XXV. — La délicatesse avec laquelle le pape s'était exprimé
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dans son allocution au sujet de l'occupation de ses États par les puissances de la maison de lîourbon sous le pontificat de son prédécesseur, fut universellement admirée , ainsi que la sagesse et l'énergie qu'il avait montrées dans les négociations relatives au recouvrement de ces mêmes États. Les cardinaux qui étaient sous l'influence des jésuites contemplèrent seuls cet événement avec indifférence ; mais, disons-le aussi à leur louange, ils ne tardèrent pas à revenir des préventions injustes qu'on leur avait inspirées : « La plupart des cardinaux qui avoient montré de la froideur au dernier consistoire, » écrivait Bernis à sa cour le 2G janvier 1774, « reviennent sur leurs pas, et font l'éloge de la conduicte du pape. »
Clément XIV annonça encore, le 19 janvier, ce mémorable événement aux autres princes catholiques, et ceux-ci s'empressèrent de lui en témoigner leur joie en paroles pleines de tendresse filiale. L'empereur Joseph II surpassa en cette occasion tous les autres dans sa réponse (1) du 22 février. Les cardinaux étrangers et les évoques félicitèrent également le saint-père.
XXYI. — Le 28 janvier, le pape, par des brefs particuliers, nomma des commissaires plénipotentiaires pour prendre, en son nom, possession des Étals restitués.
La restitution effective de la part de la France ayant été, quoique sans aucun mauvais vouloi?', retardée, le saint-père en fut sensiblement affecté, et ce déplaisir ne fut pas sans porter quelque préjudice à sa santé. Le détestable Tanucci, qui désirait se venger de la France, donna, de son côté, le 17 janvier 1774, sous le prétexte qu'elle voulait faire de dures conditions au pape, l'ordre de retenir encore Bénévent et Ponte-Corvo jusqu'à ce que la France eût restitué Avignon et le Comtat. Heureusement, le pape avait déjà, par son commissaire, pris possession de Ponte-Corvo, et Bénévent seul restait encore à Xapîes, parce que l'archevêque de cette ville, qui avait reçu mission d'en prendre possession au nom du saint-siége, se trouvait accidentellement absent.
La dépêche du duc d'Aiguillon, en date du 11 janvier 1774, montre combien avait tort et se trompait Tanucci. Cette dépêche est adressée au cardinal de Bernis, et annonce à cet ambassadeur qu'il recevrait incessamment un mémoire relatif à l'affaire de la restitution et de l'administration qu'on y avait introduite pendant
[l) Tlieiher, Clenieniis XÏVEpisl., elc, n" 298, pag. 354.
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l'occupation française, administration qu'on avait prié le pape de maintenir : « Je ferai j)asser ce mémoire à Votre Excellence, » disait le ministre, « dès qu'il sera achevé, afin qu'elle puisse le mettre sous les yeux du pape. Sa Sainteté y verra l'administration actuelle du Comtat , et si elle la trouve avantageuse et veut la conserver, il n'y sera fait aucun changement ; mais si, au contraire, le saint-père pense que l'ancienne administration est préférable, le roi fera supprimer, préalablement à la restitution, tous les nouveaux établissemens, et rétablir ceux qui existoient lorsque Sa Majesté a pris possession du Comtat. »
Le duc d'Aiguillon renouvela plusieurs fois à Bernis cette même assurance de la manière la plus formelle.
XXVII. — Cette démarche audacieuse du marquis de Tanucci fut unanimement blâmée : « Le ministre d'Espagne, » mandait Bernis à d'Aiguillon, le 9 février 1774, « m'assure que la suspension de la restitution de Bénévent déplairoit très fort au roy d'Espagne, qui a toujours voulu que le roy son fds mit dans cette affaire toute la noblesse, la célérité et la générosité possibles. Sa Majesté Catholique a, sur ces objets, non-seulement la façon de penser d'un grand roy, mais aussi la délicatesse de l'ancienne chevalerie. »
XXVni. — Les ennemis du pape, et surtout à Rome, poussèdes cris de joie au sujet de cette conduite révoltante de Tanucci, et manifestèrent, même publiquement, leur satisfaction stupide dans de détestables satires. On ne parlait que de la vente de la compagnie de Jésus pour le prix d'une promesse vaine, et l'on cherchait à tourner en ridicule toutes les actions du saint-père, comme le mande Bernis à sa cour, le 9 février 1774. « On passe sous silence, » dit- il, « tout ce qui est à la gloire du saint-père, qui na jamais voulu que l'affaire des jésuites ait rien de commun avec celle d'Avignon et de Bénévent. »
XXIX. — La cour de Versailles fut profondément indignée de ces manœuvres, et donna au saint-père, le 22 février 1774, les plus positives assurances au sujet de la restitution prochaine. Le cardinal de Bernis répondait au ministre, le 9 mars : « Votre dépêche du 22 du mois passé m'a mis en estât de calmer les inquiétudes du pape. La levée de boucliers du marquis Tannucci, le déchainement des Romains, qui accusent hautement le pape d'avoir été la dupe de son amour-propre et de l'artifice des ministres, avoient tellement affecté intérieurement le saint-père, que je craignois
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pour sa sonlé. Si le mémoire sur les deux administrations du Comlat devoit estrc retardé cncoi-e ([uclquc temps, je crois qu'il seroit convenable que le roy répondit à la lettre de remerciement que luy écrivit le pape, aussitôt après la déclaration sur la restitution d'Avignon et de Bénévent. Cette réponse, qui est réellement en arrière, laisse quelque inquiétude à Sa Sainteté, d'autant plus qu'elle a reçu la réponse du roy d'Espagne.
<« Je crois que Sa Majesté Catholique désapprouvera la conduite et les soupçons déplacés du ministre napolitain. La vieillesse de M. Tanucci le sauvera dans cette occasion; mais il est difficile d'imaginer une démarche plus fausse, plus malicieuse et plus indécente que ce contre ordre donné le 27 janvier au sujet de Bénévent. J'ay conseillé au pape de mé'pmer cette méchanceté et cette inconséquence. »
Le roi, conformément au conseil du cardinal-ambassadeur, répondit, le 24 mars, au saint-père en lui offrant la pleine et entière restitution d'Avignon. Arrivé au terme de ses désirs, Bernis en informa aussitôt Clément XIV, qui, pour confondre ses ennemis et maintenir l'honneur du saint-siége compromis par ces calomnies, donna à cet acte quelque publicité. Clément XIV, en effet, le G avril, reçut Bernis dans une audience solennelle, à laquelle furent invités plusieurs membres du sacré collège et de la haute prélature, comme spectateurs et témoins. Le pape fut à la rencontre de l'ambassadeur jusqu'à la porte du salon, l'embrassa et le conduisit, s'appuyant sur son bras, jusque dans son cabinet, où il l'entretint, avec une grande gaieté pendant plus d'une heure, faisant l'éloge de la générosité du roi, ainsi que des nobles efforts de son premier ministre, et surtout de la sage administration du gouverneur d'Avignon, le marquis de Rochechouart, neveu du cardinal de ce nom. Le pape exprima, de plus, sa joie au souverain et au duc d'Aiguillon dans des lettres particulières.
Bénévent fut restitué sur-le-champ à la suite de cet événement.
Affaire «les Jésuites-
XXX. — En France, ainsi que nous l'avons vu déjà, l'épiscopat et le roi avaient reçu avec le plus grand respect le bref de l'abolition ; nulle critique publique ne s'était fait entendre, si l'on en excepte celles provenant de quelques tètes ardentes parmi les ex-jésuites qui eurent le tort de chercher à exciter l'opinion publique contre le bref d'abolition , dans les journaux , et même dans les églises, du haut de la chaire sacrée.
Du nombre de ces derniers fut le P. de la Vrillière, de la famille ducale de ce nom. Cet ecclésiastique eut le malheur , dans un sermon qu'il prononça le jour de la fête de saint François- Xavier dans l'église des Missions étrangères (en 1773), pour célébrer les grandes actions de l'apôtre des Indes, de se laisser entraîner à proférer quelques paroles imprudentes. « Dans l'église des Missions étrangères , » écrivait , dans une dépèche en chiffres, le nonce apostolique de Paris, le 27 décembre 1773, « le 3 du courant, fête de saint François-Xavier, un prêtre, ex-jésuite, prononça un panégyrique du saint devant un nombreux auditoire. Il eut cependant l'imprudence de laisser échapper quelques expressions qui firent du bruit dans la ville , s'étant permis, entre autres choses, de dire qu'il ne pouvait comprendre si les fidèles présents étaient venus pour célél)rer la fête du saint, ou pour pleurer sur la suppression de la compagnie dont il avait été membre , ajoutant d'autres paroles peu convenables au sujet du saint-père. J'en fus aussitôt informé ; mais je jugeai prudent de dissimuler, afin de n'en pas faire parler davantage ; et, en effet, il ne me revint rien à ce sujet.
Mardi ckunier, cependant , le duc d'Aiguillon rac demanda si j'en avais été informé; je lui répondis allirmativement ; mais j'ajoutai que j'étais certain qu'à l'avenir il eût empêché la reproduction d'un semblable scandale. A quoi il me dit que déjà il avait fait des démarches auprès de l'archevêque, afin que l'on surveillât dorénavant les prédications, et. qu'il n'arrivât plus de pareilles inconvenances. »
Cette imprudence, tout innocente qu'elle fut peut-être dans l'intention du prédicateur, avait excité cependant l'attention générale, et l'archevêque de Paris, monseigneur Christophe de Beaumont , crut nécessaire de faire à ce père une forte réprimande. « J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Éminence, » écrivait encore le même nonce au cardinal secrétaire d'État, le .*> janvier 1774, «qu'ayant eu occasion d'entretenir monseigneur l'archevêque de Paris à propos de la faute commise par l'ex-jésuite, dans la matinée du 3 décembre dernier, ce prélat me dit qu'il l'avait fait appeler, et qu'il avait voulu voir son panégyrique , et qu'y ayant lu les expressions qui avaient occasionné le scandale en question et un si grand étonnement dans l'auditoire, il l'avait suspendu immédiatement « a divinis »; qu'en outre, son père, le duc de la Vrillière , pour donner à cet imprudent ex-jésuite quelque mortification qui servît de frein dans la suite à de semblables individus, avait ordonné qu'il allât, comme il le fit en effet, faire pendant quinze jours les exercices spirituels dans la grande maison de Saint-Lazare, établissement principal des messieurs de la Mission. »
XXXI. — Clément XIV, de son côté, prit des mesures énergiques pour empêcher la reproduction d'un semblable désordre, et invita, en paroles pressantes, par une lettre du 19 mars 1774, le cardinal de Bernis à s'employer près du roi de France, afin que l'épiscopat et le gouvernement agissent de la môme manière. Le pape, dans cette lettre, s'exprime ouvertement et sans arrière-pensée sur la suppression de la société de Jésus : « Les graves et sérieuses raisons qui nous ont déterminé à supprimer la société de Jésus par notre lettre apostolique en forme de bref du 21 juillet de l'année dernière, vous sont parfaitement connues. Nous voulions, de cette manière, rendre à l'Église et y consolider la concorde et la paix, conformément aux demandes longtemps et souvent répétées, ainsi que vous le savez, que nous adressaient les princes nos très-cher» fils et surtout le Roi Très-Chrétien.
« Nous vous écrivons donc aujourd'hui, très-cher fils, moins pour vous donner des assurances inutiles de notre constance au sujet d'une décision prise avec tant de prudence et de maturité, que pour imprimer à cette décision elle-même plus de fermeté , d'autorité, de stabilité. Nous avons une entière confiance que vous ferez avec empressement ce que nous désirons de vous j et ces fonctions, dont vous vous acquittez avec tant d'honneur, de cardinal de la sainte Eglise romaine, d'archevêque et d'ambassadeur près de nous, doivent donner plus de poids dans votre esprit à l'autorité du saint-siége, à la gravité de votre charge épiscopale, et à la volonté de votre souverain lui-même.
« Vous ferez donc une chose qui nous sera très-agréable , et vous accomplirez les devoirs que tous vos titres vous imposent , si vous faites bien comprendre à notre cher fils Louis de France, roi très-chrétien , combien est ferme et constante notre volonté au sujet de la décision que nous avons prise; si vous manifestez à nos vénérables frères les évêques de France , vos collègues , quels ont été nos desseins dans tout ce que nous avons statué par le bref apostolique en question, et si,' surtout , vous leur faites savoir combien nous désirons que ce que nous avons décrété et sanctionné pour l'utilité de l'Église soit accueilli par eux avec des sentiments d'adhésion entière et d'union avec nous.
« Pour ce motif, vous leur prescrirez , en notre nom , qu'ils prennent garde de ne rien laisser dans leurs diocèses se faire ni s'établir qui puisse déroger à la teneur de nos lettres apostoliques.
« Lorsque nous vous écrivons ainsi, ce n'est pas que nous doutions de leur prudence ni de leur soumission envers le saintsiége apostolique, nous savons qu'ils ont été naguère, dans une circonstance semblable, assez soumis à leur souverain temporel pour nous faire présumer qu'ils se montreront envers nous également obéissants et dociles ; mais nous voulons que nos paroles soient prises en un tel sens , qu'elles enlèvent matière à toute discussion et à toute interprétation qui pourrait être faite d'une mesure que nous désirons voir fidèlement et intégralement observée.
« Pour y parvenir plus facilement encore, nous exhortons vivement nos vénérables frères à s'associer comme collaborateurs les autres prêtres appartenant soit au clergé séculier , soit au clergé régulier, dans leurs diocèses, pour travailler ensemble aux
œuvres qui intéressent le salut des Ames , et à la culture de la \ij;ne du Seigneur. Et ainsi, par la pratique du ministère apostolique, ils deviendront tous plus habiles et plus aptes à la milice spirituelle , et pourront mieux aider les évèques eux-mêmes, dans la suite, pour le soin et la garde du troupeau.
« Gomme votre rare prudence et votre connaissance des ai'faires vous font parfaitement comprendre toutes ces choses , trèscher fils en Jésus-Christ, nous ne doutons point que vous ne suiviez , dans cette circonstance , la route qui peut le plus faciliter l'accomplissement de nos desseins. A'ous réussirez certainement aussi par vos actes, votre activité et votre sagesse à donner à votre souverain lui-même un témoignage illustre de plus de votre soumission, et confirmerez le jugement que nous avons porté de votre vertu et de votre affection pour notre personne. »
XXXII. — Cette lettre, que le cardinal de Bernis fit aussitôt parvenir au roi et au duc d'Aiguillon , et qui ne fut pas tenue secrète, devait nécessairement consterner les jésuites et leurs partisans. Un assez grand nombre de ces derniers, aussi habiles à trouver des expédients que peu scrupuleux dans leur choix, s'efforcèrent de détruire l'effet moral que cette lettre devait produire, et en supposèrent une autre dont ils osèrent prétendre que l'archevêque de Paris était l'auteur. Cette lettre, adressée au pape, lui faisait les plus amers et les plus insolents reproches au sujet de la suppression de la société de Jésus. Elle renfermait les plus extravagantes théories, et allait jusqu'à prétendre que , le saint-père n'ayant aucun droit de séculariser les jésuites , l'épiscopat et le clergé français n'étaient nullement tenus de se soumettre à son bref.
On ne pouvait faire une plus grossière injure à ce vénérable prélat et à tout l'épiscopat français que de leur supposer des sentiments si révoltants, si séditieux , et qui, en supposant qu'on les eût suivis, eussent nécessairement conduit l'Eghse de France à un schisme ouvert. Il suffit de jeter un seul regard sur cette pièce pour s'assurer qu'elle est fausse. Le langage rude et le style délayé lui-même de ce factum le démontrent.
Comment l'archevêque de Paris pouvait-il écrire une semblable lettre, après avoir si sévèrement puni et suspendu a divinis l'exjésuite la Vrillière pour avoir parlé du bref dans des termes imprudents sans doute, mais mille fois moins coupables:' Le nonce apostolique, et surtout son auditeur l'abbé Riva , homme très-
judicieux et actif qui, l'un et l'autre, dans leurs dépêches in piano et en chiffres, n'omettaient de relater rien de ce qui se passait au sujet des jésuites, ne font pas une seule fois, même indirectement, mention de cette lettre , qui ne commença à circuler sous main et ne fut rendue publique que quelque temps après la mort du pape.
Il ne doit pas paraître étrange que M. Crétineau-Joly l'ait acceptée et insérée comme autlientique, quand on pense à tous les autres documents apocryphes auxquels ce même auteur a bien voulu donner l'iiospitalité dans son œuvre ; comme par exemple à la prétendue représentation que doit avoir faite à Pie VI le cardinal Antonelli, en 1775, contre le bref d'abolition; représentation qui convient plutôt à un impertinent palefrenier qu'à un noble cardinal de la sainte Église romaine.
M. Crétineau-Joly, on ne sait pourquoi, ne rapporte pas tout entière cette prétendue lettre de l'archevêque ; il en retranclie le commencement, qui donne clairement à connaître que toute cette pièce, non-seulement est inventée, mais qu'elle a été rédigée par un ignorant qui s'entendait mal au métier de falsificateur. Le même écrivain ne devait pas ignorer pourtant l'existence du commencement de cette lettre , puisque le P. Bolgeni le donne presque in extenso ; qu'il nous soit donc permis d'insérer ici la relation de ce dernier auteur (1) :
« En l'année 1774, pendant que j'étais à Macerata, dans la maison du comte Antoine Asclepj , le comte Paris Palotta me fit lire une lettre qu'il me dit avoir reçue de Eome , et par une voie très-sûre. Cette lettre devait avoir été écrite au pape Clément XIV, vers le commencement de mai , si je ne me trompe , par monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris.
« Pour comprendre le contenu de cette lettre , il faut savoir que le susdit pape ayant envoyé à Louis XV, roi de France, le bref de suppression de la société pour le lui faire accepter et publier, le roi fit réunir, sous la présidence de leur chef le cardinal de Luynes, tous les évêques qui se trouvaient alors à Paris, et donna connaissance de ce bref à cette assemblée , la consultant pour savoir si le bref devait ou non être rendu public.
« Tous les évêques* qui étaient au nombre de quarante environ, furent unanimement d'avis que ce bref fût supprimé; et
(1) Tlieiner, Clen\enUs P. XIV Epist. , etc., n" 307, pag. 369.
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parmi les autres raisons qu'ils en donnèrent était celle-ci, savoir, que ce bref aurait occasionné un grand scandale aux hérétiques, et aurait également scandalisé et troublé les catholiques. Delà vient que ce bref n'a jamais été publié en aucune partie de la 1^'rance, quelques efforts et quelques démarches qu'ait faites à cette fin la cour de Rome.
« Il est remarquable que l'archevêque de Paris, — qui, pour des raisons d'étiquette, n'assistait jamais à ces assemblées , — le matin dans lequel les évoques devaient voter sur ce bref, parut à l 'improviste, disant que, quand il s'agissait de la cause de Dieu et de l'Eglise, on ne devait avoir égard à aucune raison humaine. 11 s'assit à la dernière place et vota avec les autres.
« Les autres démarches faites par Rome n'ayant pu réussir à obtenir l'acceptation et la publication de ce bref, on crut bien faire en persuadant au pape d'en écrire un autre à part , destiné à l'archevêque de Beaumont, afin qu'il parlât au roi et lui persuadât d'accepter et de publier le premier, lui alléguant pour motifs la paix publique, etc..
« La lettre susmentionnée de l'archevêque de Beaumont est une réponse à ce bref.
« Ce prélat, dans sa réponse, dit avoir reçu un bref de Sa Sainteté, en date, etc., et. que , bien que l'affaire dont il y est question, ait été déjà décidée par le vote unanime de beaucoup d'évêques de France réunis en assemblée par le roi expressément pour cette affaire (vote auquel lui-même avait pris part), cependant par déférence et à cause de l'inaltérable respect qu'il avait toujours porté au saint-siége apostolique, il avait voulu connaître les sen~ timents de son clergé sur cette affaire ; qu'il avait, en conséquence, réuni autour de lui, comme dans une sorte de synode , les chanoines de la catiiédrale, les curés de la ville et du diocèse , et les autres membres les plus respectables de son clergé ; qu'il leur avait communiqué le bref de suppression des jésuites, et celui qui lui avait été écrit en particulier, ainsi que les instances pressantes qui lui étaient faites par différents personnages de Rome; qu'il leur avait exposé les raisons qui pouvaient militer en faveur de la publication de ce bref, etc., ajoutant cependant qu'il laissait à chacun pleine lii)erté d'exposer franchement son avis.
« Le sentiment général et unanime du clergé de Paris fut conforme en tout à celui que nous avons déjà rapporté de l'assemhlée des évêques. L'archevêque de Paris, en exposant au pape l'opi-
iiion de son clergé, expose aussi les raisons sur lesquelles elle était fondée, et place parmi celles-ci le préjudice très-grave qui serait porté aux missions dans les pays infidèles, et spécialement dans l'Asie et dans IWinérique, par suite de la suppression d'un si grand nombre d'ouA riers évangéliques qu'il était très-difficile de remplacer. Il signale aussi les graves désordres qui naîtraient parmi les catholiques eux-mêmes ; mais surtout il insiste sur le triomphe qu'en auraient obtenu les jansénistes, lesquels auraient fait considérer la suppression des jésuites comme une approbation de leur doctrine , comme la ruine du dogme et de la discipline ecclésiastique, etc..
« Après avoir longuement et avec une grande force exposé tous ces motifs de réprouver et supprimer ce bref, l'archevêque passe à un point particulier, lequel n'était assurément pas soulevé dans l'autre bref qui lui avait été adressé. Il dit que la France tout entière a été grandement surprise et scandalisée en voyant le pape choisir dans sa première promotion et créer cardinal monseigneur Mario Marefoschi, secrétaire de la sainte congrégation de la Propagande , homme connu du monde catholique pour être l'ennemi déclaré et furieux des jésuites ; pour être en correspondance continuelle avec les ennemis du saint-siége, avec les gens rebelles aux constitutions apostoliques, et en particulier à la bulle Unigenilus; pour être enfin unjanséniste notoire et public. 11 ajoute que lui, archevêque, prend la liberté d'exposer une semblable chose à Sa Sainteté avec tout le respect qu'un fils doit à son père, mais à un père circonvenu et trompé par des amis perfides qui l'environnent. Il supplie enfin Sa Sainteté de tenir toujours éloignés de ses délibérations et de ses conseils le cardinal Marefoschi, ses amis, et tous ceux qui l'avaient engagé et induit à lui donner la pourpre, etc..
« Je sais de Son Excellence le cardinal Archinto (qui était alors majordome de Clément XIV) que le pape, en lisant la lettre de monseigneur de Beaumont , se troubla très-fortement, pleura, et pendant longtemps souffrit de temps en temps des attaques d'aliénation mentale. Trois ou quatre ans plus tard , me trouvant en villégiature avec monseigneur Sampieri , lequel était trèsaimé de Clément XIV et le voyait souvent , je lui demandai si ce que l'on disait au sujet de la lettre de l'archevêque de Paris était vrai ; il m'assura que lui-même l'avait lue, et que le pape s'était grandement troublé et avait pleuré en la lisant. »
Dans toute cette relation, que Bolgeni n'a rcdigcc que dix-huit ans après la mort de Clément XIV, c'est-à-dire , environ dans l'année 1792, relation où l'odieux le dispute au ridicule, il suffit de se souvenir des faits que nous avons signalés plusieurs fois dans cet ouvrage pour se convaincre qu'il n'y a pas un seul mot d'exact.
Notre exposé de la mise à exécution du bref d'abolition en 1773 fournit, en effet, la preuve la plus incontestable de la fausseté dç cette lettre. Louis XV reçut le bref a^ec la plus grande vénération, et en remercia le saiut-père dès le 1 7 septembre 1773(1), dans les termes les plus soumis et les plus obligeants. Et comment l'archevêque eùt-il pu soumettre le bref d'abolition aux évèques assemblés à Paris , quand on sait qu'il ne se tint aucune assemblée d'évêques à Paris depuis le 27 juillet 1772 jusqu'au 3 juillet 1775. L'assemblée des évèques à Paris en cette dernière année dura jusqu'au 13 décembre, et la prétendue lettre de l'archevêque de Paris doit donc avoir été rendue publique vers ce temps.
Outre les motifs déjà allégués , il n'en manque pas d'autres qui prouvent, jusqu'à la dernière évidence, la fausseté de cette lettre. 1° L'archevêque de Paris eût fait sciemment un grossier mensonge, en affirmant que le pape lui avait écrit une lettre particulière au sujet de l'acceptation du bref. Parmi le registre des lettres de Clément XIV des années 1773 et 1774, on n'en trouve pas la moindre trace. Dans les dépêches du secrétaire d'État adressées au nonce de Paris, il n'en est pas question. Nous possédons plus de vingt dépèches échangées à l'occasion du misérable incident du père de la Vrillière ; et, pour un événement aussi grave que l'eût été la lettre de l'archevêque de Paris, on aurait conservé un silence absolu !
Le cardinal de Bernis, qui était informé de tout ce qui se passait en France, à Rome et ailleurs, et qui n'omettait rien dans ses dépêches, n'en fait jusqu'au 4 octobre 1775 aucune mention. Monino lui-même, qui savait tout par d'habiles espions répandus aux quatre coins de l'Europe, Monino, jusqu'au mois de septembre 1775, ne sait pas le premier mot de cette lettre. C'est seulement dans le mémoire que, le 30 septembre de cette mênie aimée, il présenta au pape Pie VI, pour l'éclairer au sujet des intrigues
(t) Voy. l'année 1773, n"' t-viii à lxiii.
des jésuites et de leurs amis, qu'il en fait mention pour la première fois, en la qualifiant d'odieuse imposture.
Nous avons compulsé avec la plus scrupuleuse attention toutes les dépêches secrètes de tous les nonces apostoliques près les autres cours de la chrétienté, de même que les mémoires secrets que les ambassadeurs et ministres de ces cours présentèrent au pape jusqu'à la veille de sa mort, et dans ce nombre immense de documents nous n'avons pu parvenir à découvrir la moindre trace de l'existence de cette lettre, laquelle, enfin , ne se trouve pas plus que la fausse protestation du cardinal Antonelli parmi les papiers secrets de Pie YI.
Nous ne voulons pas entrer ici dans la substance et examiner le style de cette prétendue lettre de l'archevêque de Paris, nous nous contentons seulement de faire observer qu'elle ne serait pas même digne d'un laïque impie, et mille fois moins encore d'un archevêque aussi illustre. Clément XIV, malgré toute l'estime qu'il faisait de ce prélat, n'aurait certes pas manqué de le réprimander sévèrement à cause des principes révoltants, schismatiques et révolutionnaires que contient cette pièce, et de le rappeler à son devoir d'évéque, comme il le fit, le 21 mai 1774 (1), envers le sénat de Lucerne, qui avait jusqu'à cette époque tardé à exécuter le bref dans toute son étendue. Sa lettre déjà mentionnée au cardinal de Bernis, dans l'affaire du père de la Vrillière, suffirait à elle seule pour le démontrer clairement.
En même temps que cette lettre, il en parut aussi une seconde calquée sur la première , et provenant sans doute de la même officine, sous le nom de M. Jean-Joseph de Saint- Jean de Jumilhac, archevêque d'Arles, adressée à ses évêques suffragants, laquelle pousse la rébellion contre le pape, l'Église et le saintsiége jusqu'à ses dernières limites, et contient des principes véritablement hérétiques. Cet archevêque prétend aussi avoir demandé conseil aux évêques et à tout le clergé de sa province ecclésiastique, au sujet de l'acceptation de ce bref, et affirme que tous, unanimement, étaient d'accord pour le déclarer nul et sans valeur, et pour le rejeter.
Ces deux lettres, quant à la substance, s'accordent parfaitement avec les articles odieux (1) que l'ex-jésuite Feller avait insérés
(1) Tlieiner, démentis P. XIV Epist., etc., u" 270, pag. 308.
(2) Voy. l'année 1773, n"' lxx à lxxiv.
dans la Gazette de Cologne, et dont nous avons déjà parle. Les principes qui y sont énoncés s'y trouvent seulement développés avec une malice infernale. Jamais le mépris et l'insulte contre le pape et le saint-siége n'avaient été poussés plus loin. On pourrait donc sans témérité croire que Teller n'était pas étranger à leur rédaction, d'autant plus qu'il était assez dans ses habitudes de faire ainsi sous le voile de l'anonyme et du pseudonyme de semblables petits romans, et que ces mêmes lettres furent, pour la première fois, publiées ensemble en Allemagne, avec la traduction allemande en regard.
Quelle était donc l'intention de l'auteur inconnu de ces pièces ? Peut-être regrettait-il que, jusqu'à ce moment, il ne se fût encore offert pour protéger ouvertement la société de Jésus que deux souverains, dont l'un était protestant, et l'autre schismatique, lesquels, bien qu'ils fissent tous les deux parade de leur incrédulité et prêchassent la plus grande tolérance, persécutaient cruellement, toutefois, l'Église catholique dans leurs nouvelles provinces ; peut-être voulait-il encourager l'épiscopat catholique à s'unir à ces souverains dans cette affaire, afin que, sur leur demande, on retirât le bref de suppression. Mais, hâtons-nous de le dire à la louange de l'épiscopat français , malgré ses principes gallicans, il crut au-dessous de sa dignité de s'associer à de tels princes, dont le nom était devenu comme le drapeau de l'impiété et de l'immoralité politique, et refusa de prendre part avec eux à cet acte de rébellion contre TÉglise et le saint-siége.
Et enfin. Clément XIV, dans son bref d'abolition, bref qui cependant respire les sentiments de la plus grande charité envers la société abolie, n'avait-il pas expressément défendu à tous les catholiques, ecclésiastiques et séculiers, de quelque dignité et de quelque état qu'ils fussent, môme sons peine de V excommunication papale réservée au sainl-siége^ non-seulement d'attaquer soit les causes, soit les motifs de la suppression de la société, mais aussi d'écrire sur ce sujet; de même que, par un semblable motif de charité, et sous de semblables peines, il avait défendu pareillement que Ton n'attaquât ni calomniât personne à cause de la suppression, et bien moins encore les membres de la société éteinte, ni par écrit ni même de vive voix(l)?
(1) Voici le texte du bref : § 35. Mandamus insiiper, ac in viitute sanctfc obedicnliac praecipimus omnibus, et singulis personis ecclesiasticis, regularibus, sajciilaribiis eujuscuQique gradus, dignitatis, qualitatis et conditionis, et iis signantcr, qui usque ad-
Comment supposer qu'en présence d'une disposition apostolique si expresse et si claire, ces deux archevêques eussent osé, non-seulement attaquer et calomnier, d'une manière non moins grossière qu'odieuse, les saintes intentions et les motifs qui avaient induit le pape à supprimer la société de Jésus , mais encore déclarer son bref de suppression nul et non avenu, et s'avancer même jusqu'à dire que le bref avait élé forgé à son insu, et uniquement par quelques prélats impies, ennemis déclarés de la religion et de l'Église. Ces deux illustres prélats avaient certainement au moins assez d'intelligence pour comprendre qu'une telle conduite, en les rendant ouvertement rebelles à l'Église, leur eût fait encourir V excommunication majeure fulminée par le pape, et ils avaient assez de vertu pour ne pas s'y exposer.
Beaucoup d'ex-jésuites, et un plus grand nombre encore de leurs amis, ne possédaient pas, mallieureusement , cette délicatesse de conscience. Ils inondèrent le monde d'articles et de pamphlets satiriques et injurieux, et ne rougissaient pas de les attribuer aux hommes les plus vénérables. Ce désordre alla si loin et devint si grand, qu'on ne daignait plus donner aucune attention à ces libelles, infâmes. Le pontife suprême en fut la première victime : mais à l'instar de celui qu'il représentait sur la terre, il ne connaissait pour ces aveugles d'autre châtiment que le pardon, la prière et les larmes qu'il répandait sur eux aux pieds du Seigneur, pour obtenir l'illumination de leur esprit et le pardon de leur crime.
XXXIII. — Les amis des jésuites, en Portugal, firent aussi tous leurs efforts pour intéresser les fidèles de ce royaume au sort malheureux de la société de Jésus. Ils répandirent en langue portugaise un pamphlet en vers, intitulé : Allégresse des pasteurs, satire impudente qui doit avoir été publiée d'abord en Allemagne et en langue allemande, vers le commencement de cette année, et qui fut traduite aussitôt en italien : nous croyons ce-
huc sociptali fiierant adscripti , et inter socios habiti , ne defendere audeant , impugnaie, scribeie, vel eliam loqui de hujusmodi suppressione, deque ejus causis et molivis, quemadmodum nec de societatis instituto , legulis, consUtulionibus, regimiiiis forma, aliave de re, quse ad bujusmodi perlinet argumentum absque expressa Romani Pontificis liceiitia; ac simili modo siib pœna excommunicationis nobis , ac nostris pro tenipore successoribiis reservatae probibemus omnibus, et singiiiis, ne bujus suppressionis occasione uUuni andeant, mulloqne minus eos, qui socii fuerant, injuriis, jurgiis, conlumeliis, aliove conteinptus génère, voce aut scripto, clam aut palam, afficere ac lacessere — Tbeiner, démentis P. XIV Epist-, etc., n° 317, p. 400.
pendant qu'elle fut composée en Italie, et probablement à Rome, et que p;ir conséquent, comme cela arrive souvent, la première indication est fausse, afin de pouvoir mieux cacher l'auteur de cette pestilentielle publication. Cet écrit n'est autre chose qu'une hideuse diatribe contre le pape, les souverains et les ambassadeurs des cours bourbonniennes, de même que contre les cardinaux et prélats qui avaient pris quelque part à la suppression de la société de Jésus. 11 contient en même temps une description poétique de toutes les prophéties que les amis de la société répandaient déjà à Rome, depuis 1771, au sujet du jugement sévère de Dieu, qui devait infailliblement, prétendait-on, s'appesantir sur tous les personnages mentionnés ci-dessus, à cause de leur hostilité contre la compagnie. Chose étrange ! on y parle déjà de la mort prochaine de Clément XIV, en la saluant d'avance avec des cris d'une joie sauvage, comme si c'eût été celle d'un persécuteur dont l'Église allait bientôt être délivrée.
Mais, en Portugal, on ne plaisantait pas avec ces sortes de choses, et ces moyens indignes furent sévèrement réprimés. Le roi fit proscrire aussitôt cette satire, sous les peines les plus sévères, par une ordonnance du 18 avril 1774. Personne n'en pouvait conserver d'exemplaire, soit imprimé, soit manuscrit, soit même en fragments. Tous les exemplaires devaient être remis à Lisbonne, au gouvernement , et dans les provinces , aux tribunaux respectifs. Cette loi fut étendue à toutes les colonies portugaises. L'évêque de Béjar, président du tribunal de la censure, était l'auteur de cet édit.
Ce prélat se sert des expressions les plus énergiques pour manifester toute son indignation au sujet d'un pareil désordre, et emploie, en parlant des jésuites, des expressions si dures,, que nous les consignons volontiers à l'oubli, quoiqu'elles soient en quelque sorte justifiées par la gravité des circonstances. Ce qui lui paraissait surtout impardonnable, c'était que tandis que les jésuites et leurs adhérents ne rougissaient pas d'outrager et de calomnier si indignement le grand et pieux pontife qui gouvernait l'Église de Dieu, ils déclarassent en même temps ennemis ouverts et manifestes de cette même Eglise, et, au moyen des plus artificieuses calomnies , ils livrassent sans pudeur au mépris du monde entier les hommes les plus respectables et les plus haut placés dans l'Église et dans l'Ltat, lorsque ceux-ci, fût-ce avec les plus grands égards et d.uis l'intérêt seul de la vérité, osaient II. 31
découvrir aux membres de la société de Jésus quelques-uns de leurs défauts ou quelques-unes de leurs faiblesses.
XXXIV. — Les prophéties mentionnées dans ce pamphlet s'accordent en tout avec celles qu'avait faites, depuis 1771, sœur Marie-Thérèse du Cœur de Jésus, dominicaine au couvent de Valentano, près Yiterbe, devenue depuis si célèbre. Cette pauvre créature, native de Borne, s'appelait Anne-Thérèse Poli ; elle se distingua de bonne heure par une imagination échauffée. Elle prétendait être favorisée de célestes visions, recevoir directement de la sainte Vierge les plus importantes révélations, et même être visitée souvent la nuit par la reine du ciel et son divin Fils, le réparateur du monde. C'était un excellent sujet à exploiter : quelques jésuites de Rome s'en emparèrent bientôt, et la firent servir de merveilleux instrument à leur fanatisme. Le père Antoine-Marie Coltraro, de la compagnie de Jésus, en fut tellement transporté, qu'il n'hésita pas à la chanter sur sa lyre enrouée, et à faire imprimer à Rome, avec la permission de la censure, un sonnet dans lequel il la considère comme la sainte Thérèse du dix-huitième siècle (1).
Quoi d'étonnant si les jésuites faisaient si souvent des pèleri-
(1) Nous insérons ici ce sonnet remarquable, mais non par sa beauté poéti(iue : Professando Solennemenfe L'Istituto <ii s. Domenico Nel Venerabile Monastero Del Santissimo Rosario in Valentano La Signera Anna Teresa Poli Con 11 Nome Di Suor Maria Teresa del Cuor di Gesù Sonetto.
Quel serafin, che alla Teresa Ibera
Con un dardo d'anior trafisse il core ;
Che il di lei cuor, corne trofeo d'aniore,
Ricondusse festoso ail' alla sfera :
Di là discese in Vaientan, dove era
Altra Teresa, a cni di sagio ardore
Bruciava il petio, e avea del Mondo orrore;
Tanto a quella si mil che parea vera.
Quando in lei volse ammirator lo sguardo.
Credè Teresa rediviva in terra,
E le scagliô tra nuova fiamma un dardo. Essa piagata, in bel Giardin si serra,
Ama cosi che sin del Nurae al guardo
Par Teresa del Ciel , che il Mondo atterra. In Roma, 1771. Per Generoso || Con licenza de' || Composta dal P. Ant" M' Coltraro, Saloaioni. fuperiori. soc. Jes., nel Maggio 1771.
nages à Valentano, pour demander à la prophëtesse des oracles sur leur destinée ? Voilà donc comment cette pauvre fille, enivrée des parfums de l'encens qu'on brûlait sur ses autels, acquit eu peu de temps, par les soins de ces religieux crédules et enthousiastes, une telle rcnomlnée que non-seulement les jésuites, mais encore leurs amis s'adressèrent à elle de toutes les parties de l'Italie, pour lui demander ses conseils et apprendre d'elle l'avenir de l'Eglise, des États chrétiens et celui, surtout, de la société de Jésus. On lui faisait, en échange, des communications secrètes et prétendues importantes, sur l'affaire des jésuites dans les États étrangers, et sur le jugement que, dans ces mêmes États, on portait du pape. Ces communications n'étaient du reste, comme on peut s'en douter, qu'un tissu de faussetés et de calomnies.
Le maître de la poste impériale de Mantoue, Georges Cunassa, homme entièrement dévoué à la société, était le canal par où passait toute la correspondance de la pythonisse; c'était lui aussi qui soignait l'impression de presque tous les pamphlets et satires anonymes publiés par les ex -jésuites et leurs amis à l'étranger, et dont il faisait expédier de Gènes des caisses entières qu'on répandait dévotement ensuite et discrètement à Rome et dans le reste de l'Italie.
Cunassa adressait aussi toute la correspondance venant de l'étranger à Joseph Azzolini, confesseur de la grande prophëtesse et archiprètre de Valentano, lequel se recommandait moins par l'édification de sa vie que par son audace et son esprit remuant; il était parfaitement initié aux mystères de ces entreprises, dont il était devenu l'instrument. Azzolini consignait eiisuite cette correspondance au recteur du collège germanique à Rome le jésuite Horace Stefanucci, qui écrivait par le canal de ce même archiprètre les oracles et les révélations de la sibylle, et les envoyait, accompagnés de bien d'autres nouvelles encore, à ceux qui lui avaient adressé les demandes.
Clément XIV, qui poussait son admirable douceur jusqu'à ses dernières limites, dissimula tant qu'il put en présence de ce scandale ; mais comme ces fausses prophéties se répandaient au grand détriment de la religion, et qu'une autre fille, Bernardine Kenzi, simple paysanne de Valentano, commençait à faire concurrence à la religieuse Poli, il coupa court à ces contagieuses folies et à ces impiétés, en faisant, vers le commencement de cette année 1774, transporter les deux prophétesses à Montefiascone,
où elles furent strictement gardées et examinées par le saint office. Les principaux personnages héros de cette intrigue, et plusieurs ex-jésuites de A'iterbe et d'Orvieto, furent aussi emprisonnés et transportés à Rome, au château Saint-Ange , où l'on instruisit leur procès. Les évèques de A'iterbe et d'Orvieto avaient été chargés de procéder à leur arrestation, de s'emparer de leurs papiers et de les envoyer à la congrégation Pro rébus extinctse, qui les consigna aussitôt au tribunal de l'inquisition romaine.
A Orvieto, l'évêque trouva, à son grand étonnement, chez le père Coltraro, sans parler des autres, une si vaste correspondance, que les seules lettres relatives à la prophétesse de A'^alentano offraient une pesanteur de cent quinze livres, et remplissaient un sac énorme. Parmi ces papiers se trouvaient encore des reliques de cette pauvre fille, que les pères distribuaient de son vivant à leurs adeptes, comme par exemple des cheveux, des petits linges teints du sang qui avaient coulé de ses prétendus stigmates, ainsi que d'autres choses encore que les convenances ne permettent pas de nommer.
Clément XIV, par un billet écrit de sa propre main et daté du 19 juillet, fit commencer, contre ces deux pauvres filles et les personnes complices de leur fraude, un procès qui fut continué par Pie VL L'interrogatoire des ex-jésuites de Viterbe, qui étaient au nombre de cinquante-cinq, fat terminé le 14 novembre 1775.
Le procès des deux prophétesses forme deux gros volumes in-4", dont le premier a neuf cent trente-deux pages, et le second sept cent quatre-vingt-dix-huit. Un troisième volume, de deux mille trois cent quatre pages , en quarante-huit cahiers, renferme les prétendues visions de ces tristes victimes du mensonge et du fanatisme, sans compter une immense quantité de lettres autographes provenant des ex-jésuites et de personnages importants.
Nous jetons volontiers un voile sur les détails de cette honte, et nous ne l'eussions pas même mentionnée, si l'on n'eût encore saisi cette occasion pour outrager cruellement la mémoire de ce pape, si grand par sa charité chrétienne et par sa paternelle mansuétude.
XXXV. — Quoique nous ayons une véritable répugnance à nous appesantir sur de tels excès produits d'une imagination déréglée, comme tous les jours encore on entend parler dans le monde de ces prophéties merveilleuses et que l'on s'en sert pour injurier Clément XIV, nous croyons devoir en donner ici un aperçu
rapide, et rapporter quelques-unes de celles éditées par la plus célèbre des deux prophétesses, sœur Thérèse Poli, du \ivant même de Clément XIV. ÎS'ous ferons cependant grâce au lecteur du patois mystique de ces oracles.
Un jour la prophétesse vit le doux nom de Jésus. Autour de lui s'élevait une épaisse fumée qui l'obscurcissait presque, mais ne réteignit pas en entier. Ensuite de quoi elle Yit les armoiries de la maison de Bragance qui le cachaient en partie, sans toutefois le rendre invisible ; les armoiries de la maison de Bourbon vinrent après, et le couvrirent davantage encore ; enfin celles du pape, qui le firent entièrement disparaître. Peu de temps après disparurent à leur tour toutes ces armoiries, et le doux nom de Jésus apparut avec une splendeur plus grande que jamais.
Elle annonça encore que Clément XIV aurait une vie bien courte ; que la société succomberait, mais que, dans Vannée du jubilé, toutes les affaires de l'Eglise et des jésuites s'arrangeraient de la manière la plus glorieuse.
Le pape qui supprimerait la société de Jésus ferait une mort terrible et imprévue ; on chercherait à illustrer sa mort par de faux miracles pour le sauver du mépris du monde.
Vers le milieu de l'année 1773, la sainte Vierge, disait-elle, lui révéla que le roi de Portugal serait étranglé sur l'endroit oii il avait fait justicier les Tavora et les Aveira ; que le roi de France mourrait comme il avait vécu; que le roi d'Espagne serait tué dans une émeute , et que le pape qui supprimerait la société de Jésus mourrait au w.oment où il prendrait la plume pour souscrire le bref d'abolition; que Clément XIV mourrait au mois de septembre 1773, pendant l'équinoxe.
Ces légères inexactitudes chronologiques ne la déconcertant pas, elle dit encore qu'au commencement de l'année 1774 la sainte Vierge lui avait révélé que le pape n'ouvrirait point la porte de l'an jubilaire; qu'au mois de septembre arriverait un grand événement, et que l'Église serait délivrée de son persécuteur.
Dans une vision elle aperçut un grand champ couvert des plus belles fleurs (la société de Jésus), mais qui ne pouvaient pas croître. Absorbée dans cette contemplation, elle entendit une voix qui lui disait : Le pape est mort ! et aussitôt elle vit les fleurs se relever et fleurir superbement.
Une autre fois, la prochaine conversion du roi de Prusse lui fut révélée, pour le récompenser de la protection qu'il avait ac-
cordée aux jésuites contre le saint-siége, et elle exhorta tout le monde à prier à cette fm.
A l'occasion de la première prophétie, savoir, que le pape mourrait au mois de septembre 1773, le père Venizza, jésuite de la maison professe de Rome, avait fait, avec un autre père de la même maison qui ne voulait pas croire à la proximité de cet événement, vu la bonne santé et la gaieté du pape, le pari que cette prophétie aurait néanmoins son accomplissement. Venizza ayant été, lui aussi, conduit au château Saint-Ange, à cause de ses relations suspectes avec la propliétesse, l'autre père qui avait parié contre lui disait en plaisantant, à qui voulait l'entendre, que, si cette disgrâce ne lui fût pas arrivée, A'^enizza eût été obligé de lui payer sa gageure.
Mais, pour en finir avec ces folies, nous relaterons dans son entier une de ces prophéties , en y conservant avec une scrupuleuse exactitude sa mystique parure , son style épais et ses impénétrables profondeurs :
« C'est pour obéir à mon confesseur, en pleine santé, libre de tous mes membres et saine d'esprit, que j'écris ces ligues ; et cela prouve que je ne dirai que la vérité dans ce qui va suivre, mon confesseur l'ayant ainsi demandé au Seigneur, pour approuver tout ce qui m'a été montré cette nuit.
« La nuit dernière, 19 du mois de novembre 1771, étant assaillie de mes douleurs habituelles , et me sentant même plus souffrante que de coutume, j'allais de temps en temps offrant ces douleurs aux peines de mou Amour crucifié, et soulageant ainsi mon pauvre esprit, quand, tout à coup, il me fut montré comme dans un grand nuage la majesté de Dieu sévèrement irritée et avec un aspect si effrayant , qu'il me semblait devoir en mourir d'épouvante, et je ne trouvais pas une parole à opposer à son courroux. Pendant que j'étais toute tremblante à l'aspect d'un Dieu irrité, aspect si redoutable , qu'à son seul souvenir je ne puis m'empêcher de pleurer en pensant à la terreur que m'inspira une semblable vision, je vis venir du ciel comme un grand feu qui entourait toute la terre , comme si le Seigneur eût voulu à l'instant même détruire tout le monde ; et, répandant alors des pleurs et poussant des sanglots, je criai au Seigneur pour obtenir miséricorde de mes énormes péchés et pour ceux du monde entier, attribuant à ma grande ingratitude l'indignation du Seigneur.
« J'élais donc ainsi affligée, et il me semblait qu'il n'y avait plus d'espérance de pardon. Mais ce qui m'affligeait le plus, c'était la pensée ([iie, pour les fautes d'une ingrate créature comme moi, tout le monde dût périr. Mais, levant alors les yeux vers le Seigneur irrité , et voyant à son côté sa très-sainte Mère, la vierge Marie, à cette vue mon pauvre cœur sembla reprendre un peu de courage, et je me recommandais instamment à elle, afin que , comme mère de miséricorde , elle apaisât l'indignation du Père céleste, qu'elle lui montrât l'amour de son divin Fils, et en particulier ses plaies sacrées, les mérites infinis de sa passion, ceux de son cœur adorable, et enfin ses propres mérites ; qu'elle lui rappelât que, de toutes les grâces qui seraient demandées par son intercession , aucune ne serait refusée , la suppliant encore que , comme mère conçue en grâce et ayant enfanté la grâce elle-même , et étant la mère de toutes les grâces , elle daignât aussi demander grâce dans les présents besoins, comme mère très-compatissante de nous, ses pauvres enfants.
« A cette prière la très-sainte Vierge, avec grâce et presque en riant, se montra à moi en me disant : « Ma fille , aie confiance , « je penserai à apaiser la colère de Dieu irrité et à lui présenter « ses prières et ses larmes, afin qu'il use de miséricorde. » Et moi, ajoutant : « Mais , ma chère maman , pourquoi le Seigneur « montre-t-il aujourd'hui tant de courroux? Quel est le motif « qui le courrouce le plus aujourd'hui ? » Elle me répliqua : « Ma « fille, avec tout le monde, mais particulièrement avec les rois « qui font tant de persécutions à la sainte Église sa chère épouse, « et aux fils du saint père Ignace, qui font tant de bien au pro- « chain ; donc que toutes tes prières soient dirigées vers ce but, « et tout ce que tu souffriras, offre-le à dette fin. »
^ Et ainsi la chère mère , se tournant amoureusement vers la majesté du divin juge, le pria, avec une affection de vraie mère, de vouloir bien condescendre à vouloir montrer les effets de sa divine miséricorde, et à agir comme un tendre père. Et pendant que la sainte vierge Marie priait ainsi , je vis venir du ciel une grande pluie de sang qui tout à coup éteignit le déluge de feu, ayant eu en cela le sentiment que c'était le précieux sang répandu pour notre amour , par son divin Fils, unique remède de nos maux et de nos péchés.
« Et ainsi se termina cette vue qui me causa un grand effroi ; mais en même temps une grande espérance dans la bonté de
Dieu et dans l'intercession de ]\Iarie, notre chère mère de compassion et de miséricorde , en présence de mon confesseur qui me contraignit par la sainte obéissance, comme fille de la sainte obéissance, de déclarer le reste; et je dis que la très-sainte Vierge priant le Dieu tout-puissant pour obtenir de lui miséricorde, elle lui présentait encore mes larmes et mes souffrances, et celles-ci étaient très-bien reçues du Seigneur ; et se tournant vers moi avec une figure tout aimable, il me disait : « 3Ia colombe « 6îen-mmée, j'apaiserai mon courroux, puisque tu m'en pries tant, « puisque je ne veux rien te refuser de ce que tu me demandes « pour le bien de ton prochain. » Et ainsi, sainte Marie, prenant mes larmes et mes prières, les offrait au Seigneur unies aux mérites de Jésus-Christ, et ainsi, comme mère aimante, elle désarmait avec elles la colère de Dieu irrité contre le monde, me faisant espérer que par l'intercession des âmes du purgatoire, qui me sont très-chères, à cause du grand désir que j'éprouve d'obtenir quelque réconciliation entre les couronnes et le premier pasteur, pour l'exaltation de la sainte Église, notre bonne mère, combattue et agitée par tant d'ennemis , espérant toujours que celle-ci demeurera triomphante.
« Voilà tout ce que le Seigneur m'a démontré cette nuit. » Comment comprendre que des hommes intelligents se prêtassent à la publication et à la propagation de pareilles jongleries ? Et comment ceux qui l'ont fait peuvent-ils encore reprocher les leurs aux disciples de Jansénius ? Mais c'est ainsi que l'esprit de parti aveugle quelquefois les plus sages ; et Clément XIV fit certes une oeuvre digne d'éloges, en mettant un terme à ces excès stupides et en confiant cette affaire à la congrégation Pro rébus exlinctce : « Cette congrégation, » écrivait à cette occasion, le 8 juin 1774, Bernis au duc d'Aiguillon, « est occupée actuellement à étouffer le fanatisme de certaines prophétesses, dont les prédictions insensées et sinistres ne pouvoient qu'échauffer les esprits et exciter les peuples à manquer de respect aux souverains et de soumission au chef de l'Église. Les confesseurs de ces inspirées, leurs correspondans et elles mêmes ont été arrestés. La maxime du pape est de combattre également le fanatisme et Tintrigue des partis opposés. »
XXXVL — Le père François-Antoine Zaccaria, connu comme savant et comme théologien, fit, lui aussi, des réflexions peu dé-
centes au sujet de la suppression de son ordre. On le soupçonnait même d'avoir écrit contre le bref d'abolition.
Clément XIV, en considération de son mérite, se contenta de le l'aire citer à comparaître devant la congrégation Pro rébus extinctae, afin qu'il se justifiât de ces soupçons. Les cardinaux de cette congrégation lui ordonnèrent , au nom du pape , le 20 janvier 1774, et sous peine d'encourir sa disgrâce, d'avouer la vérité ouvertement et sans aucune restriction, et de déclarer s'il avait, avant, pendant ou après la publication du bref, écrit quelque chose sur cette affaire, et entretenu à ce sujet des correspondances suspectes avec ses anciens confrères, soit d'Italie, soit d'ailleurs. Dans le cas où il cachât quelque chose, et où son aveu ne fût pas complet ni conforme à la vérité , on devait lui retirer le pardon que, dans le cas contraire, lui offrait généreusement le pape ; et il devait être condamné à subir une peine proportionnée à son délit. Pour s'expliquer, on lui donnait trois jours , et les réponses devaient être faites dans un mémoire écrit de sa propre main. On l'obligeait, en attendant, à souscrire la promesse suivante : Je, soussigné, m'oblige à ne sortir de la ville de Rome sous quelque prétexte que ce soit, et m'engage à y demeurer, sous peine d'encourir l'indignation de Sa Sainteté et autres peines, etc. — Rome, etc. — Francesc' Antonio Zaccaria, M. P.
Le 22 janvier 1774, Zaccaria présenta aux cardinaux la déclaration demandée ; elle contient dix-huit pages , et fait le plus grand honneur à la noblesse de ses sentiments : il y avouait sincèrement les fautes auxquelles l'avait entraîné plusieurs fois son attachement à la société , jusqu'à l'époque de la publication du bref; mais il affirme sur sa conscience n'avoir rien fait depuis cette époque , quoique ses confrères l'aient souvent sollicité à écrire sur ce sujet, et principalement contre le cardinal Malvezzi, ainsi que contre les visites que le pape avait fait faire, à Rome, dans le collège irlandais et dans le séminaire romain.
Nous ne donnerons de ce long mémoire que l'aveu de Zaccaria au sujet des démarches qu'il fit tenter à Vienne quelque temps avant la suppression :
« A cette matière de la suppression, » dit-il, « peuvent se rapporter quelques lettres que j'écrivis à monseigneur l'archevêque de Goritz, qui, à cause de sa piété , jouissait et jouit encore d'un grand crédit près de Sa Majesté l'impératrice-reine , et dans les-
quelles je le priais d'agir près de cette souveraine pour détourner le coup de l'abolition.
« Si j'eusse parlé au général Ricci de ces lettres avant de les écrire , peut-être m'en eût-il détourné , parce qu'il n'aimait pas que les particuliers se mêlassent de semblables choses , et parce qu'il était dans la persuasion que l'abolition générale n'aurait pas lieu. J'en parlai, il est vrai, à l'assistant d'Italie; mais au général je n'en parlai qu'une fois , après avoir reçu de l'archevêque une réponse que je pensais devoir lui être agréable.
« J'ai aussi écrit plusieurs fois à quelques jésuites d'Allemagne, avec lesquels j'étais d'ailleurs en correspondance, afin qu'ils fissent des démarches à Vienne pour que la cour s'employât à empêcher l'abolition ; mais, sur ce point, on n'a jamais voulu ajouter foi à mes prévisions. »
Cette noble conduite de Zaccaria lui attira l'affection et l'estime du pape et des cardinaux membres de la congrégation ; ils lui en firent de grands éloges , et l'exhortèrent à continuer d'employer son talent pour le bien de l'Église, comme il l'avait fait jusqu'alors, l'assurant en même temps de toute leur bienveillance. « Si tous les jésuites avaient fait comme vous , » lui dirent Leurs Érainences, « il ne leur serait arrivé aucun désagrément. »
XXXVII. — Les jésuites d'Allemagne, de Pologne et de Russie, malheureusement , n'agissaient pas avec la grandeur d'àme et la soumission de Zaccaria . Ici nous ne trouvons au contraire qu'une triste et lamentable histoire de résistances ouvertes et audacieuses. Clément XIV, retenu par des considérations politiques, et ne pouvant sévir contre eux , flétrit sévèrement du moins leur conduite; avec une sainte et apostolique liberté, il fit sentir à ces rebelles , par l'organe de ses nonces , toute la gravité et toute la culpabilité de leur rébellion , et insista avec énergie sur l'exécution du bref.
Lorsque le prince-électeur de Saxe , — à la cour duquel les jésuites, ainsi qu'on le sait, desservaient la chapelle électorale, — manda au pape comme un événement extrêmement consolant que ces pères s'étaient soumis au bref d'abolition , le saint-père lui répondait (1) le 22 janvier 1774 : « Le témoignage que vous nous avez rendu de la soumission de ces religieux à nos lettres apostoliques nous a été très agréable. Nous ne doutons nullement que
(1) Theîner, Clément. P. XIV Epist., etc., n" 254, pag. 290.
les membres de cette société , que vous avez désiré conserver , soit pour le service de la cour , soit dans d'autres charges, ne se conforment entièrement , dans leur manière d'agir et de vivre , aux prescriptions de notre bref , et nous sommes assuré qu'ils n'omettront rien de tout ce que nous avons décidé dans cette même constitution après le plus mûr examen. Car, s'il n'en était ainsi, vous-même les jugeriez entièrement indignes de votre protection et de vos bonnes grâces. »
XXXVIII. — En Suisse, et surtout à Lucerne, Clément XIV se montra non moins déterminé à obtenir une stricte soumission au bref de suppression. Là, comme en quelques autres lieux, les récalcitrants s'étaient abrités derrière le sénat , et avaient poussé celui-ci à retarder la mise à exécution du bref, sous mille prétextes frivoles. Ce corps s'était même laissé induire à soumettre ses difficultés au pape, dans une lettre du 24 septembre 1773 , et l'avait prié de lui accorder un ajournement pour la mise à exécution du bref. Clément XIV ne leur envoya aucune réponse , mais fit faire par l'auditeur de la nonciature, l'abbé Servanzi, des démarches actives près du cardinal-évêque de Constance , pour obtenir l'immédiate mise à exécution du bref ; mise à exécution qui eut lieu, après bien des difficultés, le 17 janvier de l'année 1774. Ce ne fut qu'après que le sénat de Lucerne eut donné au saintpère la nouvelle de cette soumission , le "22 avril de la même année, que celui-ci daigna l'honorer d'une réponse, le 21 mai (1), en lui reprochant cependant, quoique avec douceur, sa résistance dans l'affaire des jésuites, et lui faisant observer en termes exprès qu'il avait supprimé l'ordre des jésuites par les plus justes motifs, justissimis permotiis causis.
Le nonce apostolique de Cologne eut beaucoup de peine aussi à réduire à l'obéissance les jésuites de ce pays. Ce ne fut qu'après que rurchevèque-électeur le leur eut ordonné, par un édit du 18 juin de cette année 1774 , avec menace des peines déjà fulminées dans le bref d'abolition en cas de résistance , que les jésuites se soumirent à quitter leurs maisons. Là encore, ces religieux furent traités avec la plus grande humanité. L'archevêque maintint dans leurs postes tous ceux qui en étaient cai)ablcs ; et ceux qui ne purent être employés reçurent une pension viagère de 100 écus de l'empire (plus de 500 francs), somme assez considérable pour
(1) Theiner, démentis P. XIV Epist., etc., a" 270, pag. 308.
cette époque. Tes autres évèques d'Allemagne suivirent l'exemple de ce prélat.
XXXIX. — Les ex-jésuites cependant s'efforçaient, par toutes sortes de moyens , de se maintenir dans les bonnes grâces des princes d'Allemagne, tant ecclésiastiques que séculiers ; et pour parvenir à ce but, ils n'eurent pas honte, non-seulement de souscrire aux opinions les plus hardies et les plus subA'ersives des novateurs qui à cette époque ébranlèrent l'Église jusque dans ses fondements et enfantèrent le joséphisme , mais encore de les défendre dans des thèses publiques.
Ce fut ainsi qu'ils agirent , par exemple , à Heidelberg , où , même après la publication du bref de suppression , ils avaient continué à diriger l'université. Ils y firent, le 29 août 1774, le matin , à l'heure accoutumée , dans la grande salle, soutenir pour le baccalauréat, au jeune ecclésiastique Franz Sineo, un acte public dans lequel on professait des principes qui surpassent presque par leur audace tout ce que Simon Richer , si zélé gallican , Fébronius et les joséphistes les plus hardis avaient jamais avancé de plus audacieux contre l'Église, le pape et l'épiscopat.
Cette thèse fut même livrée à la publicité ; nous avons sous les yeux la copie que le nonce apostolique de Cologne envoya au pape, le 8 septembre 1774 (1), et nous en donnerons quelques extraits pour confirmer notre assertion.
« L'Église possède un véritable pouvoir législatif et coactif. Ce pouvoir et cette juridiction résident dans les évèques , qui l'ont reçu immédiatement de Dieu. »
Et pour se venger autant que possible de Clément XIV, et attaquer la validité de son élection , et ses décisions surtout quant au bref d'abolition de la société , on soutenait encore les assertions suivantes :
« Quoique l'élection du souverain pontife, si elle est simoniaque, ne lui confère aucun pouvoir, cependant ses ordonnances sont valides quand elles sont utiles à l'Église ; mais elles sont invalides quand elles sont au détriment de cette même Église.
« Le pape ne peut ni directement ni indirectement priver les rois de leurs droits ni du gouvernement de leur pays.
« Les évèques peuvent validement et licitement, quand le re-
(J) Theiner, démentis P. XIV Epist., etc„ n" 304, pag. 365,
cours à Rome est impossible, dispenser des cas réservés au souverain pontife.
« Le pouvoir du souverain pontife soit sur les rois, soit sur tes évêques, n'est pas si grand que plusieurs le prétendent.
« Les princes, dans l'administration des affaires temporelles et civiles, n'ont sur la terre d'autre supérieur que Dieu.
« Si les juges ecclésiastiques abusent de leur pouvoir, il est loisible à ceux qui sont lésés de recourir au pouvoir du prince. Les biens de l'Église sont, pour la perception des impôts, sur le même pied que ceux des laïques, et soumis comme eux au pouvoir civil.
« Les princes, dans le cas de nécessité publique, lorsque les biens laïques sont insuffisants pour y subvenir, peuvent, sans recourir au pape, lever les impôts nécessaires sur les biens ecclésiastiques.
« Tous les biens temporels que possède l'Église sont soumis au droit du souverain.
« L'immunité ecclésiastique doit son origine moins au pape qu'à l'indulgence des princes; mais, malgré cette faveur et cette indulgence accordée, les ecclésiastiques demeurent néanmoins soumis au pouvoir civil. »
Ces principes n'ont besoin d'aucun commentaire : les Siccardi de nos jours, qui couvrent l'Église de chaînes, ne sont en présence de ces théologiens que des usurpateurs novices, et peuvent encore aller à leur école pour se perfectionner dans leur art.
Mais ces théories scandaleuses ne leur suffisaient pas : dans le cours de leur dispute orale ils les défendirent d'une manière bien plus audacieuse encore, comme le nonce apostolique de Cologne l'écrivait au cardinal Corsini, le 8 septembre, en lui demandant que ces impies reçussent un châtiment exemplaire : « Une personne digne de foi m'assure, » écrivait-il, « que celui qui présidait à cette dispute et d'autres individus appartenant au même corps éteint de la société de Jésus, pendant les discussions, ont été bien plus loin encore que les articles contenus dans la thèse imprimée, et qui contiennent des propositions au moins scandaleuses, ainsi que Votre Éminence en pourra juger. Dans le but d'aduler làcliement les évèques on attaque les droits du saint-siége, et on les attribue au pouvoir civil, au détriment de l'autorité du souverain pontife et de celle des évèques eux-mêmes. J'ai écrit
i-94 (1774) AFFAIRE
;i Heidelberg pour savoir les noms des autres professeurs exjésuites.
« Bien que l'on flatte ainsi la puissance séculière, je pense que je parviendrai à obtenir de l'électeur qu'il prescrive au père Harting (recteur de l'université) de renfermer ses théories dans de plus justes limites. Un tel lioninie ne devrait pas conserver le titre de recteur de cette université, et l'on devrait faire les démarches convenables, et s'efforcer de lui faire enlever sa place pour donner exemple aux autres. »
XL, — Ce fut conformément à ces sages réflexions du nonce de Cologne, réflexions qui étaient présentées aussi par celui de Vienne, que l'impératrice Marie-Thérèse agit envers les jésuites de ses États, et ce, non à la suite d'une invitation du pape ou du nonce, mais par la seule impulsion de ses sentiments religieux et de sa vénération envers le vicaire de Jésus-Christ, auquel elle se soumettait avec un respect profond, comme une fille docile de l'Église. Elle supprima sans exception toutes les satires et pamphlets que les ex-jésuites avaient répandus , contre le bref, parmi le peuple. Ainsi, par exemple, par l'organe du comte Lantiere, elle lit non-seulement retirer, mais encore brûler publiquement tous les exemplaires qui purent être saisis de deux ouvrages pestilentiels, intitulés, l'un : Amkalis defensio jesuilarum, et l'autre : Casuales cogilationes et argumenta super processus contra jesuitas ; libelles qui avaient été publiés vers le commencement de cette année 1774 en Hongrie. Elle ordonna en même temps au susdit président de punir sévèrement les auteurs de ce désordre, s'il se renouvelait.
XLI. — Mais les ex-jésuites de Prusse, surtout en Silésie, ne gardaient aucune mesure. Là, comme en Russie, appuyés sur les souverains, ils n'avaient pas conservé l'ombre de l'obéissance envers le saint- siège; fait d'autant plus déplorable pour eux que, par cette rébellion ouverte, ils confirmaient ainsi douloureusement tout ce que le pape avait dit avec tant de sagesse et de 'vérité au sujet de leur société dans son bref. Clément XIV avait toujours été profondément pénétré de cette conviction.
L'ex-provincial des jésuites de Silésie ne méditait rien moins que de réunir en congrégation les jésuites étrangers et natifs existants dans les États de Prusse , et de procéder à l'élection d'un pro-vicaire, puisque leur chef, le général Ricci, ne pouvait, à cause de sa captivité, venir en Prusse et y gouverner l'ordre. Il
fit, le 2 octobre 1773, part de ce projet, entrepris, prétendait-il, par commission du ministre secrétaire (VÊlat de Prusse et au su du roi, au recteur du collège pontiiical de Braunsberg, dans la Prusse occidentale, qui était dirigé par les jésuites, et le pria d'en informer aussitôt tous ceux de ses confrères qui se trouvaient dans ce pays, en Pologne et dans les provinces polonaises-russes. 11 le pria encore de lui faire savoir son opinion au sujet de la manière selon laquelle cette élection pourrait le plus convenablement avoir lieu , et de lui dire si, dans ce but, on devrait se réunir en Silésie ou dans un autre endroit soumis à la monarchie prussienne; combien on y devait envoyer d'électeurs, et, surtout, de lui adresser, le plus tôt possible, quelques jésuites français , savants et versés dans les sciences mathématiques et dans les humanités, pour l'enseignement de la jeunesse, ce qui serait, disait-il, très-agréable au roi. Enfin, pour calmer sa conscience, il lui fait entendre qu'il ne serait pas impossil)le d'obtenir ensuite, pour tous ces actes séditieux, la sanction apostolique.
Une offre semblable parut cependant trop hardie au pieux religieux auquel elle était faite , et il se consulta sur ce point avec son évèque, celui de Yarmie, qui passait presque toute sa vie à la cour du roi à Sans-Souci. Quoique ce prélat, d'origine polonaise, et nommé Krassinski, homme de mœurs corrompues et dont la vie était une honte de l'épiscopat catholique, favorisât de la manière la plus odieuse toutes les intrigues de Frédéric II au sujet des jésuites, il n'osa pas cependant cette fois prêter la main à une telle entreprise. Le vicaire général de A^armie , qui abhorrait du fond du cœur l'indigne conduite de son évèque, et qui était l'intime ami du père recteur de Braunsberg, conseilla à celui-ci de ne donner aucune adhésion aux insinuations scandaleuses et perfides de son confrère, l'ex-provincial de Silésie. Et ce religieux, eu effet, non-seulement écouta les avis de son prudent ami, mais voulut encore, le 13 novembre 1773, annoncer au nonce de Pologne, dans une lettre rempUe des plus nobles sentiments, la ferme résolution quil avait prise de se soumettre entièrement, ainsi qu'avec tous ses confrères du collège de Braunsberg, au bref d'abolition, quand même ils devraient encourir toute la disgrâce du roi.
Mais cette crainte était illusoirg : Frédéric II ne leur fit aucun mal, et se contenta de les prier qu'ils voulussent bien continuer à diriger ce collège, ce qu'ils firent en qualité de prêtres séculiers.
Le coadjuteur du prince-évêque de Breslau fit tous ses efforts , et de la manière la plus bienveillante et la plus paternelle, pour détourner les jésuites de Silésie de leur triste dessein, et leur persuader de se soumettre au bref, puisqu'ils pouvaient parfaitement demeurer ensuite dans les collèges en qualité de prêtres séculiers ; mais ceux-ci n'eurent aucun égard à ces sages conseils, continuèrent à recevoir des novices , et demandèrent même que ceux de leurs scolastiques qui n'avaient pas encore reçu les ordres sacrés en fussent revêtus. Ce prélat, ayant rejeté avec fermeté et persévérance une pareille demande, eut, pour cette raison, beaucoup à souffrir de la part du roi.
Clément XIV ne fut pas peu surpris lorsque le nonce de Pologne et le coadjuteur de Breslau lui donnèrent avis de cette inqualifiable conduite des jésuites de Silésie ; il exprima à ce dernier, par l'organe du cardinal Corsini, toute son indignation, au sujet de cette résistance, dans une lettre du 15 janvier 1774 (1), et aussi il donna de justes éloges à ce prélat pour le zèle qu'il avait déployé en cette circonstance. Il le consolait en même temps des persécutions qu'il avait dû souffrir de la part de ces hommes, enfants de la discorde, filiis dissidentise, et l'exhortait en même temps à s'opposer de toutes ses forces à leurs entreprises scandaleuses : « Pour ces raisons, » lui écrivait-il, « je vous y exhorte fortement et je vous en conjure, au nom de Sa Sainteté, continuez d'agir avec le même zèle, et de n'admettre aux saints ordres aucun membre de la société éteinte, de les éloigner des écoles et de leur refuser les pouvoirs d'exercer le ministère ecclésiastique, afin que les dispositions qui ont été portées sur ce point dans le bref apostolique demeurent dans toute leur force et ne perdent rien de leur rigueur.
« Sa Sainteté, cependant, non-seulement ne cesse de prier celui dont procèdent la sainteté des désirs et la justice des œuvres, et de le supplier humblement que, dans sa miséricorde, il enlève l'ivraie que l'homme ennemi a semée dans le champ de l'Église, qu'il rappelle au droit sentier ces fils de la dissension, et dirige leurs pensées et leurs actions vers l'accomplissement de la justice ; mais encore, connaissant les hautes qualités de votre très-puissant roi, il lui a depuis longtemps adressé des remontrances pour que l'entrée des maisons appartenant à la société
(1) Tlieincr, Clemenlis XIV Epist., etc., n" 296, pag. 302.
abolie ne soit pas fermée à son bref; et que les membres de cette même compagnie puissent, conformément aux sages dispositions de ce même bref, continuer à vivre sous votre juridiction.
« Mais, de plus, afin qu'il ne vous manque aucun des secours que vous peuvent fournir, soit l'autorité du saint-siége apostolique, soit la tendresse vraiment paternelle que vous porte Sa Sainteté, le saint-père a donné ordre que l'on écrivît, en son nom, au nonce apostolique de Pologne ainsi qu'à l'archevêque de Prague, afin qu'unissant, pour ainsi dire, leur prudence, ils opposassent tous leurs efforts aux scandales et aux désordres qui pourraient troubler les fidèles ; afin que l'un fasse rentrer dans l'obéissance du saint-siége les membres du collège de Glatz en Prusse, et que l'autre implore l'assistance du roi pour empêcher que l'on n'impose silence à la voix de la vérité, et que l'on ne tolère ceux qui, refusant d'entendre la voix de Pierre, font une confusion si déplorable des lois de l'Église et de la puissance de César. «
Le saint-père écrivait en paroles également graves, le 19 janvier 1774 (1), à l'archevêque de Prague pour l'exhorter à s'opposer avec une fermeté inébranlable aux tentatives des jésuites en Silésie, et surtout dans le comté de Glatz.
XLII. — Cette résistance des jésuites de Silésie avait déplu même à leurs amis exaltés de Rome, parce qu'elle justiiiait bien des accusations formulées contre eux dans le bref d'abolition, et mettait le pape dans la nécessité de surveiller les membres de la société dissoute : « Nous avons appris icy, » mande le cardinal de Bernis au duc d'Aiguillon, le 5 janvier 1774, « que les ex-jésuites de Silésie avoient (dit-on à l'instigation du roy de Prusse) élu un vicaire général pour le temps de la détention de l'ex- jésuite Ricci ; cet acte vraiment schismatique a produit une vive sensation parmi les personnes judicieuses. Les partisans fanatiques n osent pas même justifier une démarche qui prouve trop évidemment que les ex-jésuites de Silésie ne reconnoissent d'autorité que celle qui paroit favorable à leurs intérêts et à leurs vues. Le pape a esté plus scandalisé que surpris de celte manœuvre, et il m'a rappelle à ce sujet qu'il m'avoit dit, il y a quelque temps, que le bref de suppression ne seroit que trop justifié.
« Au reste, le pape s'attend bien que les ex-jésuites prussiens
(1) Theiner, Clemenlis XIV Epist.,elc., n" 2y7, pag. 352,
et russes auront une correspondance avec ceux de Rome et des autres pays catholiques ; il est résolu d'y veiller de près et il juge que les autres princes en feront autant. On doit s'attendre que la protection que le roi de Prusse accorde à ces intrigans , ranimera les espérances de leur part, et entretiendra au moins une fermentation sourde contraire à la paix et au bon ordre. On pourroit même conjecturer que comme le fanatisme est toujours plus échauffé qu'il n'est prudent, il occasionnera peut-être des désordres dont la punition retombera nécessairement sur les membres de la même société. »
On conseilla au saint-père de faire en cette circonstance des démarches publiques, d'autantplus que la pieuse impératrice Marie- Thérèse, indignée de cette inqualifiable résistance, avait, auprès du roi Frédéric, employé sa médiation afin que l'exécution du bref ne fût pas plus longtemps entravée dans le royaume de Prusse; mais Clément XIV préféra la voie de la douceur et se contenta de s'opposer partout avec vigueur, par le ministère de ses nonces, à la transgression de ses ordres. « On avoit conseillé au pape » mande encore Bernis à sa cour , le 12 janvier 1774, « d'écrire une lettre encyclique aux évêques de l'Allemagne au sujet de la désobéissance des ex-jésuites deSilésie, qui non-seulement n'ont pas déposé l'habit religieux, conformément au bref de suppression, mais qui continuent à prêcher, à confesser, à recevoir des novices et qui ont consommé tous ces actes schismatiques par l'élection d'un vicaire général. Sa Sainteté a eu le bon sens de ne point déférer à ce conseil ; ce serait donner trop de valeur à une désobéissance qui fait un tort irréparable à ces anciens religieux, et qui n'a pas besoin d'estre censurée par le saint-siége. »
Et le 9 février suivant il écrit de nouveau : « Le pape a appris qu'il se rassembloit beaucoup d'ex-jésuites à Gènes , en Hollande , en Silésie et sur les frontières de la Russie. A la vue de tant de mouvements et d'intrigues. Sa Sainteté n'en est que plus résolue de soutenir avec fermeté le bref de suppression, elle pense que la désobéissance formelle du plus grand nombre de ces religieux sécularisés démontre tous les jours d'avantage, la justice et la nécessité de la suppression d'une compagnie si remuante et sipeu soumise à l'autorité du chef de V Église. »
XLTÏI. — La justice divine sembla vouloir intervenir ellemême, et frappa bientôt le malheureux qui avait osé se prêter à
cet acte schismatique, en accptant les fonctions illégitimes de vicaire général.
« Des lettres sûres qui viennent de Breslau, » écrivait, sous la date du 17 mars 1774 le cardinal nonce de Vienne, « nous assurent que le célèbre ])ère ïroil, qui, à l'instigation de la cour de Berlin, avait consenti à accepter les fonctions de vicaire général des jésuites qui existent encore dans ce royaume, a été surpris par une maladie mortelle à la suite de laquelle il a succombé. Il a voulu, cependant, avant de mourir, réunir autour de son lit ses compagnons, et leur montrer, dans une exhortation touchante et raisonuée, la triste obligation qu'ils avaient de se soumettre aux dispositions pontificales, quoi qu'il pût leur en coûter. Mais quelle qu'ait été l'impression produite par ses paroles sur les esprits de ses confrères, leurs vues politiques soutenues du despotique appui de cette cour, prévalent constamment sur le sentiment intime de leur devoir.
'< Je ne manquerai pas de faire en temps opportun connaître à l'auguste souveraine d'Autriche la sincère reconnaissance dont est pénétré le saint-père pour les efforts faits par elle (quoique jusqu'ici ils soient demeurés sans effet) pour obtenir la mise à exécution du bref de suppression, Dominus ac Redemptor noster, dans les États du roi de Prusse. »
XLIV. — Cet inconcevable aveuglement, ou, pour mieux dire, cette désobéissance scandaleuse des jésuites de Silésie, fit cependant une impression profonde sur les cours catholiques d'Euroj)c. Celle de Versailles fut celle qui s'exprima à ce sujet de la manière la plus modérée : « Le roy, » mandait le duc d'Aiguillon à Bernis le 25 janvier 1774, « partage la peine que doit causer au pape la démarche extraordinaire el vraiement scandaleuse des jêsuiles de Silésie, et il est fort à craindre, ainsi que le remarque Votre Éminencc, que celte indécente levée de boucliers contre Vautorilé du saint siège n'ait des suites fâcheuses pour les membres de l'ancienne société, à moins que la sagesse, l'expérience et les lumières de Sa Sainteté ne luy indiquent des moyens propres h étouffer le mal dans son principe. »
Le r' février, le même écrivait encore ; « Nous voyons avec plaisir la résolution où est le saint père de ne point garder le silence sur la conduite scandaleuse des jésuites de Silésie et de Russie; la dignité du saint siège et le maintien de son autorité exigent que leur témérité soit réprimée. Il est d'ailleurs possible
que la crainte d'encourir toute la rigueur des censures ecclésiastiques les ramené à l'obéissance. Au surplus, le saint père est trop prudent et trop éclairé pour ne point choisir, avec un discernement sur, le moment où il croira pouvoir laisser éclater son indignation et ses menaces, et donner un libre cours à son autorité. »
Louis XV trouvait presque excessive la modération que le pape avait montrée dans cette circonstance : « Nous sommes très persuadés, » écrivait encore le duc d'Aiguillon, le 8 mars, « que le pape mettra le ton et la fermeté convenables dans ses brefs contre les jésuites refractaires à la bulle qui abolit leur institut, et que la prudence qui caractérise toutes ses démarches lui indiquera le moment de sévir contre eux avec la dignité qui convient au saint siège et avec le succès que son autorité doit en attendre. Le silence, dans une matière aussi grave, ne pourroit qu'être préjudiciable, en ce qu'il décéleroit ou de l'incertitude dans les principes du saint père, ou beaucoup de foiblesse dans la manière de faire respecter ses décisions. »
Et le 3 mai, ce même ministre écrivait de nouveau : « Nous avons toujours pensé et nous pensons encore que si le pape avoit fait à l'égard des jésuites de Silésie un acte de vigueur, il leur en auroit imposé, ainsi qu'à ceux qui peuvent être répandus dans les autres États de l'Europe et à leurs adhérens. Cependant nous ne prétendons point blâmer les voyes de douceur que le saint père a cru devoir préférer dans cette circonstance, et nous ne pouvons, à cet égard, que nous en raporter à ses lumières, à sa sagesse et à son expérience. »
XLV. — Mais Clément XIV voulait persévérer jusqu'au bout dans son système de modération et de mansuétude ; il se contenta de donner, au sujet des jésuites de la Russie-Blanche , au nonce apostolique de Pologne les mêmes ordres qu'il avait déjà donnés au coadjuteur deBreslau et à l'archevêque de Prague. Ces religieux, enhardis par la protestation de la Russie, se croyaient dispensés de tout lien d'obéissance envers le saint-siége. En vain le pape s'efforçait de détromper ces aveugles avec toute la puissance de la plus vigoureuse logique : « Par la lettre que Votre Excellence m'écrit sous la date du 9 février, » répondait , le 1 6 mars 1774, annonce, le cardinal Corsini , préfet de la congrégation Pro rébus extinctœ, « Leurs Eminences ont eu la douleur d'apprendre que les membres de la société éteinte qui demeurent
DES JÉSUITKS. 501
dans l'empire de Russie refusent eneore de se soumettre au bref de suppression , sons le prétexte de défenses faites par la puissance séeulière (défenses auxquelles sans doute ils ne sont pas étrangers), afin de dissimuler ainsi leur rébellion aux yeux de leurs confrères et des personnes de conscience plus délicate. Vous nous avez également appris que monseigneur Siestrencewicz, nommé, par cette même puissance séculière, évéque de tous les catholiques de l'empire de Russie, refuse, lui aussi, de se soumettre aux ordres du saint-siége,
« Les pères de cette sainte congrégation font le plus grand éloge de la prudence de Votre Excellence et du zèle admirable avec lequel vous vous êtes efforcé de faire rentrer les rebelles dans le devoir ; ils vous prient instamment aussi de ne point cesser de travailler à obtenir l'entière exécution du bref apostolique de suppression, et de conseiller aux récalcitrants de ne pas s'obstiner dans une voie qui non- seulement les perd, mais compromet également le salut des âmes auxquelles ils administrent illicitement et invalidement les sacrements, puisqu'ils ont été privés de tout pouvoir à ce sujet par le souverain pontife. Donnezleur ce conseil, afin qu'ils ne s'y trompent pas et quils ne trompent pas les autres, amorcés par Vappât d'honneurs temporels qui, aux yeux des hommes eux-mêmes, ne servirent qu'à les faire mépriser comme désobéissants et rebelles à l'Église.
« Les ordonnances de la puissance séculière suprême sur ce point ne sauraient leur servir d'excuse , soit parce que le motif allégué du statu quo pour les catholiques est faux, puisqu'en effet le statu quo doit s'entendre de l'état normal des catholiques vivant sous l'empire de leurs propres lois ecclésiastiques, et par conséquent dans l'obéissance à V Église et à son chef suprême; soit encore parce que la validité des sacrements et la direction spirituelle des catholiques ne dépendent en aucune façon des princes séculiers ni de leurs ordonnances. »
Monseigneur Garampi informa aussitôt l'évêque de Mallo des ordres qu'il avait reçus, et s'efforça de lui faire sentir l'indispensable nécessité d'obtenir que les jésuites réunis à Polocz se soumissent enfin à la volonté suprême du saint-siége ; il le priait en même temps de leur interdire, dans le cas d'une résistance ultérieure de leur part, tout droit, soit dans l'enseignement, soit dans les fonctions du saint ministère.
li'évêque répondit au nonce une lettre très-détaillée et très-
soumise, disant qu'il eût désire correspondre immédiatement aux justes désirs du saint-siége; mais que mallieureusement il avait la douleur de lui faire observer qu'il ne pouvait se rendre à son invitation , parce que la czarine, excitée par les jésuites, le lui avait défendu, et qu'en s'opposant à sa volonté souveraine, il tomberait, lui aussi, dans sa disgrâce. Il ajoutait que Catherine II, irritée par une semblable démarche, pourrait faire à l'Église des plaies profondes. Il priait le nonce en même temps de vouloir l'excuser auprès du pape, en représentant à ce pontife l'impossibilité où il se trouvait, par toutes ces raisons, de faire exécuter le bref d'abolition en Russie : « Je suis par conséquent, » c'est ainsi que se termine cette lettre, « moins chargé et moins responsable devant Dieu, dans cet intervalle de temps, du désordre et des suites malheureuses et prochaines qu'en appréhendent ceux qui sont à portée de les prévoir, parce que ce sont les soi-disant jésuites qui me mettent le couteau à la gorge. »
Monseigneur Garampi envoya, le 1 1 mai, au cardinal Castelli, préfet de la sainte congrégation de la Propagande , à laquelle ressortissait toute la chrétienté de la Russie-Blanche, cette lettre, en faisant en même temps observer ce qui suit à ce même cardinal : « Les soi-disant jésuites , fiers de la protection de la cour, sont donc ceux qui lui donnent (à l'évêque) ces grands embarras ; mais il a soin de conseiller tantôt à l'un, tantôt à l'autre de dépouiller l'habit de l'ordre, et il est dans la ferme résolution de ne les point promouvoir aux ordres sacrés, et de ne pas permettre qu'ils reçoivent des novices. De sorte que, si dans le commencement il a eu sur ce point, soit par surprise, soit par violence, quelques torts dans cette affaire, il me semble que maintenant il s'efforce de réparer, autant qu'il est en lui, le mal qu'il a fait, et je ne manque pas de l'y exciter toujours par mes lettres. »
XL VI. — Le saint-père était profondément affligé de ce que, dans les déplorables difficultés qui s'étaient élevées en Pologne au sujet de l'exécution du bref Dominus ac Redemptor, les nobles, et le roi à leur tête, se crussent autorisés à saisir et dilapider les biens des ex-jésuites. Ce qui était plus honteux encore était de voir le clergé, et même desévêques, prendre part à cette spoliation. Ceux de Posen et de Vilna se distinguèrent surtout dans cette rapine sacrilège, et dissipèrent ensuite ces biens dans le luxe, dans des festins splendides, et même au jeu. L'évêque de Vilna, qui traînait
sa dignité dans les salons de Varsovie; qui, depuis plusieurs années, n'avait pas mis le pied dans son diocèse, et qui était un joueur si passionné, qu'il perdit en peu de soirées plus d'un demimillion de francs au jeu , Tévèque de Vilna fut celui qui se montra le plus rapacc.
Toutes les exhortations du nonce apostolique auprès de ces prélats étant restées sans effet, il pria le pape de stimuler leur conscience au moyen de brefs énergiques ; de les exhorter à mener une vie plus régulière et plus convenable à leur état sublime, et de les détourner de la rapine des biens ecclésiastiques.
Pénétré d'une affliction profonde, le nonce termine ainsi sa dépèche : « La rapacité des séculiers et des ecclésiastiques est telle, que les brefs demandés ne serviront à rien ; mais ils prouveront solennellement, du moins, que le saint-siége abhorre de tels actes. «
XL VII. — Ce qui mettait le comble à la douleur du souverain pontife, c'était que tous les efforts du nonce apostolique pour s'opposer à cette dilapidation des biens de l'Église fussent dans la Gazelle officielle de Varsovie, rédigée par l'ex-jésuite Luskin, non-seulement rendus inutiles, mais encore tournés eu dérision de la manière la plus malveillante. Ce religieux ne rougissait pas d'insérer dans sou journal tous les mensonges que les exjésuites d'Italie avaient répandus sur le prétendu pillage que l'on accusait les prélats Alfani et Macedouio d'avoir fait à Rome dans les églises du Gesù et du Noviciat, au moment de la suppression de la société. Par ce moyen, il voulait faire entendre que le nonce avait bien tort de blâmer, en Pologne, des actes que s'étaient permis sans scrupule à Rome les propres prélats du pape dans les mêmes circonstances. Monseigneur Garampi protesta solennellement auprès du roi contre une telle impudence, en le priant de s'opposer vigoureusement à ces infâmes calomnies.
Clément XIV fit adresser, le 22 juin 1774 (1) , au nonce, par l'organe du cardinal Corsini, les louanges que lui avaient méritées son intelligence et la résistance vigoureuse qu'il avait opposée, non-seulement à la rapine des biens des jésuites , mais encore à la propagation des mensonges dont nous avons parlé. Toujours rempli de charité et de patience, même envers ses ca-
(t) Theiner, démentis XIV Epist., etc., n" 303, pag. SG'i.
lomniateurs, le saint-père chargea en même temps monseigneur Garampi de prendre tous les soins possibles pour que les pensions qui étaient dues aux ex-jésuites leur fussent payées régulièrement.
XL VIII. — Dès le 21 mai 1774, le pape avait donné aux jésuites~ polonais qui s'étaient soumis au bref des preuves de sa bienveillance particulière, et autorisé le nonce apostolique à leur permettre, sur la demande des évêques, d'accepter des chaires dans les collèges , d'autres charges ecclésiastiques, et même des bénéfices. Nous le disons avec bonheur à leur louange, plus de quatre cents se vouèrent à l'éducation de la jeunesse dans les collèges et les universités, et refusèrent de prendre part à la rébellion de leurs confrères égarés. Plusieurs d'entre eux se firent plus tard honneur par leurs connaissances : de ce nombre furent les célèbres pères Naruscewicz et Strecki, qui furent placés à la tête de l'éducation nationale, et méritèrent la reconnaissance de l'Église et de leur patrie.
Le dernier acte que fit Clément XIV, cinq jours seulement avant de mourir, fut un acte de paternelle bienveillance envers les jésuites. Monseigneur Garampi avait de nouveau , les 8 et 28 juillet de cette année, informé la congrégation Pro rébus extinctêe, non-seulement de la dilapidation des biens de la société, mais encore de la promptitude avec laquelle les jésuites de Braunsberg s'étaient soumis au bref du saint-père, et demandé au pape quelle conduite il devait tenir en cette circonstance. Ces dépêches n'arrivèrent malheureusement à Rome que vers la mi-aoùt, lorsque le pape était déjà indisposé et ne donnait plus aucune audience, à cause de sa diète hydropathique. Comme le saint-père s'était réservé k lui seul toute décision dans les affaires des jésuites, le cardinal préfet de cette congrégation attendit le moment favorable auquel il pourrait lui soumettre cette dépêche, ce qui n'eut lieu que le 17 septembre. Clément XIV publia immédiatement cinq (1) brefs énergiques, adressés aux évêques de Posen et de Vilna, au roi et à plusieurs des membres de la diète, afin de les détourner, par les plus vives menaces, de cet envahissement odieux des biens de la société dissoute. 11 exprimait en même temps au nonce la consolation que lui avait fait éprouver la prompte soumission des jésuites de Braunsberg,
(i) Theiner, démentis XIV Epist., etc., n"' 305-306, pag. 367 sqq.
et l'autorisait à les continuer dans leurs emplois, sous la condition cependant qu'ils fussent rentrés dans l'état de prêtres séculiers, qu'ils se soumissent à toutes les dispositions du bref de suppression, qu'ils fussent sous la seule juridiction des évèques et qu'ils renonçassent à toute communication avec leurs anciens supérieurs.
Il désirait de plus que, pour récompenser les services qu'ils avaient déjà rendus dans les écoles, on leur conférât des prébendes lorsque l'occasion s'en présenterait ; et il leur donna en général la faculté d'accepter toute espèce d'emploi ecclésiastique, aA^ec l'autorisation épiscopale. Et puisque l'évêque de Yarmie était revenu à de meilleurs sentiments au sujet du bref de suppression, le saint-père chargea le nonce de lui en exprimer toute sa satisfaction , et d'exhorter les autres évèques de Prusse à suivre son e^^emple.
C'est ainsi que pensa et qu'agit Clément XIV jusqu'aux derniers moments de sa vie, au sujet du bref Dominus ac Redemptor et de sa mise à exécution en Prusse, en Pologne et en Russie.
XLIX. • — Cet arrêt solennel du pape, du 17 septembre 1774, est] la meilleure réponse aux prétendus brefs des 7 et 29 juin de cette même année, attribués faussement à ce pontife et fabriqués on ne sait par qui.
Le premier était adresse à l'évêque de Varmie, et le pape lui faisait connaître son contentement au sujet du maintien de la société de Jésus en Prusse et en Russie; dans l'autre bref, du 29 juin, le saint-père devait avoir révoqué de la manière la plus solennelle le bref de suppression
L. — Les respectables pères A. M. Cahours (1) et C. Curci (2) pourront ainsi reconnaître l'erreur dans laquelle ils sont tombés, en affirmant que la nouvelle du consentement du pape au sujet du maintien des jésuites dans la Russie - Rlanche fut publiée à Varsovie dans les journaux, sous les yeux et au su du nonce, lequel non-seulement jne protesta pas cointue cette nouvelle , mais ne dit pas même un mot à ce sujet , et que de cette manière fut prévenu tout scandale au sujet de la conservation de la société.
Nous passons sous silence les autres inexactitudes dont four- Ci) Les Jésuites par un jésuite, part II, pag. 288-291; Paris, 1844. (2) Uiia divinazione stille tre ultime opère di V. Cioberti ; Parigi, 1848, loni. II, pag. 550-5.')8.
millenl les ouvrages de ces deux estimables auteurs, surtout au sujet de l'histoire de la suppression. Nous nous contenterons de faire observer qu'ils prétendent à tort que Pie VI dit(l) au père Benislawski , — ex-jésuite, prévôt du chapitre de MohilcAV, et plus tard évêque m partibus de Gadara et coadjùteur de Mohilew, lorsque Catherine II l'envoya àlxome pour des affaires ecclésiastiques, — qu'il approuvait la compagnie de Jésus existante dans la Russie-Blanche : « Approbo socielatem Jesu in Albâ Russiâ degentem ; approbo ; approbo. »
Benislawski l'a prétendu sans doute, et ses confrères, appuyés sur sa seule parole, l'ont fait croire universellement. jNous publierons, dans nos Annales du Pontificat de Pie VI, tous les documents authentiques relatifs à cette importante affaire; mais nous nous bornerons ici à faire observer avec un sentiment de douleur profonde que , par suite de cette imprudente assertion de Benislawski, que ses confrères eurent l'imprudence d'insérer dans le journal de Florence pendant que Benislawki était encore à Rome, Pie VI se vit dans la triste nécessité d'envoyer aux rois de France, d'Espagne, des Deux-Siciles, et à Marie-Françoise, reine de Portugal, des brefs (2) dans lesquels, le 29 janvier, le 20 février et le 1 1 avril 1783, il protestait de la manière la plus solennelle qu'il n'avait jamais songé et ne penserait jamais à porter la moindre atteinte au bref d'abolition de la société de Jésus, émané de son glorieux prédécesseur Clément XIV, le 21 juillet 1773; qu'il regrettait profondément qu'on eût répandu parmi le public ignorant un tel soupçon contre lui, et que, bien loin d'approuver la moindre chose de ce que l'évèque de Mallo avait arbitrairement, et contre la volonté expresse du saint-siége, entrepris dans l'affaire des jésuites en Russie-Blanche, il déclarait nuls et sans valeur tous ses actes, tenant pour illégal tout Ce qui avait été fait dans cette province et ailleurs au sujet des jésuites, contre la lettre apostolique de Clément XIV déjà mentionnée.
Pie VI faisait cette protestation pendant le séjour du P. Benislawski à Rome , et lui fit pour cette raison intimer l'ordre de
(1) M. Crétineau-Joly s'empare, lui aussi, avidement de ceUe fable fidèlement empruntée au R. P. Rozave». Voy. Htst. de la compagnie de Jésus, tom. V, pag. 491, 473, 483.
(2) Theiner, démentis P. XIV Epist., etc., n*" 313-314, p. 378-381.
DES JÉSUITES. o07
quitter au plus tôt la ville des apôtres, ce qu'il lit , on effet , le 15 avril de cette année.
JiCS cardinaux amis des jésuites, eux-mêmes , furent si indignés de l'audace inouïe de lienishnvski, que le noble et illustre cardinal Leonardo Antonelli conseilla à Pie VI de confirmer en plein consistoire le bref d'abolition de Clément XIV, pour mettre à tout jamais un terme à cette déplorable querelle , si outrageuse pour la mémoire de Clément XIV et si préjudiciable à l'Église et au saint-siégc. C'est cependant le même Antonelli qui, au dire de M. Crétineau-Joly et des jésuites, doit avoir conseillé à Pie VI eu 1775 la révocation du bref Dominus ac Redemptor.
Pie YI, doux et bon comme son auguste prédécesseur, préféra la voie d'une protestation solennelle près des cours; mais il crut devoir charger l'illustre prélat André Archetti, nonce extraordinaire près la cour de Saint-Pétersbourg et archevêque de Chalcédoine , d'insister fortement sur l'exécution du bref de Clément XIV auprès de la czarine, de ses ministres, et surtout auprès de l'archevêque de MohileAV ; nous en trouvons la preuve dans la dépêche que ce nonce écrivait de Saint-Pétersbourg, le 26 mars 1784 (1), au cardinal secrétaire d'État.
Après avoir constaté tous ces faits, qui pourrait adhérer à l'opinion que cherchent à défendre les révérends pères Cahours , Curci et tous leurs confrères (certainement avec la meilleure intention du monde et dans l'intérêt de la vérité), savoir, que l'état de la société de Jésus dans la Russie-Blanche , depuis 1773 , fut légal, légitime et canonique? Jusqu'au 26 mars 1784, il ne l'était assurément pas ; et quand le devint-il?
(1) Theiuer, démentis XIV Epist., etc., n" 316, pag. 383.
Ilernicr» joiiris et mort de Clément XtV*
LI. — Quoique le pape jouît de la meilleure santé, surtout depuis le grand acte de la suppression de la société de Jésus, les complications survenues à Toccasion de la restitutioil de l'État d'Avignon avaient exercé sur son esprit, naturellement impressionnable et sensible , une influence fàcbeuse ; et, depuis ce moment, les humeurs ne prenant plus leur route habituelle, et les transpirations devenant moins abondantes , surtout depuis le 25 mars, sa santé commença à s'altérer peu à peu.
Ce jour, fête de l'Annonciation de Marie, le pape, avec le sacré collège et la haute prélature, se rendit à cheval, suivant l'usage de cette époque, à l'église de Sainle-Marie sur Minerve , pour y assister à la chapelle pontificale. Eu route, il fut surpris par une forte averse, et tandis que tout le cortège se dispersait , il continua sa route et assista à l'office après s'être changé dans la sacristie. On conçoit facilement que le temps qu'il passa dans une égUse, d'ailleurs humide et froide , dut agir sur une constitution aussi déUcate que la sienne, surtout à cause de son infirmité liabituelle qui exigeait de grandes précautions. Le saint-père, cependant, se remit de sa maladie, mais jamais entièrement, et sentait de temps en temps les effets de cet accident , effets qui , quoique atténués par un régime sévère , se faisaient souvent sentir : « Le pape, » écrivait Bernis au duc d'Aiguillon, le 1 3 avril 1774, « qui avoit eu une fluxion à la joue et des douleurs de goutte aux pieds pendant la semaine sainte, est parfaitement ré-