminence, « le recteur de Santa-Lucia , disposé à lui exposer ses dernières

(1) Die Jovis tertia niensis junii anni 1773, liora décima septima circiter. — Emiiientissimus et leverendissiimis doiiiiniis doniinus Vliiccntiiis, Sacrae Roinanœ Ecclesiap pre>byler, carilinalisMalveliiis, Bononi.iR arciiiepiscopiis et S. R. I. priiueps, in niaiisionihiis inferioris palatii sni arcliiepiscopalis Bonoiiiai existons, vocato adniorlnin rovereiido paire Jacobo Belgiado hodierno rec.tore collegii Sanctie Liiciai RR. PP. sotietalis Jesii in hac civitale Bononi.ie, in prtcscnlia iilnstrissimi et rCM'rendissinii domini Parainpi I. N. D. 'protonotarii aposlolici ojnsqne cnriae arcliiepiscopalis Bononiœ vicarii generalis inscritloiis festinin , eidem admodum reveiendo palii rectori prasenti personaliter notificatus est et indixit , anclorilatc et commissione apostolica, qnod debeat Inlimare omnibus ciericis regularibns adoiescentibns in dicte coliegio degentibus, qni rbeloricT et pbilosoplii.'B opeiam dant, ut babilnm diclœ societatis demittant, nec illum réassumant in alio quocnnque loco sub pœnis, et quod remaneant soluti a votis quae liabent in dicta socielatc, et ad formani ordinis eidem révérende P. recteri superinde direct] mediante epistola viilgo vigHetto,phps\s diebus ab eodem eminentissimo arcliiepiscopo expedita, cum comminatione etiam ejdem admodum révérende patri rectori in presenli facta, qnod qualenns inlra terminnm liorarnm viginti quatuor proximarum praedicla non impleverit, nec de prœstita par eum obedientia conslare fecerit eidem eminentissimo arcliiepiscopo , ipso facto privatus remaneat, preut ex nunc et ee in casu privavil olïicio recloris dicti collegii ; quibus peractis, fuit dimissus.

Presentibus in loco, de que supra, illustrissime et reverendissimo domino Hieronymo Saladini arcbigymnasio Benoniae publico lectore, ac metropelitanfie canonico, et illustrissimo ac reverendissimo domino Lucie Kalaii pliilosopliiae dectore perinsignis collegialai basilicae sancti Petronii praeposito, et majori canrellario archiepiscopali tesfibus, etc.

« résolutions, que vous lui avez instamment demandées dans le dé- « lai de vini^t-quatre heures. Il sait et eom prend qu'elles ne seront » point eonlormes au\ désirs de Votre Eminence, et que , pour '< eette raison , il devra tojnher dans votre disgrâce et être privé " de cette clémence et de cette honte que lui et ses religieux ont « tant à cœur de conserver. Ma\s dans une affaire où il s'agit de « dispenser des vœux, de dépouiller de l'habit religieux et de " retourner au siècle, sans l'exhihition du href original, sans " motifs, sans connaissance de cause, sans aucune notion relative « aux individus que l'on veut renvoyer, il a jugé mieux de se « faire violence à lui-même, de sacrifier les honnes grâces de " Votre Eniinence, itlutôt que sa conscience, celle de ses suhor- « donnés, et son propre salut.

« Tl est donc contraint de signifier à Votre Eminence qu'il ne « peut absolument en aucune manière condescendre à son désir " au sujet de ce quelle veut et exige de lui. Votre Eminence " verra dans ces expressions ses propres sentiments, sans qu'il ait " besoin d'employer d'autres expressions qui ne serviraient qu'à « causer du déplaisir à Votre Eminence, et une douleur de plus « au recteur de Santa-Lucia.

« Bien que celui-ci soupire ardemment après le terme de son " rectorat, malgré cela, il doit signifier à Votre Eminence que, « pour cette même raison de manque de preuves et de témoigna- '■ ges authentiques qui puissent lui faire reconnaître en N^otre « Imminence l'autorité et le pouvoir suffisants pour déposer un « supérieur légitimement établi, et même il ne peut se croire « légitimement déposé par Votre Eminence de cette charge, dans « laquelle Font placé ses supérieurs légitimes et certains, jusqu'à « ce que Votre Eminence ne daigne lui montrer en vertu de quelle « autorité elle le dépose et délie ses subordonnés de l'obéissance « et de la soumission qui lui sont légitimement dues. »

« La résistance du recteur et des siens ne pouvant être réprimée par aucune voie de douceur, Son Eminence demanda mainforte, non à des sbires, mais à des militaires, qui furent gracieusement mis à sa disposition par le cardinal-légat, auquel il les avait demandés pour cette lin , et fit transporter daris un de ses carrosses le susdit père recteur du collège de Santa-Lucia à la propre habitation du capitaine des prisons épiscopalcs, habitation dans laquelle il l'a fait retenir quelques heures ; après quoi, ayant fait faire une perquisition exacte de tous les papiers qui se trou-

\aient dans la chambre de ce père, il lui a judiciairement intimé l'ordre de sortir de rÉtat ecclésiastique; et, en effet, aujourd'hui après midi, il la dirigé jusqu'aux confins du duché de Modèue, toujours sous l'escorte des mêmes militaires.

« Eu môme temps, et par le moyen du Ticaire général et du chancelier de l'archevêché, et avec l'intervention du notaire de la visite, fut intimé aux jeunes gens l'ordre que le père recteur avait refusé de leur transmettre. Les jeunes gens donnèrent par écrit une réponse qui avait été certainement préparée et insinuée par le père recteur et entièrement conformes aux maximes erronées qui régnent dans toutes ces tètes. Cette réponse contient un refus persévérant de se soumettre, à moins qu'on ne les mette à même, non-seulement de voir, mais encore d'examiner le bref pontifical.

« Cette réponse était conçue en ces termes : « Au sujet de l'ordre qui nous a été intimé au nom de Son Emi- « nence Eévérendissime M. le cardinal-archevêque de Bologne , « soi-disant visiteur apostolique, de dépouiller l'habit religieux « de la compagnie de Jésus, que nous sommes obligés de porter « en vertu de nos vœux de religion, nous protestons être prêts à « obéir aussitôt que le même Eminent et Révérendissime cardinal- « archevêque daignera nous faire une légitime et convenable ex- «hibition du cliirographe pontifical, afin que nous puissions '< l'examiner à loisir, et savoir si nous pouvons en conscience lui « reconnaître une autorité et des facultés suffisantes pour nous « contraindre non-seulement à nous dépouiller de cet habit con- « tre nos intentions et notre volonté, mais encore à abandonner « un lieu où nous avons été placés par nos supérieurs.

« Si Son Éminence ne consent pas à calmer sur ce point notre « conscience, nous sommes persuadés qu'elle-même trouvera « juste et nécessaire la protestation que nous faisons avec tout « notre respect et notre vénération, de ne pouvoir nous soumettre « à obéir à ses ordres, à cause de l'exigence et de l'inviolable force « de nos vœux. »

« ]\e pouvant donc espérer de les convaincre, tant qu'ils resteraient dans la compagnie des jésuites. Son Éminence a pris l'expédient de les transporter successivement dans des voitures appartenant au même cardinal-archevêque, du collège de Santa-Lucia à la maison de campagne du séminaire, dans un des faubourgs de la ville, en un lieu nommé Casarella, où ils ont trouvé tout ce

bES JÉSUITKS. 333

qui leur était nécessaire pour leur entretien décent, et où ils sont demeurés sous la garde des militaires, et sous la direction du père nrot'cliieri, harnabite, lecteur de morale en ce séminaire depuis un gratid nombre d'années.

« Cependant on ne manquera pas d'employer la diligence nécessaire pour les éclairer, et en même temps on leur fera déposer les babils de jésuites , les revêtant de ceux^ d'abbés , et donnant le tcDips à leurs parents de les venir cberclier et de les reconduire à la maison paternelle.

« Ces jésuites sont tellement unis de maximes entre eux, que c'est à grand'peine que le cardinal- archevêque a pu décider le père Ahnici, ministre actuel, à accepter le poste de recteur, (|ui naturellement lui appartient dans le cas où le recteur vient à manquer, et que celui-ci ne s'y est prêté qu'à condition qu'on no le cliargerait de transmettre aucun ordre, et que, le cas échéant, Son Éminence les ferait transmettre ex officio, par l'organe de ses propres ofliciers : ce qui montre clairement qu'ils ne veulent reconnaître au cardinal aucune espèce d'autorité sur eux. »

Quel évèque eût pu agir autrement que l'archevêque de Bologne en semblable circonstance? Un grand nombre assurément auraient procédé plus rigoureusement encore. Où sont ces traitements inhumains exercés, suivant M. Crétineau-Joly, contre les jésuites ? Où sont les obscurs cachots dans lesquels il les jeta? Leur refusa-t-il les moyens de subsistance ? Où sont les soldats qui arrachèrent et déciiirèrent avec brutalité leurs liabits religieux pour les revêtir d'habits séculiers?

il répugne à la dignité iiistorique de répéter les autres accusations mensongères dont l'auteur précité ne rougit pas d'accabler un prince de l'Église. — Revenons à notre narration.

XXW. — Le but principal du pa|)e, en ordoiniant cette visite apostolique, outre les motifs déjà indiqués , paraît avoir été encore d'empêcher les membres de la société de Jésus d'aliéner les effets appartenant à leurs maisons : « ]'^n conséquence, " remarque le cardinal de lîernis, le 17 mars 177;J, » on croit que d'autres visiteurs seront nommés pour tous les autres diocèses de l'Etat ecclésiastique. »

Le pape, avant d'en venir à cette démarche, voulait connaître le résultat de la visite de Hologne. Le '25 juin , il fit mettre , par monseigneur Alfani , les scellés sur les arciiives du noviciat de la société à Rome, et chargea, le même jour, par un bref, le cardi-

nal Aquaviva d'Aragon, légat d'Urbino et Pesaro , de prendre possession de tous les biens des jésuites situés dans le ressort de sa légation. Un ordre semblable fut donné le jour suivant àl'é- \êque de Montalto (1).

XXXM. — C'était ainsi que le saint-père marchait toujours avec circonspection , mais avec persévérance , vers la solution de cette diliicilc affaire. 11 s'y prépara par la prière. Dès l'avantveille de la Pentecôte , le 28 mai , il commença une retraite de quinze jours, pendant laquelle il assista seulement aux cérémonies de l'Église, et n'accorda d'audience à aucun ministre des cours, afin de pouvoir, dans le calme et le recueillement de son cœur, implorer plus efficacement l'assistance de Dieu. 11 en fit, dans le même but, une seconde, deux jours avant la fête des saints apôtres Pierre et Paul, après laquelle il commença sa diète hydropathique, et cette année, contre son habitude , il la prolongea jusqu'à la mi-aoùt. Pendant tout ce temps, il ne voulut encore donner audience à qui r/?<e ce fût, si ce n'est au cardinal secrétaire d'État.

Cette conduite mystérieuse du saint-père causa nu étonnemeut universel, <ît chacun en conclut que la solution définitive n'était pas éloignée. « La suppression d'un ordre entier, » disait à ce sujet, le 7 juillet 1773, le cardinal ambassadeur de rrauce, « ne peut pas s'effectuer sans une sorte de rigueur, quand on y oppose de la résistance. C'est ce qui est arrivé à Bologne; on verra bientôt iiTerrare, à Urbino, et dans toutes les villes del'Estat ecclésiastique , exécuter le même plan qui a esté rempli par le cardinal Malvezzi. Il est remarquable que la suppression des jésuites s effectue journellement sans que la bulle ou bref qui doit l'ordonner soit publiée dans les formes. »

XXXVII. — Pendant le temps de cette retraite, où le pape n'admit personne à son audience (nous le répétons) excepté le secrétaire d'État , pas même l'ambassadeur d'Espagne , il travaillait dans le plus grand secret avec le cardinal Zelada à la rédaction du bref de suppression de la société de Jésus, bref dont il avait déjà ébauché le plan dès le 22 novembre de l'année précédente, et qu'il souscrivit le 21 juillet de la présente année 1773, avec le plus grand calme d'esprit, sans toutefois le publier encore.

Les ambassadeurs n'en eurent pas la moindre connaissance ; ils ne savaient, ainsi que le rapporte le cardinal de Beruis le 21

(1) Btdlar. lioman. démentis P. XIV, n"' 256-257, p. 602-C04.

du même mois, jour même do cette souscription , autre chose, sillon que le pape méditait de créer une congrégation destinée à régler Jes affaires relatives à la société quand elle serait abolie ; et, le 28, le même cardinal doutait encore si la suppression aurait jamais lieu. Il craignait même que le saint-père ne vînt à mourir avant l'époque de cette abolition désirée , et manifeste à ce sujet la plus vive douleur. La pensée seule que le saint-père jouissait alors de la santé la plus florissante le consolait et raffermissait ses espérances. Voici en quels termes il s'exprime en cette circonstance, dans sa dépêche du 28 juillet 1773 au duc d'Aiguillon : « La marche du pape dans l'affaire des jésuites est singulière comme toute la conduite qu'il a tenue pendant le cours de cette longue et pénible négociation. Il veut, sans doute , par des coups d'autorité , accoutumer et préparer les esprits au dénouement, lequel désormais ne sauroit estre longtemps retardé sans de grands inconvénients. // faut espérer, et on doit même croire que le pape aura le temps d'achever son ouvrage. Si malheureusement il lelaissoit imparfait, que d'embarras ne devrait on pas prévoir, et quelle confusion dans les esprits et dans les affaires de ce pays-ci? Si ce malheur arrivait, il vaudroit mieux que le pape n'eut pas opéré que de laisser la chose indécise et imparfaite. Mais, Dieu merci, le souverain pontife se porte bien et fait espérer un long régne; l'usage des eaux qu'il a commencé, et qui

Page 1