AFFAIRE DE PARME, ETC
mination du roy et de Sa Majesté Sicilienne par raport aux restitutions d'Avignon et de Bénevent ; que du consistoire elle iroit, accompagnée des cardinaux , chanter un Te Deum à l'église des Saints-Apôtres ; que le lendemain, jour de la feste de la chaire de Saint-Pierre , il en seroit chanté un autre dans la basilique du Vatican, et qu'elle ordonneroit des illuminations pendant deux jours dans la ville de Rome. Au reste, apprés ces détails, le pape me fit la lecture rapide du bref qu'il adressoit au roy ; ce bref m'a paru plein de reconnoissance , de respect et de tendresse pour Sa Majesté. »
Le cardinal de Bernis fut si touché de cette communication du saint-père, qu'il pria le duc d'Aiguillon, dans les termes les plus pressants , de répondre sans retard aux justes désirs du saintpère.
LXXXVIII. — Clément XIV avait adressé au duc de Parme, dès le 2 décembre de cette année (1) , ses félicitations à l'occasion de la naissance de son fils, et pour le remercier de son intervention auprès des princes de la maison de Bourbon, au sujet de la restitution de ses États, Il manifesta la même satisfaction à ces monarques eux-mêmes, savoir, aux rois de Naples, de France et d'Espagne, dans des brefs particuliers (2) en date des 28, 29 et 30 du même mois.
(1) Theiner, démentis XIV Epist.^ etc., n" 240, pag. 271.
(2) Theiner, loc. cit.., n"» 245, 247, 248i;ipag. 277 à 282.
Allemagne et Euroiie septentrionale.
I. — Marie-Thérèse donnait au saint-père des preuves toujours nouvelles de son zèle pour la religion, non-seulement en Pologne, mais encore dans ses propres Etats.
Pour obvier aux inconvénients que devait nécessairement occasionner la vaste étendue de plusieurs diocèses de l'empire, elle désirait ériger plusieurs nouveaux évêcliés , savoir : deux en Bohème, un dans la Moravie, et un quatrième dans cette partie de la Silésie qui était restée à l'Autriche. Elle voulait soumettre les deux derniers au siège d'Olmutz, et élever celui-ci à la dignité métropolitaine. L'évêque de Breslau devait être dédommagé par l'adjonction du comté de Glatz, qui, comme on le sait, dépendait, quant au spirituel, de l'archevêque de Prague.
L'impératrice soumit au pape cette demande le 2.3 avril 1774 ; le saint-père l'accueillit avec joie, en lui faisant toutefois observer les difllcultés que rencontrerait l'exécution d'un projet qui devait naturellement exciter la jalousie des évèques limitrophes, surtout de ceux de Ratisbonne et de Breslau, puisqu'il leur faudrait céder une grande partie de leurs diocèses, du démembrement desquels devaient èlre formés les nouveaux sièges : « Les soins et les sollicitudes qui préoccupent Votre Majesté Apostolique, » écrivait-il à la j)ieuse impératrice (1), le 21 mai 1774,
n) Thcinpr, Clnncnfis P. XIV Episf , de, n" ?(•.<>, paj;, 307.
« et qui la rendent si ardemment désireuse de procurer le bien spirituel de ses peuples, et de trouver les moyens les plus faciles de les faire conduire et gouverner par leurs pasteurs, sont entièrement dignes de sa piété et de sa religion .
« Nous avons vu une marque de cette sainte ardeur qui vous anime, dans ce que vous avez bien voulu nous dire au sujet de la trop vaste circonscription des diocèses de Prague et d'Olmutz, et dans la demande que vous nous avez faite au sujet de l'érection de nouveaux sièges épiscopaux, afin que l'étendue des évêchés devenant moins considérable, et le nombre des ouvriers de la vigne du Seigneur étant plus grand, cette même vigne soit plus facile et plus commode à cultiver, et que les peuples ne soient plus, pour la plupart, ainsi qu'il arrive nécessairement aujourd'hui à cause de la grande distance des lieux, privés de la présence de leurs pasteurs.
« Quant à nous , nous approuvons grandement la ferveur de votre zèle, très-chère fille en Jésus-Christ, et nous examinerons votre demande avec le plus grand soin ; mettant dans l'étude d'une question si grave toute l'attention et tout Tintérèt que nous impose l'obligation que nous avons reçue, de travailler au salut éternel de tous les peuples. jXous sommes cependant extrêmement reconnaissant de voir que vous êtes disposée et que votre cœur royalement généreux est prêt à accorder et à donner tous les secours que requerra nécessairement un établissement pareil. Nous avons été également consolé des précautions pleines de prudence et de sagesse prises par Votre Majesté, de peur que les princes voisins ne voient cette mesure avec déplaisir.
« Mais afin de pouvoir, avec l'aide de Dieu, établir toutes ces choses de manière à obtenir plus tard l'approbation universelle, et aussi, afin d'agir conformément à la loi de charité et de mansuétude ecclésiastiques que requièrent de semblables dispositions, nous avons pensé que Votre Majesté devait encore faire une démarche essentielle , qui nous tient extrêmement à cœur et qui consiste à décider, par son influence, l'évèque et le chapitre de la cathédrale de Ratisbonne (ainsi que les autres évêques et tous les chapitres qui peuvent avoir intérêt à la chose, et que concerne particulièrement le présent état des diocèses) à recevoir volontiers et agréer sans peine les changements projetés. Voilà ce que nous avons cru devoir vous dire sur ce point. Mais que Votre Majesté soit du reste entièrement persuadée que nous
n'avons pas de plus cher désir que de satisfaire les volontés d'une princesse si zélée pour la religion, et, tout en cherchant surtout la gloire de Dieu, de travailler aussi à augmenter la gloire de votre nom et le bien de vos peuples. »
IT. — Les conquêtes que faisait l'Église catholique parmi les schismatiques de Hongrie et de Transylvanie inspirèrent à l'impératrice la pieuse pensée d'ériger dans ces provinces des évêchés en faveur des fidèles. Dans la seule Transylvanie, les fatigues et les travaux apostoliques du digne et pieux évêque de Fogaracs avaient amené le retour de cinq cents paroisses avec leurs prêtres à la vraie foi. L'impératrice fournit à ces églises, qui étaient très-pauvres, les ornements et les vases sacrés dont elles étaient dépourvues. Elle avait même le projet d'ériger à Vienne un collège grec-uni pour l'éducation du clergé de ces contrées, et d'envoyer à Rome les élèves qui donneraient les plus belles espérances, soit à la Propagande, soit au collège grec, pour qu'ils y complétassent leur éducation. Le pieux évêque de Swidnicz, monseigneur Rozischovicz, présenta dans ce but, le 23 août, plusieurs importants mémoires au nonce apostolique de Vienne , en le priant d'appuyer auprès du pape les désirs de sa souveraine. Dans ces mémoires, il indiquait aussi les moyens les plus efficaces de favoriser le retour des schismatiques , et insistait principalement sur le rétablissement de l'ancien évêché catholique latin de Syrmium , et l'élévation de l'évêché grec-uni de Lemberg à la dignité de métropole, auquel devaient être soumis ensuite tous les évêchés grecs-unis de Hongrie, de Transylvanie et de Gallicie. Malheureusement la mort du pape empêcha l'exécution de cette grande et salutaire entreprise.
Si Marie-Thérèse eût prêté l'oreille aux astucieuses insinuations de Frédéric II , eUe eût pu , peut-être , unir à ses États quelque nouveau siège épiscopal dans l'empire d'Allemagne. Ce fut le célèbre comte Lichnowski, que Frédéric avait élevé au rang de prince, qui fut chargé d'entamer près de l'impératrice cette triste négociation (1).
(1) Nous ne pouvons nous dispenser d'insérer ici les dépêches, écrites en chiffres, du cardinal nonce apostolique de Vienne , au sujet de la négociation secrète de ce prince à la cour impériale. Cette négociation était inconnue à tous les historiens de Frédéric le Grand ; nous y reconnaîtrons toujours de plus en plus clairement que ce souverain fut l'unique auteur du projet de démembrement de la Pologne, et qu'il nourrissait l'ambitieuse pensée diî démembrer de la même manière l'empire germanique pour le partager entre lui, l'Autriche et, peut-être, la Russie; mais la probité
m. — Les affaires ecclésiastiques semblaient prendre dans l'empire une tournure plus satisfaisante. L'archevêque- électeur de Trêves s'était entièrement détaché de la ligue appelée Complot des princes ecclésiastiques d'Allemagne, Le duc Louis-Eugène de Wurtemberg, l'ami le plus intime de ce prélat, eut une trèr>-grande part à son noble retour. Clément XTV l'en remercia le 26 janvier (1), en paroles véritablement paternelles, et lui exprima en même temps le désir que cet illustre exemple trouvât des imitateurs, afin que l'Allemagne, par l'union intime de ses pasteurs au saint-siége et par leur zèle pour leur troupeau, put revenir ainsi à l'unité de la foi : « Nous avons éprouvé la plus grande joie, » lui écrivait-il le 26 janvier 1774, « à la réception de votre lettre; elle nous a entièrement confirmé dans l'opinion que nous avions précédemment de votre vertu. Nous avons compris , en effet , que vous étiez animé d'un grand zèle pour la religion, que vous étiez touché des intérêts de l'Église, affligé de ses adversités,
de la grande impératrice fit échouer ce dessein. Voici le texte de la première dépêciie :
« Vienna , 10 di febbrajo 1774.
« Sul punto di lipartire da Beriino per Vienna il principe Lichnowski , personaggio austriaco, ebbe ultimamente dai sovrano di Prussia la présente segrelissima commissione. Clie presentandosi egli il principe Liciinowski ail' udienza deil' impératriceregina le dicesse esser ben noto al re di Prussia, che eila di lui pnnto non si fida, clie lo.crede intimamente contrario agi' interessi e vantaggi di casa d'Austria, ma clie Sua Maestà Aposlolica assolutaniente s' inganna a gran partito. Che il re di Prussia su molto bene, che la perdita délia Siiesia le slà altamente fitfa sul cuore : ma che se Sua Maestà Apostolica vorrà prestar fede a lui, e con lui camminar di concerto, facilmente potrà compensarsene a grande usura e con acquisti equivalenti a più Silesie. In una paroia qnanto si è falto in Polonia , sarà egiialmente eseguibile nell' impero in tutto il tratto délia Gerniania ed anche altrove, solo che l'imperatrice-regina ascolti il suo vero amico re di Prussia.
Deve il principe Lichnowski aver già compiuto alla sua commissione, ma quai accoglienza abbiano qui incontrate le nuove tentazioni prussiane per ora non sono in grado d'indicarle a Vostra Eminenza. Vengo bensi assicuralo, che attualmente si pensi ad uno smembramento ulleriore di Polonia; che il soviano di Prussia abbia già fissato invariabilmente l'occhio sopra Danzica e Thorn e qualche altro esimio tratto di paese ; che la casa d'Auslria sia per pigliarsi Cracovia, Brody e Kaminieck; e che la Moscovia occupera un équivalente nel gran-ducato di Lituania. »
Celle du 3 mars suivant était ainsi conçue :
« Sulla commissione eseguita dal principe Lichnowski, e da me indicata a Vostra Eminenza sotto li 10 t'ebbraro, l'imperatrice-regina rispose, che dopo l'epoca dell' alleanza contratta col sovrano di Prussia, essa viveva affalto sicura, ne aveva nulla che temere da veruna parte rapporte ai proprj stali ; ma che rispelto ai nuovi acquisti a quali veniva invitata ccrtaaiente non sarebbe giammai per prestarvisi, giaccliè il già seguito smembramento délia Polonia le era pur troppo una continua spina fitta in niezzo al cuore. »
(1) Theiner, Clementis P. XTV Epist., etc., n" 255, pag. 290.
ET EUIIOPE SEI'TËNTUIONALE. 429
réjoui de sa prospérité, et que vous ne desiriez rien plus vivement que de voir le salut des âmes s'opérer sans obstacle, et la perversité humaine cesser de s'opposer à la gloire de Dieu.
« Animé comme vous Fêles de ces sentiments, nous ne pouvons concevoir aucun doute que vous ne priiez Dieu avec assiduité pour que tous les peuples entrent dans une même et sainte conformité de pensées et d'actions, et que tous soient unis dans les liens d'une même foi et de la piété qui en procède ; pour que le zèle, la vigilance et la persévérance des pasteurs envers le troupeau qui leur a été confié ne défaillent jamais, et pour que ces brebis ^lles-mèmes soient à leur tour soumises à leurs pasteurs, et leur rendent le respect et la soumission qui leur sont dues.
« Dans ces vœux que vous adresserez à Dieu, nous sommes assuré que nous aurons une large part , que vous implorerez sur nous des secours de la grâce céleste, proportionnés au lourd fardeau que nous portons, et que vous aiderez ainsi notre faiblesse par la puissance de vos prières. Quant à nous, autant que nos fatigues, nos soins et notre autorité pourront nous le permettre, nous emploierons assurément aussi tous nos efforts pour maintenir dans leur intégrité, ou pour constituer solidement les principes sur lesquels repose 1 Eglise , qui nous a été confiée. Mais que pouvons-nous dans notre infirmité ? JNous pourrons tout, néanmoins, en celui qui nous soutiendra, celui entre les bras duquel nous nous réfugions en suppliant , celui que nous prions ardemment de nous donner la sagesse qui assiste au conseil de son trône, afin qu'elle demeure et opère avec nous.
« En vous voyant si zélé pour notre personne, nous ressentons une joie extrême, et pendant que nous sommes heureux pour vous et pour nous que vos actions envers notre personne soient telles que le doivent être celles d'un fils , nous espérons que ce même amour filial que vous nous portez nous sera d'une grande utilité dans la charge suprême oii nous avons été élevé. Ce que vous nous écrivez de la haute vertu de notre vénérable frère Venceslas, archevêque de Trêves, ne nous surprend pas. Son grand caractère nous avait déjà fait deviner qu'il devait être plus tard un soutien de l'JCglise, et le souvenir consolant de sa piété et de son mérite compense maintenant beaucoup de nos peines.
« Du reste, cher et noble fils, nous désirons ardemment qu'une
occasion nous soit offerte de vous prouver, par des faits, la grandeur de notre bienveillance et la charité paternelle que nous ressentons pour vous dans le Seigneur. Nous prions Dieu qu'il vous donne le vrai bonheur, et qu'il vous comble des félicités célestes. »
IV. — L'orgueilleux et ambitieux archevêque- électeur de Mayence avait lui-même enfin prêté l'oreille aux exhortations du saint-père, et, dans une lettre du 21 octobre de l'année précédente, exprimé son repentir au sujet de sa conduite passée. Le sage pontife hésita cependant à lui répondre, parce que la lettre de l'électeur n'était rédigée que sous la forme d'un mémoire, et non revêtue par conséquent de sa signature authentique. Ce ne fut qu'après avoir été rassuré par le nonce apostolique de Cologne, au sujet de la sincérité de cette conversion, qu'il en exprima sa joie au prélat par une lettre du 5 février 1774 (1), l'assurant de sa bienveillance pontificale et l'encourageant à persévérer dans la voie où il était entré, et à diriger toutes ses actions vers le maintien de la paix et de l'unité de l'Eglise.
Cependant le Seigneur ayant appelé à lui ce prélat, Clément XIV exhorta, le 2 juin (2), le chapitre de Mayence à pourvoir à l'élection d'un digne successeur et à implorer de Dieu, pour le défunt, le pardon de ses égarements. Le choix tomba sur le célèbre baron d'Erthal. Le nouvel élu s'empressa d'exprimer au pape , dans une lettre des plus respectueuses , ses sentiments de soumissiou profonde et d'inviolable attachement au saint-siége, et de l'assurer qu'il était prêt à répoudre en tout aux obligations de sa haute dignité. Clément XIV le confirma, le 6 août (3), et l'engagea en paroles pleines de force à accomplir sa promesse.
V. — L'électeur de Bavière se rapprochait aussi de plus en plus du saint-siége, et donnait au pape des preuves non équivoques de sa tendre et filiale vénération. Comme il connaissait l'amour que Sa Sainteté portait aux sciences, il lui fit don d'une précieuse collection imprimée des Monuments historiques de Bavière, intitulée : Monumenta boica, envoi dont le pape le remercia par une lettre (4) du 23 mars 1774.
Clément XIV accorda, le 24 de ce même mois, à l'église de la cour électorale de Munich (dédiée à l'honneur de l'archange
(1) Tlieiner, démentis P. XIV Epist., etc, a° 256, pag. 291.
(2) Theioer, loc. cit., n» 274, pag. 313.
(3) Theiuer, loc. cit., n" 281, pag. 322.
(4) Theiner, loc. cit., n" 260, pag. 298.
saint Michel , et que rélectciiv menait de faire construire avec un luxe extraordinaire), tous les privilèges et indulgences dont jouit la basilique patriarcale de Saint-Jean de Latranà Rome (1). r.e 26 juillet, le saint-père dissuada paternellement ce prince (2) du projet qu'il avait formé, d'employer à la fondation d'un prieuré de l'ordre de Malte et de quelques autres pieux établissements les revenus de plusieurs couvents incomplets ou qui, comme s'exprimait l'électeur, n'étaient d'une grande utilité ni à l'Église ni à l'État.
Le 31 juillet 1774 (3), il lui refusa plus nettement encore de renvoyer les fêtes chômées au dimanche suivant.
VI. — Cette année , une occasion favorable s'offrit derechef au saint-père de s'intéresser en faveur des catholiques d'Angleterre. Le duc de Cumberland, frère du roi, passa tout le carême à Rome, où il séjourna jusqu'au dimanche de la Quasimodo, et eut à ce sujet plusieurs entretiens avec le pape, qui lui fit les mêmes honneurs qu'au duc de Glocester. Ce prince avait, avec sa belle- sœur et une suite nombreuse, entrepris incognito le voyage d'Italie , sous le nom de comte de Dublin. Sa belle-sœur aussi désirait ardemment être présentée au pape, et le cardinal de Bernis, dont les salons étaient fréquentés par elle et par le duc , eut l'honneur de s'acquitter de cette fonction. Le duc et cette illustre dame ne pouvaient se lasser d'admirer les nobles quaUtés du pape, et n'en parlaient qu'avec une admiration profonde, comme le relate le cardinal de Bernis, dans ses dépêclies du 13 mars et du 10 avril.
Le 12 de ce même mois d'avril, le duc quitta Rome. Clément XIV lui donna une iVégate pontiiicale pour le transporter à Toulon avec toute sa suite.
VII. — Vers le même temps vint aussi visiter la ville des apôtres l'illustre duchesse de Kensington, qui s'était acquis par sa grande instruction et sa haute intelligence une réputation européenne. Elle aussi eut l'honneur d'être plusieurs fois présentée par le cardinal de Bernis au pape, et se sentit saisie pour ce grand pontife d'une admiration et d'une vénération profondes.
A peine arrivée à Tlorcnce, elle adressa au saint-père, le 15 mai,
(1) Tlieiner, démentis P. XIV Epist.,e(c., n" 261, pag. 299.
(2) Tlieiner, loc. cit., n» 279, pag. 318.
(3) Tlieiner, loc. cit., n" 280, pag. 321.
432 (177ij ALLEMAGNE
la lettre suivante, qui caractérise en même temps les nobles sentiments et l'esprit original de cette célèbre visiteuse.
Florence, le 15' de may 1774.
« Sire,
« Votre Sainteté me pardonnera si je ne puis résister au devoir si pressant que m'impose la reconnoissance ; y résister seroit contre l'honneur et la bienséance, .le cède donc volontiers à ce devoir, qui est , en tout temps et en tout lieu, de marquer à Votre Sainteté l'attachement que je ressents pour un souverain si digne de Testât oii le bon Dieu Ta placé ; et je ne cesserai de dire que la gloire qui vous environne agit avec empire sur les cœurs, plus par la grandeur de votre esprit et les rares qualités de votre àme que par la souveraineté même.
« Si tous les rois, à votre exemple, sça voient comme Votre Sainteté se gouverner eux-mêmes, leurs peuples seroient menez comme le vôtre, sans sçavoir qu'ils portent d'autres chaînes que celles qui se lient aux cœurs. Pour moy, j'ai quitté Rome avec infiniment de regret, et, selon ce que j'ai eu l'honneur de promettre à Votre Sainteté, je mettrai toute mon étude pour faire approcher les moments agréables de mon retour dans votre charmant pais.
" Je suis au desespoir d'estre obligée d'écrire à Votre Sainteté dans une langue étrangère, et d'exprimer si mal mes sentiments, toutes les langues, les orientales exceptées, me sont égales pour la lecture ; mais pour l'orthographe je craindrais encore davantage pour les autres que pour ceile-cy, en vous écrivant cette lettre, qui n'est pas digne, sinon par les sentiments, de se présenter devant Votre Sainteté.
« .)'ay l'honneur d'être, avec un parfait respect pour Votre Sainteté, la plus sincère et très-humble servante ,
Elisabeth, duchesse de Kebsungton.
" Partie de Rome mercredi , je suis arrivée à Florence vendredi matin de très-bonne heure. Dans un quart d'heure je quitte riorence. Rome n'a point de rivale.
« Onze heures. »
C'est ainsi que pensaient de nobles et généreux protestants sur le compte de Clément XIV, tandis que des catholiques , de zélés catholiques, des prêtres catholiques , ne rougissaient pas d'affirmer, et prétendent encore de nos jours, que le souverain
pontife, dès le mois de juillet de l'année précédente , jivait déjà perdu l'usage de la raison , et qu'il était jour et nuit aux prises avec le plus terrible désespoir. Ces derniers ne connaissent-ils donc pas le devoir sacré dont parle cette illustre protestante, devoir qui consiste à n'agir ni contre l'honneur, ni contre les convenances, ni surtout contre la charité chrétienne.
VIII. — L'état de l'Église de Pologne, tant dans les xirovinces cédées que dans le reste du royaume , devenait de jour en jour plus triste , par suite de l'inertie et de l'impiété du roi et des représentants de la nation. Clément XIV s'efforça, au moyen des exiiortations les plus pressantes, de réveiller ce prince et de stimuler sa conscience en torpeur ; mais ses paroles furent impuissantes sur cette àme sordide qui n'avait plus d'écho que pour les intérêts terrestres. Il ne regardait les malheurs de sa patrie que pour spéculer sur ses ruines. Il vendait, au plus offrant, les emplois civils et militaires , et à ceux-là seuls que lui proposait l'ambassadeur russe, sans se soucier s'ils avaient, ou non, la capacité requise.
En face de cette honte sous laquelle gémissait la Pologne , on faisait pompe, à Varsovie même, de l'incrédulité la plus effrontée; elle était, s'il est possible, plus audacieuse qu'à Paris, Un Polonais osa dédier à Poninski, maréchal de la confédération et de la diète, un poëme dans lequel la religion chrétienne était tournée eu dérision de la manière la plus révoltante : nous aurions honte d'en donner des extraits. Le nonce apostolique adressa une protestation solennelle au roi, en demandant que tous les exemplaires de ce libelle abominable fussent retirés, et l'auteur et l'imprimeur punis. La première partie de sa requête fut accueillie; mais on s'excusa de satisfaire à la seconde sur l'impossibilité prétendue d'en pouvoir découvrir l'auteur; tandis que l'imprimeur, de son côté, se défendait en affirmant hautement que d'illustres pei^sonnagcs l'avaient contraint à publier cette œuvre impie. Ce n'était donc pas sans raison que le pape , profondément allligé de ce scandale, écrivait à ce sujet au nonce, le 12 mars 177'1 : « Ce n'est pas exagérer que de trouver, dans le triste fait que Votre Excellence relate, une explication de la double ruine religieuse et politique au-devant de laquelle on voit les Polonais courir. »
Monseigneur Garampi, en présence de cette dépravation générale d'hommes qui , pour quelques poignées d'or russe, trahissaient les intérêts les plus sacrés de l'Iilglisc, et les sacrifiaient aux II. 28
dissidents et aux schismatiques ; monseigneur Garampi , disonsnous, ne voyait, pour sauver la religion en Pologne et dans les provinces cédées, d'autre espérance que dans l'intervention de la pieuse impératrice Marie-Thérèse auprès des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Il pria, en conséquence, le pape d'exhorter cette souveraine à faire valoir toute son autorité , non-seulement auprès de ces cours, mais encore auprès de la diète de Varsovie elle-même : « Je vois l'état des choses si embrouillé, » écrivaitil au cardinal secrétaire d'État, dans une dépêche en chiffres du 30 mars 1774 , « que si l'impératrice-reine ne vient pas à notre secours, après les nouvelles instances ( dont me parle Votre Excellence dans son dernier courrier du 1 5 ) que lui en a faites Sa Sainteté, et si cette même princesse ne s'oppose pas à ces tentatives sans cesse renaissantes, je ne vois plus aucune autre planche qui puisse nous sauver du naufrage.
« Une personne qui peut prendre des informations à leur source m'assurait que, le 1 3 courant , Stackelberg avait donné à un seul des chefs de la délégation vingt mille sequins, et d'autres sommes moins considérables à quelques autres. Le zèle , s'il en reste encore en quelques-uns, est éphémère et inconstant; le moindre souffle d'intérêt privé suffit à l'éteindre. Ceux que l'on croyait les plus consciencieux refusent d'intervenir aux sessions et aux conférences. Les ecclésiastiques sont en petit nombre, peu influents et universellement haïs du parti russe. Le seul évêque de Posen serait assez puissant et le plus utile, puisque, dans toutes les autres circonstances , sitie ipso facium est nihil ; mais il a trop de considérations, soit publiques, soit privées, pour ne pas être entravé , et trop d'occupations pour s'y appliquer sérieusement.
« L'espoir de prendre sa part des biens des jésuites ferme la bouche à un grand nombre. L'oppression du conseil permanent et le choix des conseillers tiennent également en suspens les esprits de plusieurs. En résumé, tous les moyens , toutes les menaces , toutes les promesses sont incessamment mis en œuvre pour affaiblir le zèle du petit nombre qui pourrait prendre à cœur les intérêts de la religion. »
IX. — Clément XIV, depuis le commencement de cette année, s'était déjà plusieurs fois, à cette fin , adressé à l'impératrice par l'organe du cardinal Visconti. Ce qui l'affligeait le plus, c'était le projet de la czarine , qui voulait ériger pour les nouvelles pro-
ET EUROPE SliPTElNTKlONALË. 435
viuces conquises en Pologne un seul évèché , et conlier oiisuile à l'évèque la juridiction sur tous les catholiques du rit latin existant en Russie. Cette malheureuse entreprise menaçait de renverser toute la constitution hiérarchique de l'Église de Lithuanic. « Parmi les innovations que la cour de Russie tente d'introduire dans les pays catholiques de sa domination, » écrivait au cardinal nonce de Vienne le cardinal secrétaire d'État, le 5 lévrier 1774, « la plus exorbitante et la plus inique de toutes est sa prétention de confier à un seul évèque de notre rit le gouvernement spirituel de tant d'églises et de fidèles latins. L'étendue de cet immense empire, la diversité des peuples , la différence des langues , rendent non-seulement difficile , mais impossible l'exécution de ce très-extravagant projet.
« On dit encore que , par suite du dernier partage de la Pologne, non-seulement l'évèque de Livonie perdra tout son diocèse, mais ceux de Vilna et de Smolensk seront notablement diminués. Toutes les remontrances que nous avons jusqu'ici adressées à la czarine à ce sujet n'ont pu lui faire abandonner le projet qu'elle a conçu.
« Pour ces raisons, le saint-père, auquel doit être grandement à cœur de tenir la main à ce que les soins des évèques et la facilité de subvenir aux besoins spirituels des fidèles soient en rapport avec le nombre des catholiques et avec la distance des lieux; Sa Sainteté , dis-je , ne voit , pour détourner la souveraine de Russie de sa coupable tentative, aucun moyen plus utile et plus efficace que d'interposer la puissante médiation de la pieuse et auguste impératrice-reine.
« Cette princesse a mille fois , en effet , déclaré et protesté au saint-père que jamais elle ne négligerait aucun des moyens qui peuvent empêcher les innovations, et particulièrement celles que la Russie prétendrait introduire dans l'économie et la discipline de notre sainte religion. Il sera donc nécessaire que Votre Éminence, avec tout son zèle et tous les efforts que requièrent la gravité et l'urgence de cette affaire , expose à Sa Majesté Impériale Apostolique les sollicitudes du souverain pontife , et l'excite à charger l'ambassadeur d'Autriche près la cour de Saint-Pétersbourg de ne négliger aucun moyen et aucune tentative pour pouvoir établir dans l'empire de Russie un plus grand nombre d'évêchés, nomhre qui sera toujours de beaucou]) inférieur à celui que comporteraient l'immensité de ces contrées, et peut-être aussi les
besoins des catholiques. Dans cette intention, il sera encore utile d'ordonner au même ministre qu'il rende de ce qu'il aura fait un compte exact au nonce du saint-siége à A'^arsovie, lequel pourra lui-même le renseigner à ce sujet, et lui donner d'utiles conseils. » Le saint-père renouvela directement, le 5 mars 1774, la même demande à l'impératrice, et recommanda au cardinal Visconti de l'appuyer chaudement, en lui faisant écrire, le 12 du même mois, par le cardinal secrétaire d'État :
« A Dieu ne plaise que cette résolution et cette vigueur avec laquelle agissent les puissances non catholiques pour promouvoir, j)ropager et consolider leur fausse doctrine , ne .soient un jour apportées en exemple, et ne servent de terrible reproche pour ceux qui avaient reçu l'obligation d'eu faire autant et plus à l'avantage de la religion catholique , sans avoir nul égard à leur désavantage temporel.
« Telle est la pointe acérée qui traverse le cœur du saint-père et qui le tient dans de continuelles sollicitudes pour procurer autant qu'il est en son pouvoir le calme à sa propre conscience, non moins qu'à celle d'une souveraine qui lui est si chère ; et la lettre que, par ce dernier courrier. Sa Sainteté daigna lui écrire directement, au sujet de cette importante affaire, n'a pas d'autre objet. « Pour mettre le comble à ses angoisses , est arrivée la récente nouvelle que lui a communiquée monseigneur Garampi au sujet d'un édit publié dans la Prusse, et par lequel on renverse l'immunité et la discipline ecclésiastiques, et l'on bouleverse et l'on altère par conséquent l'état des catholiques de ce royaume. Dans une si triste occurrence , ce nonce si vigilant n'a pas su trouver d'autre expédient meilleur que d'exciter , par l'entremise des évêques les plus zélés , la délégation à faire les remontrances opportunes au ministre de Prusse , en réclamant la mise à exécution de l'art, viii du dernier traité , par lequel ce souverain s'oblige solennellement à maintenir le statu quo au sujet de l'Eglise catholique ; mais pour que les réclamations de la nation produisissent plus d'effet, le saint-père désirerait qu'elles fussent appuyées encore par les recommandations officieuses de l'impératrice, à laquelle , non-seulement propter conscienliam , mais encore en vertu des engagements pris dans le même traité, il appartient de veiller à l'observation des conventions , et de garantir surtout les droits de la sainte Église.
« L'exposé de cet incident à l'auguste souveraine, pour implo-
rcr sa puissante protection , et la commission présente dont Sa Sainteté charge Votre Éminenec avec les plus \ives instances , vous fourniront assurément une nouvelle et précieuse occasion de satisfaire aux obligations de votre ministère apostolique , et de vous garantir de toute espèce de remords pour l'avenir. »
X. — Le prince de Kaunitz, grand chancelier de l'empire, présenta, sur ces entrefaites, à l'impératrice la lettre du pape, arrivée à Vieinie dans le courant de la semaine sainte, et le mardi de Pâques, 5 avril , le cardinal nonce reçut son audience . Marie-Thérèse parla à ce prince de l'Eglise avec une émotion extrême : « Elle me disait, > c'est ainsi qu'il s'exprime dans sa dépèche en chiffres du 7 avril 1774, « qu'elle avait été véritablement émue et attendrie en lisant la lettre du souverain pontife ; que les afflictions du saint-père pénétraient jusqu'au fond de son propre cœur; qu'elle comprenait parfaitement toute l'importance de cette affaire, et toute la grandeur de l'obligation qui lui incombait, de son côté, de s'opposer aux funestes desseins de la Russie et de la Prusse, desseins qui tendaient à la ruine de la religion catholique en Pologne; mais que, d'une autre part, elle ne pouvait se dissimuler les très-graves difficultés qu'elle rencontrerait ; que le roi de Pologne lui-même, en effet, au lieu de secourir la bonne cause, semblait plutôt conspirer avec ses ennemis, ou, du moins, montrait la plus glaciale indifférence.
« D'un autre côté, ajoutait l'impératrice, ce n'est pas un petit embarras que de traiter avec la czariue, parce que cette souveraine promet monts et merveilles ; mais ensuite , en réalité, elle ordonne à ses généraux et à ses ministres tout le contraire de ce qu'elle a promis, comme cela n'est que trop arrivé lorsqu'on lui a représenté les cruelles violences que les Russes avaient exercées en Pologne contre les églises et les personnes des grecs-unis. Kt, ici, l'impératrice-reine me signala plusieurs autres traits de mauvaise foi et plusieurs exemples de fausses protestations que la czarine avait fuites au prince de Lobkowitz, plénipotentiaire d'Autriche près la cour de Saint-Pétersbourg, ainsi que des aigres reproches adressés par elle à son propre ministre Stackelberg , résident à Varsovie, parce qu'il avait, quoique avec raison, pris quelques déterminations conformes à la modération et à la justice.
« Je convins avec l'auguste souveraine de la difficulté et des complications de cette affaire; mais, en lui remettant l'original
de la lettre touchante de Sa Sainteté, j'ajoutai que, dans les conjonctures présentes, il convenait d'agir avec énergie et une résolution ferme, et se mettre au-dessus de toute contradiction et de tout artifice ; qu'il fallait, à tout prix, empêcher la convalidation de la diète infâme de 1768 dont on était menacé; que, si on laissait passer ce point fatal, bientôt toute la Pologne deviendrait en partie hérétique et schismatique en partie, et qu'il h'y resterait plus une trace du catholicisme ; que, dernièrement encore, il n'était que trop vrai de le dire, l'on avait perdu des milliers de grecs-unis, ainsi que me l'avait assuré monseigneur Garampi, nonce de Varsovie ; enfin que, soit afin de procurer le plus grand bien possible, soit pour éviter le comble des malheurs, Sa Majesté n'avait autre chose à faire que de s'en tenir fortement aux termes de la lettre pontificale , et de donner ses ordres en conséquence.
« L'impératrice-reine me répondit qu'elle voyait clairement tout cela elle-même, et qu'elle avait été jusqu'à donner, sur ce point, carte blanche à son ministre le baron de Rewiczki, afin qu'il fit front aux hétérodoxes, selon l'opportunité des circons* tances. Elle conclut en me disant qu'elle écrirait au saint-père confidentiellement, comme il l'avait fait lui-même, et que cette lettre me serait remise.
« J'en rendis à Sa Majesté les plus vives actions de grâces, et, aii nom du saint-père, je la remerciai également de ce qu'elle avait fait, jusqu'à ce jour, pour l'utilité de la rehgion catholique en Pologne, de même que j'en avais précédemment remercié le prince de Kaunitz avec les expressions de la plus \ive reconnaissance.
« Aussitôt et sans transition, j'en vins à parler des choses qui font le sujet des deux mémoires que je présentai ces jours derniers au ministère. Je dis à l'impératrice-reine que le saint-père se voyait obUgé de recourir à l'assistance de Sa Majesté et de son auguste fils pour mettre un terme à d'autres malheurs et désordres qui affligeaient aussi la religion, par suite de l'attitude despotique que prenaient la Prusse et la Moscovie. Je récapitulai le contenu de ces mêmes mémoires, constatant l'infraction manifeste dont s'était rendue coupable la cour de Berlin au sujet de l'immunité et de la discipline ecclésiastiques qu'elle s'était obligée de maintenir dans la Nouvelle-Prusse. Je parlai ensuite de la pernicieuse et arbitraire obstination que montrait la Russie en rejetant le plan si équitable qu'on lui avait proposé , et refusant d'admettre
plus de deux évêchés catholiques, l'un du rit latin, et l'autre grecuni, dans son empire.
« L'auguste souveraine se montra pleine de bonne volonté et disposée à employer, dans ce but, sa puissante médiation et ses bons offices. »
Les plaintes que faisait l'impératrice au sujet de la czarine et des Polonais n'étaient que trop légitimes. Monseigneur Garampi, dans presque toutes ses dépêches, s'exprime à ce sujet en paroles pleines de douleur ; mais ce qui était profondément déplorable, c'était que les évèques, et même ceux siégeant à la diète, excepté ceux de Luck et de Cbelm, répondissent si peu aux exhortations du saint-père, les uns par ineptie ou par crainte, les autres par des motifs humains.
Les nobles évêques de Livonie etKiew, de même que celui de Cracovie, n'avaient pas voulu adhérer à la confédération, et pour cela n'avaient pas voix à la diète. Celui de Plock, prince Poniatowski, homme d'ailleurs probe et pasteur vigilant, quoique appartenant à la diète, ne prenait cependant aucune part aux délibérations, par égard pour le T,oi son frère.
XL — Qu'y a-t-il d'étonnant, après cela, que la Prusse et la Russie aient agi si arbitrairement dans les affaires de Pologne, et que l'intervention de l'impératrice en faveur des catholiques ait trouvé si peu d'écho près de ces cours ! Aussi l'ambassadeur de Russie n'eut-il aucune difficulté de faire enlever l'évêque greccatholique de Chelm, et de l'exiler dans l'intérieur de la Russie, uniquement parce qu'il s'était intéressé aux grecs-unis de Pologne. On employait les moyens même les plus violents pour pousser ces derniers au schisme. L'Ukraine, province toute catholique de plus d'un million de fidèles, et qui possédait environ deux mille paroisses catholiques et vingt églises schismatiques à peine, fut ainsi pervertie dans l'espace de moins de six ans. On ne peut lire sans indignation le récit des sanglantes persécutions auxquelles furent exposés les prêtres et les fidèles de cette malheureuse province, et auxquelles ils finirent par succomber. Le métropolite grec de Kiew et monseigneur Garampi nous en ont laissé une relation détaillée (1), que Clément XIV envoya à Marie- Thérèse sous la forme d'un mémoire, en conjurant cette princesse
(1) Ce rapport remarquable se trouve parmi les pièces du troisième volume. Tiieiner, démentis P XIV Epist., etc., n" 302, pag. 359 à 304.
de faire mettre im terme à ces cruautés, en interposant sa puissante recommanda lion auprès de Catlierine H.
« Les persécutions injustes que souffrent sans cesse les grecsunis de l'Ukraine, » écrivait, le 4 juin, le cardinal secrétaire d'État au nonce de Vienne, « et l'inique arrestation de l'évèque ruthénien de Chelm, avec toutes ses déplorables conséquences qui en ont été la suite (pour ne pas parler de la destruction possible et totale de l'union), rendent plausibles et justifient les efforts constants que Votre Éminence , au nom de Sa Sainteté , a de temps en temps renouvelés et renouvelle encore auprès de la pieuse souveraine d'Autriche , pour l'engager et l'exciter de plus en plus à rappeler à la cour de Saint-Pétersbourg la foi des traités et l'obligation que cette même cour a contractée de rétablir les catholiques dans la paisible possession de leurs droits, et de rendre à la liberté ce prélat innocent et captif.
« Monseigneur Garampi, de son côté, y apporte toute la vigilance désirable, et profite de tous les moyens qui lui sont offerts, soit par le voisinage des lieux, soit par la plus grande facilité de recevoir des nouvelles, soit par l'opportunité qu'il a d'en conférer avec l'ambassadeur de Russie. Sa Sainteté ne désespère pas, par l'accord de votre zèle avec le sien, par votre activité et votre concert, de voir les affaires des grecs-unis, sinon remises sur l'ancien pied (ce qui d'ailleurs serait parfaitement juste), au moins, jusqu'à un certain point, arrangées, et leurs malheurs et les outrages qu'ils subissent avoir un terme.
« Pour épargner du temps et des démarches, il serait opportun que Sa Majesté Impériale et Royale chargeât de nouveau le prince de Lobko^vitz, son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, de correspondre directement avec le baron de Rewiczki et avec monseigneur Garampi, afin que ceux-ci lui donnassent immédiatement les détails les plus positifs, tant sur l'état des choses en Ukraine que sur les intolérables prétentions des dissidents, afin de faire ensuite à la czarine, au nom de l'impératrice-reiue, les remontrances opportunes, et de solliciter les mesures et les réparations nécessaires.
« L'amertume que vient d'éprouver et qu'éprouve encore l'àme de l'impératrice-reine, au sujet du récent partage de la Pologne, rend très-vraisemblable la vive opposition que l'on prétend s'être élevée dans le conseil au sujet des mesures à prendre à l'occasion des nouveaux pays occupés par la Prusse. C'est précisément à
cause du sacrifice do sa nohlc opposition, sacrifice auquel elle ne se soumit que devant l'insurmontable nécessité du démembrement de la Pologne, c'est parce que ce sacrifice coûta tant à son àme grande et magnanime, que nous ne désespérons pas de la voir opposer une résistance plus grande encore au renouvellement d'un acte semblable, qu'elle-même reconnaît être véritablement déplorable.
« Le saint-père continue donc à avoir confiance que, fortiliée par l'assistance de Dieu , la pieuse impératrice n'iiésitera pas à opposer sa propre et efficace résistance à l'insatiable rapacité {ingordigia) prussienne. Sa Sainteté eu même temps déplore sincèrement les circonstances difficiles qui exposent cette souveraine au péril de prêter, sans le vouloir, la main aux malbeurs qu'occasionneraient à la religion lés nouvelles conquêtes des hétérodoxes. S'il en est temps encore, que Votre Éminence s'efforce, comme elle l'a déjà fait, de fortifier dans cette pieuse impératrice la confiance que celui qui défend la bonne cause ne place jamais en vain dans la providence de Dieu. »
Marie-l'hérèse fit, en effet, remettre par son ambassadeur à Catherine II le mémoire dont nous avons parlé, accompagné d'une lettre en faveur des fidèles persécutés de l'Ukraine et des catholiques des deux rites en Eussie ; mais rambassadeur ne reçut que de vaines promesses.
XII. — Catherine II, intimidée, cependant, par les réclamations énergiques et réunies du pape et de l'impératrice, afin de donner, en quelque sorte, satisfaction à l'opinion publique, promulgua, le 2.3 mai 1774, un pompeux ukase en faveur des catholiques latins de son empire, ukase perfide dans lequel elle annonce la fondation du nouvel et unique évêclié latin, auquel elle donna le titre d'évéché de la Russie- Blanclie. Stanislas Siestrzencevvicz de Boliusz, chanoine de Vilna, que Clément XTV, sur la demande de son évêque, avait nommé coadjuteur à ce siège, le 10 avril 1774, avec le titre d'évêque m partibus de Mallo, fut nommé par l'impératrice à ce nouvel évêclié (l).
Nous insérons ici ce remarquable ukase qui confirme toutes les garanties données, par les anciens souverains de Russie, au sujet du libre exercice de la religion catholique, et auxquelles il en ajoute encore de nouvelles ; nous le donnons à cause de son
(1) Theiner, démentis P. XIV, Epist., etc , n<'272, pag. 300.
importance , et afin que les catholiques de Russie sachent que c'est à Clément XIY qu'ils sont redevables de ce bienfait.
« Nous, Catherine IT, n Impératrice et autocratrice de toutes les Russies, etc.;
" Savoir faisons à qui de droit, -et principalement à notre préfecture de la Russie-Blanclie, et à tous les sujets de notre empire qui professent la religion catholique romaine.
« De même que depuis longues années nos prédécesseurs, de pieuse mémoire, ont accordé à tous ceux de leurs sujets catholiques romains le libre exercice de leur religion , de même aussi nous avons confirmé ce privilège : de telle sorte que dans les deux capitales de notre empire , Saint-Pétersbourg et Moscou , comme aussi dans plusieurs autres de nos villes, des églises catholiques ont été , depuis un grand nombre d'années, érigées par leurs habitants qui y célèbrent l'office divin, selon le mode prescrit par leur religion, librement et sans que personne les empêche.~
« Mais maintenant, plusieurs provinces qui portent le nom de Russie-Blanche ayant heureusement, sous notre règne, passé de la domination polonaise à la nôtre, et plusieurs portions des évêchés catholiques de Pologne se trouvant ainsi incorporées à notre empire : à ces causes, afin de pourvoir à la tranquillité et au bon ordre du clergé catholique romain, nous avons trouvé raisonnable, non-seulement de réunir en un seul ces portions d'évèchés qui appartenaient naguère à plusieurs; mais de soumettre à ce même évêché toutes les églises qui existent, soit dans les capitales, soit dans les autres parties de notre empire et d'y soumettre également tous les prêtres catholiques romains qui vivent en Russie. Ce nouveau diocèse a reçu le nom d'Êvêché de la Russie-Blanche. Nous y avons nommé un évêque catholique, et placé près de lui un consistoire avec des assesseurs qui seront nommés selon son bon plaisir.
« Nous avons donné à cet évêque le titre d^Êvêque des églises catholiques de la Russie-Blanche, et nous lui avons permis, conformément aux lois canoniques romaines, non-seulement d'ériger et de visiter des monastères de la même croyance, mais encore d'ordonner, suivant les rites ecclésiastiques, des prêtres pour les églises canoniales et paroissiales, et de conférer le titre de
curé dans chaque église qui pourra subvenir à l'entretien suffisant des ministres.
'< Cet èvêque reçoit en matièie ecclésiastique, et conformément aux règles du droit canonique catholique romain, le même pouvoir juridictionnel sur tous les catholiques romains existants dans toutes les parties de notre empire.
" Quant à ce qui concerne le bon ordre et l'administration des églises catholiques , soit du diocèse de la Russie-Blanche, soit du reste de l'empire, Tévéque devra, sur ce point, s'en tenir strictejuent aux termes prescrits par notre ordonnance du 1 2 février 1769, relative à l'église catholique de Saint-Pétersbourg, signée de notre main, et par Fukase du 12 décembre 1772. A ces causes, s'il arrive que quelqu'un ait à se plaindre dans les affaires concernant la susdite administration, qu'il eu appelle librement, en vertu dudit ukase, à notre collège de la justice de Livonie, Esthonie et Finlande.
« Conformément à notre ordre suprême, et en notre nom, le gouverneur général de la Russie-Blanche publia dans cette province un décret, sous la date du 5 septembre 1772, par lequel il faisait savoir » que, non-seulement nous accordions à tous et à chacun une liberté pleine et illïmitée, relativement à l'exercice public de la religion; mais encore que nous maintenions solennellement chacun dans ses droits et possessions légitimes ; qu'en conséquence, tous les ecclésiastiques catholiques, de quelque ordre qu'ils fussent, qui auraient été nos sujets jusqu'à ce jour, et qui se rendraient dans la Russie-Blanche, avec l'intention de s'y fixer et d'y demeurer sous notre empire , seraient maintenus dans l'entière possession de tous leurs monastères, écoles et collèges , comme aussi dans celle de tout ce qui appartient à ces mêmes monastères, et encore dans l'ancienne propriété et possession de tous leurs biens meubles et immeubles ; que quelque évêque catholique que ce soit en Russie-Blanche devait observer et savoir que cette présente et solennelle assurance de notre part sortirait son plein et entier effet tant à l'égard de tous les ordres ecclésiastiques catholiques qu'à l'égard des jésuites qui habitent les lieux de notre domination, autant qu'eux mêmes rempliraient envers nous les devoirs de l'obéissance et de la fidélité, et garderaient leur serment. »
« Le diocèse de la Russie-Blanche ayant été , par nous , fondé de cette sorte, nous y avons nommé évêque le vénérable Stanislas
SiestrzenccM'itz , de Boliusz, autrefois évêque de Mallo.^ chanoine de Vilna et clievalier de Tordre de Stanislas de Pologne; nous avons désigné pour le lieu de sa résidence la ville de Mohiloff , et nous avons fixé un traitement annuel convenable pour l'entretien de sa cour épiscopale et celui des assesseurs de son consistoire.
« En conséquence, nous accordons bénignement et à perpétuité au diocèse de Russie-Blanche cet ukase, que nous avons signé de notre propre main et fait sceller du sceau de l'empire.
« Donné à notre royal palais de Plaisance, ce 12 mai de l'an 1774, de notre empire le douzième.
« Catherine. »
Malheureusement, toutes ces splendides promesses restèrent sans effet. Clément XIV, pour cette raison, ne consentit jamais à confirmer cette monstrueuse création d'un siège épiscopal unique, non plus que l'évêque nommé, qui, comme nous l'avons déjà dit dans un de nos autres ouvrages (1), fut, pendant cinquante-quatre ans entiers, un véritable fléau pour l'Eglise catholique de Russie. (Il est mort en 1827.)
XIII. — Quoique Catherine II se montrât si favorable en paroles aux catholiques latins, le sage pontife ne se laissa nullement éblouir par ces brillantes promesses, et exhorta de nouveau, le 0 juin, par l'organe du cardinal Visconti , l'impératrice Marie- Thérèse à faire d'autres démarches encore en faveur des catholiques de Pologne auprès des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg.
« Lorsque j'exposai à l'impératrice les désirs du saint-père, » répondait le nonce au cardinal secrétaire d'Etat, le 28 juillet 1774, « cette souveraine m'interrompit par un épanchement plein d'émotion dans lequel elle me parla des graves oppositions qu'elle rencontrait précisément de la part des cours catholiques, et de l'effronterie avec laquelle celle de Russie en particulier niait tous les faits, et jusqu'aux vérités les plus constantes.
« La noble opposition de Sa Majesté, répliquai-je, sera l'ancre qui nous sauvera du naufrage ; mais, eu tout cas, ses protestations publiques contre les tentatives que l'on médite au préju-
(1) Vicissitudes de l'Église catholique des deux rites en Pologne et en Russie, tom. I , pag. 350.
ET EUROPK SEPTENTIUONALE. 445
dice de la religion catholique, feraient toujours une grande impression en Europe, et pourraient ensuite rendre des services immenses, lorsque naîtront de moins tristes circonstances.
« Je m'intéresse sincèrement... J'ai bien à cœur... Je me prêterai volontiers..., — ajouta la souveraine en taisant une pause entre chaque parole, — puis elle s'arrêta, et conclut en disant : Je verrai..., je verrai..., mais je ne le promets pas. »
Mais Clément XIV ne se laissait pas décourager en présence de tant de diilicultés, et, cinq jours avant sa mort, il adressait de nouveau à l'impératrice-reine une exhortation attendrissante pour la conjurer de protester solennellement contre tous les actes que la diète de Varsovie, qui allait bientôt finir, pourrait tenter encore au préjudice de l'Église catholique, puisqu'il n'était pas en son pouvoir de s'y opposer.
« Sa Sainteté, » écrivait le cardinal Pallavicini au nonce de Vienne, le 17 septembre 1774, « conçoit pourtant que, s'il est de la dernière importance de subvenir promptement aux besoins de la religion, il est d'un intérêt égal pour le salut éternel de cette pieuse impératrice-reine qu'elle s'abstienne de prendre part aux persécutions et aux préjudices que l'on veut faire subir aux catlioliques au moyen des faveurs exorbitantes accordées aux dissijdents. Si, au tribunal de Dieu, peut mériter quelque excuse celui qui, se défiant de ses propres forces, ne travaille pas à éloigner de l'Église et des fidèles les maux qui les menacent, celui-là n'en mérite assurément aucune qui aura participé, avec les ennemis du nom catholique, à diminuer leurs privilèges et leurs droits. »
Fraiieo. — S^iii*o|»e iiiéridionale.
XIV. — Vers le commencement de mars de cette année 1774, Louis XV abrogea l'édit de 1683, par lequel Louis XIV avait interdit les mariages mixtes en Alsace ; mais, en permettant les mariages entre catholiques et protestants , ce monarque y mit des restrictions très-sages et très-favorables à l'Eglise catholique (1), restrictions dont les évêques et les tribunaux civils avaient ordre de surveiller l'accomplissement. Le roi se berçait de l'espérance que, par ce moyen, l'Alsace reviendrait bientôt à la foi, et désirait ardemment voir son ordonnance confirmée par le pape ; mais le saint-père répondit au cardinal de Bernis , ainsi que celui-ci le mande, le 11 avril, au duc d'Aiguillon, que, ne pouvant approuver de pareils mariages , il se bornerait à faire des vœux bien sincères pour que Dieu voulût bénir les pieuses intentions de Sa Majesté et en faire naitre des conséquences avantageuses à l'Église catholique.
A cette époque, Clément XIV fit don au roi d'un camée antique représentant Moïse érigeant le serpent d'airain , monument extrêmement rare et précieux de l'antiquité chrétienne. Le roi remercia affectueusement le saint-père , et lui donna en échange une grande médaille d'or qui avait été frappée à l'occasion du rétablissement du collège royal (2) .
(1) Theiner, Clément. P. XIV Epist. et brev., n"' 299 et 300, pag. 354 à 358.
(2) A Versailles, le 29 avril 1774. — J'ai remis an roi le camée antique que le
pape lui envoyé. Sa Majesté l'a trouvé très-beau et est tiès-sensible à cette marque d'attention delà part du saint-père. Elle charge Votre Éminence de le lui lémoigiier et de lui remettre la médaille cy-jointejiour être ajoutée à la collection de celles qui
XV, — Pour donner au cardinal de Bernis une preuve de la tendre affection qu'il lui portait, Clément XIV, dans le consistoire du 18 avril, le nomma évèque suburbicaire d'Albano. Cette marque de distinction , qu'on ne donne que très-rarement aux étrangers, avait principalement pour but de témoigner au cardinal-ambassadeur la reconnaissance du saint-père pour le zèle qu'il avait montré dans l'affaire de la restitution des États pontificaux. Après le consistoire, le saint-père, causant familièrement avec Bernis au sujet de son nouvel évèché , le nommait en plaisantant son évêqiie , parce qu'en effet Castel-Gandolfo est situé dans ce diocèse.
XTI. — La nouvelle de la dangereuse maladie du roi de France excita à Rome une affliction générale. Le cardinal de Bernis, avec la permission du pape , exposa le très -saint sacrement à l'église de Saint -Louis des Français, dans laquelle des prières publiques furent faites pour obtenir la guérison du monarque. La même chose eut lieu dans toutes les autres églises dépendantes de la France. Les autres ambassadeurs et ministres des cours étrangères firent de même pour leurs églises nationales respectives. Dans la basilique de Saint- Jean de Latran, le saint sacrement fut également exposé et des prières publiques furent faites par le chapitre, dont, selon une ancienne et pieuse coutume, le roi de France était membre, comme l'était l'empereur d'Allemagne, de Saint-Pierre, et le roi d'Espagne, de Sainte-Marie Majeure. Le cardinal de Bernis fit aussi laire des prières publiques dans sou nouveau diocèse d'Albano.
L'église de Saint- Louis , pendant le temps que dura cette exposition, ne cessa d'être fréquentée par les cardinaux, la haute prélature et la noblesse romaine. Le pape y vint en personne le premier jour de l'exposition, et y demeura en prières pendant une heure entière ; il dit ensuite au cardinal de Bernis qu'il célébrerait pour l'auguste malade la sainte messe jusqu'à ce qu'il eût reçu la nouvelle certaine de sa guérison.
Malheureusement, depuis le 10 mai 1774, le roi n'existait plus. Le 24, vers midi, un courrier extraordinaire arriva à Rome, porteur de cette triste nouvelle. Le cardinal fut admis, dès le soir du même jour, à une audience extraordinaire du pape , qui , à
ont été frapées depuis le cumnieiicement du règne de Sa Majesté. Celte deruiëre l'a été pour perpétuer la inéniuire de la restauration du collège royal.
us (1774) FKANCE
cette nouvelle, répandit des larmes de tendre compassion, comme celles qu'on répand à la mort d'un ami. jlome entière s'attendrit sur la fin de ce monarque qui, sur son lit de douleurs, se repentit sincèrement des fautes de sa \ie, et surtout de la dépravation de ses mœurs.
Le nouveau roi, Louis XVI, annonça au pape, le 12 mai, la mort de son aïeul , en donnant au souverain pontife des assurances de son profond attachement au saint-siége, et en confirmant Je cardinal de Bernis dans ses fonctions, afin, disait-il dans sa lettre , de cimenter 4e plus en plus l'intelligence entière qui avait, de tout temps, régné entre le saint-siége et la couronne de Trance.
Clément XIY, de son côté , exprima au roi et à son illustre épouse, le 1" juin 1774 (1), sa douleur de la perte de son prédécesseur, sa joie de l'avènement au trône d'un prince si pieux, et sa reconnaissance de ce que le cardinal de Bernis eût été confirmé dans ses fonctions d'ambassadeur.
XYIL — Le pape annonça au sacré collège , dans un consistoire secret du G juin 1774 (2), la mort du roi , l'avènement de son successeur au trône, et, par une bienveillance toute particulière envers le cardinal de Bernis, la confirmation de ce dernier dans son poste. Dans cette allocution il rappelle, en paroles nobles et délicates , les mérites de l'auguste défunt, sans toutefois passer entièrement sous silence ses faiblesses. Yoici en entier cette pièce remarquable :
« Vénérables Frères ,
« L'amour profond que portait à l'Église notre très-cher fils en Jésus-Christ Louis de l'rance , roi très-chrétien , et l'union intime de tendresse réciproque et de bons rapports qui régnait entre nous , nous causaient la joie la plus vive , et étaient notre plus douce consolation dans nos sollicitudes pastorales ; et maintenant ce même amour et cette même union augmentent les causes de la douleur que nous avons ressentie en apprenant que la mort nous l'a enlevé à la suite d'une grave maladie.
« Ce qui nous rend cette perte encore plus sensible, c'est que nous en avons été privé au moment où les témoignages de son
(1) Theiner, démentis P. XIV Episf., etc., n-" 271-27?, pag. 309 h 312.
(2) Theiner, loc. cif-, n" 276, pag. 3!6.
ET EUROPE fllÉRIDIONALE. 449
équité, de sa grandeur d'Ame et de sa piété filiale envers le saintsiége apostolique et envers nous étaient les plus remarquables. C'est ainsi que les mêmes motifs qui nous excitaient à l'aimer et à l'entourer de tous les témoignages de notre bienveillance paternelle sont ceux qui mettent le comble à notre douleur; mais nous vénérons les secrets desseins de Dieu, et nous reconnaissons que le modérateur suprême des événements , entre les mains duquel sont placées les destinées des rois , dirige tout pour sa gloire, et dispose de tout selon la hauteur des richesses de sa sagesse. Sa volonté apaise la véhémence de notre douleur , et nous reconnaissons en lui , dans notre affliction même , l'auteur unique de tout bien.
« Quand nous apprîmes la nouvelle de l'infirmité grave du roi, nous dirigeâmes aussitôt , en union avec vous , nos prières vers Dieu avec l'ardeur la plus vive. Celles de toute la France, et de la famille très-chrétienne surtout, se joignirent aux nôtres. Nous fondions principalement nos espérances sur les gémissements et les larmes de notre chère fille en Jésus-Christ, Marie-Louise, qui priait assidûment, dans sa sainte retraite, pour son tendre père. Nous pensons que toutes ces prières n'auront été ni inutiles ni vaines. Si nous n'avons point réussi à obtenir la guérison du roi, nous avons la ferme confiance qu'elles lui auront servi, du moins, à opérer son salut et à acquérir la félicité éternelle. Ce qui nous le fait espérer davantage, c'est l'ardeur admirable que montrait ce prince pour la défense de la religion catholique, son zèle pour l'Église et pour la défense du saint-siége, et enfin ses affectueuses dispositions pour notre personne, récemment encore confirmées par les plus éclatants témoignages. Voilà ce que nous font voir clairement les actes et les paroles dont nous avons eu connaissance dans les derniers moments de sa vie, lorsque, fortifié par la réception des divins mystères de l'Église, avant d'entreprendre son voyage vers l'éternité, il demandait à Dieu paix et miséricorde, et ne désirait la prolongation de son existence que pour travailler en faveur de la religion et au bien spirituel de ses peuples, par son exemple.
« C'est pourquoi, Vénérables Frères, plus nous voyons sur lui se reposer les traits de la l)onté du Seigneur, et plus nous devons travailler à obtenir la délivrance et le salut de son àme. Tel est l'unique service que nous puissions et devions lui rendre, pour tout le bien que nous en avons reçu. Jusqu'ici nous n'avons pas II. 29
omis de le faire en notre particulier; maintenant nous allons, avec vous , nous occuper de lui rendre ce légitime devoir par une cérémonie publique et solennelle dans notre chapelle pontificale ; et jamais, pendant toute la durée de notre vie, nous n'oublierons de lui payer chaque jour le tribut de notre amour, et d'adresser pour lui au divin juge nos vœux et nos prières assidues.
« Calmons cependant nos regrets, Vénérables Frères, et adoucissons-les par la pensée que notre cher fils en Jésus-Christ , Louis-Auguste, a succédé à la vaste hérédité non-seulement du royaume et de la puissance de ses pères, mais encore à celle de la gloire et de toutes les vertus de la famille très-clirétienne. Nous savons que déjà brillent en lui un grand zèle pour le culte divin, une piété et une justice rares, et un amour sincère envers nous, Yoilà ce que nous a fait comprendre la lecture de la lettre remplie de dévouement qu'il nous a écrite , voilà ce que nous ont répété toutes les bouches et ce que dit le bruit public luimême. De notre côté, nous nous sentons attiré vers lui par l'excellence de ses vertus et le désir de son bonheur , nous reportons sur sa personne, avec une abondante plénitude, la profonde affection que nous éprouvions pour son glorieux aïeul; et nous voulons faire reposer en lui tous les sentiments de la tendresse paternelle et toute la confiance que sa piété nous inspire.
« Nous profiterons de cette circonstance pour vous annoncer aussi que notre vénérable frère François- Joachim de Bernis, cardinal de la sainte Église romaine et évèque d'Albano , a été maintenu dans ses premières fonctions d'ambassadeur près du saint-siége, et que l'opinion que nous avions conçue de son mérite est confirmée par le jugement même de son souverain. Nous nous félicitons donc grandement, et nous pensons qu'il vous sera également très-agréable de conserver en lui un si illustre représentant de la volonté royale, et un si digne témoin de notre tendresse pour son prince.
«Nous supplions le Dieu tout -puissant qu'il daigne bénir et diriger, par sa céleste protection, le cours des événements qui vont s accomplir sous le règne de notre cher fils en Jésus-Christ, et les faire concourir à la prospérité de la religion et de l'Église et à l'utilité du florissant royaume de France. »
Clément XIV, le 4 juillet 1774, tint, en effet, chapelle papale au Quirinal, pour faire au défunt le service funèbre d'usage.
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Monseigneur Falconieri, jeune prélat aussi distingué par sa piété que par sa naissance, y prononça en latin l'oraison funèbre. A Saint-Jean de Latran une cérémonie semblable eut lieu; ce fut le savant prélat Etienne lîorgia qui fit le sermon de circonstance.
Le 4 juin, le pape voulut écrire à sa cbère fdie, sœur Tbérèse de Saint-Augustin , pour lui exprimer sa douleur au sujet de la perte qu'elle \ enait de faire dans la personne de sou royal père, et recommander son àme à ses prières. Il lui envoya par le cardinal dcBernis, pour l'autel de son église, un don précieux consistant en six chandeliers d'argent massif et un crucifix richement doré et enrichi d'indulgences (l).
XVIII. — Le 25 juillet, jour de la Saint-Louis, on chanta dans l'église nationale de ce nom un Te Deum solennel, auquel assista tout le sacré collège, pour célébrer l'avènement du nouveau roi. Clément XIV s'y rendit aussi dans l'après-midi , s'y montra trèsbienveillant envers le cardinal-ambassadeur, et en sortant de l'église, parut très-gai et plaisanta même avec lui, ainsi que le mande ce dernier à sa cour dans une dépêche du 3 août. Le même cardinal exprima en cette occasion le désir qu'on envoyât au saint-père quelque présent en échange des chandeliers envoyés à Marie-Louise ; mais il ajoutait qu'il serait bon cependant que ce présent consistât uniquement en livres : « J'avois déjà indiqué dans mes précédentes lettres , » écrit-il au comte de A'ergennes , qui avait remplacé le duc d'Aiguillon , « les présents que le roy pouvoit envoyer au pape en reconnoissance des magniliques chandelliers que Sa Sainteté destine à madame Louise. Sa Sainteté aime les livres de préférence à tout ; elle seroit llattée du portrait du roy d'une grandeur ordinaire. Je crois que des tapis de la Savonière luy feroient plaisir , ainsi qu'un service de porcelaine pour sa maison de campagne ; mais les plus belles éditions du Louvre, des recueils d'estampes et tout ce qui a rapport aux bibliothèques , est toujours mieux accueilli du pape que tout le reste ; on peut joindre l'un et l'autre.
« Tout le sacré collège, à l'exception des cardinaux qui estoient malades , assista le jour de Saint-Louis au Te Deum que je lis chanter dans notre église nationale pour ravènement du roy au thrône. L'après-diner le pape y vint faire sa prière ; j'eus l'honneur de le recevoir et de le remercier de s'estre exposé à la cha-
(I) Tlieiiier, démentis P. XIV Epist., etc., w 275, pag. 314.
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leur du jour. Sa santé ne paraissoit pas plus affaiblie qu'à l'ordinaire. Depuis trois jours, U physionomie du pape est revenue dans son estât naturel. Je le trouvay très gay. Lundi dernier, il rioit avec moy des propos ridicules qu'on a hazardés à Rome sur restât de sa santé et de son humeur. Dieu veuille conserver un souverain pontife qui voudroit que l'Eglise catholique jouit d'une profonde paix, et que la France, dont il est l'appuy , devînt heureuse et tranquille sous le règne d'un prince juste, ami de ses peuples. «
XIX. — Le duc d'Aiguillon avait été remplacé par le noble comte de Vergeunes , homme très -religieux et modéré. Ce choix du monarque fut \ivement applaudi à Rome. Les cardinaux Pallavicini, Spinola et Stoppani , qui avaient été nonces à Cologne et à la cour impériale, l'avaient connu lors de l'élection de Charles VII à Francfort, et ne tarissaient pas sur ses louanges.
Les ennemis du cardinal de Bernis cherchèrent à perdre cet ambassadeur à l'occasion de ce changement de ministère , et envoyèrent contre lui à Paris les plus injurieux rapports ; mais Clément XIV détourna le coup; il pria, le 10 août 1774, la royale carmélite, dans une lettre très- flatteuse pour Bernis, de s'intéresser près de Louis XVI en sa faveur , aiin de le faire maintenir dans ses fonctions à Eome, au moins pendant tout le temps de son pontificat, parce que, parmi tous les ministres des cours à Rome, c'était lui qui jouissait de sa plus grande confiance , et que sa présence était nécessaire pour l'affermissement de la bonne harmonie des princes envers le saint-siége (1). Bernis lui-même l'écrivit , non sans quelque naïveté , à sa cour , et n'oublia pas en cette circonstance de faire entrer dans sa dépêche sa profession de foi politique. Voici ce qu'il mandait en effet, le 17 août, au ministre : « J'ay estudié profondement ce pays ci; je l'ay considéré en grand et dans ses détails. J'ay pensé que comme la religion est l'affaire la plus importante , il estoit essentiel que le roy très chrétien fut en bonne intelligence avec le chef de l'Eglise et lié avec luy d'une étroite amitié , non-seulement pour faciliter le succès des affaires ecclésiastiques de son royaume, mais aussi pour continuer à jouer le beau rôle de protecteur et de défenseur du saint-siège et de l'Eglise. »