XX. — Clément XIV, peu de temps avant sa mort, eut la douce
(t) Theiner, Clementis P. XIV Rpisf., etc., n" 7.^')., pas. 3!?.'?,
ET EUIlOPli MÉRIUlONALlî. 453
consolation de voir les affaires ecclésiastiques arrangées en Espagne d'une manière aussi satisfaisante et aussi glorieuse qu'en Portugal. « Je dois vous assurer, » écrivait le cardinal secrétaire d'État à l'auditeur de la nonciature de Madrid , le 25 août 1774, « que Sa Sainteté a éprouvé une pleine satisfaction au sujet de toute cette négociation , et qu'elle a reconnu , dans la ferme volonté du roi de mettre fin à tous les délais et à toutes les difficultés qui affligeaient tant le saint-père, le dévouement de ce monarque envers le saint-siége et son affection personnelle pour Sa Sainteté. Aussi celui-ci, en voyant le bien qui va en résulter pour l'Église, tressaille d'allégresse, et avoue que le caractère de Sa Majesté Catholique la lui rend toujours plus aimable et plus respectable.
« Au milieu des sentiments de son affectueuse reconnaissance envers Sa Majesté , Sa Sainteté n'oublie pas celle qu'ont méritée les ministres par leur noble coopération aux actes de leur souverain , ni Votre Excellence, qui a su si bien cultiver l'heureuse harmonie qui unit ce prince au saint-siége. Quant à moi, en mon particulier, je vous félicite de votre glorieux succès. »
Parmi tous les actes de cette longue, difficile et importante négociation, nous nous bornerons à publier ici la lettre admirable que le pape adressa, le 8 septembre 1774, quinze jours avant sa mort, à Charles III , et dans laquelle il lui exprimait sa reconnaissance et sa joie au sujet de l'heureux terme de cette négociation épineuse : <* Nous avions une espérance certaine, très-cher fils en Jésus-Christ, « lui disait-il, « que toutes les choses qui concernent en votre royaume la nonciature apostolique seraient, par la haute équité de Votre ]\Iajcsté et par la bienveillance particulière qu'elle a pour nous , ramenées à l'état que nous désirions si vivement ; et cependant , lorsque nous avons appris que cela avait été entrepris et accompli par vous et que tout avait été réglé au gré de nos désirs, nous en avons éprouvé une consolation si vive, que notre attente et la haute confiance que nous avions placée en A'^otre Majesté n'ont rien enlevé à la grandeur de notre joie.
« Par cette double action , vous nous avez donné un nouveau motif pour vous entourer de tous les témoignages de notre tendresse ; et quoique l'affection sincère et paternelle que nous vous
(1) Tlieiner, démentis P. XIV Episf., etc., n" 283, pag, 355.
io^ (m A) FRANCE
portons ne puisse être plus grande qu'elle ne l'est, néanmoins les sentiments admirables que vous nous témoignez allument en nous un incroyable désir de resserrer de plus en plus en toutes choses les liens de bienveillance mutuelle qui nous unissent.
« Nous prions instamment le Dieu trois fois saint de répandre, pour vous récompenser de votre piété filiale envers nous et envers le saint-siége apostolique, les dons si précieux et si désirables de sa bonté sur votre personne , sur les princes vos enfants, et sur toute votre catholique famille. »
XXr. — Le saint-père était profondément affligé des persécutions que les chrétiens grecs-melchitcs du mont Liban avaient à souffrir de la part des schismatiques. Les moines basiliens de la congrégation de Saint- Jean de Soairo éprouvèrent surtout les effets de leur haine. Aidés par les Turcs, les hétérodoxes détruisirent de fond en comble plusieurs des couvents catholiques. Clément XIV chargea pour cette raison, le 8 juin, le nonce apostolique de Paris d'implorer près de la Sublime Porte le fort appui de la France en faveur de ces opprimés. Il donna de semblables ordres aux nonces apostoliques près les cours de Vienne et de Varsovie.
Les heureux progrès que faisait la religion catholique dans les missions , et surtout dans le royaume de Travancor , dans l'Indostan, vinrent cependant consoler son cœur. Les missionnaires de ce dernier pays, de Tordre des Carmes déchaussés, y annonçaient avec de grands succès la parole de Dieu. Clément XIV en exprima au prince régnant toute sa joie dans une lettre du 2 juillet 1774 (1), et le pria de vouloir continuer sa protection à ces pieux ministres de la sainte parole. Voici la lettre qu'il lui écrivait :
« Illustre et très-puissant roi , salut et lumière de la grâce divine ,
« Xos missionnaires de l'ordre du Carmel , qui vivent dans les provinces soumises à votre empire, parlent souvent dans leurs lettres de la grandeur de votre âme royale et de vos autres nobles qualités, ainsi que des bienfaits dont vous les comblez chaque jour.
« Leurs relations ont procuré à votre nom et à vos vertus une grande célébrité dans toute l'Europe, et vos louanges y sont répétées par un grand nombre de voix. Mais comme ces précieuses
(1) Tlieiner, démentis P. XIV Epist., etc., n°'278, pag. 318.
ET EUROPE MÉRIDIONALE. 4o5
qualités et votre l)ontc envers les missionnaires nous intéressent plus vivement, à cause de notre titre de chef de la religion chrétienne, nous sonnnes profondément reconnaissant de votre clémence, et nous considérons et nous tenons cette même bienveillance de votre part comme si elle avait lieu envers nous-même. C'est pour ce motif que nous avons voulu vous écrire cette lettre, afin de vous manifester tous les sentiments de profonde gratitude et d'estime de notre cœur , de vous montrer un témoignage de notre grande reconnaissance , et de vous donner une preuve du désir que nous avons de vous être agréable.
« Ces mêmes missionnaires vous exposeront plus au long cette bonne volonté que nous éprouvons envers vous et les vœux sincères que nous formons pour votre bonheur. Nous vous prierons cependant instamment de mettre le comble à votre gloire et d'augmenter de jour eu jour envers nous vos mérites , en couvrant de votre protection et de votre faveur nos missionnaires , qui sont entre nous comme un gage de sincère affection et de mutuelle bienveillance. Nous pouvons vous assurer et vous donner la certitude que vous n'avez parmi vos sujets personne qui vous soit plus fidèle qu'eux , plus soumis à votre volonté et plus disposé à vous servir. Cela leur est ordonné et imposé par la loi qu'ils professent et par nos stricts commandements. Et, pour ce motif, nous avons la confiance que la protection de la loi chrétienne et des personnes de nos missionnaires qui en sont les hérauts vous sera toujours grandement à cœur.
« Enfin, nous supplions le Dieu tout-puissant qu'il daigne vous donner, illustre et très-puissant roi, une vie longue et prospère, ainsi qu'une abondance entière de tous les biens. Mais, en premier lieu, nous le prions afin que, par le secours de sa grâce, il vous accorde de parvenir, par la connaissance de la vérité, à la jouissance de la félicité véritable et éternelle. "
XXn. — Le pieux pontife ne désirait rien plus vivement que de pouvoir ouvrir la prochaine année jubilaire, espérant en cette occasion, par cet acte solennel, couronner ainsi sa grande et admirable œuvre de la réconciliation des puissances catholiques avec le saint-siége , œuvre fruit de sa seule sagesse. Dès le 18 avril 1774 , il annonça (1) au sacré collège réuni en consistoire secret sa résolution à cet égard, et exhorta les cardinaux à s'unir
(1) Theiner, démentis P. XIV Epist., etc., n''264, pag. 309..
à lui pour préparer dignement la réception des pèlerins dans la ville des apôtres :
« Vénérables Frères ,
« Avant d'annoncer officiellement à tous les fidèles l'ouverture du jubilé de l'année sainte qui s'approche , et que nous allons célébrer suivant la coutume de l'Eglise (si la divine miséricorde nous conserve jusqu'à ce temps), nous avons voulu, Vénérables Frères, vous manifester nos desseins, afin d'unir tous ensemble nos soins et nos pensées, et de préparer et de mettre en œuvre les moyens de procurer la plus grande gloire à Dieu pendant ces saints jours.
« Quant à nous, nous avons pensé que la première chose à faire était de pourvoir à l'amélioration et à la sécurité des grandes routes, eu y faisant toutes les réparations et y établissant une surveillance telle que rien ne puisse retarder la piété des pèlerins qui se dirigent vers Rome.
« En outre, comprenant combien la beauté et la dignité extérieure du culte ont d'efficacité pour exciter les cœurs des hommes à se sanctifier, nous avons songé à nous informer avec soin de l'état des principales églises de la ville, afin que, s'il y avait quelque restauration ou quelque construction à y faire, nous puissions y remédier à temps. Mais nous avons été rempli de consolation, en apprenant que la plupart des temples qui avaient été ornés par la libéralité de nos prédécesseurs, et surtout par Benoît XIV de sainte mémoire, conservaient encore la splendeur qu'ils en avaient reçue. Cependant, comme à raison de sa grandeur et de sa magnificence, la basilique vaticane de Saint-Pierre et Saint-Paul demande des restaurations et un entretien incessants, et, pour ce motif, parmi toutes les autres, exige de nous un soin spécial, nous avons déjà mis la main à l'œuvre pour réparer tout ce qui avait été obscurci ou dégradé par le temps, pour y ajouter des ornements nouveaux et plus riches encore.
« Un autre temple attire aussi légitimement notre attention , nous voulons parler de la basilique des Douze-Apôtres , auquel nous sommes particulièrement affectionné et attaché, soit à cause de son nom que nous avons porté pendant notre cardinalat, soit à cause du souvenir des premiers jours de notre vie que nous avons passés à son ombre. Nous vous annonçons en conséquence que nous avons pris des mesures pour qu'il soit orné et qu'il
devienne aussi beau que l'exigent la grandeur de cette ville et la sainteté de ces jours.
« Pendant que nous sommes occupé de la pensée de réparer ainsi les temples, Vénérables Frères, nous recommandons à votre piété et à votre sollicitude la plupart des autres églises de Rome. Un grand nombre vous ont été données soit comme titre , soit pour en être les protecteurs ; et nous désirons vivement et nous vous exhortons dans le Seigneur à vouloir manifester à tous combien de piété vous avez mise à vous acquitter de cette partie de votre charge. Nous espérons grandement que, par ce concours unanime de nos efforts et de notre soin des choses sacrées, nous exciterons tous les préposés à l'entretien des autres églises, hôpitaux et hospices à imiter notre zèle. Pour en être plus assuré, nous avons ordonné à notre secrétaire de la visite apostolique de les visiter tous, de les parcourir et de nous rendre un compte fidèle des dégradations qui s'y trouveraient et qui seraient indignes de la sainteté du lieu, ainsi que de tout ce qui réclame nos soins ou notre autorité.
« Mais lorsque ces choses extérieures qui tombent sous les yeux et les sens, et qui, en quelque façon, conduisent l'homme à chercher la pratique intérieure du bien, auront été soigneusement réglées, nous nous attacherons à la plus importante affaire, celle de travailler à l'édification des âmes et à acquérir les ornements intérieurs des vertus qui constituent l'essence et la force du culte divin et de la religion. Après vous avoir exposé ainsi les desseins de notre cœur et les moyens que nous croyons les plus aptes à les réaliser, il ne nous reste plus qu'à prier ardemment le Dieu tout-puissant qu'il daigne soutenir, par sa grâce céleste, les efforts que nous faisons avec vous pour procurer sa gloire. »
Dans une seconde allocution au sacré collège, qu'il prononça peu de temps avant le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le 9 mai 1774 (1), il lui fit part de la bulle du jubilé, et annonça en même temps la nomination des missionnaires qui devaient, dans ce saint temps, faire les prédications d'usage.
« Vénérables Frères, « A l'approche du jour solennel de l'Ascension de Notre-Sei-
(1) Theiner, démentis P. XIV Episl., etc., w 267, pag. 305.
gneur .lésus-Christ, dans lequel tous les fidèles vont apprendre de notre bouclic apostolique l'ouYcrture de l'année sainte du jubilé, nous avons voulu vous communiquer, Vénérables Frères, des exemplaires de la lettre par laquelle nous les appelons à prendre part à cette grande solennité ecclésiastique.
« Après nous être acquitté de ce soin , nous mettrons la main à l'œuvre par notre exemple, et nous choisirons des hommes exercés dans le ministère évangélique et dont la grâce divine soutiendra les efforts, afin que, conformément à nos intentions, ils appellent dans cette ville le peuple chrétien à faire pénitence et à recevoir le pardon de ses péchés. Tout ce que nous pouvons faire de plus opportun et de plus utile pour obtenir que les crimes des hommes soient expiés, la justice divine apaisée et les âmes remises dans les voies du salut, tous les secours que nous pourrons porter et les dépenses que nous devrons faire dans cette circonstance, nous le ferons avec toute la bonne volonté et l'abondance qui seront en notre pouvoir.
« Cependant, en union avec vous, Vénérables Frères, nous ne cesserons d'implorer ensemble le Dieu tout-puissant , afin qu'il daigne bénir les efforts que nous allons faire ensemble pour augmenter sa gloire et consolider son Église, et donner à ces mêmes efforts la plus heureuse issue , et enfin pour que, dans ces jours, le Seigneur manifeste surtout et nous montre sa bonté et sa clémence en sanctifiant tous les hommes. »
XXIII. — Le saint -père invita aussi, par des lettres véritablement touchantes, tous les princes de la chrétienté à venir à Rome prendre part à cette grande solennité. Voici, entre autres, celle qu'il écrivait (1), le 29 juin 1774, à l'empereur Joseph II :
« Nous éprouvons un désir ardent de voir cette année sainte, cette année de miséricorde et de pardon que nous avons (suivant l'usage ancien qui nous est légué par nos pères), annoncée aux fidèles, s'écouler par la divine bonté aussi splendidement que de coutume au milieu du concours universel des peuples , accourus dans la ville éternelle pour puiser, avec une sainte émulation, les grâces dans le trésor de l'Église, trésor de propitiation et d'indulgences que nous leur avons ouvert.
« Pendant que ces choses occupent notre pensée, et que nous méditons sur tout ce qui peut contribuer à rendre ce saint temps
(1) Theiner, démentis P. XIV Epist., etc., n° 1.'7, pag. 317.
plus précieux encore , nous avons tourné les yeux vers Votre auguste Majesté, et nous avons senti naître en nous un ardent désir de vous voir, très-cher fils en Jésus-Christ, vous le principal défenseur et le protecteur de l'Église , venir à nous et recevoir sur notre cœur le baiser paternel. Rien ne pourrait nous être plus agréable pendant notre vie , rien ne pourrait rendre notre pontilicat plus illustre que votre venue que nous désirons de toute notre àme, et que nous nous représentons déjà en esprit avec une joie ineffable. Voilà pourquoi, après avoir adressé à tout le monde chrétien notre lettre encyclique, et après l'avoir promulguée et rendue publique, en invitant tous les fidèles à célébrer avec nous le jubilé de l'année prochaine 1775, nous vous adressons celle-ci en forme de bref, très-cher fils en Jésus-Christ , pour vous donner un témoignage particulier de notre grande tendresse paternelle, et, — quoique déjà autrefois (et ce souvenir est cher à notre mémoire) vous soyez venu prier au tombeau du prince des apôtres et contempler, non sans une grande consolation pour notre cœur, les monuments admirables qui témoignent de la piété, de la religion, de la libéralité, de la charité et de la gloire d'un si grand nombre de vos ancêtres; — • nous avons voulu, disons-nous, vous inviter nominativement, cependant, à profiter de cette occasion opportune pour venir ici recueillir les biens spirituels et les indulgences sacrées, qui jamais ne vous ont été offertes avec plus d'abondance.
« Votre Majesté, dans sa haute prudence , comprendra facilement combien la nouvelle de sa venue à Eome encouragerait les autres à s'y rendre, et combien le spectacle de sa piété donnerait d'ardeur aux fidèles pour s'enrichir, à son exemple, des célestes richesses.
'< Mais pendant que nous nous voyons en esprit, pour ainsi dire, conversant avec vous, et vous comblant des témoignages de notre tendresse, nous sommes souvent assailli par la crainte que peut-être les graves soins de votre empire ne retiennent Votre Majesté, et ne lui permettent pas de se rendre à notre désir et aux siens. Si donc, malgré nos plus chers souhaits, il n'en pouvait être ainsi et que la nature de vos affaires y mit un obstacle insurmontable, nous nous soumettons en cela à la divine volonté et à votre prudence ; nous sommes cependant intimement convaincu que nous obtiendrons facilement de vous ce que nous demandons avec tant d'instances, et nous vous supplions, dans le cas où il
VOUS serait impossible de' venir, que vous fassiez du moins, par votre zèle, votre piété', votre religion, ce que vous ne pouvez faire par votre présence, et nous nous réjouissons en pensant que ce sera encore une noble compensation à votre absence.
« C'est pourquoi , très-cher fils en Jésus-Christ , aidez et soutenez, par votre autorité puissante, nos efforts et notre sollicitude; que nos vénérables frères les évêques se sentent appuyés de votre secours, lorsqu'ils s'efforceront par leurs paroles d'enflammer les peuples à entreprendre ce pèlerinage sacré; et ordonnez, selon votre munificence et votre grandeur, que toutes les mesures soient prises et toutes choses préparées pour que les pèlerins puissent entreprendre avec commodité et sécurité leur voyage. De cette manière, en travaillant à accroître le culte divin et l'utilité spirituelle des peuples, vous pouvez vous promettre, conformément à nos prières et à celles que tout le peuple chrétien adressera pour vous à Dieu, et espérer que les dons les plus abondants de félicité et de gloire rejailliront sur Votre Majesté.
« ]\[ais nous laissons le soin de vous exposer plus amplement notre pensée, à notre cher fils Antoine-Eugène A^isconti, cardinalprêtre de la sainte Église romaine ; il vous visitera en notre nom , et nous ne doutons pas que vous ne lui fassiez le plus bienveillant accueil. »
Restitution des Etats «l'Aviffnon et du eointat Veuaissin, de Bénéveitt et Poiite-Corvo.
XXIV. — Clément XIV, dans le consistoire du 17 janvier 1774 (1), ainsi qu'il avait déjà résolu de le faire dès le mois de septembre de l'an passé , annonça au sacré collège la formelle restitution de ses États dans la touchante allocution qui suit :
« Vénérables Frères,
« Les causes de la joie immense que nous ressentons et dont nous allons vous faire part aujourd'hui, nous font aisément comprendre quels devront être vos propres sentiments de bonheur, Vénérables Frères ; nous vous les communiquons donc volontiers, et nous sentons que la grande allégresse que vous allez éprouver mettra le comble à la nôtre.
« Nos très-chers fils en Jésus-Christ, Louis de France, roi trèschrétien, et Ferdinand, roi illustre des Deux-Siciles et de Jérusalem, nous conduisant, pour ainsi dire, tendrement par la main, nous invitent à rentrer en possession d'Avignon , du comtat Venaissin, delîénévent et de Ponte-Corvo. Jamais personne ne mit tant d'ardeur à accroître ses possessions , que ces deux princes n'ont mis d'empressement et de grandeur d';\me à nous restituer les biens et les droits de l'Eglise. Notre cher iils Charles, roi catholique d'Espagne, qui nous avait toujours donné de grandes marques de tendresse, nous en a donné en cette occasion de plus sensibles encore, et est entré, avec ces deux autres souve-
(1) Tlu'iner, Clemenlis XIV Epistolx et hrevin , n" 5,')0, pag. ^S."..
rains, dans une étroite communauté de sentiments et de piété filiale envers nous.
« Quant à nous, nous espérions déjà que leur religion, leur sagesse et leur équité amèneraient ces souverains à cette démarche. Et pour vous ouvrir entièrement le secret de notre pensée, c'est pour cette raison que nous avons cru devoir nous abstenir à leur égard, non-seulement de toute instance, mais encore de toute démarche : nous avons voulu leur en réserver toute la gloire. Nous avons préféré les voir se déterminer d'après la seule impulsion de leur zèle, de leur grandeur d'àme, de leur amour pour la paix et de l'affection qu'ils nous portent, plutôt que par des demandes et des sollicitations importunes ; nous leur avons ainsi laissé un honneur plus grand, et nous en avons reçu une consolation plus complète.
« Par une heureuse coïncidence, la grande piété de notre cher fils en Jésus-Christ, Ferdinand, infant royal d'Espagne, nous a été d'un puissant secours pour achever heureusement cette œuvre à laquelle ils étaient déjà si favorablement disposés. IVous avions appris qu'il était rentré dans les bonnes grâces des rois ses illustres parents. Nous leur fîmes part aussitôt de la joie que nous avions éprouvée à cause de leur retour vers ce prince que ses grandes vertus nous rendent si cher, en leur en envoyant nos félicitations les plus sincères. Cet acte de bienveillance de notre part montra à ces pieux souverains de quel zèle nous étions animé pour le maintien de la paix et de la concorde, et quel intérêt nous prenions à ce qui les touchait. Quand cet illustre jeune homme nous vit si heureux à son sujet, il se sentit à son tour embrasé d'une ardeur extrême de nous témoigner la grandeur de sa reconnaissance eu nous secondant dans l'accomplissement de nos desseins, et en nous venant eu aide pour les faire réussir. Spontanément et ne consultant que la seule impulsion de son cœur, il s'est employé auprès de son père et de ses royaux parents avec les plus vives instances, afin qu'ils manifestassent, par leurs œuvres elles-mêmes , combien ils étaient unis de cœur et d'amour avec nous.
f II nous écrivit, et nous lui en rendîmes les plus sincères actions de grâces; et les rois, ses parents, ont éprouvé une si grande consolation à la vue de sa noble démarche, et ont été si vivement excités par son zèle, qu'ils ont voulu aussitôt accomplir le dessein qu'ils avaient déjà depuis longtemps formé, et mani-
DES ÉTATS DE l'ÉGLISE. 463
fester leurs sentiments de tendresse envers nous par la restitution immédiate et entière de tous les biens de l'Église.
« J*:t maintenant ils veulent que cette même restitution, gage certain de paix et de concorde mutuelle, nous unisse dans les liens de la plus sincère affection. Ils veulent que non-seulement disparaissent et s'évanouissent tous les soupçons qui existaient naguère entre nous, de quelque espèce qu'ils soient, mais encore que l'union d'amour et de bienveillance qui nous lie s'augmente et se confirme de plus en plus. Nous devons donc nous réjouir grandement, Vénérables Frères, et d'autant plus grandement nous léjouir, qu'il nous est donné de transmettre à nos successeurs intègres et entiers ces biens, ces droits et ces possessions de l'Église que nous avions reçus de nos pères pour les garder pieusement et saintement les défendre.
« Mais rien ne peut nous faire éprouver une satisfaction plus vive que le spectacle de la piété et de la grandeur d'àme de ces princes. Ils savent que les biens véritables et solides, et la gloire réelle d'un règne, ne consistent pas dans les trésors ni dans les armées , mais dans l'équité des lois et la vertu des souverains. Ils pensent que c'est user noblement de sa puissance que de la soumettre à l'empire de celui par le bienfait duquel ils ont reçu leur couronne, de travailler à augmenter sa gloire, de défendre avec leur autorité la maison du Seigneur, et enfin d'aimer et de respecter en nous l'image de Jésus-Christ, dont , malgré notre indignité, nous tenons la place sur la terre.
« Cette action mémorable étant le fruit de tels sentiments , et pleine de religion, d'équité, de sagesse et d'amour envers nous, ceux qui sauront comprendre la beauté d'une piété semblable et d'une si haute vertu, non-seulement ajouteront une gloire de plus à la gloire déjà si grande de ces princes, mais encore mériteront les éloges universels.
« Mais quelle ne doit pas être notre reconnaissance envers ces bons princes ! Quel témoignage de gratitude peut payer dignement l'affection qu'ils nous portent? Les services signalés que leurs ancêtres ont rendus à l'Église nous ont inspiré pour eux une véritable tendresse. Nous avons de grandes et nombreuses raisons de leur donner des marques de notre affection paternelle. Parmi les fds de r l'église, ce sont les plus grands en dignité et en puissance, IjCS peuples les plus florissants et les plus fidèles à l'Eglise sont soumis ù leur domination et à leur autorité. Ils maintiennent par
leur exemple et par leurs lois ces mêmes peuples dans la sainteté de la religion et dans l'obéissance à Dieu.
« Mais tous ces témoignages de leur piété et de leur sagesse peuvent être considérés comme étant renfermés et compris dans cette action admirable qui, assurément, doit être trouvée d'autant plus surprenante et d'autant plus belle , que les actions les plus grandes sont toujours, comme chacun sait, d'autant plus rares qu'elles sont plus conformes à la justice et plus exemptes de cupidité.
« Ces princes, par ce monument de leur religion et de leur amour envers nous , ont noblement augmenté la dignité de l'Église, le respect envers le saint-siége apostolique, et le dévouement des fidèles envers notre personne, en même temps qu'ils ont fortifié et consolidé leur propre puissance. Car ce n'est ni la crainte ni la violence qui donnent aux empires terrestres la force et la durée , mais ce qui les établit et les affermit sur des bases inébranlables, ce sont les institutions religieuses, — ces véritables fondements des royaumes, — et la soumission aux commandements et à l'aulorité de Dieu, autorité qui influe d'une manière si puissante sur les peuples , par l'action et le ministère de l'Église. Ceux-là donc qui travaillent le plus efficacement à affermir leur puissance sont ceux qui la veulent exercer dans un accord parfait avec les principes de la religion et de l'Église.
« J\ous sommes profondément touché. Vénérables Frères, des marques éclatantes d'union cordiale que ces princes nous ont données, et nous nous sentons enflammé réciproquement envers eux d'une ardeur immense de charité paternelle. Ce qui rend notre reconnaissance à leur égard plus vive encore, ce sont, outre leurs grandes qualités personnelles , le mérite des hommes qu'ils ont choisis pour les aider à régler les plus graves intérêts de leurs royaumes, et pour les représenter près de notre personne. Ces derniers, dociles à la volonté de leurs souverains, et excités par leurs pieux exemples, nous ont aussi donné des preuves de leur foi , de leur habileté , de leur prudence et de leur attachement sincère pour le saint-siége. Nous avouons, en conséquence, leur être infiniment redevable, leur porter une vive tendresse, et éprouver, à cause d'eux, envers leurs souverains, des sentiments d une bienveillance plus grande encore.
« Mais , quoique nous ayons écrit à ces chers fils , pour leur rendre grâces autant qu'il était eu notre pouvoir, et pour les re-
DliS ÉTATS DE l'ÉGLISE. 465
mercier autant qu'ils le méritent, que pouvons-nous faire de mieux que d'élever pour eux nos vœux au ciel, et d'adresser, à leur intention , du fond de notre cœur, à la clémence divine, ces prières dont la puissance est si grande dans l'Église, pour leur concilier et leur obtenir toutes les grâces du Seigneur. Nous supplions donc, avec les plus vives instances, Notre-Seigneur Jésus-Christ , Dieu , auteur et fondateur suprême de notre apostolat, pour qu'il daigne leur accorder cette récompense dont il a coutume de faire part, dès le temps même de cette vie mortelle, aux pieux souverains qui ont bien mérité de lui ; et de les en combler en donnant la plus heureuse issue à leurs affaires, une prospérité durable à leur règne, et le bonheur véritable à leurs enfants et à toute leur royale famille.
« Mais celui auquel nous devons surtout rendre grâces, c'est l'auteur souverain des sages conseils, le principe de tout bien, celui par lequel les puissants font des œuvres de justice. Jamais sa protection et sa conduite ne défaillent à l'Église ; et si quelquefois, afin de la rendre plus vigilante et plus attentive au salut des siens, il permet qu'elle soit pour un temps dans l'agitation et dans le trouble, il est toujours une heure pendant laquelle, dans la suavité de la tranquillité et de la paix , il essuie toutes les larmes qu'elle a répandues aux jours de sa tristesse et de ses peines. C'est lui qui a établi les droits réciproques du sacerdoce et de l'empire, lui qui a voulu que la plus grande union existât entre les chefs de la religion et ceux des États, lui qui a placé entre eux les conseils de paix, afin que, tous ensemble, ils travaillassent à augmenter la gloire de Dieu, objet de toutes les choses humaines.
« Nous supplions ce divin donateur de la paix qu'il daigne perpétuer entre nous ce précieux trésor de la concorde, et affermir et consolider en nous cette volonté qu'il a daigné manifester de nos jours, afin que cette mutuelle et étroite union puisse amener les plus heureuses conséquences et produire les fruits les plus abondants et les plus féconds, pour Futilité de l'Église, le salut des âmes et la félicité des royaumes eux-mêmes.
« ]\Iais afin d'obtenir plus facilement ce don de la divine grâce, prenons pour appui et pour soutien le bieniieureux apôtre saint Pierre, chef, gardien et guide de l'Église et de notre sacerdoce, comme aussi notre père séraphique saint François, sous la règle duquel nous avons été élevé, et de la protection de qui nous avons toujours reçu les plus sensibles marques. C'est pourquoi aujour- II. ^ 30
d'Iiui, daus le saint temple des Douze-Apôtrcs où nous allons nous rendre en sortant de ce consistoire, et, demain, dans la basilique vaticane , après avoir célébré , suivant l'usage, la solennité de la chaire apostolique de saint Pierre, nous unirons tous ensemble nos prières pour rendre à Dieu de solennelles actions de grâces; nous lui demanderons pour l'Église la paix, et pour les princes une gloire et une félicité abondantes. A l'occasion de ces mômes prières, nous réchaufferons dans notre cœur les sentiments paternels qui nous animent envers les autres puissants princes chrétiens, nos très-chers fds en Jésus-Christ, et nous comprendrons dans nos vœux leurs personnes et leurs royaumes.
« Lorsque nous tournons les yeux vers toutes les parties de l'univers chrétien, et que nous voyons partout les princes appuyer les bases de leurs gouvernements sur les principes de la religion et de la justice, nous nous sentons enflammé à implorer sur eux les suprêmes et perpétuels bienfaits et le secours de la céleste clémence. Notre joie, ainsi que celle de l'Église, devient plus constante et plus abondante en les voyant ainsi tous unis de sentiments pour procurer la gloire de Dieu et le bien de la république chrétienne. Et vous. Vénérables Frères, manifestez votre allégresse et votre piété par des signes publics, afin d'encourager le monde chrétien à donner de semblables marques de sa religion et de sa joie. »
Eu sortant du consistoire, les cardinaux se rendirent, en effet, dans l'église des Douze-Apôtres, où le pape arriva lui-môme, peu d'instants après , et fit faire des prières d'actions de grâces. On chanta un Te Deum solennel et l'on y donna la bénédiction du très-saint sacrement.
Dans la matinée du jour suivant, le saint-père se rendit avec toute sa cour à la basilique de Saint-Pierre pour y assister à une messe solennelle qui fut chantée par le cardinal Braschi, lequel devait plus tard porter la triple couronne sous le nom de Pie VI. Après la messe, un autre Te Deum fut encore chanté et suivi, comme la veille , de la bénédiction du très-saint sacrement. Le pape prit, au retour, dans sa voiture, les cardinaux de Bernis et Orsini, ambassadeurs de France et de Naples.
Les soirs de ces mêmes jours, savoir le 17 et le 18, la ville fut splendidement illuminée, et Eome entière, remplie d'allégresse, prit la plus vive part à ce glorieux événement.