‹ Histoire du pontificat de Clement XIVChapitre 11 sur 28 · KOUS PRIVERA ENCORE PEXDAINT QUELQUES SEMAINES DE SES AU · texte numérisé non relu

KOUS PRIVERA ENCORE PEXDAINT QUELQUES SEMAINES DE SES AU

DiAivcES, ne peut qu'affermir sa santé. »

Le 4 aoïit 1773, c'est-à-dire quinze jours après que le bref avait été souscrit , ni Bernis , ni personne des autres ambassadeurs ne savaient encore un seul mot et ne soupçonnaient rien au sujet de la suppression. Tous désiraient le l)ref avec la plus vive impatience, et en attendaient la promulgation d'heure en heure. Le cardinal de Bernis admire en cette circonstance la conduite mystérieuse que tenait le pape dans cette affaire, et s'exprime en ces termes dans une dépêche de ce jour (4 août), adressée au duc d'Aiguillon : « Le pape, dans celte importante et difficile affaire , n'a jamais été de mauvaise foi ; il a agi d'après son caractère et son éducation; il a cherché le [jIus grand bien. Dieu veuille bénir SCS intentions. On croit avec raison que nous touchons au dénouement. L'extinction de l'ordre des Jésuites est nécessaire au repos de ri''glise cl à la tranquillité pul)li(iue. Ses partisans fanatiques n'ont cessé d'attaquer les ministres et les cours qu'ils dévoient

chercher à de'sarmer ; jusqu'à ce jour ils ont continué à répandre des libelles, des projjhéties, des satyres et des inscriptions injurieuses et capables d'émouvoir les esprits. »

Les cours elles-mêmes, jusqu'à la lin du mois d'août, ne savaient rien au sujet du bref de suppression. Le duc d'Aiguillon se réjouit seulement de sa publication prochaine, et félicite son ambassadeur de ce qu'il avait été le seul des ministres des cours bourbonnicnnes qui n'eût pas été noirci par des libelles diffamatoires, et qui eût rendu pleine justice à la prudente conduite du saint-père. <- Quelles qu'aient été les véritables dispositions du pape relativement aux jésuites, » lui écrit-il de Compiègne, le 23 août 1773, « nous pouvons juger, par les événements, qu'elles ne leur ont pas été favorables ; au reste, rien ne paroit plus équivoque que les conjectures qu'on forme sur le sort qu'auroicnt eu ces religieux s'ils avoicnt tenu une conduite différente de celle qu'on leur reproche. Quoi qu'il en soit, on ne sauroit imputer à Sa Sainteté de n'avoir pas sérieusement 7i' fléchi , pendant quatre années entières, sur h parti qu'elle avoit à prendre à cet égard. Jl est vrai que les moyens qu'elle a employés enfin successivement pour préparer la dissolution de la société ont dû paroitre extraordinaires et violents, mais cette méthode a été jugée nécessaire, et il ne reste qu'à attendre avec soumission la conclusion de cette importante affaire. Je suis persuadé que A^otre Kminence en verra d'autant plus volontiers la lin, qu'elle a été constamment occupée du soin d'accélérer et de faciliter le succès de cette négociation si épineuse. Il est heureux que, de tous les ministres qui y ont pris une part principale , Votre Éminence soit le seul contre lequel on n'a laissé éclater aucune plainte. »

Le 1 1 août même, les ambassadeurs des cours ne savaient autre chose, sinon que le bref dabolition était imprimé, qu'il serait avant peu communiqué aux princes, et que le pape avait déjà formé la congrégation mentionnée, De rébus exlinctx societatis Jesu, dont les membres étaient, sous peine d'excommunication, obligés au plus rigoureux secret. Le cardinal ambassadeur de France accorde toute son admiration à cette conduite si prudente du souverain pontife; il épanche seulement sa douleur, en plaintes naïves, sur ce qu'il n'a nullement été consulté pour la rédaction du bref, le pape l'ayant rédigé presque exclusivement seul et dans le plus profond mystère. ï\Iais doutant encore de la réalité de l'événement, il n'ose pas même l'annoncer officiellement

à sa cour , par uu courrier extraordinaire. « On ne peut plus révoquer endoule la prochaine suppression de l'ordre des Jésuites, » ecrivait-il au duc d'Aiguillon, le 1 1 août. « Le bref qui l'ordonne est ijnprimc , et doit parvenir incessamment aux cours qui y sont le plus intéressées. C'est pourquoy je n'entrerai pas dans le détail sur le positif de cette loy. J'ay eu ordre de la solliciter, mais non pas d'en dresser les articles, et je ne suis entré pour rien dans la rédaction. Le pape y a employé en secret peu de personnes : il y a travaillé beaucoup luy-mème.

" Vendredi dernier, Sa Sainteté assembla chés elle les cardinaux Marefoschi, Casali, de Zelada, Corsini et Caraffa , et après leur avoir fait prester serment pour le secret, il leur remit un bref qui les déclare membres d'une congrégation, laquelle doit s'assembler tous les lundis et tous les jeudis de chaque semaine , pour discuter, à ce que l'on croit, tout ce qui peut avoir rapport aux établissemens possédés par les jésuites , aux bénéfices dont ils jouissoient, aux collèges, séminaires, missions , fondations, etc. En sorte qu'on juge avec fondement que cette congrégation sera executive du bref de suppression. Elle a tenu sa première séance lundy dernier. Le prélat Macedoui en est le secrétaire, le prélat Alfani, l'assesseur, et le père Mamachi, dominicain, et le père Cristophede Casai, récollet, en sont les théologiens consulteurs; ils ont l'un et l'autre de la réputation.

« On ne sait pas encore, au moment où j'écris, le jour précis que sera faite la publication du bref de suppression et d'extinction , mais il ne sauroit estrc éloigné, et l'on peut à tout moment s'attendre à cet événement, auquel le public est préparé , mais qui surprendra encore bien des gens, même à Rome.

« Je ne crois pas devoir expédier de courrier extraordinaire pour apprendre au roy cette nouvelle , qui est sure, et que la mort ou une maladie du pape pourroient seules suspendre ou déranger. Sa Sainteté, heureusement, jouit d'une bonne santé; elle couvrira jusqu'à la fin sa marche dans l'affaire des jésuites du voile du secret et du mistere; au reste, elle n'a réussi qu'imparfaitement à la dérober, elle a suivi son caractère, et on peut dire même que sa méthode, si elle estoit poussée un peu moins loin , scroit toujours très bonne dans les affaires du genre de celle des jésuites.

« Le prélat IMacedoni rendra compte au pap(! des délibérations de la congrégation qui vient de s'établir, et le pape ensuite ordonnera. J'ay lieu d'espérer que le roy, son conseil et vous, monsieur le IL 22

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duc, ne refiiserés pas à la conduite que j'ay tenue depuis plus de quatre ans dans cette pénible négocialion, un peu d'indulgence et de bonté. Je sçais que les cours d'Espagne, de Naples et de Lisbonne m'ont depuis long temps rendu justice. »

XXXYIII. — Clément XIV avait, en effef, le 0 août, manifesté, aux membres de la congrégation susdite, ses vues au sujet du bref de suppression, et, le 1.3, confirmé ces prélats par un autre bref(l) dans leurs nouYelles fonctions. Toutes les affaires relatives à la société abolie devaient être par eux décidées sous la présidence immédiate du pape et conformément aux dispositions du bref de suppression. Le saint-père parvint, par cette sage conduite, à donner aux mesures à prendre l'unité, l'énergie et la promptitude d'exécution, ainsi qu'à prévenir les intrigues des amis et des ennemis des jésuites. Tous les membres de la congrégation étaient, pour cette raison, obligés au plus inviolable secret au sujet des questions soumises à leurs délibérations, en vertu d'un serment solennel, et sous peine de l'excommunication latœ sententisd réservée au pape. Aussi jusqu'au 19 août, ce bref fut enseveli dans les ombres du plus profond mystère pour tous sans excei>tion, et même pour les ministres des cours ; et, quoiqu'il eût été imprimé dès le 1 3 de ce mois , on n'en connaissait qu'en général les dispositions.

XXXIX. — Ce fut seulement le 17 août que les ambassadeurs des cours de la maison de Bourbon acquirent la certitude que la suppression de la compagnie de Jésus était consommée.

Vers les neuf heures du soir, le pape fit officiellement communiquer le bref de suppression par l'organe de monseigneur Macedonio, secrétaire de la congrégation Pro rébus extinctîe, au général de la compagnie de Jésus, dans la maison professe de Rome, appelée le Gesti, et lui en fit donner lecture en présence de tous les pères qui s'y trouvaient réunis. Ce prélat s'était fait accompagner de soldats et d'agents de police, qui restèrent à l'extérieur, aux portes de l'église et à l'intérieur du couvent, non, assurément, comme voulurent le faire croire les calomniateurs du pape, pour faire violence aux jésuites; mais, uniquement, afin de maintenir l'ordre parmi la foule qui s'y était rassemblée.

A la même heure , également par ordre du pape, d'autres prélats et ecclésiastiques distingués intimèrent le bref aux recteurs

(I) Tlieiner, démentis P. XIV Epist.,€tc., iv 229, p. 259.

de tous les autres collèges et maisons que possédaient les jésuites à Borne. Ils étaient également, et dans le même but, accompagnés de soldats et de notaires, qui apposèrent les scellés sur les archives, sur la comptabilité, les procures et les sacristies. On défendit, jusqu'à nouvel ordre, aux jésuites toute espèce de fonctions ecclésiastiques, telles que la prédication, la confession ; comme aussi il leur fut interdit, pour un temps, de sortir de leurs maisons.

Le cardinal Corsini, préfet de la congrégation susmentionnée, lit, le même soir, conduire dans son propre carrosse le général des jésuites au collège anglais, où il fut comblé de marques de distinction.

Dès le lendemain, 18 août, les églises des jésuites étaient desservies partie par des prêtres séculiers et partie par des capucins ; la pénitencerie de Saint-Pierre, qui était confiée aux jésuites, fut remise aux cordelicrs. Les prélats destinés à prendre possession de leurs différentes maisons à Rome furent ceux dont les noms suivent : pour le collège romain , monseigneur Sersale ; pour le noviciat, monseigneur Alfani; monseigneur Archetti, pour le collège germanique; monseigneur Riganti, pour le collège grec; monseigneur délia Porta, pour le collège maronite; monseigneur Passionei, pour le collège écossais; l'abbé Tugini, bibliothécaire du cardinal Corsini, pour le collège anglais; l'abbé Zuecari, sous-seerétaire de la sacrée consulte des é^cques et réguliers, pour la pénitencerie de Saint-Pierre, et l'alibé Dionigi, pour la maison de refuge des jésuites })ortugais exilés.

Les cardinaux de la C(mgrégati()n Pro rcbus exlinctic s'étaient, pendant cet acte, réunis au palais du cardinal Carafa, situé dans le voisinage de la maison professe des jésuites, afin d'en attendre l'issue, et de pouvoir prendre, dans le cas d'un mouvement parmi le peuple, les mesures nécessaires pour le rétablissement de l'ordre. Mais la population regarda l'événement avec calme et avec une indifférence profonde.

Le pape donna ordre aussitôt à son trésorier de faire faire, aux frais de la chambre apostolique, des liabits de prêtres séculiers pour tous les jésuites présents à Rome ; et ceux-ci, une fois qu'ils en avaient été revêtus, devaient quitter leurs maisons; à l'exception des vieillards et des inhriiies , qui purent y demeurer et furent traités avec la plus grande charité. Le pape y veilla luimême avec un soin vraiment paternel.

Le bref d'abolition uc fut pas afficlié par l'huissier (cursore) pontifical aux lieux d'usage ; il eût été inutile, ridicule et cruel de remplir cette formalité en présence d'une si solennelle intimation.

Le 18 août, personne ne pouvait encore se procurer un exemplaire imprimé du bref, le pape, au moment de le souscrire, l'ayant fait imprimer à l'imprimerie secrète de la secrétaireric d'État et dans le plus grand mystère.

XL. — Tous, et même les moins prévenus parmi les jésuites, rendirent, au premier moment, pleine justice à la sage et paternelle conduite que le pape avait observée en intimant à ces religieux le bref de la suppression, ainsi qu'aux termes remplis de ménagements et de charité dans lesquels ce même bref était rédigé.

Les ambassadeurs des cours bourbonniennes, qui n'avaient pas vu le pape depuis la fm du mois de juin, désiraient ardemment qu'il sortit le plus tôt possible de sa retraite, afin de lui adresser, à l'occasion et sans affectation, leurs remercîments au nom de leurs souverains pour avoir accompli ce grand acte.

« J'espère, « écrivait Bernis au duc-ministre, le 1 8 août, « pouvoir joindre à ma dépêche une relation exacte de ce qui se passa lundi à neuf heures du soir dans les différentes maisons des jésuites, lorsqu'on leur intima le bref d'extinction de leur ordre. Quoiqu'on dut s'y attendre, tout le monde fut surpris ; le concours du peuple fut très grand, mais sans tumulte; il a montré dans cette occasion plus de curiosité que d'intérêt. Une partie de la bonne compagnie paroit plus afiligée que le peuple. En un mot, on voit clairement aujourd'liuy qu'il n'y avoit à craindre icy dans cette affaire que le fanatisme d'un petit nombre de personnes : nous serons bientôt innondés d'écrits, de satyres, de centuries et de toutes sortes de libelles ; la méthode du pape est de les mépriser; jusqu'ici elle iuy a réussi. Au reste, il y a apparence qu'à la fin de la semaine le pape sortira de sa retraite, et que nous jmurrons Iuy faire sans affectation nos remercîments.

« P. S. Tout le monde convient que les ordres du pape ont été signifiés aux jésuites avec beaucoup de modération et de charité. Le général de ces religieux repondit simplement qu'il rcspectoit les volontés du saint-père. La garde qu'on a mise à leur porte dans l'intérieur n'est que pour le bon ordre ; ils ne pourront sortir que lorsque leurs habits de prêtres séculiers seront faits. On a donné quelques jours aux jésuites pour quitter de

DES JÉSL'ITKS. 3il

honiie grâce Fliahit ivligU'iix : ce ten)ie passé, s'ils s'obstiiioient à le garder, on le leur oteroit de force, et ils cncourroient Tludiguation de Sa Sainteté. On trouve, en général, que le bref d'extinction est bien fait et qu'il ménage les jésuites autant qu'il estoit possible. Les capucins desservent, quant à présent, les églises attacliées aux diverses maisons des jésuites. La tranquillité contiime à régner ici depuis trois jours.

« Les princes catholiques qui ont demandé la suppression des jésuites doivent luy estre d'autant plus obligés, que Sa Sainteté a voit plus de répugnance à mortifier un si grand nombre de personnes de mérite et de protecteurs considérables et respectables.

« J'apprends que M. le cardinal Corsini envoya hier au soir un de ses carosses à la maison professe des jésuites, que le père Eicci, leur général, se mit dedans, et qu'on le mena au collège des Anglois, où on lui avoit préparé un logement convenable avec des gens pour le servir. En gênerai, les jésuites se louent des procédés qu'on a pour eux dans cette circonstance, de même que des expressions du bref qui porte leur suppression. »

XLL — Ce fut ainsi que, dans cette grande affaire, qui tenait depuis quatre années le monde entier en suspens, se détermina Clément XIV, dans la plénitude de son indépendance et de son bon sens, par le libre mouvement de sa seule volonté, et sous la seule direction de l'Esprit de Dieu, imploré pendant plusieurs semaines ; et ce fut ainsi que, loin de se laisser influencer par les ambassadeurs des cours, il refusa même, pendant tout ce temps, d'en admettre un seul à son audience.

11 avait déjà déclaré, dès les premiers jours de son pontificat, lorsque les souverains lui adressèrent leurs premières demandes pour la suppression de la société, qu'il voulait être libre. Il répéta cette noble déclaration mille fois aux souverains dans ses lettres, et de vive voix, à leurs ambassadeurs ; il tint saintement parole. Clément XIY, depuis le commencement jusqu'à la fin de cette entreprise gigantesque, agit avec une fermeté, une conscience et une indépendance qui méritent plus que de l'admiration.

Sans en prévenir les ambassadeurs des cours, sans demander leur conseil, il envoya, le 19 août, directement par la poste, à tous les nonces apostoliques, non-seulement près les cours de la maison de Bourbon, mais encore dans tous les Etats où le saintsiége avait des représentants, autant de co|)ies du bref d'abolition qu'il y avait d'évèques dans le ressort de leur nonciature, avec

l'ordre exprès de le présenter dabord aux princes respectifs près desquels ils étaient accrédités, et ensuite, d'intelligence avec eux, de l'envoyer en son nom aux évèques de ce pays. Ce ne fut que lorsque la poste fut partie que le saint-père informa les ambassadeurs de la mesure qu'il avait prise, par une note laconique de la secrétairerie d'État, note à laquelle était joint un exemplaire imprimé du bref de suppression.

Les ambassadeurs furent si frappés et si bumiliés de cet acte d'indépendance, qu'ils se crurent presque offensés par cette mesure. Aucun d'eux n'envoya à sa cour par un courrier extraordinaire le bref qu'il avait reçu, puisque le pape les avait déjà prévenus en l'envoyant lui-même. Lorsque Clément XI Y, le 17 au soir, fit faire aux jésuites lecture du bref déjà imprimé, les ambassadeurs, trépignant d'impatience, tourmentèrent aussitôt le cardinal Corsini, préfet de la congrégation Pro rébus extinclss, afin d'en obtenir au moins un exemplaire. Il leur fut répondu que le cardinal même n'eu possédait pas un seul, et que le pape s'était réservé à lui seul toute cette affaire.

Dans la matinée du jour suivant, 18 août, l'imprimerie de la cbambre apostolique fut littéralement assiégée par les ministres des cours, les prélats, les ecclésiastiques et le peuple, qui, tous, réclamaient à grands cris et voulaient des exemplaires du bref. Le directeur de l'imprimerie répondit qu'il n'avait pas encore entendu parler de l'impression du bref, mais qu'il en espérait la publication prochaine. La foule de peuple était si considérable, qu'on fut obligé de fermer l'imprimerie. Ce ne fut que le 20 août que le bref fut mis en circulation, et même sous double forme ; savoir, l'une avec le texte latin seul, et l'autre avec la traduction italienne en regard. Par cette sage conduite, le pape voulait démontrer avec surabondance que, dans toute cette affaire, il avait agi librement et indépendamment de toute influence des ministres et des cours.

L'expédition du bref eut lieu avec une telle célérité, qu'elle donna lieu à une méprise assez étrange.

On avait mis à la poste l'exemplaire destiné au cardinal de Bernis (qui était, comme on le sait, en même temps archevêque d'Alby), avec d'autres paquets également destinés à cette ville. Le directeur de la poste, qui s'aperçut du malentendu, garda l'exemplaire, et l'envoya au cardinal, qui le reçut le lendemain, à son grand étonnement.

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XIJI. — Une autre erreur semblable eut encore lieu dans l'expéditiou du bref; mais cette fois, ce semble, non sans la connaissance du pape. — Le même jour, 19 août, le bref fut envoyé à tous les évèques de l'État pontifical, 11 était accompagné d'une lettre circulaire rédigée par le cardinal Carafa, et en vertu de laquelle les évèques étaient chargés, au nom du saintpère, de prendre possession de tous les collèges et maisons des jésuites, ainsi que de tous leurs biens meubles et immeubles, à charge par eux de les employer, d'intelligence avec le saint-siége, pour l'utilité de leurs diocèses. Cette lettre circulaire fut, avec le bref, envoyée aussi à tous les évèques étrangers, de l'rance, d'Espagne, de Portugal, d'Italie, d'Allemagne et de Pologne. Dans les Etats de la maison de Bourbon, les souverains avaient déjà, comme l'on sait, en partie d'accord avec le saint-siége, et en partie arbitrairement, disposé de ces mêmes biens. Les termes de la circulaire n'étaient donc pas applicables à ces pays, et devaient, en certaine façon, y tourmenter la conscience des princes. Les ambassadeurs de ces cours, et celui d'Espagne en particulier, furent tellement frappés de cette démarche du pape, qu'ils songeaient déjà à réclamer contre cette mesure et à demander à Sa Sainteté qu'elle retirât la circulaire mentionnée.

Clément XIV tourna la chose en plaisimterie, mit celte méprise sur le compte du cardinal Carafa, et fit aussitôt, par l'organe de monseigneur ilacedonio, informer les ami)assadeurs de ce qui s'était passé, en les priant d'en donner connaissance à leurs cours. îl le leur répéta de vive voi\ lui-même dans l'audience qu'il leur accorda, le 22 août, pour la première fois depuis sa longue retraite.

Ce fut avec une grande joie, assurément, qu'ils s'y rendirent ; mais avec un sentiment d'humiliation en pensant que le saintpère, dans la solution de cette grande affaire, avait agi parfaitement seul, sans subir aucune inlluencc diplomatique, et sans demander conseil à aucun des ministres des cours. Bernis mandait en effet, au duc d'Aiguillon, le 24 août 1773 :

« Je crois, monsieur le Duc, devoir vous informer que la congrégation nouvellement établie sur les affaires des jésuites jugea à propos, mercredi passé, jour de départ du courrier de France, d'envoyer à la poste le bref de suppression de la compagnie de Jésus à tous les évoques de France, d'Espagne et de Portugal avec une lettre circulaire signée du cardinal Corsini, dont vous

trouvères ci-jointe la traduction : cette lettre écrite dans le stile de celles que le pape addresse aux évêques de l' Estât ecclésiastique auroit dû estre communiquée auparavant aux ministres étrangers, mais elle ne le fut pas. On m'avoit dit que le pape adressoit aux évêques une lettre encyclique toute simple, en leur envoyant le bref de suppression, et je ne savois pas même au départ du courrier si cette nouvelle estoit bien fondée, ni quand cette expédition devoit se faire. Je ne pouvois demander aucune explication, ni au pape qui ne donnoit audience à personne ni à son secrétaire d' Estât, qui n estoit pas instruit, ni aux membres de Ja nouvelle congrégation à qui le silence est imposé sous peine d'excommunication. Je n'eus aucune inquiétude, d'autant plus que dans le bref de suppression il se trouve un article, où le pape prie tous les souverains d'employer leur autorité pour l'exécution du dit bref. 11 est à remarquer que la congrégation, au lieu de m'adresser icy le bref et la lettre circulaire, l'envoya à la poste pour Alby. Ce même pacquet ne me fut renvoyé que le lendemain après le départ du courrier par le directeur de la poste, et c'est de cette manière que j'ay eu connoissance de la lettre circulaire adressée aux évêques, sans pouvoir vous en rendre compte.

« M. de IMonino fut instruit le jeudi dix-huit, jour du départ du courrier d'Espagne par le cardinal Orsini de cet envoy extraordinaire ; il écrivit un billet au cardinal Zelada pour luy en faire sentir les conséquences.

« La congrégation auroit dû prévoir les inconvénients (de la lettre circulaire), et ne pas exposer le pape à estre compromis dans un temps où les cours ont tant de raisons d'estre satisfaites de Sa Sainteté. C'est le cardinal Caraffa qui a esté chargé de l'envoy et peut-être de la rédaction de la lettre circulaire, dont je joins ici une copie. Le cardinal Selada (Zelada) m'a paru affligé de cette fausse démarche. Les Espagnols auroient voulu qti'il les eût avertis, mais il estoit lié par son serment. »

Et dans le post-scriptum de cette dépêche, il ajoute :

« Le ministre d'Espagne, quoique très-mécontent de la lettre aux évêques, ne voulut pas dimanche dernier par ménagement pour Sa Sainteté, luy porter dos plaintes sur la conduite de la congrégation. Pour moy je n'hésitai pas le lendemain de m'en expliquer avec le saint-père, qui, le plus franchement du monde, m'assura que c'estoit une sottise et une méprise du cardinal Ca-

raffa, chargé de la rédaction de cette lettre ; que ce cardinal avoit suivi le protocole de la lettre circulaire écrite aux évèques de l'État ecclésiastique, sans faire attention qu'en France, en Espagne, à Naples et en Portugal, il n'y a plus de jésuites, et que l'application de leurs biens a esté faite. »

XLIII. — Le saint-père, en envoyant cette lettre circulaire aux princes et aux évêques étrangers, paraît avoir eu un double but, savoir, d'inculquer aux souverains la nécessité d'appliquer consciencieusement les biens des jésuites, et, en second lieu, de donner aux évèques le pouvoir et le droit de réclamer ces mêmes biens pour les employer conformément aux besoins de leurs diocèses. Il donnait ainsi une preuve éclatante de la délicatesse de sa conscience. Ce saint désir de voir utilement employés les biens des jésuites, ainsi que nous le verrons, l'accompagna jusqu'à la tombe.

XLIV. — La poste pour la France ne partait que le 25 de ce mois ; le caidinal-ambassadeur profita de ce retard pour envoyer à sa cour, le 24, quelques renseignements intéressants sur la situation à Rome des jésuites supprimés.

« La suppression des jésuites ne cause extérieurement ici aucun effet sensible. Les jésuites sécularisés sortent de leurs maisons à mesure que leurs habits sont fiiits, plusieurs seront employés par le pape, soit pour les collèges, soit pour d'autres emplois. La noblesse en retiendra un grand nombre pour en faire des précepteurs et des secrétaires. Leurs partisans auront la consolation de jouir encore de leur société; ils espèrent qu'un autre pape rétablira un ordre que celui-ci a détruit, mais aucun ne se plaint de la manière dont celle deslruction s'est opérée à Rome, au contraire on trouve que « le bref est un chef-d'œuvre de « prudence, d'adresse et d'humanité. » A l'égard du général des jésuites, il y a apparence qu'il prendra l'habit ecclésiastique , mais il est vraisemblable qu'il ne sortira pas sitôt du collège des Anglois, où il est traité avec distinction, quoique le collège soit gardé par des soldats. Je vois qu'on veut tirer de lui bien des lumières sur plusieurs chefs et particulièrement sur les effets et l'argent, qu'on suppose qu'il a mis en dépôt, ou fait sortir de r Estât ecclésiastique. Ses assistans seront pareillement interrogés, mais sans éclat et sans violence. Le parti des jésuites survivra longtemps à leur suppression; mais ce parti s'affoiblira tous les jours, parce qu'il n'y a plus de base pour l'appuyer.

« Il est remarquable que le cardinal secrétaire d'J'^slat n'ait pas eu plus de part dans le dénouement de cette grande affaire que dans la négociation; il en est mortifié. S'il s'étoit uni plus intimement, avec nous, il auroit joué un beau rôle et nous auroit évité bien des peines ; «mis il a cru peut-être que la destruction des jésuites estait impossible.

" Ou dit que les collèges et les séminaires se rouvriront dans peu. Comme le pape n'a voulu se fier à personne sur la suppression des jésuites, il se trouve que la nouvelle congrégation doit pourvoir à tout, et ceux qui la composent sont accablés. J'ay peur que le cardinal de Zelada ne tombe malade, comme il vient d'arriver au cardinal Casali, gouverneur de Rome.

« Le pape recommença à donner audiance aux ministres samedi passé, et j'av eu l'iioiineur d'y estrc admis lundi au soir, Sa Sainteté m'ayantfait écrire deux ou trois billets pour médire combien elle estoit impatiente de me voir. J'ay remercié le pape et je l'ay félicité d'uue affaire, de laquelle dépendoit l'accord du saint-siége avec nos cours, et le plus grand repos des Etats catholiques. Le saint- père m'a comblé de bonté. »

\L\. — Telle est l'histoire, l'histoire simple et calme delà suppression de la société de Jésus prise dans les documents euxmêmes.

El nous demanderons maintenant si l'àme du chrétien et même l'àme d'un honnête iiomme, à quelque confession religieuse qu'il appartienne, ne doit pas être profondément révoltée à la vue du tableau odieux et indigne que font, des circonstances de cette suppression, certains écrivains avides de déshonorer ainsi la mémoire du plus auguste et du plus saint pontife?

Mais la douleur que nous font éprouver ces calomnies s'accroît encore de la pensée que ce furent , cette fois , les jésuites euxmêmes qui non-seulement commirent cette grave faute, mais encore répandirent ces bruits avec une si rare habileté, qu'ils trouvèrent moyen de persuader aux hommes les plus clairvoyants et les plus sages que Clément XIV, depuis le jour prétendu auquel la signature du bref de suppression dut lui être violemment extorquée par l'ambassadeur d'Espagne, était tombé dans un état de démence et de frénésie complète, état qui dura jusqu'à son dernier jour, et ne lui laissa que peu d'intervalles lucides. Tout le monde, jusqu'à ce jour, catholiques et protestants, a cru à la parole de ces religieux. Et comment eùt-il pu en être autrement?

Il était difficile de supposer que le fauatisine, outre-passuut toutes les bornes de la charité chrétienne, eût pu aller jusqu'au point de violer les droits les plus sacrés de l'humanité même ; et pourtant cela est !

Les jésuites ont été, depuis 1773 jusqu'à 1847, les uniques dépositaires de ce mystère de honte; ils le disaient tout bas, mais ils avaient eu assez de pudeur pour en garder la clef, et reculaient devant la pensée de dévoiler au public les odieuses circonstances et les détails aboniina])les dont la prétendue aliénation mentale de Clément XIV devait avoir été accompagnée. C'est encore à M. Crétiueau-Joly que le genre humain est redevable de cet éclatant service. C'est lui qui, le premier, a osé insérer dans son ouvrage un exposé de cet événement, selon la relation authentique du jésuite Vincent Bolgeni, relation extraite des archives de la compagnie de Jésus à Rome , et à laquelle il n'a pas craint d'ajouter encore quelques nouveaux et édifiants détails , puisés Dieu sait dans quelle source , et souillés de mensonge et de perfidie , non moins que ceux que nous trouvons dans Bolgeni lui-même.

'< Les princes , » dit M. Crétineau-Joly (1), « avaient chassé de leurs royaumes les entants de Loyola ; le i)onHfe les abandonnail à des persécuteurs ecclésiastiques ; mais cette tyrannie de détail ne remplissait pas les vues de Charles III et de ses ministres. Il fallait au monarque espagnol un triomphe plus complet ; on décida enfin le pape à l'accorder. Le 21 juillet 177.3 commençait au Cesi^i la neuvaine en l'honneur de saint Ignace. Les cloches s'ébranlaient ; Ganganelli en demande le motif : on le lui fait connaître. Alors, d'un air consterné, il ajoute : « Vous vous trompez, ce n'est pas pour les sainls qu'on sonne au Gesù, c'est pour les morts. » Clément XIV le savait mieux que personne , car ce jour-là même il accepta le bref Dominus ac Redemplor noster, qui supprime la compagnie de Jésus dans tout l'univers chrétien.

« Clément XIV l'avait signé au crayon, pendant la nuit et sur une fenêtre du Quirinal. On raconte, — et nous tenons ce récit de la bouche même du pape Grégoire XVI (2), — qu'après avoir ratifié

(1) Clément XIV et les jésuites, pag. 330.

(2) M. Ctéiineau-Joly nous a (ioriiié tant de preuves de son ignorance de la langue ilalipnne, qu'il nous permettra ài'. révoquer en doute cette prétendue communication pontificale de la part d'un pape trop intelligenl pour ajouter foi à une pareille imposture et trop prudent pour la répéter. Grégoire XVI comprenait le français, mais dans les audiences il ne le parlait jamais. Nous aimons à penser que M. Crétineau-Joly aura mal compris. {Note du traducteur.)

un acte d'une si liante portée , Ganf/anelli tomba évanoui sur le marbre, et qu'il ne fut relevé que le lendemain. Le lendemain fut pour lui un jour de désespoir et de larmes, car, suivant la relation manuscrite qu'a laissée le célèbre théologien Yincent Bolgeni, le cardinal de Simone, alors auditeur du pape, racontait ainsi lui-même cette affreuse scène. Le pontife était presque nu sur son lit ; il se lamentait , et de temps à autre on l'entendait répéter : « 0 Dieu ! je suis damné, l'enfer est ma demeure. Il n'y a plus de remède. ■> Tra Francesco , ainsi s'exprime Simone , me pria de m'a pp rocher du pape et de lui adresser la parole. Je le lis ; mais le pape ne me répondait point , et il disait toujours ; L'enfer est ma demeure! Je cherchai à le rassurer ; mais il se taisait. Un quart d'heure s'écoula ; enfin il tourna ses yeux vers moi, et me dit : « Ah! j'ai signé le bref; il n'y a plus de remède. » Je lui répliquai qu'il en existait encore un, et qu'il pouvait retirer le décret : « Cela ne se peut plus, s'écria-t-il , je l'ai remis à Monino, et à l'heure qu'il est, le courrier qui le porte en Espagne est peut-être déjà parti. — Eh bien! saint-père, lui dis-je, un bref se révoque par un autre bref. — 0 Dieu , reprit-il , cela ne se peut pas. Je suis damné. Ma maison est un enfer ; il n'y a plus de remède. »

« Son désespoir, selon la narration de Simone, dura une bonne demi-heure. Quelques imprudents amis de Clément XIV n'ont pas voulu laisser à sa mémoire cette dernière probité du remords. Ils prétendent que Ganganelli désirait publier son bref le 10 août, jour de la fête de saint Laurent, et qu'il disait avec un sourire plein de malice : « Ce sera le bouquet que frère Laurent Ganganelli, le cordelier , offrira au frère Laurent Ricci, le jésuite. » Ce propos, qui n'est pas vraisemblable, n'eut aucune conséquence, et les anxiétés du pontife , attestées par tous les témoins qui l'entouraient , ne permettent pas d'y ajouter foi. Au dire du cardinal de Bernis , Clément XIV, depuis le jour de son exaltation , avait eu peur de mourir empoisonné. Il allait vivre fou; car, à partir du 21 juillet 1773, il n'eut plus que des éclairs de raison. Dans l'histoire des souverains pontifes, c'est le premier et le seul qui ait subi cette dégradation de l'humanité, m

XLVI. — Certes, il y a là de quoi révolter tout sentiment humain en présence d'une narration si cruelle, et, nous osons le dire, si profondément impie. On se demande avec étonnement comment elle a pu sortir de la bouche d'un catholique. On se demande avec

douleur comment il se fait que la chrétienté tout entière ne se soit pas élevée contre une pareille infamie, dans laquelle se montre au premier coup d'œil, à découvert, le plus impudent mensonge, et qu'elle n'ait pas solennellement protesté contre, autant par un sentiment d'amour pour la vérité que par vénération pour l'Église et son chef. Était-il donc si difficile de découvrir la calomnie dans cette relation abominable? Il n'était besoin que d'une étincelle de bon sens. C'est avec douleur et presque la rougeur au front que nous nous vovons contraint de constater en partie ce que cette relation renferme de contradictoire et d'absurde , et d'en démontrer la fausseté au monde chrétien , lequel , en y ajoutant foi, a fait preuve assurément d'un aveuglement jusqu'ici sans excuse et sans nom.

Nous ne vouions pas même en appeler à notre exposé des faits, au sujet de la souscription et publication du bref Dominus ac Redemplor, exposé qui, sans contredit, renverse de fond en comble tout cet impur roman; nous nous tiendrons exclusivement à la narration elle-même de Bolgcni , citée par l'auteur.

Clément XIV souscrivit le bref le 21 juillet, pendant la nuit , avec un crayon (sans doute à la clarté de la lune) , sur une fenêtre du Quirinal (laquelle? ), et tomba au même instant par terre sans connaissance. On le trouva encore dans ce triste état le lendemain matin. On dut le relever et le porter, tout habillé sans doute, dans son lit, car il n'est guère probable quil se soit mis en chemise pour souscrire le bref en question. Cependant, on ne sait comment, voilà que tout à coup le pontife se trouve à moitié nu sur son lit, pleurant et se lamentant à l'occasion de la souscription du bref. Et quand on lui conseille do le retirer ou de le révoquer par un autre bref, il répond : Cela ne se peut plusj/c l'ai conaigné à Monino, et à l'heure qu'il est, le courrier qui le porte en Espagne est peut-être déjà parti.

Qui pourrait encore se refuser à reconnaître ici un enchaînement des absurdités les plus extravagantes, les plus contradictoires, et même les plus physiquement impossibles?

On se demande d'abord si Clément XIV a souscrit le bref en présence de I\Ionino, du cardinal secrétaire d'Etat , du secrétaire de la congrégation De rébus exlinclx , ou bien s'il était seul? La relation semble admettre cette dernière hvpothèse, puisque ni Moùino, ni Pallavicini, ni personne n'eût été assez inhumain, sans doute, pour laisser le pape seul et sans secours dans un si dou-

350 (4773j AFFAIRE

loureux état, sans appeler du moins au secours quelque serviteur qui lui prêtât assistance.

Il est d'usage, comme l'on sait, que les papes souscrivent tous les actes, et surtout ceux de quelque importance, en présence du cardinal secrétaire d'Etat ou du cardinal préfet, ou au moins du secrétaire de la congrégation devant laquelle a été portée l'affaire dont il s'agit dans l'acte qui requiert la signature du souverain pontife. Que Clément XIV se soit écarté pour cette fois d'un tel usage, nous l'admettons ; mais il n'en est pas moins absolument incompréhensible que le saint-père ait pu rester ainsi inaperçu toute la nuit, étendu sur le marbre glacé de son palais , puisque personne n'ignore que le pape est toujours entouré de ses prélats domestiques et des serviteurs de sa maison, presque jusqu'au moment où il se rend au lit, quelque avancée que soit l'beure où il va prendre son repos.

Comment expliquer que tous ensemble, sans en excepter le vigilant père Buontempi et fra Francesco , qui ne perdait pas le pape de vue, aient pu être, cette fois, assez insouciants et assez aveugles pour ne pas s'apercevoir de cet accident ?

Mais , soit encore. — Le pape souscrit dans les ténèbres et tombe avec le bref entre les mains. Qui le releva? qui porta le bref à Monino? Car il en dut être ainsi, puisque le pape , se lamentant le lendemain dans les convulsions du désespoir, s'écriait que le bref était déjà envoyé en Espagne.

Mais c'est trop mettre à la torture la patience et le bon sens de nos lecteurs. Nous demanderons seulement à M. Crétineau-Jolj quels sont ses témoins? Ce sont, à son dire , tous ceux qui entouraient le pape dans ces terribles moments. Et pourquoi donc ne nous rapporte- t-il pas les témoignages authentiques? Car nul homme raisonnable ne pourrait ajouter la moindre foi à la relation insipide du père Bolgeni , qui se trouvait alors à Macerata , et ne la rapporte que sur la foi d'un ouï-dire.

Et nous aussi, d'ailleurs , nous possédons le même rapport de Bolgeni. Nous le possédons depuis quinze années , fidèlement copié de notre propre main , sur l'original même , écrit de celle de Bolgeni , revêtu du sceau de la compagnie de Jésus , et conservé aux archives générales de la société à Rome (1). En copiant cette pièce , nous ne pouvions nous défendre de laisser échapper un

(1) Theiner, Clem. XIV Epist., etc., n' 307, pag. 369-372.

sourire mêlé d'indignation et de pitié, et nous eussions dès lors cru commettre un crime ineffaçable en le livrant à la publicité , moins encore par respect pour la mémoire de Bolgeni, que pour l'ordre respectable auquel il avait l'honneur d'appartenir.

Cependant , dans ses secrets conseils , la Providence divine, — qui sait réhabiliter, quand elle veut, l'innocence, et qui a son heure aussi pour ilétrir le mensonge, — a permis , pour le triomphe de la religion et de la vérité, que cette relation fût rendue publique, afin de pouvoir ainsi détruire pour jamais le réseau d'ignominie dont on avait clierché à entourer la vertu et la prudence d'mi des plus sages et des plus saints pontifes, vicaires de Jésus-Christ sur la terre , et afin aussi de manifester son innocence, pour la consolation de l'Église et de l'humanité.

XLYII. — Mais encore, toute incohérente et scandaleuse que soit cette relation de Eolgeni, IM. Crétineau-Joly l'a-t-il au moins lidèlement reproduite? Malheureusement non; et nous allons suppléer à ses omissions , qui ne semblent pas complètement involontaires , sans doute parce que les détails qu'il a jugé convenable de supprimer lui ont semblé , comme à nous, par trop fabuleux.

Le cardinal deSimone (qui, s'il est vraiment l'auteur de cette narration, ne pouvait, par une plus noire et plus cruelle ingratitude, payer l'honneur de la pourpre dont l'avait revêtu Clément XIY le 15 mars de cette même année) , le cardinal de Simone, suivant Bolgeni, allait, dans l'après-midi du 2 1 juillet , jour de la souscription du bref, vers les vingt-deux heures et demie italiennes (environ six heures et demie), faire sa passeggiata habituelle, en voiture, hors de la porte Pia. Chemin faisant , il descendit à l'église dite la Madonna délia Vittoria, qui n'en est pas éloignée, et y entra pour faire quelques prières , et, suivant la coutume des cardinaux, continuer sa route à pied, pour prendre l'air. A peine avait-il fait quelques pas, qu'il fut arrêté par une voiture à cheval du pape (.Sic) , a cavallo del papa , et fut prié , au nom de fra Francesco, de retourner immédiatement sur ses pas, et d'entrer au palais du Quirinal , où tout était sens dessus dessous dans la chambre du saint-père : « .le m'imaginai, » continue le cardinal, selon la relation de Bolgeni , « que le pape avait souscrit le bref de la suppression des jésuites, parce (jue je savais que, peu de jours auparavant, les ambassadeurs et le père Buontempi avaient lait au saint-père les plus vives instances pour l'obtenir. »

352 (1773) AFFAIKE

Premier et grossier mensonge, puisque, depuis le 27 juin, le pape n'avait admis aucun ministre à son audience.

Ce respectable cardinal, toujours selon Bolgcni , prétend avoir trouvé sur son lit, « avec son seul caleçon et sa cliemise, le saintpère, pleurant et hurlant, » et faisant une autre espèce d'action incompréhensible, que le même auteur exprime en ces termes : « Divincolandosi pel petto, » se tordant par la poilrine. Il essaya de le consoler, et, pour y mieux réussir, il lui conseilla, nonseulement de retirer le bref, mais encore de le révoquer. « Oh ! mon Dieu , •> lui répond le saint-père, « c'est impossible ! Je l'ai déjà consigné à Monino, et peut-être qu'à cette heure est déjà parti le courrier qui le porte en Espagne. »

Second et grossier mensonge déjà réfuté par les faits que nous avons relatés plus liaut.

Et comment le pape pouvait-il consigner le bref à ]\Ionino, qu'il n'avait pas vu une seule fois depuis près de deux mois, et qui ne le reçut que le 19 août 1773, comme Charles III lui-même ne le reçut que le 2 septembre de la même année, et non de Mofiiuo, jnais des propres mains de l'auditeur de la nonciature de Madrid? — Mais passons.

De Simone, ~ toujours suivant la relation de Bolgeni, — doit avoir été prié de la manière la plus pressante par fra Francesco, de ne pas quitter le pape dans ce terrible état, parce qu'il avait déjà essayé , aussitôt après le départ de Monino, de se jeter par la fenêtre dans un accès de désespoir. Un domestique avait eu la plus grande peine à le retenir, et s'était même vu obligé d'appeler à son secours. Pour prévenir un semblable malheur, on avait aussitôt cloué les fenêtres du cabinet du saint-père. Yers les dix heures du soir, le pape commença à se calmer, reprit ses sens, se leva, ne voulut ni voir personne ni parler à qui que ce fût, et donna des signes de grande mélancolie.

De cette dégoûtante relation de Bolgeni, qui peut seiûe avoir ici quelque valeur, il résulte clairement que Clément XIV souscrivit le bref le 21 juillet, non pas la nuit, comme on l'avait si impudemment affirmé à Grégoire XYI, mais en plein jour, savoir, dans l'après-midi, et au plus tard à six lieures, et ce, non avec nu crayon , mais avec une bonne plume et de bonne encre. Si M. Crétineau-Joly comprenait un peu la langue italienne, il n'aurait pas placé au 22 juillet l'horrible scène qui représente le pape tourmente par la crainte de l'enfer, car Bolgeni la place claire-

ment au 21 juillet, jour de la souscription du bref, quoiqu'il ajoute, pour donner une preuve de la fidélité de ses souvenirs : « Ce jour fut, si j'ai bonne mémoire, le 22. »

Bolgeni ne parle pas le moins du monde de l'évanouissement du saint-père , pas plus que de son abandon sur le pavé pendant toute la nuit. Sur le fondement de ces deux fables, l'une que l'on avait eu l'impiété de faire croire à Grégoire XVI , l'autre qu'il jîuise dans Bolgeni, M. Crétineau-Joly en construit donc une troisième aussi absurde, et non moins impie que ses deux sœurs aînées.

Malgré cela, Bolgeni prétend toujours nous persuader que le pape se trouvait dans cet état malheureux , ainsi que le lui avait raconté le cardinal de Simone, et le confirme par la petite historiette suivante.

Ce père se trouvait à Macerata, où il était confesseur de la respectable famille du marquis Ricci, lorsque le bref de suppression arriva dans cette ville avec la circulaire aux évêques. Voici maintenant ce que Bolgeni ajoute : « A peine le bref de suppression eut-il été publié à Macerata , le marquis Antoine , craignant que je ne partisse, voulut me faire la confession générale de toute sa vie. Il l'avait commencée, quand voilà que, deux jours après, arrive la fameuse encyclique qui enlevait aux ex-jésuites toutes facultés de confesser, prêcher, etc.

« Le marquis, affligé de cet accident, ne se voulut pas rendre à mon avis, savoir, que le jugement commencé ne pouvait se suspendre; et l'opinion de monseigneur X., barnabite, qui se trouva conforme à la mienne, ne fut pas capable de le tranquilliser. Comme le marquis Antoine était ami de monseigneur Macedonio, secrétaire dei Memor'iali du pape, et avec lequel il entretenait quelque correspondance , il écrivit à ce prélat pour lui exposer le fait de sa confession générale commencée, l'infirmité incurable de son oncle (le marquis Dominique), mon péuitent, et le prier d'exposer au pape les instantes prières de l'un et de l'autre, afin qu'ils pussent se confesser à moi, lui recommandant d'ailleurs le secret, etc.

'< Monseigneur Macedonio répondit au marquis Antoine Bicci une lettre de sa propre main, et que j'ai vue plusieurs fois et considérée à mon extrême surprise. Ce j)rélat écrivait donc qu'il avait lu en entier au pape la lettre du marquis, et que le pape avait répondu d'abord que ou/, qu'il accordait tous les pou- 11. 23

3o4 (1773) AFFAIRE

voirs, etc. ; puis que, s'arrètant un instant, tout pensif, il s'était repris et avait refusé la faculté demandée ; et que monseigneur Macedonio ayant insisté sur la particularité des circonstances, et ajouté que la chose se ferait en secret et avec toute discrétion, le pape avait répondu : Si, par malheur, les ambassadeurs viennent à en avoir connaissance, ainsi que le roi d'Espagne, qui peut dire les cris quils vont pousser^ qui sait tous les désagréments qui pourront en résulter pour moi? Non, par conséquent, non. Monseigneur Macedonio répliqua : Comment pourront- ils savoir une chose qui se sera passée si loin ? — 5/ personne ne le leur dit, répondit le pape, le diable de l'enfer le leur fera savoir; non, non , non. »

Et c'est un prêtre qui a osé écrire de telles choses !

Ce fait, M. Crétiueau-Joly lui-même l'a omis, ainsi que celui de la condamnation des fenêtres de Sa Sainteté ; et tout homme doué d'intelligence le reconnaîtra au premier coup d'œil pour une invention stupide.

XL VIII. — Mais personne, mieux que M. Crétineau-Joly luimême, ne démontre la fausseté de cette prétendue folie du pape, qu'il affirme cependant avec un si pompeux étalage de mots. Par une méprise vraiment inconcevable , il publie une lettre en style jovial, que Moûino écrivait, le 23 juillet 1773, au marquis Tanucci, et dans laquelle il lui annonçait ce qu'il avait déjà écrit à sa cour depuis le mois de novembre de l'an passé , et ce qu'il répétait presque à chaque courrier, savoir, que la suppression des jésuites était très-prochaine , quoique l'on dût toujours craindre que de nouvelles difficultés ne vinssent à surgir. Voici donc comment s'exprime cet ambassadeur (1) : « J'ai eu besoin de faire éclater mon arquebuse, et vous savez de quelle mitraille elle est chargée. Elle a eu pour effet d'employer tant de papiers d'imprimerie, que par la suite ils pourront servir à faire des cartouches. Je crains qu'une autre décharge ne soit encore nécessaire, parce cfCà chaque pas un obstacle surgit. »

Comment donc Moîiino pouvait-il s'exprimer ainsi le 23 juillet, s'il avait en sa possession, le 2 1 , le bref de la suppression, et s'il l'avait déjà envoyé en Espagne ?

Nous n'avons pas à apprécier ici la vanterie de cet ambassadeur, et nous nous en tenons purement et simplement à'son aveu,

(1) Clément XIV et les jésmles, pag. 333.

seule cliosc vraie de sa lettre, savoir, que, le 23 juillet, nonseulement il ne savait rien de positif sur l'abolition de la société, mais qu'il doutait encore si elle aurait jamais lieu. Or donc, par cette seule circonstance est renversée toute la fable inepte de l'envoi du bref le 2 1 juillet, et celle, par conséquent, de la folie du pape occasionnée par cet envoi.

Mais il est de la nature du fanatisme d'être tellement aveugle, qu'en face des documents les plus lumineux il ne voit pas la lumière, et qu'il va jusqu'à publier les actes qui le confondent, sans s'apercevoir qu'il donne la mort à ses propres affirmations. Voilà ce qui est arrivé littéralement à M. Crétineau-Joly. Son illusion est d'autant plus étrange, qu'il place cette lettre de Moîîino immédiatement après son exposé de la prétendue folie du saint-père, en s'écriant encore d'un air tragique : « Il (Mofiino) a tué d'un seul coup le vicaire du Christ et la compagnie fondée par saint Ignace. « De sorte que, — page .332, — Mofiino arrache des mains du saint-père la signature du bref et l'envoie en Espagne ; et — page 333, — le même Mofiino, non-seulement ignore l'existence de ce bref , mais encore croit qu'il ne sera pas facile de l'obtenir de sitôt.

Si ce n'est pas là de l'aveuglement, qu'on nous dise ce que cela peut être !

XLÏX. — Mais il n'était pas nécessaire à M. Crétineau-Joly de lire la lettre de ]Mofiino à Tanucci. Il aurait pu, s'il avait eu une étincelle de pudeur et d'amour pour la justice et la vérité, ou un seul sentiment d'humanité, de respect et de vénération pour l'Église et le saint-siége; il eût pu, disons-nous, sauver glorieusement et sans peine l'honneur de Clément XIV. Et, en effet, Bolgeni, qui n'a pas rougi de livrer à la postérité l'abominable récit de la folie du pape, la révoque lui-même en doute, aussitôt après, dans une seconde relation.

Cette relation, qui fait suite à la première, est également écrite en entier de la même main, de Bolgeni, revêtue du même sceau de la société de Jésus, et conservée dans les mêmes archives.

Dans cette relation, il parle d'abord de la prétendue lettre adressée par l'archevêque de Paris, le 24 avril 1774, à Clément XIV, contre le bref de suppression, lettre sur laquelle nous reviendrons plus tard. Et ensuite, tourmenté peut-être par les remords de sa conscience, et honteux d'avoir si indignement llétri, dans sa première relation, la mémoire du saint-père, il raconte

que, s étant informé auprès de monseigneur Sampieri, chanoine de Saint-Pierre, qui avait vécu dans l'intimité du saint-père, pour savoir si la folie de celui-ci était réelle , le prélat lui avait répondu « qu'étant allé voir le pape après cette lettre (celle de l'archevêque de Paris), souvent et pour diverses affaires importantes, il ne s'était jamais aperçu d'aucun dérangement d'esprit, mais qu'il l'avait toujours trouvé la tète appuyée sur la maiu, et le coude sur la table ; qu'il l'avait toujours vu plongé dans une très-profonde mélancolie, et que, lorsqu'on lui soumettait quelques affaires, il répondait en peu de paroles, et le plus souvent disait : Faites-le vous-même, faites-le vous-même! »

L. — Mais encore cette dernière assertion n'est-elle autre chose qu'une calomnie nouvelle, et nous avons eu l'occasion de le démontrer plusieurs fois. Clément XIV n'a pas perdu, un seul instant perdu la lucidité de son intelligence. Notre exposé de son activité infatigable dans le courant de cette année 1773, et plus encore dans celui de Tannée suivante, prouve clairement que l'accusation de ne s'être pas occupé d'affaires depuis la suppression de la compagnie de Jésus n'est également qu'un impudent mensonge. Cela est plus que suffisamment démontré par cette circonstance que les cardinaux, les prélats et même les ambassadeurs -des cours se plaignent unanimement de ce que le pape voulait faire toutes les affaires par lui-même, et qu'ainsi il abrégerait ses jours.

Quoi qu'il en soit, Bolgeni, bien qu'il mette en doute, dans cette seconde relation, la prétendue aliénation mentale de Clément XIV, laisse néanmoins clairement percer la probabilité d'un état d'esprit qui n'est pas naturel. Sans nous arrêter plus longtemps à une pareille conduite de cet ex-religieux envers le vicaire de Jésus-Christ, nous nous contenterons de faire observer qu'il ne pouvait se venger d'une manière plus barbare qu'en transmettant, au nom de sa compagnie éteinte, un pareil récit à la postérité, pour flétrir à jamais la mémoire de Clément XIV. Et cet outrage est d'autant plus impardonnable, que cette fable immonde, qui, à son origine, paraît n'avoir été autre chose qu'une de ces innombrables anecdotes satiriques dont on commençait déjà à décocher les traits empoisonnés contre Clément XIV, même de son vivant, est entrée après sa mort dans le domaine de l'histoire et revêt actuellement l'apparence d'une autorité historique.

C'est, de lu part de M. Crélineau-Joly, une faute plus grave et plus impardonna J)le encore d'avoir voulu donner à cette même fable tronquée la valeur d'une certitude absolue sans avoir égard à la seconde relation contradictoire de son auteur. Ne la lui a-t-on pas communiquée, ou l'a-t-il supprimée à dessein, nous l'ignorons et nous ne désirons 'pas le savoir : que celui auquel appartient cette honte la prenne.

Maintenant nous demanderons à tout homme impartial si M. Crétineau-Joly, avec sa méthode inqualifiable de mutiler et de supprimer les documents qui le gênent, méthode que nous avons déjà plusieurs fois constatée dans ses ouvrages, peut mériter encore la moindre foi ?

LI. — Les membres de la société de Jésus éteinte accueillirent et propagèrent , dès le commencement , ces mensonges , avec avidité et avec empressement. Nous en pouvons juger par un texte (1) de l'un des leurs, Georgel, déjà mentionné dans notre histoire du conclave de Clément XIV, quoiqu'il n'eût pas encore connaissance des circonstances dont, plus tard, on jugea convenable d'embellir le récit de la prétendue aliénation mentale du pape.

Il nous fait part, lui aussi, d'une découverte aussi édifiante que rassurante sur le sort éternel du pauvre Clément XIV : c'est à savoir que, vers la fin de sa triste carrière, il se repentit au moins de son crime, et le répara par la révocation de son coupable bref, en l'annulant par un autre du 29 juin 1774. Nous citerons ici cette relation, déjà réfutée surabondamment par ce que nous avons dit, et si riche en contradictions, qu'elle nous dispense d'aucun commentaire.

« A peine Clément XIV eut-il coiuljlé les vœux du roi d'Espagne, par la ruine des jésuites, que sa vie ne fut plus qu'un tissu d'inquiétudes et de remords : les honneurs et la suprématie du pontificat devinrent pour lui une source d'amertumes; pouvoil-il se dissimuler que sa tiare éloil le prix d'un pacte criminel qui frappait son électiou, d'un vice radical (elle était nulle par conséquent)? Il voyoit que la suppression des jésuites assuroit le triomphe de l'impiété, de l'hérésie et du libertinage. Ces pensées, sans cesse renaissantes, portoient le trouble dans son àme; elles échauffoient son imagination : souvent, lorsqu'il se croyoit seul,

(1) George), JHf ^moires, tom. I,pag. 147.

358 (1773) AFFAIKE

on l'a entendu s'écrier : « Compulsus fecil compulsus feci! La « violence, oui, la violence, m'a arraché ce bref fatal qui me « tourmente et me déchire ! » Absorbé, nuit et jour, dans ces idées qui empoisonnoient tous ses momens, il devint sombre et mélancolique; il ne trouvoit, a dit depuis un de ses plus intimes confidents (l'auteur fait probablement allusion au cardinal de Simone ou à monseigneur Sampieri, dans la relation du père Bolgeni), il ne trouvoit de lénitif , pour calmer les agitations de sa conscience, que lorsqu'il prenoit la résolution de réparer, autant que possible, le tort qu'il avoit fait à la chrétienté. En attendant ce moment favorable, il se détermina à laisser entre les mains de son confesseur une attestation de son repentir, une rétractation formelle et motivée du bref qu'il avoue avoir été h produit de la violence. Cette tardive rétractation n'est plus un mystère ; elle est datée du 29 juin, jour de la fête de saint Pierre, 1774; elle est écrite en latin, et rapportée tout au long dans une histoire des jésuites, écrite en langue allemande par Pierre-Philippe Wolff, imprimée à Zurich eu 1791, troisième partie, page 296 et suivantes. »

Quel dommage qu'elle ne se trouve pas dans le Bullaire !

LU. — Nous croyons devoir insérer ici in extenso le bref Dominus ac Redemptor (1), pour clore cette discussion et mettre le lecteur à même de mieux apprécier notre exposé de la marche suivie par Clément XIV dans l'abolition de la société de Jésus.

Clément XIV, etc.

1, Notre-Seigneur et notre Rédempteur Jésus-Christ, nommé Prince de la paix par le prophète, s'est déclaré tel en venant au monde, d'abord aux bergers par le ministère des anges , et enfin , avant de monter au ciel, il l'a annoncé lui-même deux fois à ses disciples. Après avoir réconcilié toutes choses avec Dieu son Père, pacifiant par son sang répandu sur la croix ce qui est sur la terre et dans les cieux, il a confié aux apôtres le ministère et la parole de la réconciliation, afin qu'en remplissant les fonctions de Jésus- Christ, qui n'est pas le Dieu de la dissension , mais celui de la paix et de la charité, ils annonçassent la paix à tout l'univers, et qu'ils travaillassent avec zèle et par leurs labeurs à inspirer à tous ceux qui sont régénérés en Jésus-Christ un vif empresse-

(0 Theiner, démentis XIV Epist., elc, n" 317, pag. 385-403.

ment de conserver l'unité d'esprit dans le lien de la paix et de ne faire qu'un môme corps et un même esprit ; comme ils ont été appelés dans une même espérance de vocation à laquelle on ne parvient point, suivant l'expression de saint Grégoire, si on n'y court en esprit d'union avec le prochain.

2. Dès le jour de notre élévation au siège de saint Pierre, quoique nous en fussions entièrement indigne, nous avons rappelé à notre mémoire et nous avons eu jour et nuit devant les yeux cette parole, ainsi que ce ministère de réconciliation, qui nous ont été confiés par Dieu même d'une manière encore plus particulière ; et les ayant profondément gravés dans notre cœur, nous nous sommes efforcé de les remplir soigneusement, implorant sans cesse pour cela lassistance divine, afin qu'elle daignât nous inspirer, ainsi qu'à tout le troupeau du Seigneur, des pensées et des conseils de paix, et nous ouvrir la route la plus sûre pour l'obtenir. Convaincu, en outre, que nous avons été établi par la volonté de Dieu sur les nations et les royaumes pour arracher, détruire, disperser, dissiper, bâtir et planter ; pour cultiver la vigne du Seigneur et soutenir l'édifice de la religion chrétienne dont Jésus-Christ est la pierre angulaire, nous avons toujours cru et toujours été convaincu que, si , pour le repos et la tranquillité de la chrétienté, nous ne devions rien omettre de ce qui était propre à planter et à édifier, de même, le lien d'une charité mutuelle l'exigeant, nous devions être prêt et disposé à arracher et détruire même ce qui nous serait le plus agréable et dont la privation nous causerait une douleur amère et de vifs regrets.

3. Entre toutes les choses qui contribuent le plus à procurer le bien et le bonheur de la chrétienté, il n'y a point de doute qu'il ne faille donner presque le premier rang aux ordres religieux qui ont été, dans tous les siècles, le soutien et l'ornement de l'Église, et dont elle a retiré les plus grands avantages. C'est pourquoi, le saint-siége apostolique les a non-seulement approuvés et ])rotégés, mais il les a combles encore de bienfaits et leur a accordé des exemptions, des privilèges et des pouvoirs, afin de les engager, de les exciter et de les porter à cultiver la piété et la religion, à former les mœurs des peuples par leurs discours et leurs exemples, et à conserver et affermir l'unité de la foi parmi les fidèles.

Mais quand les choses en sont venues à un tel point, que le

peuple chrétien ne retirait plus de quelques ordres religieux ces fruits aussi abondants et ces avantages si désirés qu'ils devaient produire par leur institution, ou bien, que ces ordres étaient plutôt devenus pernicieux, et plus propres à troubler la tranquillité des peuples qu'à la leur procurer; ce même siège apostolique, qui avait employé ses soins pour les établir, n'a point hésité ou à leur donner de nouveaux règlements, ou à les rappeler à leur primitive discipline, ou même à les dissoudre et à les détruire entièrement.

4. C'est pourquoi le pape Innocent III, notre prédécesseur, s'étant aperçu que le trop grand nombre de différents ordres religieux occasionnait des troubles considérables dans l'Église de Dieu, défendit expressément dans le quatrième concile général de Latran de songer à établir de nouveaux ordres, et ordonna à tous ceux qui voulaient entrer eu religion de choisir un de ceux qui étaient approuvés. En outre, il statua que celui qui voudrait établir une communauté religieuse prendrait la règle et l'institut d'une de celles approuvées par le saint-siége. Il suivait de là qu'il ne serait nullement permis d'établir un nouvel ordre sans une nouvelle permission spéciale du souverain pontife ; et rien de plus raisonnable : car les nouvelles congrégations étant instituées pour une plus grande perfection, le saint-siége apostolique doit auparavant examiner avec soin la forme de leur régime et de leur discipline, de crainte que, sous l'apparence d'un plus grand bien et d'une vie plus sainte, il ne s'introduise dans l'Église de Dieu plusieurs al)us et peut-être même des maux .

5 . Quoique ces règlements eussent été faits avec beaucoup de sagesse par Innocent III, notre prédécesseur, cependant, non-seulement on a dans la suite extorqué du saint-siége, par des demandes importunes, l'approbation de quelques ordres religieux, mais la témérité présomptueuse de quelques-uns a aussi donné naissance à une multitude presque infinie d'ordres différents, surtout de mendiants, qui n'avaient point encore été approuvés. Ces abus ayant été entièrement reconnus, Grégoire X, également notre prédécesseur, pour y remédier sur-le-champ, renouvela dans le concile général de Lyon la constitution du même Innocent m, et défendit plus rigoureusement encore d'inventer de nouveaux ordres ou de nouvelles religions ou de prendre l'habit d'une nouvelle religion, et abolit à perpétuité toutes les religions et les ordres mendiants qui, établis après le quatrième concile de

Latran, n'avaient obtenu aucune approbation du saint-siége ; mais il ordonna en même temps que ceux qui en avaient été approuvés subsistassent de la manière suivante, savoir, qu'il serait permis aux proies des mêmes ordres d'y rester, s'ils jugeaient à propos, à condition qu'ils n'admettraient personne, dans la suite, à la profession de ces mêmes ordres, qu'ils n'acquerraient plus de maisons ou d'autres lieux, et qu'ils ne pourraient aliéner les maisons ou les lieux qu'ils avaient, sans une permission spéciale du saintsiége. En effet, ce pape réserva tous ces biens à la disposition du siège apostolique pour être employés par les ordinaires des lieux ou par ceux qui en auraient reçu la commission du saint-siége, au secours de la terre sainte, ou au soulagement des pauvres, ou pour être appliqués à d'autres pieux usages. Il interdit aussi absolument aux membres de ces mêmes ordres le droit d'instruire par la prédication les étrangers, de les entendre en confession, et de leur administrer la sépulture ; il déclara cependant que, dans cette constitution, n'étaient pas compris l'ordre des Frères prêcheurs ni ceux des Frères mineurs, l'utilité évidente que l'Église universelle en retirait devant leur tenir lieu d'approbation. Il voulut de plus que les ermites de Saint-Augustin et l'ordre des Carmes restassent constamment dans leur état, parce que leur institution avait précédé le quatrième concile général de Latran. Enfin, il accorda à chaque membre des ordres auxquels s'étendait cette constitution, une permission générale de passer dans les autres ordres approuvés, de manière cependant qu'aucun ordre ne put passer en entier dans un autre, ni un couvent dans un autre couvent avec ses biens, sans en avoir obtenu auparavant une permission spéciale du siège apostolique.

6. D'autres pontifes romains, nos prédécesseurs, dont il serait trop long de rapporter les décrets, ont toujours marché sur ces traces, suivant les circonstances des temps : et entre autres Clément V, également notre prédécesseur, par sa bulle du 2 mai 1312, supprima et abolit totalement, à cause de sa diffamation générale, l'ordre militaire des Templiers, quoique légitimement approuvé, quoiqu'il eût autrefois rendu à toute la chrétienté des services si importants , que le saint-siége l'avait comblé de bienfaits et lui avait accordé des privilèges, des biens, des exemptions et des pouvoirs très-étendus, et quoique le concile général de Vienne, auquel il avait commis l'examen de cette affaire, eùtété d'avis qu'on s'abstint de prononcer à ce sujet une sentence formelle et définitive.

7 . Le pape Pie V, également notre prédécesseur, dont l'Église catholique respecte et honore d'un culte religieux l'émineutc sainteté , éteignit entièrement l'ordre religieux des frères humiliés, antérieur au concile de Latran , et approuvé par Innocent 111, d'heureuse mémoire, par Honorius III, Grégoire IX et Nicolas V, et il le détruisit à cause de leur désobéissance aux décrets apostoliques et de leurs dissensions tant intestines qu'extérieures ; parce qu'ils ne laissaient entrevoir aucune espérance de retour à la vertu, et encore parce que quelques-uns de leurs membres avaient formé une horrible conspiration contre la vie de saint Charles Borromée, cardinal, protecteur et visiteur dudit ordre.

8. Le pape Urbain VIII, d'heureuse mémoire, pareillement notre prédécesseur, supprima et abolit à perpétuité, par son bref du 6 février 1625, la congrégation des Frères conventuels réformés, solennellement approuvée par Sixte V, d'heureuse mémoire, aussi notre prédécesseur, et comblée par lui de plusieurs bienfaits et de ses faveurs, et cela parce que ces religieux ne produisaient point les fruits spirituels que l'Église de Dieu en attendait, et qu'au contraire, il s'était élevé plusieurs différends entre ces mêmes frères conventuels réformés et les frères conventuels non réformés. Il accorda et assigna à l'ordre des Frères mineurs conventuels de Saint-François les maisons, couvents , terrains, meubles, biens, effets, actions et droits qui appartenaient à cette congrégation, excepté seulement la maison de Naples et celle de Saint-Antoine de Padoue, nommée de Urbe. Il réunit et incorpora cette dernière à la chambre apostolique, en la réservant à sa disposition et à celle de ses successeurs, et permit enfin aux religieux de ladite congrégation supprimée d'entrer dans l'ordre des frères de Saint-François, appelés Capucins, ou de l'Observance.

9. Le même Urbain VIII, par un autre bref du 2 décembre 1643, supprima, éteignit et détruisit à perpétuité l'ordre religieux de Saint-Ambroise et de Saint-Barnabe ad ISemus, soumit les membres de cet ordre supprimé à la juridiction et à l'autorité des ordinaires des lieux, et leur accorda la permission de passer dans d'autres ordres religieux approuvés par le saint-siége. Innocent X, d'heureuse mémoire, également notre prédécesseur, confirma, par sa bulle du 1" avril 1645, cette suppression, sécularisa en outre les bénéfices, les maisons et monastères dudit ordre qui étaient auparavant réguliers, et déclara qu'ils seraient à l'avenir séculiers.

10. Le même Innocent X, notre prédécesseur, par son bref du 1 6 mars 1 645, pour apaiser les troubles excités parmi les religieux de l'ordre des Pauvres de la Mère de Dieu, des écoles pies, réduisit cet ordre, quoique solennellement approuvé, après un mùr examen, par Grégoire XV, notre prédécesseur, en une simple congrégation qui ne ferait plus aucun vœu, à l'instar de la congrégation des prêtres séculiers de l'Oratoire, établie dans l'église de Sainte-lVIarie , in ValUcella de Urbe , sous la dénomination de Saint-Philippe IVéri. Il accorda aux religieux de cet ordre ainsi réformé le droit d'entrer dans tout autre ordre qui fût approuvé, leur défendit de recevoir des novices et d'admettre à la profession aucun de ceux qui avaient pris l'habit. Enfin, il transféra totalement aux ordinaires des lieux la supériorité et la juridiction qui résidaient dans le ministère général, les visiteurs et les autres supérieurs. Tous ces règlements ont été exécutés pendant quelques années jusqu'à ce que le saint-siége, convaincu de l'utilité de l'institut précédent, le rappelât à son ancienne forme de vœux solennels, et le rétablît sur le pied d'un ordre absolument régulier.

11. Le même Innocent X, notre prédécesseur, supprima totalement, par son bref du 29 octobre 1650, l'ordre de Saint-Basile de Armenis, à cause des troubles et des dissensions qui s'y étaient élevés. Il soumit entièrement les religieux de cet ordre à la juridiction et à l'obéissance des ordinaires des lieux, leur donna l'habit des clercs séculiers, en leur assignant des pensions suffisantes sur les revenus de leurs maisons supprimées, et leur accorda aussi la permission de passer dans tout autre ordre approuvé.

12. Le même Innocent X, considérant que l'Éghse ne pouvait espérer aucun fruit spirituel de la congrégation religieuse des Prêtres du bon Jésus, l'éteignit à jamais par un bref du 22 juin 1651 ; soumit ces religieux à la juridiction des ordinaires des lieux, leur assigna une subsistance convenable sur les revenus de la congrégation supprimée, leur permit d'entrer dans tout autre ordre religieux approuvé par le saint-siége, et se réserva le droit d'appliquer les biens de cette congrégation à d'autres pieux usages.

l.'i. Enfin, Clément IX, d'heureuse mémoire, également notre prédécesseur, ayant reconnu que trois ordres religieux, savoir : celui des chanoines réguliers dits de Saint-Georges in Alga^ c«lui des hiéronymites de FesuUs, et celui des jésuates établis par saint

Jean Colombaii, ne procuraient que peu ou point d'utilité et d'avantage au peuple chrétien, et qu'on ne pouvait même espérer qu'ils lui devinssent plus utiles daiis la suite, forma la résolution de les supprimer et de les abolir; ce qu'il exécuta par un bref du 6 décembre 1608; et, à la réquisition de la république de Venise, il voulut que leurs revenus et leurs biens, qui étaient assez considérables, fussent employés à fournir aux frais de la guerre que les Vénitiens étaient obligés de soutenir contre les Turcs dans l'île de Candie.

14. Mais nos prédécesseurs, en portant tous ces décrets et en les mettant à exécution, ont cru toujours devoir user prudemment des moyens qu'ils ont jugés les plus propres à fermer l'entrée aux dissensions et à écarter la fureur des disputes ou l'esprit de parti. C'est pour cela que, rejetant la méthode pénible et embarrassante qu'on a coutume d'employer dans les procédures, ils se sont uniquement attachés aux lois de la prudence ; et avec cette plénitude de puissance dont ils jouissent comme vicaires de Jésus-Christ sur la terre et comme administrateurs suprêmes de la chrétienté , ils ont exécuté toutes ces choses sans permettre, aux ordres religieux dont la suppression était résolue , de faire valoir leurs droits, de détruire les accusations graves intentées contre eux, ni enlin de réfuter les motifs qui les avaient déterminés à prendre ce parti.

1 5 . Après donc avoir mis sous nos yeux ces exemples et d'autres du plus grand poids et de la plus grande autorité, et brûlant de marcher avec confiance et d'un pas sur dans la résolution dont nous parlerons plus bas, nous n'avons oniis ni soins ni recherches pour connaître à fond tout ce qui concerne l'origine, les progrès et l'état actuel de l'ordre religieux communément appelé la Société de Jésus , et nous avons découvert qu'il avait été établi par son saint fondateur pour le salut des âmes , pour la conversion des hérétiques et surtout des infidèles , enfin pour donner à la piété et à la religion de nouveaux accroissements ; que , pour atteindre plus facilement et plus heureusement à ce but désiré, il avait été consacré à Dieu par le vœu très-étroit de pauvreté évangélique, tant en commun qu'en particulier , excepté les maisons d'étude ou de belles-lettres, auxquelles on permit de posséder quelques revenus, de manière cependant qu'aucune partie n'en pourrait être détournée ni appliquée aux avantages, à l'utilité et à l'usage de cette société.

16. C'est d'après ces lois, et d'autres également sages, que Paul III, notre prédécesseur, approuva d'abord la société de Jésus par sa bulle du 2G septembre 1540 , et lui permit de rédiger des statuts et règlements qui assurassent sa tranquillité, son existence et son régime ; et quoiqu'il eût restreint cette société naissante au nombre de soixante religieux seulement, néanmoins, par une autre bulle du 28 février 1543, il permit aux supérieurs d'y admettre tous ceux dont la réception leur paraîtrait utile ou nécessaire. Ensuite le même Paul , notre prédécesseur, par un bref du 15 novembre 1549 , accorda de très-grands privilèges à cette société , et conféra à ses généraux le pouvoir d'y introduire vingt prêtres, en qualité de coadjuteurs spirituels, et de leur communiquer les mêmes privilèges, les mêmes faveurs et la même autorité dont jouissaient les profès de la société ; il voulut et ordonna que cette permission put s'étendre sans aucune restriction et sans nombre limité à tous ceux qui en seraient jugés dignes par les généraux. Eu outre, la société elle-même , tous les membres dont elle était composée et leurs biens , furent entièrement soustraits à toute supériorité, juridiction et correction des ordinaires, et ce pape les prit sous sa protection et sous celle du siège apostolique.

17. Nos autres prédécesseurs ont exercé dans la suite la même munificence et la même libéralité envers cette société. En effet , Jules III, Paul lY , Pie IV, Pie V , Grégoire XIll , Sixte V, Grégoire \l\\ Clément VÏII , et d'autres souverains pontifes, ont, ou confirmé , ou augmenté , ou déterminé plus particulièrement les privilèges déjà accordés à ces religieux. Cependant la teneur même et les termes de ces constitutions aposloliques nous apprennent que la société^ presque encore au berceau , i;t7 naître en son sein différents germes de discordes et de jalousies qui non-seulement déchirèrent ses membres , mais qui les portèrent à s'élever contre les autres ordres religieux, contre le clergé séculier , les académies, les unioersitès, les collèges^ les écoles publiques, et contre les souverains eux-mêmes qui les avaient accueillis et admis dans leurs États ; et que ces troubles et ces dissensions étaient excités tantôt au sujet de la nature et du caractère des vœux, du temps d'admettre les novi(;es à prononcer ces vœux , du pouvoir de renvoyer les novices ou de les élever aux ordres sacrés, sans un titre et sans avoir fait des vœux solennels, ce qui est contraire aux décisions du concile de Trente et de IMe V , notre prédécesseur;

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tantôt au sujet de la puissance absolue que le général s'arrogeait, et de quelques autres articles concernant le régime de la société ; tantôt pour différents points de doctrine, pour les collèges, pour les exemptions et privilèges que les ordinaires et d'autres personnes constituées en dignité , soit ecclésiastique , soit séculière, prétendaient blesser leur juridiction et leurs droits ; enfin, il n'y eut presque aucune des plus graves accusations qui ne fût intentée contre cette société , et la paix et la tranquillité de la chrétienté en furent gravement troublées.

18. De là s'élevèrent mille plaintes contre ces religieux, lesquelles furent déférées à Paul IV, Pie V et Sixte V, nos prédécesseurs, et appuyées de l'autorité de quelques princes. Philippe II entre autres, d'illustre mémoire, roi d'Espagne, mit sous les yeux de Sixte V, notre prédécesseur, non-seulement les motifs graves et pressants qui le déterminaient à cette démarche et les réclamations qui lui avaient été faites de la part des inquisiteurs d'Espagne contre les privilèges excessifs de la société de Jésus , et contre la forme de son régime, mais encore des points de dispute approuvés par plusieurs de ses membres , même les plus recommandables par leur science et par leur piété, et sollicita auprès de ce pontife une visite apostolique dans cette société.

19. Les demandes et le zèle de Philippe paraissant fondés sur la justice et sur l'équité, le même Sixte V y eut égard, et nomma pour visiteur apostolique un évêque généralement reconnu par sa prudence, sa vertu et ses lumières. En outre, il désigna une congrégation de cardinaux qui devaient employer tous leurs soins et leur vigilance à terminer cette affaire. Mais une mort prématurée ayant enlevé le même Sixte V, notre prédécesseur, le projet salutaire qu'il avait formé s'évanouit et n'eut point d'effet. Grégoire XIV , d'heureuse mémoire , à peine élevé à la chaire de saint Pierre , donna de nouveau , par sa bulle du 28 juin 1591 , l'approbation la plus étendue à l'institut de la société ; il confirma et ratifia tous les privilèges qui leur avaient été accordés par ses prédécesseurs , et surtout celui d'exclure et de renvoyer les membres de cet ordre sans employer aucune forme juridique, c'est-à-dire sans faire auparavant aucune information , sans dresser aucun acte, sans observer aucun ordre judiciaire ni accorder aucun délai , même essentiel ; mais sur l'inspection seule de la vérité du fait, et n'ayant égard qu'à la faute ou à un motif suffisant d'expulsion, aux personnes et aux autres circonstances. De

plus, il imposa un profond silence et défendit surtout, sous peine d'excommunication encourue par le fait , d'oser attaquer directement ou indirectement l'institut, les constitutions ou les décrets de la société, ou de songer à y faire aucune espèce de changement. Cependant il laissa à chacun le droit de proposer et de représenter , à lui seulement et aux papes ses successeurs , soit immédiatement , soit par les légats ou nonces du saint-siége , tout ce que l'on croirait devoir y être ajouté , ou retranché , ou changé.

20. Mais toutes ces précautions ne purent apaiser les clameurs et les plaintes élevées contre la société ; au contraire, on vit alors se répandre de plus en plus, dans presque tout l'univers, les plus vives contestations touchant la doctrine de cet ordre, que plusieurs accusèrent d'être totalement opposée à la foi orthodoxe et aux bonnes mœurs. Le sein même de la société fut déchiré par des dissensions intestines et extérieures ; et entre autres accusations intentées contre elle, on lui reprocha de rechercher avec trop d'avidité et d'empressement les biens de la terre. Telles furent les causes de ces troubles, qui ne sont que trop connus , et qui ont occasionné au siège apostolique tant de chagrin et de douleur ; tel est le motif du parti que plusieurs souverains ont embrassé contre la société. Il arriva de Là que ces religieux , voulant obtenir de Paul V , d'heureuse mémoire , notre prédécesseur , une nouvelle confirmation de leur institut et de leurs privilèges, furent forcés de lui demander de vouloir bien ratifier et munir de son autorité quelques décrets publiés dans la cinquième congrégation générale, et insérés mot à mot dans sa bulle du 4 septembre 1606 ; ces décrets portent expressément que la société assemblée en congrégation générale a été obligée, tant à cause des troubles et des inimitiés fomentés parmi ses membres qu'à cause des plaintes et des accusations des étrangers contre elle , de faire le statut suivant : « Notre société , qui a été suscitée par Dieu même pour la « propagation de la foi et le salut des âmes , peut , par les fonc- « tions propres de son institut, qui sont les armes spirituelles, << atteindre heureusement, sous l'étendard de la croix, au but " qu'elle se propose , avec utilité pour l'Kglise et avec édification ' pour le prochain; mais d'un autre côté, elle détruirait ces avan- " tages et s'exposerait au plus grand danger si elle s'occupait « des affaires du siècle et de celles qui concernent la politique et « le gouvernement des États ; c'est pourquoi nos ancêtres ont très-

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« sagement ordonné qu'en servant Dieu , nous ne nous mèlas- « sions point des affaires qui sont opposées à notre profession. Mais « comme dans ces temps malheureux notre ordre , peut-être par '< la faute ou à cause de l'ambitionilet du zèle indiscret de quelques- « uns de ses membres, se trouve attaqué dans différents endroits, « et diffamé auprès de plusieurs souverains (dont notre père « Ignace , de bienheureuse mémoire , nous a pourtant recom- « mandé de conserver la bienveillance et l'affection , comme étant « agréable à Dieu) ; et que, d'ailleurs, la bonne odeur de Jésus- « Christ est nécessaire pour produire des fruits, la congrégation '< a pensé qu'il fallait s'abstenir de toute apparence de mal , et « prévenir autant quïl était possible les plaintes même fondées « sur de faux soupçons. En conséquence, par le présent décret, « elle défend à tous les nôtres, sous les peines les plus rigoureu- « ses, de se mêler en aucune manière des affaires publiques, lors " même qu'ils y seraient invités et engagés par quelque raison , « et de ne s'écarter de l'institut de la société ni par prières ni par « sollicitations ; et en outre elle a recommandé aux pères défmi- « teurs de régler avec soin et de prescrire les moyens les plus K propres à remédier à ces abus dans les cas nécessaires. »

21 . Nous avons observé avec la douleur la plus amère que ces remèdes , et beaucoup d'autres employés dans la suite , n'ont eu ni assez d'efficacité ni assez de force pour détruire et dissiper les troubles , les accusations et les plaintes formées contre cette société; et que nos autres prédécesseurs , Urbain VII, Clément IX , X, XI et XII , Alexandre VII et VIII , Innocent X , XI , XII et XIII, et Benoit XIV, se sont vainement efforcés de rendre à l'Église la tranquillité désirée par plusieurs constitutions relatives , soit aux affaires séculières dont la société ne devait s'occuper ni hors des missions ni à leur occasion; soit à l'égard des dissensions graves et des querelles aigrement excitées par ses membres , non sans entraîner la perte des âmes , et au grand scandale des peuples , contre les ordinaires des lieux , les ordres religieux , les lieux consacrés à la piété, et les communautés de toute espèce en Europe, en Asie et en Amérique; soit au sujet de l'interprétation et de la pratique de certaines cérémonies païennes tolérées et admises en plusieurs endroits , en omettant celles qui sont approuvées par l'Église universelle ; soit sur l'usage et l'interprétation de ces maximes que le saint-siége a justement proscrites comme scandaleuses et évidemment nuisibles aux bonnes mœurs ; soit

enlin sur d'autres objets de la plus grande importance et absolument nécessaires pour conserver aux dogmes de la religion chrétienne leur pureté et leur intégrité, et qui ont donné lieu dans ce siècle et dans les précédents à des abus et à des maux considérables, tels que des troubles et des séditions dans plusieurs États catholiques, et même des persécutions contre l'Église dans quelques provinces de l'Asie et de l'Europe ; tous nos prédécesseurs en ont été vivement affligés ; et, entre autres, le pape Innocent XI, de pieuse mémoire, que la nécessité contraignit de défendre à la société de donner l'habit à des novices ; Innocent XIII , qui fut obligé de la menacer de la même peine , et enfin Benoît XÏV, de récente mémoire, qui ordonna une visite des maisons et des collèges situés dans les États de notre très-cher fils en Jésus- Christ le Roi Très-Fidèle de Portugal et des Algarves. Mais le saint-siége n'a retiré dans la suite aucune consolation , ni la société aucun secours, ni la chrétienté aucun avantage des dernières lettres apostoliques de Clément XIII, d'heureuse mémoire, notre prédécesseur immédiat, lettres qui lui avaient été extorquées (suivant l'expression dont Grégoire X, notre prédécesseur, s'est servi dans le concile œcuménique de Lyon, cité ci-dessus) plutôt qu'elles n'en avaient été obtenues , et dans lesquelles il loue infiniment et approuve de nouveau l'institut de la société de Jésus.

22. Après tant d'orages , de secousses et de si horribles tempêtes , les vrais fidèles espéraient de voir luire enfin ce jour qui devait ramener le calme et une paix profonde. Mais sous le pontificat du même Clément XIII, notre prédécesseur, les temps devinrent encore ])lus difficiles et plus orageux. En effet, les clameurs et les plaintes contre la société augmentant de jour en jour, on vit s'élever dans quelques endroits des troubles, des dissensions, des séditions très-dangereuses, et même des scandales, qui, ayant brisé et totalement anéanti le lien de la charité chrétienne , allumèrent dans le cœur des fidèles l'esprit de parti , les haines et les inimitiés. Le danger s'accrut au point que ceux même dont la piété et la bienfaisance héréditaires envers la société sont avantageusement connues de toutes les nations, c'est-à-dire nos très-chcrs fils en Jésus-Christ les rois de France , d'Espagne, de Portugal et des Deux-Siciles, furent contraints de renvoyer et d'exj)ulser de leurs royaumes. Etats et provinces, tous les religieux de cet ordre, persuadés que ce moyen extrême était le seul remède à tant de maux et le seul qu'il fallût employer pour empêcher les chré- IL 24

tiens de s'insulter, de se provoquer mutuellement et de se déchirer dans le sein même de l'Église, leur mère.

23. Mais ces mêmes rois , nos très-chers fils en Jésus-Christ , pensèrent que ce remède ne pouvait avoir un effet durable , ni suffire pour rétablir la tranquillité dans l'univers chrétien , si la société elle-même n'était pas entièrement supprimée et abolie. Eu conséquence , ils firent connaître au même Clément XIII , notre prédécesseur , leurs désirs et leur volonté , et lui demandèrent d'une commune voix, dans la mesure de l'autorité qu'ils avaient, et à laquelle ils joignirent leurs prières et leurs instances , d'assurer par ce moyen efficace la tranquillité perpétuelle de leurs sujets et le bien général de l'Église de Jésus-Christ. Mais la mort inattendue de ce souverain pontife arrêta le cours de cette affaire et en empêcha la conclusion. A peine avons-nous été élevé par la miséricorde de Dieu à la chaire de saint Pierre, qu'on nous a fait les mêmes prières, les mêmes demandes et les mêmes instances, auxquelles un grand nombre d'évêques et d'autres personnages illustres par leur dignité , leur science et leur religion ont joint leurs sollicitations et leurs avis.

24. Mais, voulant embrasser le parti le plus sûr dans une alfaire si grave et si importante, nous avons cru avoir besoin d'un long espace de temps, non-seulement pour faire les plus exactes recherches, le plus sérieux examen, et pour délibérer ensuite avec toute la prudence nécessaire , mais aussi afin d'obtenir du Père des lumières son secours et son assistance particulière par nos gémissements et nos prières continuelles , après avoir eu soin de nous faire seconder auprès de Dieu par celles des fidèles , ainsi que par leurs bonnes œuvres. Nous avons jugé à propos surtout d'examiner sur quel fondement était appuyée cette opinion si répandue que l'institut des clercs de la société de Jésus eût été approuvé et confirmé d'une manière solennelle par le concile de Trente, et nous avons reconnu qu'on n'y avait fait mention de cet ordre que pour l'excepter du décret général par lequel il fut arrêté, relativement aux ordres religieux , qu'après le temps de no\iciat, les novices seraient admis, s'ils en étaient jugés dignes, à la profession, ou renvoyés de la société. C'est pourquoi le même concile {session 25, chap. 16, de Regular.) déclara qu'il ne voulait rien innover, ni empêcher ces religieux de servir Dieu et l'Église selon leur pieux institut , déjà approuvé par le saint-siége.

blib JÉSUITES. 371

•25. Après donc avoir usé de tant de moyens si nécessaires , aidé, comme nous osons le croire , de la présence et de l'inspiration du Saint-Ksprit; forcé d'ailleurs par le devoir de notre place (jui nous oblige essentiellement de procurer, de maintenir et d'affermir de tout notre pouvoir le repos et la tranquillité du peuple chrétien , et d'extirper entièrement ce qui pourrait lui causer le moindre dommage ; en outre, ayant reconnu que la société de Jésus ne pouvait plus produire ces fruits abondants et ces avantages considérables pour lesquels elle a été instituée, approuvée par tant de papes nos prédécesseurs, et munie de très-beaux privilèges, et qu'il était presque et tout à fait impossible que l'Église jouît d'une paix véritable et solide tant que cet ordre subsisterait; engagé par des raisons aussi puissantes, et pressé par d'autres motifs que les lois de la prudence et la sage administration de l'Église universelle nous suggèrent , et que nous conservons au fond de notre cœur ; marchant sur les traces de nos prédécesseurs, et particulièrement sur celles que Grégoire X, notre prédécesseur, nous a laissées dans le concile général de Lyon, puisqu'il s'agit de même actuellement d'une société comprise dans le nombre des ordres mendiants tant par son institut que par ses privilèges ; après un miir examen, de notre certaine science, et par la plénitude de notre puissance apostolique, nous supprimons et nous abolissons la société de Jésus ; nous anéantissons et nous abrogeons tous et chacun de ses offices , fonctions et administrations, maisons, écoles, collèges , retraites, gyjnnases et tous autres lieux qui lui appartiennent de quelque manière que ce soit, et en quelque province , royaume ou État ([u'ils soient situés; tous ses statuts, coutumes, usages, décrets, constitutions même confirmées par serment et par l'approbation du saintsiége ou autrement; ainsi que tous et chacun des privilèges et induits , tant généraux que particuliers , dont nous voulons que la teneur soit regardée comme pleinement et suflisam ment exprimée par ces présentes lettres, de même que s'ils y étaient insérés mot à mot, nonobstant toute formule ou clause qui y serait contraire, et quels que soient les décrets et autres obligations sur lesquels ils sont appuyés. C'est pourquoi nous déclarons supprimée à perpétuité et entièrement éteinte tonte espèce d'autorité, soit spirituelle, soit temporelle, du général, des provinciaux, des visiteurs et autres supérieurs de cette société, et nous transférons absolument et sans aucune restriction cette même autorité et

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cette même juridiction aux ordinaires des lieux , selon les cas et les personnes, dans la forme et aux conditions que nous expliquerons ci-après , défendant, comme nous le défendons par ces présentes , de recevoir désormais qui que ce soit dans cette société, d'y admettre personne au noviciat et de leur faire prendre l'habit. Nous défendons également d'admettre eu aucune manière ceux qui ont été ci-devant reçus à prononcer des vœux ou simples ou soleimels, sous peine de nullité de leur admission ou profession, et sous d'autres peines à notre volonté. Déplus, nous voulons, ordonnons et enjoignons que ceux qui sont actuellement novices soient tout de suite, sur-le-champ, immédiatement et réellement renvoyés ; et nous défendons que ceux qui n'ont fait que des vœux simples et qui n'ont encore été initiés dans aucun ordre sacré, puissent y être promus , ou sous le titre et le prétexte de leur profession , ou en vertu des privilèges accordés à la société contre les décrets du concile de Trente.

26. Mais comme le Lut que nous nous proposons et auquel nous hrùlons d'atteindre, est de veiller au bien général de l'Kglise et â la tranquillité des peuples , et en même temps d'apporter des secours et de la consolation à chacun des membres de cette société dont nous chérissons tendrement dans le Seigneur tous les individus, afin qu'étant délivrés de toutes les contestations, disputes et douleurs auxquelles ils ont été en proie jusqu'à ce jour, ils cultivent avec plus de fruit la vigne du Seigneur, et travaillent avec plus de succès au salut des âmes , nous statuons et ordonnons que les membres de cette société qui n'ont fait que des vœux simples , et qui ne sont point encore initiés dans les ordres sacrés, sortiront tous, déliés de ces mêmes vœux , de leurs maisons et collèges, pour embrasser l'état que chacun d'eux jugera être le plus conforme à sa vocation , à ses forces et à sa conscience dans l'espace de temps qui sera fixé par les ordinaires des lieux, et reconnu suffisant pour qu'ils puissent se procurer n.m emploi ou une charge, ou trouver quelque bienfaiteur qui les reçoive, sans rétendre cependant au delà d'un au, à compter de la date de ces présentes ; ainsi qu'en vertu des privilèges de la société, ils pouvaient en être exclus sans aucune autre cause que celle que dictaient aux supérieurs la prudence et les circonstances, sans qu'on ait fait auparavant aucune citation, dressé aucun acte, observé aucun ordre judiciaire.

27. Quant à ceux qui sont élevés aux ordres sacrés, nous leur

permettons ou de quitter leurs maisons et collèges et d'entrer dans quelque ordre religieux approuvé par le saint-siége , dans lequel ils devront remplir le temps d'épreuve prescrit par le concile de Trente, s'ils ne sont liés à la société que par des vœux simples : et s'ils ont fait des vœux solennels , le temps de cette épreuve ne sera que de six mois, en vertu de la dispense que nous leur accordons ii cet effet; ou bien de rester dans le sièck comme prêtres et clercs séculiers, entièrement soumis à l'autorité et à la juridiction des ordinaires des lieux où ils fixeront leur domicile ; ordonnons, en outre, qu'il sera assigné à ceux qui resteront ainsi dans le siècle, jusqu'à ce qu'ils soient pourvus d'ailleurs , une pension convenable sur les revenus de la maison ou du collège où ils demeuraient, eu égard cependant aux revenus de ces maisons et aux charges qui leur sont attachées.

28. Mais les profès déjà admis aux ordres sacrés, et qui, dans la crainte de n'avoir pas de quoi vivre honnêtement, soit par le défaut ou la modicité de leur pension , soit par l'embarras de se procurer une retraite , ou qui, à cause de leur grand âge et de leurs infirmités, ou par quelque autre motif juste et raisonnable , ne jugeront point à propos de quitter les maisons ou collèges de la société, ceux-là auront la liberté d'y demeurer, à condition qu'ils ne conserveront aucune administration dans ces maisons ou collèges ; qu'ils ne porteront que l'habit des clercs sècuhers, et qu'ils seront entièrement soumis aux ordinaires des lieux. Nous leur défendons expressément de remplacer les sujets qui manqueront, d'acquérir dans la suite aucune maison ou aucun lieu , conformément aux décrets du concile de Lyon , et d'aliéner les maisons , les biens et les lieux qu'ils possèdent actuellement. Ils pourront néanmoins se rassembler dans une seule ou dans plusieurs maisons , eu égard au nombre des sujets restants, de manière que les maisons qui seront évacuées puissent être converties à de pieux usages , suivant ce qui paraîtra plus conforme, en temps et lieu , aux saints canons et à la volonté des fondateurs, et plus utile à l'accroissement de la religion , au salut des àraes et à l'utilité publique. Cependant, il sera désigné un personnage du clergé séculier, recommandable par sa prudence et ses bonnes mœurs, pour présider à l'administration de ces maisons, le nom de la société étant totalement supprimé et aboli.

29. jN'ous déclarons être également compris dans celte suppression générale de l'ordre tous ceux qui se trouvent déjà expul-

ses de quelque pays que ce soit, et nous voulons, en conséquence, que ces jésuites bannis , quand même ils seraient élevés aux ordres sacrés, s'ils ne sont point encore entrés dans un autre ordre religieux, n'aient, dès ce moment, d'autre état que celui de clercs et de prêtres séculiers, et soient entièrement soumis aux ordinaires des lieux.

30. Si ces mêmes ordinaires reconnaissent dans ceux qui, en vertu du présent bref, ont passé de l'institut de la société de Jésus à l'état de prêtres séculiers , cette science et cette intégrité de mœurs si nécessaires, ils pourront leur accorder ou refuser, à leur gré, la permission de confesser les fidèles et de prêcher devant le peuple, et sans cette autorisation obtenue par écrit, aucun d'eux ne pourra exercer ces fonctions. Cependant, les évèques ou les ordinaires des lieux n'accorderont jamais ces pouvoirs , relativement aux étrangers, à ceux qui vivront dans les maisons ou collèges ci-devant appartenant à la société ; et, en conséquence, nous leur défendons de prêcher et d'administrer aux étrangers le sacrement de pénitence , ainsi que Grégoire X , notre prédécesseur, le défendit dans le concile général cité ci-dessus. Nous chargeons expressément la conscience des évêques de veiller à l'exécution de toutes ces choses , leur recommandant de songer sans cesse au compte rigoureux qu'ils rendront un jour à Dieu des brebis confiées à leurs soins, et au jugement terrible dont le souverain juge des vivants et des morts menace ceux qui gouvernent les autres.

31. En outre , si parmi ceux qui étaient membres de la société, il s'en trouvait quelques-uns qui fussent chargés de l'instruction de la jeunesse ou qui exerçassent les fonctions de professeur dans plusieurs collèges ou écoles , nous voulons qu'absolument déchus de toute direction, administration et autorité, on ne leur permette de continuer ces fonctions qu'autant qu'on aura lieu de bien espérer de leurs travaux, et qu'ils paraîtront éloignés de toutes ces discussions et de ces points de doctrine dont le relâchement et la futilité n'occasionnent et n'engendrent ordinairement que des inconvénients et de funestes contestations , et nous ordonnons que ces fonctions soient à jamais interdites à ceux qui ne s'efforceraient pas de conserver la paix dans les écoles, et la tranquillité publique, et qu'ils en soient même privés , s'ils en étaient actuellement chargés.

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