‹ Histoire du pontificat de Clement XIVChapitre 13 sur 28 · MISE A EXÉCUTION DU BREF, ETC · texte numérisé non relu

MISE A EXÉCUTION DU BREF, ETC

accusèrent au contraire , et continuent d'accuser aujourd'hui la Jiiaiu innocente qui par ordre suprême les frappa. Clément XIV se montra plein de tendresse paternelle, non-seulement envers les jésuites de ses États, mais encore envers ceux de tout le monde chrétien.

Le général des jésuites fut, sur ces entrefaites, conduit avec ses assistants au chcàteau Saint-Ange, où on le traita avec tous les égards possibles. Le pape voulait, par cette mesure, calmer la fermentation que les partisans des jésuites avaient suscitée sur quelques points de l'État ecclésiastique, et ne se résolut k cette démarche qu'après la découverte de plusieurs correspondances séditieuses que des ex-jésuites entretenaient, soit entre eux, soit avec leurs affidés.

A Bologne, des scènes fticheuses eurent encore lieu. Le père Scotti , recteur du collège des nobles de cette v ille , fut pour toujours exilé des États pontificaux, parce que, en dépit de l'ordre exprès du pape de ne pas quitter la maison, il s'était enfui secrètement à Modène et, de là, à Venise. Trois autres jésuites du même collège furent conduits, sous escorte, au palais archiépiscopal, mais bientôt relâchés par la générosité du pape. L'un d'eux s'était exprimé avec très-peu de retenue chez le prince Pallavicini au sujet du saint-père ; l'autre avait fait imprimer à Florence, sous le voile de l'anonyme, un i}amphlet injurieux contre le bref et la personne elle-même du souverain pontife ; le troisième avait excité la noblesse de la ville à s'opposer à la publication du bref. L'auteur du pamphlet était le célèbre jésuite espagnol Ysla ou Delisle, qui se faisait passer pour l'ex-eonfesseur de Charles 111, ce qui était entièrement faux. « C'était d'ailleurs un homme d'esprit, » comme le mande le cardinal de Bernis au duc d'Aiguillon, le 28 août 1773, <■ plaisant et caustique, fort connu en Espagne par une satii-e appelé le Don Qui cholte des prédicateurs, ciief-d'œuvre delà littérature espagnole. »

LIV. — Le 28 septembre, le pape se rendit à Castel-Candolfb, accompagné uniquement de monseigneur 3Iacedonio, afin de ]jouvoir régler avec lui les affaires de la société abolie, et de pourvoir à la direction des œuvres qui avaient été confiées aux jésuites. Les ambassadeurs se rendirent aussi à la campagne pour se reposer de leurs fatigues. l>e cardinal de Bernis entreprit, dans cette même intention, un voyage à la Sanla Casa de Lorette, pour y régler les fondations françaises -et confier les

chapellenies naguère remplies par des jésuites français, à des prêtres de la même nation. Pendant son absence, l'abbé des Haisses, vicaire général d'Alby et premier secrétaire de l'ambassade de France, dirigeait les affaires.

LV. — « Sa Sainteté, » écrit l'abbé des Haisses au duc d'Aiguillon, le G octobre 1773, « avant départir pour Castel-Gandolfo, avoit fait recommander au roi d'Espagne par M. de Moilino, les jésuites espagnols qui n'avoient pas été mis, dans le temps, sur la liste des pensions, parce qu'alors ils se trouvoient hors de l'Estat de Sa Majesté Catholique ; ils viennent d'estre adjoutés à cette même liste. »

Le duc d'Aiguillon lui répondit avec convenance, le 25 octobre 1773 : « On ne peut qu'applaudir à la démarche que le pape a faite auprès du roi d Espagne, parle canal de M. Moniuo pour comprendre, dans la liste des pensions les jésuites qui, lors du premier établissement, n'y avoient eu aucune part, et la grâce que Sa Majesté Catholique a bien voulu accorder à cet égard est une preuve sensible de sa générosité et de sa déférence aux désirs de Sa Sainteté. »

Clément XIY se conduisit avec une semblable bienveillance envers les autres ex-jésuites, et les recommanda instamment à la générosité de leurs souverains, comme nous l'apprend une dépèche, en date du 1" décembre 1773, du cardinal de Bernis, qui était alors de retour à Rome : « Les rois d'Espagne et de Naples, » dit-il, « payent exactement des pensions à tous les ex-jésuites sans exception qui ont esté renvoyés de leurs Etats; il n'y a que la cour de Lisbonne qui jusques ici n'a pas encore consenti d'imiter cet exemple de justice, d'humanité et de décence. 11 eu coûte au pape cent soixante mille francs par an pour l'entretien et la nourriture des ex-jésuites portugais, et cela n'est pas juste. Sa Sainteté n'a pas voulu faire des conditions avant de publier son bref; elle a pensé en cela très sagement et très noblement; il semble que cette conduite devroit piquer de générosité Sa Majesté Très Fidèle. On ne sait pas encore comment cet objet important pour le pape sera décidé par le Portugal. »

LYI. — Le pape, ainsi que nous l'avons déjà dit, avait em- Ijloyé son séjour à Castel-Gandolfo à remplir les postes laissés vacants par les jésuites, soit dans l'enseignement, soit dans les missions. 11 revint à Rome le 28 octobre 1773, et, à peine de retour, il ouvrit, le 12 novembre suivant, le collège romain ; il

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avait pris, tant pour sa direction scientilique que pour son administration, les plus sages mesures. Quelques ex-jésuites, unis à des prêtres séculiers , prirent en main la direction de l'enseignement : « J'ay trouvé, « écrit au duc d'Aiguillon le cardinal de Bernis, sous la date du 10 novembre, « le pape lundi au soir en très bonne santé et de bonne humeur. Sa Sainteté a établi une congrégation de trois cardinaux pour veiller au régime spirituel et temporel du séminaire et du collège romains reunis dans la même maison. Le cardinal-vicaire sera chargé du spirituel , le cardinal de Zelada des études et le cardinal Corsini du temporel.

« La théologie sera enseignée d'après la doctrine de saint Thomas et de Scot; le pape n'a pas voulu y admettre aucuns professeurs de l'école augustinienne, comme étant trop opposés à celle des jésuites. L'intention de Sa Sainteté est de bannir les disputes theologiques autant qu'il sera possible et d'écarter également des écoles tout ce qu'on appelle jansénisme et molinisme ; elle a conservé au collège romain quatre anciens professeurs jésuites, qui avoient de la réputation du costé des talents et de la bonne conduite.

« Le pape n'est pas moins occuppé de l'article important des missions, et je crois que dans peu j'auray quelque chose de positif à mander sur celles de Tonquin et de la Cochinchine. »

LVIL — La résolution du pape d'employer des ex-jésuites dans l'enseignement de la théologie, au collège romain, n'était pas sans courage ; elle excita la haine aveugle des ennemis de ces religieux, et ils les en eussent volontiers fait expulser par l'influence des cours et de leurs ambassadeurs à Kome. Mais les cours et leurs ministres méprisèrent justement cette odieuse tentative ; Bernis surtout se conduisit noblement en cette circonstance, comme le déjnontre sa dépêche du 21 décembre 177.'} au duc d'Aiguillon : « Le parti janséniste de Bomc, » dit-il, « a écrit en Espagne, en Portugal et à Naplcs pour persuader que l'enseignement du collège romain se ressentiroit des maximes des jésuites. On fait des satires contre le cardinal de Zelada, et M. le marquis Tannucci paroit étonné que M. de Monino et moy ne prenions pas feu sur le choix des professeurs. J'ay répondu que le roy ne se mêloit pas des collèges de Bome, qu'il connoissoit les bonnes maximes du pape, et que je n'avois ni instructions ni ordres sur ces objets, et que je n'en demanderois pas. »

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Personne, au contraire, n'applaudit plus que Louis XV à cette généreuse détermination du pape, ainsi qu'aux sages réformes qu'il avait introduites dans les études au collège romain. Il se réjouissait, en même temps, de la bonne santé dont jouissait le souverain pontife, malgré ses travaux et son zèle infatigable pour le bien de l'Église et le développement des sciences : « La santé dont le pape jouit et la gayeté dont elle est accompagnée, « écrivait le duc d'Aiguillon au cardinal de Bernis dans une dépèche, sous la date de Versailles, 30 novembre 1773, « sont une preuve de la tranquillité de son esprit, et nous en desirons bien sincèrement la continuation.

« On ne peut qu'applaudir au choix des trois sujets que le pape destine à former la congrégation qu'il a établie pour veiller à l'administration spirituelle et temporelle du séminaire et du collège romain, dont il a fait en môme-tems la réunion. Les vues de Sa Sainteté tant pour faire cesser les disputes de théologie, et pour renfermer l'enseignement de cette partie intéressante dans les principes d'une saine doctrine, qu'alin d'en écarter l'esprit de parti, sont on ne x)eut pas plus louables; et il seroit bien à désirer que les pieuses intentions du chef de l'Eglise pussent être suivies de tout le succès qu'il s'est proposé, pour prévenir les troubles qui l'ont si souvent divisée : mais il est à craindre que, malgré les sages précautions du souverain pontife, l'envie de dogmatiser, dont les disputes scolastiques sont ordinairement la suite inévitable, ne prévaille, à cet égard, sur les sollicitudes pastorales de Sa Sainteté.

« Jille a fait un acte de justice en conservant au collège romain quatre ex-jésuites dans les mêmes emplois qu'ils y exerçoient avant l'extinction de leur compagnie , et dont le témoignage de leur bonne conduite leur a mérité la confiance du saint-père. »

Le collège romain, sous l'heureuse influence du sage plan d'études que le pape y avait introduit, commença à refleurir, et acquit, en peu de temps, une grande et légitime réputation ; il devint bientôt une pépinière dont sortirent une foule d'hommes, lesquels ensuite résistèrent noblement, avec un rare courage, aux orages terrihles qui, depuis la lin du dernier siècle, ont ébranlé l'Église jusque dans ses fondements. N'est-ce pas dans cet institut que furent formés ces hommes illustres qui, de nos jours encore, occupent si dignement dans la ville sainte les premiers emplois,

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et qui ont acquis à l'Église romaine dans les nonciatures, et à Home même, une réputation de science et de sagesse si justement méritée ?

LVIII. — En France , le bref de suppression fut accepté avec un grand calme et accueilli avec une profonde vénération. A peine le duc d'Aiguillon l'eut-il reçu, le 31 août 1773 , que le même jour il s'empressa de répondre au cardinal-ambassadeur : <- Ou ne peut certainement plus révoquer en doute la suppression totale des jésuites. Toutes les circonstances qui ont précédé ce grand événement, et celles qui l'accompagnent, mettent enfin le public à portée déjuger des motifs qui ont déterminé la résolution du pape.

« Je suis très persuadé que Votre Êminence n'a eu nulle part à la rédaction du bref. Sa Sainteté a constamment renferme dans une obscurité si mystérieuse ses véritables intentions , qu'elle a dû reserver ce secret pour un très petit nombre de personnes particulièrement admises dans sa confidence. Votre Eminence s'est bornée à l'exécution littérale des ordres du roi , qui n'a exigé de son zèle que le concert le plus entier et le plus persévérant avec M. Monino, relativement aux instructions dont le succès avoit été parfaitement recommandé à ce ministre par Sa Majesté Catholique.

« L'exemplaire que Votre Êminence m'a adressé du bref du pape ne sera point revetù de lettres patentes du roi , enregistrées dans les cours du royaume. La société des jésuites n'y existoit plus depuis l'édit de Sa Majesté de 1764. Ainsi l'extinction de cette compagnie étoit totalement indépendante de ce qui regarde la Erauce. Cependant le roi a jugé à propos d'écrire à tous les archevêques et évêques de ses Etats, pour leur communiquer le bref, afui qu'ils en ayent connoissance et qu'ils dirigent ^ chacun dans son diocèse, leur conduite et leur administration spirituelle , en conformité des désirs du pape , pour entretenir la paix dans l'Eglise et prévenir toutes les dissentions capables de la troubler et de renouveller les disputes que Sa Majesté a toujours désiré de faire cesser dans l'étendue de ses États.

« Votre Êminence a très-bien fait d'épargner au roi la despense d'un courrier extraordinaire pour lui annoncer une îiouvelle dont Sa Majesté étoit déjà suffisament informée. »

LIX. — Louis XV ne tarda pas i\ exprimer lui-même au sou- II. 25

verain pontife sa joie et sa reconnaissance , et lui écrivit la lettre suiyante :

« Très-saint Père ,

« Notre cousin le cardinal de Bernis nous a adressé un exemplaire de la bulle que A^otre Sainteté vient de publier pour l'extinction totale et la sécularisation de la société des jésuites. C'est un événement auquel nous prenons d'autant plus de part , que nous n'avons jamais cessé d'être unis de sentiments et de vues avec notre très-cher frère et cousin le roi d'Espagne , qui en a constament sollicité le succès. La tendre amitié qui nous lie à ce prince nous fait partager très -sincèrement la satisfaction que Votre Sainteté lui a enfin procurée par la suppression absolue d'un ordre qui étoit une occasion continuelle de trouble dans tous les États catholiques. Nous espérons que Votre Béatitude retirera de la résolution qu'elle a prise à cet égard tous les avantages qu'elle s'en est promis , et nous y contribuerons autant qu'il dépendra de nous, pour le bien de la religion et pour la tranquillité de Votre Sainteté. Sur ce , nous prions Dieu qu'il vous conserve, très-saint Père, longues années au régime et gouvernement de notre mère sainte Église. Écrit à Versailles, le 7 septembre 1773.

« Louis.

« Le duc d'Aiguillon. »

Le duc d'Aiguillon , dans la dépèche qui était jointe à cette lettre royale , exprimait , de son côté , au cardinal de Bernis les mêmes sentiments, et priait en même temps cet ambassadeur d'informer exactement le roi de la manière dont aurait été accueilli le bref de suppression. « Le pape , » écrivait-il , « a enfin consommé l'ouvrage important qui a fait la principale occupation de son zèle et de ses reflexions, pendant les quatre premières années de son pontificat. On ne peut certainement que lui savoir gré de la fermeté et du courage qui ont dirigé en cette occasion la détermination qu'il a prise, et nous voyons avec plaisir que la notification qui a été faite aux jésuites, de leur destruction, a été reçue de leur part avec tout le respect et la soumission convenables.

« Il faut bien s'attendre qu'un coup d'éclat aussi extraordinaire ne réunira pas en sa faveur tous les suffrages , et qu'il ne sera pas d'abord approuvé des amis et des partisans de la société

DU BREF bomiiius (ic Redc/njjtor. 3,87

éteinte. La forme qui a été employée dans l'exécution des ordres du pape paroitra sur tout fort singulière ; mais enlin tout pliera sous l'autorité pontificale. Je suis bien persuadé que Votre Éminence donnera la plus grande attention aux suites immédiates de cette grande affaire, et qu'elle continuera de me mettre en état d'eu rendre à Sa Majesté le compte le plus fidèle et le plus circonstancié. »

Ce même homme d'État s'exprime d'une manière encore plus explicite dans une autre dépêche datée de Versailles, 21 septembre 1773 : « Il ne s'agit plus, » dit-il, « d'examiner quels ont été les motifs de la marche qu'a tenue le pape pendant tout le cours de la négociation qui a précédé l'extinction totale de l'ordre des Jésuites. On doit supposer que le saint-père ayant profondément refléchi au parti qu'il se proposoit de prendre, s'est enfin décidé par ses propres lumières, et sur des principes assez surs pour tranquilliser sa conscience ; je conçois que les efforts qu'il a fallu qu'il se fit pour vaincre les obstacles qui s'opposoieut à ses vues, ont été un vrai tourment pour lui ; mais sa fermeté, qui a enfin opéré cette grande résolution, doit être en lui une vertu qui l'empêche de céder aux murmures qui seront une suite inévitable de sa détermination.

« Il n'est pas étonnant que le bref d'extinction de la société soit vu différemment par les personnes qui le lisent, et qui en jugent suivant leurs préjugés et leurs passions particulières. J'ai seulement peine à croire quelle soit rétablie par un successeur du pape. Toutes les précautions qui ont été prises par Clément XIV et l'aveu de la pluspart des souverains de l'Europe ne laissent aucun espoir à cet égard. »

Le 5 octobre suivant, le même ministre écrivait au cardinal de Bernis pour le rassurer au sujet des prétendues oppositions qu'il craignait que le bref de suppression ne rencontrât eu France : « Je crois que Votre Éminence peut seurement compter sur un silence absolu de la part des évêques de France, relativement au bref dont il s'agit; et si quelqu'un s'écartoit de la façon de penser du roi à cet égard, il feroit une démarche que Sa Majesté désapprouveroit, d'autant plus qu'indépcndament de l'inutihté dont elle seroit, elle tendroit formellement à troubler la paix, que le pape désire de maintenir, et que le roi veut absolument conserver dans son royaume.

« Au reste, personne ne doit et ne peut disputer au souverain

pontife qui occupe actuellement la chaire de saint Pierre l'autorité et le pouvoir de détruire ce que ses ])rédeccsscurs avoient établi. Dans quelque sens que le concile de Trente ait parlé de l'institut des jésuites , il est certain que le pape n'a contredit en rien l'opinion de ce concile. »

LX. — Le cardinal de Bernis remit la lettre du roi au pape, ayant son départ pour sa yillégiaturc. Le saint- père en fut d'autant plus réjoui , qu'il avait reçu des lettres pareilles des rois de IXaples et d'Espagne. Cet ambassadeur ne manqua pas d'en informer sa cour, et profita de cette circonstance pour donner au duc d'Aiguillon quelques renseignements au sujet des papiers trouvés chez les jésuites.

Le duc sembla d'abord attacher peu d'importance à cette communication , mais témoigna une grande joie du bon accueil que recevait partout le bref d'abolition : « Les remercimens qui sont parvenus au pape, de la part du roi, du roi catholique et du roi desDeux-Siciles, » répondait-il au cardinal, dans sa dépèche datée de Fontainebleau, du 11 octobre 1773, «doivent lui persuader de plus eu plus que la destruction absolue de la société des jésuites aura produit auprès de Leurs Majestés l'effet que Sa Sainteté devoit en attendre. Cet événement nous paroit avoir réuni également les suffrages de la pluspart des autres puissances. . « Ce n'est point à nous à juger s'il y auroit plus d'avantage que d'inconveniens à rendre publiques les lettres et papiers que les jésuites avoient eux-mêmes condamnés à l'obscurité. Il faudroit connoître l'esprit qui a dicté ces ouvrages et les motifs qui en ont dirigé les auteurs. D'ailleurs, la société étant entièrement éteinte, ce que quelques anciens membres ont pensé ou écrit ue doit plus être compté pour rien, et leur anéantissement total est une réponse générale qui ne peut plus souffrir aucune objection. »

LXL — De son côté, Clément XIY, toujours animé de l'esprit de la plus vive charité, cherchait aussi, et surtout depuis son retour de Castel-Gandolfo, à détourner l'attention publique de ces correspondances trouvées chez les jésuites.

« Le pape arriva ici le 28, au milieu des acclamations d'un peuple nombreux, » écrivait le cardinal de Bernis, le 3 novembre 1773. << La santé du saint-père est jjarfaite, et sa gayeté est j)lus marquée quà V ordinaire. Il ne donne pas encore d'audiauce aux ministres, mais j'ay l'honneur de l'assister tous les jours aux

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chappelles en qualité de premier prêtre. Je compte que lundi prochain il m'admettra à Taudiance accoutumée.

« A l'cgard du père Kicci et de quelques membres de son conseil, ils sont toujours gardés étroitement au château Saint- Ange. Le public ne sera pas informé de longtemps, et peut-être jamais, des motifs de cette rigueur, que le pape a jugé nécessaire ; tout ce que je puis dire, quand à présent, c'est que je suis sur que le souverain pontife est plein de bonté et d'humanité, et qu'il n'est sévère que quand la nécessité l'y force. »

LXII. — La curiosité de Louis XV cependant, plus grande que celle de son ministre, n'était pas satisfaite, et il désira avoir des éclaircissements précis à ce sujet. Le duc d'Aiguillon écrivit en conséquence au cardinal de Bernis, de Versailles, la dépèche suivante, eu date du 23 novembre 1773 : " Le roi ne cesse point de désirer que le pape lui donne connoissance de l'instruction qu'on prétend avoir été préparée par le cy-devant général des jésuites, pour tous les supérieurs de sa société, dans le cas où Sa Sainteté se détermineroit à la supprimer entièrement. Il est intéressant pour Sa Majesté d'avoir des instructions précises sur ce sujet, afin de diriger en conséquence le parti qu'elle jugera à propos de prendre, par raport aux anciens jésuites qui résident dans ses Etats. Je vois que M. Mofiino n'a eu aucune lumière à communiquer à Votre Eminence sur ce sujet ; l'ami du prélat Macedonio ne l'a instruite que très-confusement de la prétendue lettre du père Ricci, et elle n'a point recueilli de notions plus sures de l'autre personne qui lui a parlé sur le même sujet. C'est donc h. Sa Sainteté que Votre Eminence doit s'adresser directement, pour être sûrement éclaircie sur ce point, sur lequel il est très-important que le roi sache à quoi s'en tenir. Je ne vois pas qu'aucun motif puisse exiger qu'on ait aucun ménagement pour l'ancien général et pour la société dont il étoit le chef. »

LXin. — Mais le cardinal de Bernis ne tarda pas à détromper sa cour à ce sujet, en lui disant que, quand même il se trouverait des papiers tels qu'on le soupçonnait, le pape, avec sa générosité connue, n'en permettrait jamais la publication : « Je suis persuadé, » répondait-il, le 8 décembre, à d'Aiguillon, « que s'il se trouve quelque chose qui ait rapport à la prétendue instruction, qu'on supposoit que le ci-devant général des jésuites avoit préparée dans le cas où son ordre scroit supprimé, le pape le comjnuniquera sous le secret au rov. LinienUon de Sa Sainteté n'est

pas de rendre l'ancienne société des jésniles odieuse, ni de fournir aux partis pour et contre matière à discussion et à dispute. Il faut nécessairement attendre que l'interrogatoire de l'ancien général Ricci et de ses assistans soit entièrement fini, pour que les faits et les soupçons soient établis et éclaircis, »

LXIV. — Charles TII fut rempli d'une joie inexprimable, lorsque l'auditeur de la nonciature de Madrid lui présenta, pour la première fois, le 2 septembre, le bref de l'abolition. Dès le même jour, il le transmit au haut conseil de Castille pour qu'il fût enregistré; et le jour suivant on résolut de le faire imprimer en latin et avec la traduction espagnole en regard . Le 1 6 de ce même mois, le roi ordonna sa publication dans tous les États de sa dépendance, publication qui fut néanmoins retardée de quelques jours, à cause de la lettre circulaire dont Clément XIV avait accompagné le bref de suppression. Mais lorsque le pape eut, par l'organe de monseigneur Macedouio, chargé l'auditeur de retirer cette circulaire, le marquis de Grimaldi restitua à ce dernier tous les exemplaires du bref adressés aux évêques des États d'Espagne, en le priant de les expédier à tous ces prélats ensemble avec l'ordre royal du 16 de ce mois. Le roi se réservait seulement, par égard pour la personne du pape, de communiquer le bref à tous les tribunaux civils et aux magistrats du royaume. L'auditeur les. envoya à leur destination le F"" octobre 1773.

Charles III envoya aussitôt à Moilino don Ferdinand Coronel, prêtre respectable, pour régler avec lui, conformément aux désirs du saint-père, le cbiffre des pensions attribuées aux jésuites espagnols qui résidaient dans les États pontificaux. Mofiino, en conséquence de ces instructions, se mit en rapport avec les évoques de Forli, Ravenne, Faenza, etc., en les priant de vouloir lui indiquer exactement le nombre et le nom des jésuites espagnols réfugiés dans leurs diocèses, afin que l'on pût faire tenir le montant des pensions assignées à chacun d'eux.

Les ex-jésuites étaient soumis néamoins à une formalité préalable, consistant à souscrire l'acceptation du bref de suppression sur les copies imprimées à Rome et à Madrid. Un grand nombre s'y refusèrent, ayant probablement d'ailleurs de suffisants moyens d'existence, et perdirent ainsi leurs droits à la pension susmentionnée, puisque, comme s'exprime en cette occasion l'ambassadeur, ils se rendaient, de cette manière, rebelles, nonseulement envers le pape, mais encore envers leur souverain.

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Aussitôt après la réception du bref, le roi en témoigna, par une lettre adressée au souverain pontife, sa profonde reconnaissance. Cette lettre arriva à Rome le 22 septembre 1773. Mofiino surtout obtint en cette occasion un éclatant témoignage de la faveur de son souverain. 11 reçut le titre de comte de Florida-Blanca, l'un des premiers titres de noblesse du royaume, et fut nommé à l'un des principaux emplois du haut conseil de Castillc.

LXV. — Les évêques espagnols publièrent dans leurs diocèses avec empressement le bref de suppression , et l'accompagnèrent de lettres pastorales vraiment touchantes. Ceux qui se distinguèrent le plus en cette occasion furent les cardinaux de Solis et de la Cerda, l'arclievèque de Valence, ainsi que les évêques de Carthagène et de Tuy (l). Le pape approuva, par l'organe du car-

(1) Nous nous bornerons à insérer le texte original du mandement de l'évêque de Tuy.

Don F^ Lucas Ramirez, por la gracia de Dios y de lasanta sedeapostôlica, aizobispo, obispo , y seiior de la Santa Iglesia , ciudad y obispado de Tuy, del consejo de S. M., etc., etc.;

A todos los Fieles Cristlanos de nuestra ciudad y obispado, salud y paz eu Nuestro Senor Jesu-Cristo.

Hacemos saber qiie N. SSnio Padre Clémente XIV, que felizmente préside y govierna la Santa Iglesia catùlica, nos lia erabiado un brève, que comiepza Dominus ac Redemptornoster Jesus-Chrisdts, dado eu Ronia el dia veinte y uno de julio de este présente aîïo, por el quai Su Santidad snprime , doroga y exlingne perpetuamente la Religion llamada Compafua de. JESUS, su instituto, tonstituciones, leyes, privilégies y forma de govierno, redueiendo sus individuos, é incorporândolos al clero secuiar, bajo de la total obediencia de los senores obispos y ordinarios, con otras providencias llenas de justicia, piedad y sabiduria, todo concerniente â el bien linico de la Santa Iglesia catôiica y de sus bijos, que consiste en la paz cristiana y amor recîproco , que es el dislintivo de los discipuios de Cristo. Y siendo de tanla consideracion el fin de! citado brève, son iguaiiuente gravas, jnstos y <ligno>; de todo p! respeto y veneracion bumiide de los cristlanos, los motivos, que a Su Sanliilad le lian compelido, y precisado â expedirie, y â mandar que lo hagamos saber en este obispado, y oitservar en la parte que nos toque. Por lo mismo el Rey nuestro seùor se sirvié con anticipacion mandar se nos remitiese con su real céduia, su leciia en San-lldelonso a diez y seis de septiembre de este mismo ano por la quai nos encarga su observancia, y que la liagamos çiunplir en este nuestro obispado , sin perjuicio de su real pragmâlica de dos de abril de mil setecientos sesenta y siete, y providencias posteriores tomadas, ô que se tomaran en su asunto. Y cumpliendo como es de nuestra obligacion con diclios respetabies mandatos, liacemos saber diclio brève, con todo lo que en él se contiene, y queda expresado por este nuestro edicto, confiando df la filial obediencia de nuestros siibditos al sumo pontifice, y respectivamente à las ('irdciies, y mandatos de nuestro Rey, que lo obedecerân todos en la parte que les toque, sin contravenir ni permitir se contravenga â eilo ninguu pretexto 6 causa. Y para que nadie pueda alegar ignorancia de los preceptos y censuras «lue impone Su Santidad, ni de los sabidables, y efica/es consejos conque exborta â todos los cristianos con el sobrediciio motivo; los ponemos,é inscrtamos aqui â la lelra, y son como se signe : conviène â saber :

Queremos que la extincion y aboiicion de toda la sobrediclia compafua , y de todos sus oficios, etc., etc.

dinal secrétaire d'Ktat, dans une lettre du 23 décembre, le zèle qu'ils avaient déplové en cette occasion.

LXVI. — IVulle part la suppression de la société de Jésus ne fut accueillie avec un plus grand enthousiasme qu'en Portugal. Le cardinal nonce de Lisbonne avait reçu le bref d'abolition le G septembre ; le 7, il le présenta au roi, qui en ressentit un contentement inexprimable. Sa publication officielle fut aussi retardée de quelques jours pour la même raison qu'en Espagne ; mais, à peine la circulaire susmentionnée eut-elle été retirée, le roi ordonna que, dans toutes les églises de son royaume, on chantât un solennel Te Deum pour remercier Dieu. A Lisbonne, il y eut une illumination splendide qui dura trois jours , et sur toutes les places publiques on alluma des feux de joie.

Le 5 octobre 1773, le cardinal nonce envoya, à tous les évèques du royaume, le bref accompagné d'une lettre royale dans laquelle cet acte pontifical était appelé un monument des plus glorieux pour la religion.

LXVn. — La joie du roi des Deux-Siciles, comme l'on doit penser, ne fut pas moins grande ; et, dans sa lettre de remercîment, datée du 25 août 1773, il affirma au saint-père qu'il était prêt à lui restituer sur-le-champ., pour lui marquer sa reconnaissance, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo.

LXVIIL — Le pieux roi de Sardaigne fit aussitôt exécuter dans ses États, avec des marques de vénération profonde pour le saintsiége, non-seulement le bref de suppression, mais encore la lettre circulaire adressée aux évêques , et ce. avec de grands égards

Hasta aqui niieslro santissimo Padre , por cuya boca nos liabla el Espi'ritn santo lo que es necesario y siificiente para la felicidaci tninporal y espiritiial de los eslados , de los pueblos, de las famiiias, de los monasterios , y de cada crisliano en parlicular. Y liaviendo liablado el Padre niiiveisal; jiisto es, qui sin afiadir palabra â las suyas, las recibamos cou obediencia, y aprccio liiiinilde, y religiuso : y que meditândolas de dia y de noclie acoinodemos à ellas nuestros discuisos y costumbres, lasta que con efecto logremos el ser conocidos discipnlos de Jesii-Cristo, por el umor y caridad reciproca, que regnando en nosotros, y governando todos nuestros movimientos, pueda decirse con verdad, que no tenemos todos los crislianos, sino un corazon, y un aima. Dado en los palacios episcopales de iiuestro ciiulad de Tuy , (irmado de nuestra mano , sellado con el mayor de nuestras armas, y refrendado de nnesiro pro-secretario de câmara â Teinte y seis dias del mes de octobre de mil setecientos seteuta y ties aàos.

F. Lucas arzobispo, obispo de Tuy .

Por mandado de S. S. I. el arzobispo, obispo mi senor, Gcronimo Gulierroz, l)ro-secretario.

DU BREF Dominus ac liedemptor. 393

pour la société dissoute et la plus grande humanité envers ses membres. T.e 25 septembre, il lit enregistrer par son conseil d'État les deux actes pontificaux, dont l'exécution fut confiée au pieux archevêque de Turin, qui envoya à tous les évèques l'exemplaire du bref d'abolition qui leur était destiné.

LXIX. — La grande et pieuse Marie-Thérèse donna en cette circonstance un exemple touchant de sa soumission envers le saint-siége et de sa vénération pour le souverain pontife : elle lit immédiatement exécuter dans tous ses États héréditaires le bref Dominus ac Redemptor, de la manière la plus conforme aux pieuses intentions du souverain pontife. Clément XIV en fut d'autant plus satisfait que, jusqu'au dernier moment, on lui avait fait craindre qu'il ne rencontrât en Autriche, sinon une résistance directe, du moins une légère désapprobation. Pour cette raison, il avait accompagné le bref d'une lettre particulière et très-affectueuse adressée à l'impératrice, égard que, dans cette circonstance, il n'avait eu pour aucun autre souverain.

Mais l'impératrice, bien loin d'exprimer au pape le moindre mécontentement au sujet de l'abolition de la société de Jésus, lui en témoigna même tout son contentement dans les plus touchantes paroles. Elle confia sa réponse à un courrier extraordinaire qui, partant pour l'Espagne, devait passer par Rome en se rendant à Madrid . Le comte de Florida-Blanca eut l'honneur de la présenter au pape, le 5 octobre, à Castel-Gaudolfo : « Le chevalier Mofiino, » mandait le lendemain l'abbé des Haisses au duc d'Aiguillon, « m'a dit que cette lettre étoit conçue de la manière la plus satisfaisante pour le pape, et que les expressions en étoient très-touchantes. »

Ces sentiments de iMarie-Thérèse furent accueillis avec un applaudissement universel : « La réponse de l'impératrice-reine au pape, » répondait de Eontainehleau à l'abbé des Haisses le duc d'Aiguillon, le 25 octobre 1773, « au sujet de la suppression de la société des jésuites, aura été d'autant plus agréable à Sa Sainteté, qu'elle a reçu en cette occasion les témoignages les plus satisfaisans des sentimens qu'elle devoit attendre de Sa Majesté Lnpériale. »

LXX. — Dans les autres parties du vaste empire d'Allemagne , la mise à exécution du bref de suppression rencontra de nombreuses difficultés , et , ce qui est profondément déplorable , en grande partie, de la part des jésuites eux-mêmes, qui se servirent

de la faiblesse de quelques-uns de ces princes , pour les exciter, sous toutes sortes de prétextes , à opposer résistance au saintsiège.

L'ex-jésuite Feller, homme d'un zèle outré, fut le premier h emboucher la trompette de la rébellion : il inonda tous les journaux, non-seulement d'Allemagne, mais ceux encore de Hollande et de Belgique, des articles les plus envenimés contre le pape et le saint-siége, avant même que le bref n'eût paru. Ce religieux exalté entretenait une vaste correspondance avec les jésuites de France et surtout d'Italie , qui lui envoyaient les fables les plus mensongères au sujet de la marche de la suppression; et lui, après les avoir embellies à l'aide de son imagination extravagante, leur donnait ensuite les honneurs de la publicité.

Pour le faire rentrer en lui-même, tous les efforts du noble monseigneur Caprara, nonce apostolique de Cologne , et si dévoué d'ailleurs à la société de Jésus, furent inutiles.

Dès le 22 juillet 1773, ce prélat écrivait de Cologne au cardinal secrétaire d'Etat, dans une dépêche en chiffres : « La manière indécente et injuste avec laquelle le gazetier de Cologne parle des déterminations de Sa Sainteté à l'occasion des jésuites, n'est assurément pas de nature à faire grande impression, soit à cause de la frivolité des réflexions, soit à cause de la notoriété des faits : comme, néanmoins, le rédacteur de la gazette, outre qu'il refuse au chef de l'Eglise le respect qui lui est dû , manque essentiellement aux promesses réitérées qu'il m'a faites, et aux égards de reconnaissance qu'il me doit personnellement, je m'y suis pris de manière que les héritiers de Jacquemot m'ont offert spontanément d'y porter remède ; car l'autorité publique du magistrat de Cologne n'est , en effet , ni directement , ni indirectement à ma disposition , puisque, vu le privilège impérial , le gazetier se considère comme indépendant.

« Les héritiers, dis-je, voulaient donc évincer le propriétaire du journal; mais, après avoir examiné leurs titres, j'ai été contraint de me montrer indifférent à une semblable démarche, puisque j'aurais lancé ceux-ci dans un procès qu'ils eussent infailliblement perdu , attendu quïl y a une clause dans le testament de Jacquemot qui donne la direction du bureau de la gazette, pour trois années encore, à une femme intimement liée avec le rédacteur, qui est l'ex-jésuite (Feller), lequel, maintenant, non-seulement copie ce qui se trouve dans la gazette italienne

DU BREF Dominus ne Redemptor. 395

de Florence , mais insère des relations entières qu'il doit certainement recevoir d'ailleurs.

" Une personne considérable , persuadée que cette manière d'écrire devait me causer beaucoup de peine , s'est offerte à moi pour essayer de lui faire entendre raison ; mais comme cette personne n'habite pas Cologne, quoi qu'il puisse arriver des démarches qu'elle veut tenter, nous lirons encore pendant quelques jours, dans la gazette, bien des extravagances. »

La conduite de ce religieux causait au saint-père une affliction sensible , et il lit charger le nonce , par le cardinal Pallavicini, de s'opposer à ce désordre, mais toujours avec douceur: « Comme tous les lecteurs de journaux, » disait-il, « ne sont pas à même de savoir les faits et d'apprécier la justesse des réflexions du gazetier, il est très-facile que la malignité de cet écrivain contribue à discréditer notre cour. La haine, je dis plus, le venin dont ces feuilles sont remplies depuis quelques semaines au sujet des jésuites, serait capable de mettre à bout la plus héroïque patience. Les soins et les peines que vous prendrez pour faire rentrer ce gazetier en lui-même (car les autres moyens que l'on pourrait employer pour le démentir ou pour le ramener seraient ou inconvenants ou inutiles), n'en seront donc que plus agréables au saint-père. »

LXXI. — Lorsque le bref de suppression fut rendu public , Feller ne connut plus aucune mesure. Non content d'exciter publiquement ses lecteurs à une résistance ouverte, et de se servir, à cette fin, des plus absurdes mensonges, il ne rougit pas de faire appel à des principes tellement odieux, que, si on les eût suivis , ils auraient eu pour conséquence immédiate de faire naître un schisme dans le sein de l'Église. Lui-même, d'ailleurs, dans d'antres circonstances, avait combattu ces principes avec plus d'habileté que de science.

Nous ne pouvons mieux peindre l'esprit de cet homme qu'en insérant ici trois articles qu'il publia successivement dans la Gazette de Cologne, comme s'ils lui eussent été envoyés de Paris :

Supplément à la Gazette de Cologne du 10 septembre. Paris le

\ septembre.

« Le clergé de France n'a point encore oublié ni ses très- '< humbles remonstrances au roi en faveur des jésuites, ni l'éloge

« qu'il a fait de leur conduite et de leur institut lors de leurs « premiers malheurs ; et si Ton croit les bruits publics, plusieurs « évêques de ce royaume sont déterminés à protester contre la « bulle d'extinction, à appeler du pape au concile infaillible , et à « soutenir qu'il n'y a qu'un concile qui puisse abolir un institut « approuvé par le concile de Trente, vingt-deux papes et unenml- « titude de saints. Enfin tous les yeux sont ouverts sur la démar- « che que fera, dans cette circonstance , l'illustre et respectable « assemblée de nos prélats. »

Supplément à la Gazette de Cologne du 24 septembre. Paris, le

17 septembre.

« Le public attend avec impatience de vous le bref du pape du « 21 juillet, traduit en françois. On travaille bien certainement à « cette traduction, mais ce ne sera que pour vendre ce bref fort « tacitement. Si l'on en croit les bruits publics, il y a eu quel- « ques comités des évêques qui sont à Paris, pour aviser au n parti qu'ils prendront. L'opinion de quelques-uns est d'ignorer « son existence, puisque leroy le regardant, à ce qu'on assure, « comme inutile, d'après ses édits contre les jésuites, ne l'enverra « point aux évêques, ni ne le fera publier légalement dans ses « Etats. Cependant, comme le saint-père y énonce qu'il règne « sur tontes les puissances, et qu'il prétend que son bref soitexé- « cuté, nonobstant toutes décisions contraires, même par des con- « ciles auxquels il déroge de sa pure auctorilè, le clergé de France « doit lui opposer les quattre propositions de son assemblée de « 1682, registrées au parlement , et qui portent en substance : « que le pape na aucune autorité sur le temporel des rois, que le « concile est au-dessus de lui; que l'usage de sa puissance apos- « tolique doit être réglé par les canons , sans donner d'atteinte « aux libertés de l'Église gallicane ; et que les décisions du pape « ne sont irreforniables qu'après que VÈglise les a acceptées. »

Le troisième article est encore plus abominable et d'une impertinence inouïe envers le pape. Il fut publié dans la même gazette, le 1 2 octobre , sous la rubrique suivante : Des bords du Mein, 4 octobre : « Il y a eu, à ce qu'on assure, » porte cet article, » de vifs débats dans l'assemblée de la Sorbonne du prima « mensis d'octobre sur le parti à prendre à l'égard du bref d'ex- « tinction de la compagnie de Jésus. Des docteurs ont prétendu

nu BREF Doniinus' (te fic.dcinptor. 397

« que ce bref n'a été diclè que par une politique mondaine el insi- » dieuse que la religion ne peut cxèculery et ([ui ne peut venir que « d'un esprit philosophique de nos jours, diqiiedeM. de Voltaire. « ]\[onscisncur l'évèque d'Amiens, surnommé le Saint à juste « titre, et révéré comme tel dans tout le royaume, a fait impri- « mer, à ce qu'on assure, une lettre pastorale contre ledit bref, « mais un ordre du roi empêche de la publier. »

La perfidie de cet article saute aux yeux de quiconque connaît tant soit peu l'esprit de la Sorbonne, laquelle, comme chacun sait , refusa au pieux Clément XIII les derniers honneurs, uniquement parce qu'il avait , cà son avis , causé tant de maux à l'Église par son attachement à la société de Jésus.

LXXII. — relier devenait donc , comme par enchantement, et uniquement à cause du sort malheureux de la société à laquelle il avait appartenu, un des plus exaltés partisans du gallicanisme, et se flattait peut-être de pouvoir sauver encore la compagnie par une extension extravagante des principes gallicans. 11 croyait , par une confusion sans exemple entre les décisions disciplinaires et dogmatiques du saint-siége, mettre des limites à l'autorité pontificale, et même dans ce cas présent la briser. Jamais les gallicans les plus passionnés n'étaient allés si loin. Etait-ce donc ainsi que l'on espérait faire croire à sou aveugle soumission envers le saintsiége ?

Feller affirme dans ces articles que le pape, malgré toute son autorité, n'a pas néanmoins le pouvoir de supprimer la compagnie de Jésus, et que ce pouvoir n'appartient qu'à un concile général, puisque la compagnie a été confirmée par un concile général, savoir le concile de Trente. Ce n'est pas ici le lieu de réfuter ces principes faux, surtout dans leur application au cas présent; mais la question qui nous intéresse, et que nous devons examiner, est celle de savoir si la compagnie de Jésus a été réellement, ou non, confirmée par le concile de Trente.

IMalheurcusement, de nos jours encore, beaucoup de personnes soutiennent cette opinion, que Clément XIV a déjà complètement rejetée dans son bref Dominas ncRcdemptor ( I ). La société de Jésus fut confirmée par Paul III, en 1 510, sans que le concile de Trente y participât en rien, par la raison toute simple quà cette époque il n'était pas encore ouvert. Ce concile ne fit autre chose qu'exempter

(0 § 24. Apud Tlieiner, Clément. XI V Epist-, etc., ii" 317, pag. 396.

les jésuites du décret général {sess. XXV, cap. 16, de Regular.) qui concernait tous les ordres religieux, et en \ertu duquel les novices, après avoir terminé la première année du noviciat, devaient être, ou admis à la profession, ou renvoyés de leurs couvents; et l'exception à l'égard des jésuites fut spécifiée uniquement parce que cette disposition ne se trouvait pas dans les statuts de la compagnie, déjà contirmés par le saint-siége. La même faveur eût élé également accordée à toute autre congrégation religieuse qui se fût trouvée dans le même cas.

Quant au terme de pieux instilut dont se sert le saint concile en parlant de la société de Jésus, il ne faudrait pas croire, pourtant, que cette expression d'usage pour les plus humbles congrégations, même pour celles non coniirmées par une bulle du saintsiège, renfermât le moindre sens défavorable à cette vénérable société , mais que si les Pères de Trente ne se servirent pas d'une autre parole plus significative, ce fut simplement, peut-être, parce que le sacré concile ne voulait pas que l'on put donner à son décret plus de valeur qu'il n'eu devait avoir , ou que l'on en déduisit des conséquences qu'il ne voulait pas qu'on eu tirât

LXXJIl. — Monseigneur Caprara protesta solennellement, devant les magistrats de Cologne, contre les articles révoltants de Feller, mais surtout contre le dernier. Il parait que le propriétaire de la Gazelle avait reçu d'autre part des avis et des menaces, — peut-être de la Sorbonne elle-même , — lesquels furent plus efficaces que les protestations du nonce apostolique, et décidèrent le rédacteur de la Gazette à l'aire paraître une rétractation formelle dans les termes suivants :

« Cologne, 22 octobre 1773.

« C'est avec un regret des plus pénétrans et sensibles que nous venons d'apprendre l'impression scandaleuse, que nous avons fait naître à un public sensé et respectable par nos nouvelles du 4 et 1 7 septembre et du 12 de ce mois dans les articles des bords du Mein et de Paris. Nous en sommes d'autant plus mortifiés, que très-éloignés de manquer de vénération à celui qui , par une heureuse providence, est l'administrateur le plus digne des choses sacrées , nous n'avons jamais songé à une offense aussi outrée.

« Tous ceux qui connoissent l'esprit de la Sorbonne sentiront qu'aucun de ses docteurs n'est capable d'imaginer un raisonnement aussi disproportionné et inepte à plusieurs égards. »

DU BREF Dominus ac Redemptor. 399

LXXIV. — Le cardinal nonce de Vienne réclama aussi, près de l'cnipcrour, contre l'impudence de ces articles, et le pria, au nom du pape, de mettre un terme aux excès du rédacteur, et de défendre à la Gazette de Cologne d'insérer de pareilles correspondances ; il présenta, dans ce but, au chancelier de l'empire, le 24 octobre 1773, la protestation suivante :

« Depuis plusieurs mois, le gazetier privilégié de Cologne, l'abbé Feller, ex-jésuite, se permet d'insérer dans ses feuilles les plus amères et séditieuses réflexions contre le saint-siégc, à propos de la suppression de la société de Jésus. Il avait commencé à lancer ses sarcasmes avant la publication dudit bref, et continue périodiquement aujourd'hui à décharger sa bile contre lui : pour le faire se désister de ces scandaleuses tentatives, monseigneur Caprara, nonce apostolique, a en vain épuisé, de vive voix, les plus douces insinuations ; en vain ont été faites des démarches auprès des protecteurs de ce même gazetier, lequel , malgré la parole qu'il leur avait donnée, a continué à publier ses insolents articles. En voici trois récents. (Suivent les articles mentionnés au n" LXXT.)

« Il n'est que trop évident que le gazetier tend à allumer un funeste incendie et à troubler la paix de l'Église; c'est pourquoi le cardinal Visconti, nonce apostolique, en vertu des devoirs de son propre ministère, a recours à Son Altesse le chancelier prince de Colloredo, et prie instamment Son Altesse qu'elle veuille, non-seulement imposer, pour l'avenir, le silence nécessaire au séditieux gazetier de Cologne , mais encore le soumettre aux peines qu'il mérite pour avoir si malicieusement abusé d'un privilège impérial, au préjudice des égards dus au souverain pontife.

« Ces mesures sont d'autant plus légitimes, que l'auguste maison d'Autriche, aijant accepté le bref de suppresaion de la com- 2)a(jnie de Jésus et laissé un libre cours à son exécution dans ses heureux Etats, est elle-même intéressée à réprimer les critiques d'un gazetier fanatique. »

Joseph II s'empressa de condescendre au désir du saint-père, et menaça le propriétaire de la Gazette de lui retirer le privilège impérial s'il continuait à insérer de semblables articles. Le mal que produisaient ces écrits était très-grand, parce qu'ils étaient lus avec avidité par les amis et ennemis du saint-siége et reproduits ensuite dans toutes les autres gazettes du temps.

LXXV. — On lança en même temps que ces articles, parmi le pcui)le, contre le bref de suppression, une foule d'écrits séditieux, dans lesquels on dépeignait le saint-père sous les plus noires couleurs, et on lui imputait des actes de cruauté qu'il devait avoir, disait-on, exercés contre les jésuites le 1 7 août, lorsqu'on prenait possession de leurs maisons. Dans ces pamphlets, on trouve déjà toutes ces fables absurdes et immondes que M. Crétineau-Joly prétend avoir découvertes à Rome, la ville des saintes traditions, et qu'il se trouve heureux et fier de publier pour la première fois et de livrer à la postérité.

Les nonces apostoliques de Vienne, de Cologne, de Lucerne, les envoyèrent aussitôt à Eome; mais le pape se contenta de les mépriser et de déplorer l'acharnement aveugle de ses ennemis. IS'ous en nommerons trois seulement , dans lesquels les auteurs poussent la haine jusqu'à ses dernières limites , et que l'auditeur de la nonciature de Lucerne envoya, le 18 décembre 1773, au cardinal secrétaire d'Etat. Le premier a pour titre : Arnica defensio societalis Jesu, sous la fausse date de Strasbourg. Le second : Réflexions sur la conduite tenue envers les jésuites dans les États pontificaux, et sur ce qui peut leur arriver dans les autres États à l'instigation de la cour romaine. Le troisième enfin était intitulé : Brève explication du bref de l'abolition. Ces deux derniers écrits furent imprimés à Fribourg en Brisgau.

LXXYI. — Il n'est donc pas surprenant que les historiens protestants aient, eux aussi, porté les jugements les plus étranges sur l'abolition de la société de Jésus et sur son auteur, puisque des écrivains catholiques , des prêtres, avaient peint cet événement sous les couleurs les plus odieuses, et qu'ils s'efforcent tous les jours encore de donner à leur exposé les apparences de la plus authentique vérité. Le jugement porté par les protestants sur Clément XIV et son pontificat ne peut donc avoir d'autre autorité que celle des détestables auteurs dont ils ont copié les détestables œuvres.

LXXVII. — Dans le royaume de Pologne, le bref de suppression ne rencontra aucune difficulté. Les évèques l'exécutèrent sur-le- champ dans leurs diocèses. La diète avait, sur la demande de l'évèque de Posen, grand chancelier du royaume, et sur celle de l'évèque de Vilna, par un arrêt en date du 27 septembre 1773, mis à la disposition du roi tous les biens, meubles et immeubles « de l'ordre aboli des jésuites, » afin de les employer, d'intelli-

I iiiiM

DU BREF Doniifiiis ac lleiUmiplor. 4-01

gence avec les évèques, à l'éducation de la jeunesse et l'entretien des anciens membres de la société.

LXXYIII, — Les amis des jésuites ne demeuraient cependant pas oisifs, et ils tâchèrent de persuader au roi que le bref ne pouvait être reçu en Pologne, par la raison qu'il ne lui avait pas été directement communiqué par le pape. Étant même parvenus à gagner à cette opinion plusieurs membres de la diète, une violente discussion s'éleva à ce sujet au sein de cette assemblée. Plusieurs sénateurs, dévoués aux jésuites, firent entendre d'amers reproches au sujet de l'outrage prétendu que le saint-père avait fait à la Pologne par l'omission de cette formalité, et demandèrent même qu'on envoyât à Rome un ambassadeur extraordinaire, pour s'en plaindre au souverain pontife.

Cette misérable intrigue, qui n'avait d'autre but que d'empêcher l'exécution du bref, demeura sans effet et n'eut pas de suites. Le nonce dissipa bientôt cet orage, en faisant observer au roi et à la délégation secrète de la diète que le pape n'avait pas même donné avis de cet acte pontifical aux souverains de la maison de France par une lettre particulière, mais qu'il s'était contenté de le leur faire remettre par son nonce, et que cette formalité dans une affaire ])urement ecclésiastique, qui ne concernait pas un seul pays mais toute la chrétienté, était entièrement inutile. Cette explication, qui fut appuyée par l'autorité du grand chancelier et de l'évêque de Yilna, calma entièrement la diète, et la proposition que nous venons de rapporter fut, le 1 1 octobre, rejetée à l'unanimité.

Les partisans des jésuites ne furent pas peu consternés de cet échec, et, pour s'en venger, ils publièrent aussi en Pologne plusieurs libelles séditieux contre le bref de suppression. Parmi ces tristes écrits on distingue principalement, à cause de son fanatisme outré, un pamphlet intitulé : Sur la chute des jésuites. Le nonce s'empressa d'en adresser au roi les plus justes plaintes, et demanda, par une note énergique, en date du 9 novembre 1773, que les auteurs, les imprimeurs et libraires de ces écrits injurieux fussent châtiés ; ce que le roi lui promit par une autre note ministérielle du 14 du même mois.

LXXTX, — Plusieurs membres de la haute noblesse, dont les ancêtres avaient fait de grandes donations aux jésuites, se crurent alors en droit de les reprendre. La pieuse comtesse Kossakowska, née Potocka, était de ce nombre, et s'adressa dans ce II. 26

d'El

lui

but, le 2G août 1773, au cardinal secrétain raant toute la peine qu'elle avait éprouvée au sujet de la suppression de la société de Jésus. Mais Pallavicini la calma par une lettre très-digne et très-sage, qui semble avoir été rédigée par le pape lui-même, et l'éclaira sur l'un et l'autre point : « Quiconque ne considère, Madame,» ainsi s'exprime cette lettre, « les objets que dans leurs dehors , n'est ordinairement pas en état d'en juger comme celui qui en connaît toute l'étendue, et en pénètre le fond. C'est pour cette raison que Votre Excellence n'a peut-être jjas reconnu, au premier coup d'œil, le prix d'une suppression qui a été si mûrement examinée par le très-zélé chef visible de l'Église. Les sentiments de religion dont vous êtes animée, Madame, ne vous permettent certainement pas de douter de cette assistance particulière que Dieu accorde à son vicaire. Cette vérité incontestable suffira sans doute pour vous déterminer à regarder comme salutaire la suppression des jésuites, ordonnée par le bref apostolique du 21 du mois de juillet dernier.

« Pour ce qui concerne les conséquences particulières que Votre Excellence suppose inséparables de la cessation des jésuites, ne connaissant pas la teneur des différentes fondations qu'elle a bien voulu m'indiquer, je n'en saurais pas parler avec une solidité convenabre. Il me paraît cependant que l'intention des pieux fondateurs, parmi lesquels votre illustre maison se distingue notablement, ayant eu principalement en considération le service et le bien spirituel des fidèles, on ne peut pas présumer qu'ils aient fixé uniquement aux jésuites l'accomplissement de ces deux louables objets, tandis qu'on peut les remplir aussi bien par un institut que par un autre , et même par le clergé séculier.

« Votre Excellence a trop de lumières, et votre piété est trop solide, pour penser qu'elle puisse regarder à présent comme séculiers ces fonds, qui ont été une fois donnés à l'Église. »

Cette noble dame se rendit aussitôt aux conseils du saint-siége, et annonça au cardinal sa soumission par une lettre du 1 9 décembre.

LXXX. — Mais il n'en fut pas ainsi dans les provinces polonaises cédées à la Prusse et à la Eussie, de même que dans la Silésie prussienne, et l'on ne peut assez déplorer que, dans ces pays, les jésuites eux-mêmes aient eu la faiblesse de se prévaloir de la protection que leur donnaient des souverains impies.

DU BREF Domùms ac Redcniptor . 403

afin de continuer leur institut, et de se rendre ainsi coupables d'un acte grave et public de désobéissance envers le saint-siége ; acte qu'ils ne pourront jamais justifier aux yeux de l'Église par aucun légitime motif.

L'ambassadeur du général des Ignaciens (1) devait être parvenu à exercer une grande influence sur l'esprit de Frédéric II ; car celui-ci changea subitement d'avis, et se constitua le protecteur de l'ordre, après avoir, ainsi que nous l'avons vu, au mois de décembre de l'année précédente, repoussé si fermement et avec de si bonnes raisons toutes les insinuations dudit ambassadeur.

Qui donc produisit, dans le court espace de six mois, un pareil changement dans l'esprit de ce prince? Quels motifs alléguèrent d'abord Frédéric II et Catherine II pour s'opposer à la publication et à l'exécution, dans leurs États, du bref Dominus ac Redemptor ?

Ils disaient, d'abord, que le bref ne leur était pas adressé directement avec une lettre particulière du pape ; mais cette raison pouvait-elle satisfaire la conscience de prêtres catholiques, lorsqu'ils savaient que le bref avait été adressé à tout le monde chrétien? Et ne voulait- on pas faire valoir ce même motif, ainsi que nous venons de le voir, pour le royaume de Pologne, quoique le bref y fût reçu officiellement ? Le second motif allégué par ces souverains ne pouvait que blesser profondément tous les catholiques : c'était que, dans les traités du 18 septembre 1773, ils avaient solennellement juré de maintenir l'Église catholique in statu quo dans leurs nouveaux États, statu quo auquel appartenaient les jésuites eux-mêmes. Étrange scrupule! 11 est bien vrai qu'ils avaient juré de maintenir le slatu quo; mais ce serment les avait-il empêchés de dépouiller l'Église catholique de tous ses droits et de tous ses biens? Ceci est suffisamment démontré par l'exposé qui précède, et le sera davantage encore par celui qui suit. Et d'ailleurs, rigoureusement parlant, comment les jésuites, le 18 septembre 1773, appartenaient-ils, comme membres de leur ordre, au statu quo de l'Église catholique, aj)rès avoir été sécularisés par le pape dans toute cette même Église, le 2 1 juillet de la même année ?

Le troisième motif de ces souverains était celui-ci , savoir , qu'ils devaient conserver les jésuites, parce qu'ils manquaient

(1) V. suprà, ann. 1772, n' LXXV,

404 (1773) MfSE A EXÉCUTION

d'ecclésiastiques suffisamment instruits pour l'éducation de la

jeunesse.

IVous devons malheureusement , à notre grande douleur, avouer que cette raison était fondée ; mais pouvait-elle suffire aux jésuites? Ne leur était-il pas loisible, en qualité de prêtres séculiers, de rendre les mêmes services ? Qui les en empêchait ? Ce n'était pas assurément le bref d'abolition, qui, lui-même, exhortait vivement les évêques à employer dans leurs diocèses les religieux de la compagnie dissoute.

Ce troisième motif, qui pouvait, jusqu'à un certain point, servir de prétexte spécieux à ces souverains, était en même temps pour les jésuites, et surtout en Allemagne, le plus amer reproche. Là ils avaient eu entre les mains l'éducation de toute la jeunesse catholique, tant séculière qu'ecclésiastique. Pourquoi n'avaientils pas formé des hommes qui pussent les remplacer, ou du moins partager l'enseignement avec eux ? Ce ne sont pas les ennemis , mais les amis sincères de la société de Jésus qui se demandent l'explication du fait suivant. Lorsque les jésuites entrèrent en Allemagne, ils y trouvèrent de grands théologiens qui, avec un invincible courage , faisaient victorieusement front à toutes les attaques des prétendus réformateurs ; comment donc est-il arrivé lorsque, par une disposition particulière de la Providence divine, ils durent quitter cette même Allemagne, qu'ils n'en aient pas laissé un seul après eux? Depuis le seizième siècle, c'est-à-dire depuis que les jésuites y ont pris possession exclusive de l'enseignement de la jeunesse séculière et ecclésiastique , aucun pays du monde chrétien n'est aussi pauvre que l'Allemagne en écrivains catholiques de quelque réputation qui soient sortis des rangs du clergé séculier.

La compagnie de Jésus peut montrer des savants jésuites d'une grande renommée ; elle a travaillé en Allemagne avec de magnifiques succès et la bénédiction du ciel ; elle a opposé, pendant près de deux siècles, au torrent impétueux de la réforme une forte digue, cela est vrai ; mais ce qui est vrai aussi , c'est qu'elle n'a produit dans le clergé séculier que peu d'hommes réellement remarquables. On pourrait à peine en citer un seul.

Ajoutez à cela cette triste circonstance, que les jésuites, dans les derniers temps de leur existence, avaient dans l'empire, plus encore que dans les autres pays, comme la France, l'Italie, le Portugal et l'Espagne, perdu une grande partie de leur ancienne vi-

DU BREF Dotniinis ac liadcmptar. 40o

gueur. Leurs collèges étaient bien déchus de leur gloire d'autrefois, et n'avaient plus guère d'hommes remarquables parmi leurs professeurs. Lorsque Frédéric II entra en Silésie, il avait, des jésuites, la plus haute opinion ; mais il ne fut pas peu surpris lorsque, dans leurs universités et dans les collèges dirigés par eux à Breslau , il ne trouva parmi les professeurs de la société que des hommes d'une étonnante médiocrité , et demanda pour cette raison au recteur de l'université et au cardinal prince-évèque de faire venir aussitôt, soit de France, soit d'Italie, quelques jésuites instruits. En Autriche, on élevait des plaintes universelles sur la décadence de leurs établissements. Marie-Thérèse elle-même , qui d'ailleurs n'était nullement défavorable à la société de Jésus, se vit, en 1 759, obligée de remédier à cette même décadence des études dans l'université de Vienne, dirigée jusqu'alors exclusivement par les jésuites , et de leur enlever , par un édit du 10 septembre de cette année, avec plusieurs chaires importantes de théologie, celles de logique , éthique , métaphysique et histoire , pour les confier en partie à des prêtres séculiers , en partie à des religieux de différents ordres.

L'université catholique fondée à Munster , en Westphalie , par l'archevêque-électeur de Cologne et Clément XÏV, avait pour but, ainsi que nous l'avons déjà vu, de remédier à la grande faiblesse des études parmi le clergé séculier, faiblesse dont on se plaignait encore fortement dans ces régions. Si la révolution ecclésiastique qui, en 1760 , avait déjà fait de tels ravages sur le terrain de l'Église catholique en Allemagne, a pu faire, depuis, de si rapides et de si effrayants progrès, c'est dans cette décadence des études et cette ignorance du clergé séculier , sa conséquence naturelle, que nous devons en chercher la cause. Cette révolution a grandi sous les yeux des jésuites ; mais à cette époque ils avaient perdu la vigueur suffisante pour la combattre , plus encore celle qui eût été nécessaire pour l'arrêter , et à plus forte raison pour la vaincre. Cette révolution n'avait besoin, pour lever partout sa tète triomphante, que de la main d'un audacieux qui la déchaînât. Cet audacieux fut le malheureux Joseph 11, qui, après la mort de sa pieuse mère, se mit à la tète de ce mouvement impie.

Ce que l'on ne peut assez déplorer , c'est que cette décadence des études catholiques soit arrivée à une époque où la science et la théologie protestantes prenaient un si vigoureux essor , développaient ui^e si grande vitalité littéraire, et menaçaient, par leur

précoce penchant vers le rationalisme , non-seulement le catliolicisme, mais le protestantisme lui-même , ainsi que tout christianisme positif. Ce mouvement terrible surprit à l'improviste le clergé catholique, d'ailleurs impuissant à lui résister. Qui pourrait donc être surpris qu'il l'ait en partie entraîné dans son cours, et que les théologiens catholiques de cette époque, qui avaient dû se former par leurs propres études , se soient laissé éblouir par la science trompeuse et fausse des théologiens protestants, et se soient même, pour ainsi dire, jetés entre leurs bras ?

Nous ne voulons pas arrêter plus longtemps nos regards sur ce douloureux tableau de l'état dans lequel se trouvait le clergé catholique, surtout en Allemagne, au moment de la suppression des jésuites. Ce spectacle lui rappellerait trop vivement son ancienne abjection, et serait trop douloureux aussi pour la société de Jésus, d'ailleurs si respectable et si bien méritante de l'Église. Nous ne voulons pas dire pourquoi les catholiques n'ont eu presque aucune part à ce grandiose essor que prit, depuis la moitié du siècle passé, notre splendide littérature nationale. Cet essor, nous devons l'avouer à notre honte , est tout entier l'œuvre des protestants ; et nous , catholiques , nous n'avons à produire pas même un seul grand poète de cette époque.

Mais c'est assez rappeler notre humiliation passée. Remercions le Seigneur de ce que le clergé séculier d'Allemagne, depuis plus de vingt années , après avoir passé par l'école de dures expériences, d'humiliations et d'égarements, s'est enfin, grâce à Dieu, relevé à sa hauteur première , et peut aujourd'hui non-seulement se mesurer avec la science protestante, mais encore lui disputer le premier rang.

Les jésuites eux-mêmes se trouvaient, au moment de leur suppression, dans le même état d'infériorité scientifique que le reste du clergé. Ceux d'entre eux qui se sont , vers la fin du siècle passé et au commencement de celui-ci, distingués dans le domaine des sciences, se sont formés presque tous après la suppression de leur institut. Il est donc à jamais déplorable que les jésuites et leurs amis ne cessent de répéter dans leurs ouvrages , et même de nos jours , surtout en France et en Italie , de telles exagérations au sujet de leur prétendue grandeur lors de la suppression. Ces sortes d'hyperboles ne peuvent que nuire à la société dans l'esprit des gens d'intelligence et de ceux qui savent les faits.

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