‹ Histoire du pontificat de Clement XIVChapitre 23 sur 28 · DERNIERS JOURS ET MORT DE CLÉMENT XIV · texte numérisé non relu

DERNIERS JOURS ET MORT DE CLÉMENT XIV

tabli de ces indispositions. 11 se rendit à cheval dimanche dernier à l'église de la Minerve, par une grosse pluye, laquelle dispersa les cardinaux qui accompagnoient Sa Sainteté, ainsi qu'une partie des prélats et des chevaux légers de sa garde. Le peuple applaudit à la bravoure du pape, qui continua sa route tranquillement, malgré une averse affreuse, et se moquant de la poltronerie de son cortège. »

Et le 15 juin, il mandait de nouveau : v La santé du pape, depuis la semaine sainte, a souffert quelque altération par une humeur dartreuse qui , au lieu de se porter à la peau, a attaqué à plusieurs reprises l'intérieur de la bouche du saint-père. Sa Sainteté est presque guérie de cette incommodité, et elle a ressenti une grande joye quand je luy ay annoncé la prochaine convalescence de mesdames. »

LU. — Le 16 juillet, le pape commença son traitement de bains habituel, et suspendit toutes les audiences publiques; il voulut prolonger cette année ce traitement jusqu'à la fin d'août et se rendre immédiatement à Castel-Gandolfo, en villégiature, pour y rétablir ses forces épuisées. Nous induisons qu'il devait être assez gravement indisposé à cette époque de ce qu'il s'excusa, le 28 juillet, par un billet très-affectueux, écrit de sa propre main au cardinal de Bernis, de ne pouvoir assister au service funèbre que celui-ci avait fait célébrer dans l'église nationale de Saint- Louis pour le repos de l'àiiie de Louis XV, alléguant pour motif les chaleurs excessives et le sévère régime auquel il était astreint. Le cardinal-ambassadeur ne fut pas peu affligé de l'état de santé du pape, quand il le vit, le 15 août, dans la chapelle du Quirinal, à l'office qui se célébrait en l'honneur de l'Assomption de Marie. 11 conçut dès lors des craintes au sujet de sa mort prochaine, comme il le mande le 17 août au comte de A^ergennes : « Je parlai hier au pape un moment à la chapelle de Monte-Cavallo, « dit-il; « je le trouvai maigri et même vieilli ; il me dit pourtant qu'il se portoit bien ; mais par les avis que j'ay, il est à craindre que l'humeur dartreuse qui ne s'est pas manifestée cet esté sur sa personne comme auparavant, n'agisse intérieurement. On dit qu'il est moins gay et moins actif qu'à l'ordinaire. Les couronnes catholiques ptrdroient beaucoup si le pape venoit à manquer ; le conclave futur seroit encore plus difficile et peut-être plus orageux que le précédent. Depuis la semaine sainte que le pape se porte moins bien qu'à son ordinaire, ce futur conclave fait sou-

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vent l'objet de mes réflexions. J'espère cependant que l'air de la campagne et l'exercice rétabliront entièrement sa santé ! •>

LUI.— Depuis ce moment, la pensée de la mort prochaine du saint-père ne quitta plus le cardinal de Bernis. Les ennemis du pape commencèrent aussitôt à manifester leur joie et à répandre des bruits de toute espèce , auxquels cependant, informé de cette malice satanique. Clément XIV obvia en interrompant sa retraite, et recommençant à donner des audiences. « Sa Sainteté, » mande encore Bernis à sa cour le 24 août 1774, « ayant voulu accorder aux. ministres d'Espagne et à moy une distinction, nous a admis à son audience sans cérémonie dimanche et lundi au soir , l'un après l'autre, avant que d'avoir reçu ses propres ministres. Je lay trouvé maigre et abattu de corps, car je n'ay pas apperçu du changement dans son esprit, ni dans son humeur, qu'on avoit supposé fort altérée. Il y a à espérer que l'air de la campagne, que le pape respire à la fin de septembre, pourra le rétablir. Cela est bien à souhaiter, sans quoy il seroit à craindre qu'il ne tombât dans un dépérissement funeste; quoiqu'il eu soit, la santé du souverain pontife devient un sujet de réflexion dont il seroit imprudent de ne pas s'occuper jusqu'à un certain point. Le pape m'a confié qu'outre l'altération physique de sa santé, il avoit eu, pendant les derniers temps , des inquiétudes et des chagrins qu'il a l'habitude de ne communiquer que quand ils sont passés. »

Les nouvelles que le même cardinal transmettait à sa cour le 28 août étaient plus tristes encore ; dans une dépèche de ce jour, il décrit l'origine et les progrès de la maladie du pape , et mentionne en même temps avec une indignation profonde les calomnies abominables dont on poursuivait déjà l'auguste malade. Ces calomnies semblent plus odieuses encore quand on pense que ce furent des prêtres qui s'oublièrent au point de commettre de telles impiétés contre le vicaire de Jésus-Christ. « La santé de Sa Sainteté a commencé à se déranger vers le mois de février dernier. Le retardement de la restitution d'Avignon, que le saint-père s'estoit trop pressé d'annoncer au public, et la conduite singulière que tint en conséquence le ministre de Naples par rapport à Bénévent, causèrent au pape un chagrin d'autant plus dangereux pour sa santé, qu'il ne voulut pas le manifester ; des prophéties fanatiques qui annoncèrent ensuite sa mort prochaine, de fréquentes menaces de fer et de poison qu'on eut l'imprudence de luy faire parvenir, ajoutèrent même aux vives impressions du chagrin

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qu'il avoit trop renfermé en luy-même. L'affection dartreuse à laquelle il est sujet en fut aif^rie, et an lieu de se porter à la peau, attaqua l'intérieur de sa bouche et les glandes de sa gorge ; son humeur devint plus sombre et plus inquiette avec ses domestiques, car elle a paru toujours la même aux ministres étrangers, lesquels ne furent informés que bien tard de la légère altération de la santé du souverain pontife. Mais tout le monde s'apperçut que Sa Sainteté, qui deux mois auparavant marchoit avec une grande légèreté, estoit devenue plus pesante et plus foible. Cet estât, qu'on pouvoit attribuer aux grandes chaleurs , n'a pas augmenté jusqu'à ce que le pape, renfermé pour prendre les eaux, ne s'est plus communiqué ni à ses propres ministres ni à ceux des cours étrangères. Il s'est pourtant montré au peuple tous les jours, en allant se promener ou faire ses prières dans les églises. Pendant cette solitude, un parti nombreux a affecté de répandre avec intention et avec affectation que le pape , liiTé à des terreurs ridicules et superstitieuses, ne jouissoit plus ni de la même santé ni de la même humeur, et que sa teste estoit considérablement affectée; mais depuis huit jours que Sa Sainteté se communique aux minisires étrangers, aucun d'eux n'a apperçu ce prétendu dérangement, que ses ennemis ont supposé. Mais tous ont jugé que sa santé estoit notablement altérée, que sa maigreur estoit très grande, et que cet estât devoit changer en mieux en peu de temps ou se terminer par une mort plus ou moins prochaine, mais déjcà annoncée par le dépérissement. C'est le jugement que je porte moi-même de Testât présent du pape, quoiqu'il n'aye point de tievre et qu'il mange avec assés d'appétit.

« Ceux qui jugent avec imprudance ou malice ne voyent rien dans la situation actuelle du pape. Ce qu'il y a de certain. Monsieur, c'est que si le pape venoit à mourir bientôt, et avant d'avoir fait la promotion , il faudroit s'attendre au conclave le plus orageux et le plus difficile.

« .louas (dit-on) , quoique jette à la mer, se sauva dans le ventre de la balaine. On doit s'attendre qu'un grand nombre de cardinaux feront au futur conclave les jjIus grands efforts pour élire un pape assez hardi pour oser rétablir cette même société sans craindre les troubles et les disputes qui seroient renouvelles, et sans s'arrêter par l'idée d'un nouveau bouleversement général. 11 faudra toute la prudence, l'expérience et la dextérité possible pour calmer la fermentation qu'on doit prévoir au futur conclave.

et pour faire sortir du sein du trouble, des intrigues et des factions, un pontife prudent et assés éclairé pour ne pas se laisser gouverner par la passion et par le fanatisme d'aucun parti.

« P. 5. 31 aoust. — J'ay cru, Monsieur le comte, devoir entrer avec vous dans cette discussion préliminaire ; Testât de foiblesse où le pape se trouvoit réduit ces jours passés la rendoit nécessaire ; une crise d'humeur paroît depuis dimanche avoir remis le pape dans sou état naturel. Si ce mieux se soutient , il faut espérer que la cessation prochaine des chaleurs et surtout l'air de la campagne dissiperont toutes nos craintes ; mais je n'ay pas cru devoir supprimer aujourd'huy ce que j'avois écrit le 28 de ce mois, parce que Testât du pape, quoique beaucoup meilleur depuis trois jours, n'est pas encore assuré. »

LIV. — Dans une autre dépêche du 3 août 1774, dont nous avons parlé plus haut (1) , le cardinal de Bernis , à l'occasion de l'assistance de celui-ci à l'église nationale de Saint-Louis , le 25 juillet, signalait déjà les bruits absurdes que faisaient circuler les ennemis du saint-père : « J'eus l'honneur, » dit-il, « de le re-^ cevoir (le pape) et de le remercier de s'estre exposé à la chaleur du jour ; sa santé me paraissoit plus affaiblie qu'à l'ordinaire. Depuis trois jours la phisionomie du pape est revenue dans son estât naturel. Je le trouvay très gaij lundi dernier; il rit avec moy des propos ridicules qu'on a hazardès à Rome sur l'estat de sa santé et de son humeur. »

Le 7 septembre, le même cardinal revient encore sur l'impudence des ennemis du souverain pontife, et raconte que celui-ci, qu'il avait vu le 3 de ce mois, lui avait manifesté le désir d'assister à la fête de la sainte Yierge, qui devait avoir lieu le 8, à Sainte-Marie du Peuple , quoique les médecins l'en aient fortement dissuadé, à cause des grandes chaleurs. « Au reste, » ajoutaitil, « le pape, quoique la méchanceté ait osé dire, n'a jamais eu l'esprit plus sain ny la teste plus nette. Il voit depuis huit jours ses principaux ministres et reçoit ceux des cours étrangères. »

Mais le mal faisait tous les jours de nouveaux progrès. Le saint-père s'efforçait en vain de le dissimuler ; il avait repris dans ce but ses promenades habituelles , pour détruire les bruits indignes que répandaient ses adversaires ; il avait même formé le projet de partir pour sa villégiature habituelle, comme le mande,

(t) Année 1774, n° xvm.

le 14 septembre, Jîernis au comte de Vergennes. > Le pape, » dit-il, « devoit partir le 12 pour Castel-Gandolfo ; il avoit esté très-fatigué de la fonction du 8 à la porte du Peuple ; malgré cela, il sortit le 10 à son ordinaire, mais il fut surpris au retour de sa promenade d'un frisson Yiolent et d'une déffailance qui fit craindre pour sa vie ; la lièvre se déclara et fut assés forte toute la nuit ; mais moyennant une saignée et une crise de sueur , Sa Sainteté se trouve sans fièvre depuis dimanche au soir ; il ne luy reste que de la faiblesse. Sa santé désormais exigera de grands ménagements ; on ne sait pas encore quand elle sera en estât d'aller à la campagne. Les chaleurs qui continuent rendent les environs de Rome assés malsains. Le médecin du pape a appelle en consultation le meilleur des médecins de Rome , qui est aussi le mien ; cela me donne le moyen d'estre instruit parfaitement de Testât du souverain pontife, qui sera vivement touché de l'intérêt que le roy prend à sa conservation . »

LV. — Mais la mort s'approchait à grands pas. A dater du 10 septembre, il se coucha pour ne se relever plus ; et le 20 du même mois, tout espoir de le guérir était perdu.

Le cardinal Malvezzi le pria de désigner les cardinaux qu'il avait réservés in petto , et le même soir encore on lui porta le saint viatique en présence des cardinaux du palais. Effrayé de l'état du pape , le cardinal de Bernis en informa sa cour , le 20 septembre , par un courrier extraordinaire. « J'ai l'honneur, » écrit-il au comte de Vergennes, « de vous informer, monsieur le Comte, que l'état du pape, depuis dimanche au soir (18), est devenu plus critique ; la fièvre est revenue ; on craint l'inilamuiation du bas-ventre. C'est pour cela qu'il fut saigné hier soir. On peut craindre aussi l'hydropisie.

« I" P. S. On vient de saigner de nouveau le saint-père. Si la fièvre persiste , le pape exténué comme il est, ne sauroit aller loin.

« T P. S. Dans le cas de la mort du pape, je ne dépêcherai pas un second courrier. Vous a|)prcndrés, Monsieur, cette fâcheuse nouvelle par le courrier que le sacré collège envoyera à M. le nonce.

« .3" P. S. Le cardinal Malvezzi a eu le courage d'entrer ce matin dans la chambre du pape, qui jusques ici n'a voulu recevoir aucun cardinal, pas même le secrétaire d'État. Le cardinal Malvezzi a dit au pape qu'aux quatrc-temps on faisoit les promo- II. 33

tions, et qu'il lui en reparleroit ; Sa Sainteté n'a rien répondu , mais elle n'a pas mal pris la proposition. Cela donne quelque espérance que Sa Sainteté pourra se résoudre à déclarer les cardinaux créés in petto. »

Et le 21, de grand matin, il écrirait à son ami, monseigneur Durini, président d'Avignon : « Sa Sainteté fut surprise dimanche dernier dans la nuit d'une nouvelle fièvre, avec menace d'inflammation au bas ventre. Elle a été saignée quatre fois. Le docteur Salicetti a été appelle. Elle reçut hier au soir le viatique eu présence des cardinaux palatins. On dit dans ce moment que le pape, à la réquisition principalement du cardinal Malvezzi et aux instances réitérées du ministre d'Espagne et de moi, va déclarer en présence de quelques cardinaux la promotion de quelques cardinaux réservés in petto.

« P. S. Le pape ne s'est pas encore décidé à publier les cardinaux in petto; il s'y est même, dit-on, refusé, après avoir paru disposé un moment à les déclarer. »

Le même jour, il écrivait également au comte de Vergennes : « Sa Sainteté reçut hier au soir le viatique et fut saignée pour la quattrième fois; elle est assés tranquille au moment que j'écris. Sa tète est entièrement libre , mais la fièvre est inflammatoire. Je fais déjà mes dispositions pour entrer dans peu au conclave.

« On m'assure qu'à moins qu'il ne survienne ce soir quelque nouvel accident, le pape peut encore vivre quelques jours et même guérir, si on est à temps de parvenir à calmer l'inflammation. Nos espérances sont plus faibles que nos craintes.

« P. 5. Je viens d'apprendre que le cardinal Malvezzi et le confesseur du pape ayant cru avoir décidé Sa Sainteté à déclarer les cardinaux créés in petto, ont fait avertir les cardinaux Pallavicini, Simone et Negroni, pour estre témoins de la déclaration du saintpère ; mais soit que Sa Sainteté se fût mal expliquée ou qu'on eût mal saisi ses intentions, elle n'a jamais voulu déclarer les cardinaux qu'elle avoit réservés in petto, disant qu'elle ne vouloit ni ne pouvoit le faire ; elle a même grondé le cardinal Malvezzi et son confesseur, qui vouloient insister. Cette circonstance compromet tous ceux qu'on croyoit compris dans cette promotion, et elle occasionne des discours très-injurieux au pape et à des personnes respectables. »

Les craintes du cardinal de Bernis ne devaient malheureusement se réaliser que trop tôt. On répandit, au sujet du refus que le

pape avait fait de mauii'ester les noms des cardinaux inpellOy les plus abominables calomnies, non-seulement contre le pontife aux prises avec la mort, mais encore contre les prélats respectables que l'on supposait destinés par lui aux honneurs de la pourpre. Le même cardinal nous donne, un mois plus tard, les renseignements les plus précis pour l'honneur de Clément XIV et pour la honte de ce mauvais génie qui, par haine pour le père Buontempi, avait conseillé au pape de garder le silence. « Ce n'est pas par entêtement, » écrivait Bernis au comte de Vergennes , le 26 octobre 1774, « que le pape n'a pas publié la promotion réservée m petto; c'est par des scrupules qu'on luy a donné, un moment après qu'il se fut déterminé à la déclarer en présence de quattre cardinaux. Le cardinal Malvezzi et le confesseur sortirent pour aller chercher ces Éminences ; ils laissèrent le pape une demie heure avec un religieux du même ordre que le père Buontempi, et qui, craignant sans doute que celui-ci ne fut compris dans la promotion , donna des scrupules au pape sur quelques uns des sujets créés cardinaux, et luy citant l'exemple de Benoit XTV qui , au lit de la mort, refusa de déclarer la promotion. Quand le cardinal Malvezzi rentra dans la chambre de Sa Sainteté, il trouva qu'elle avoit changé sa résolution, s'appuyant sur l'exemple de Benoit XIV- A^oilà l'explication la plus naturelle d'un fait si singulier, »

C'est un triste spectacle de voir ainsi les passions des hommes poursuivre et assiéger, jusqu'au moment suprême de la mort, même les personnages les plus haut placés par leur dignité, les membres de l'Église les plus augustes et les plus saints , le vicaire, en un mot, de Jésus-Christ sur la terre.

Le 21 au soir. Clément XIV reçut l'extrême-onction, en présence également des mêmes cardinaux et de tous les généraux des différents ordres religieux, et, peu de temps après qu'on eut récité les prières de la recommandation de l'âme, auxquelles il s'unit avec une piété et une résignation admirables, il entra dans une paisible agonie. Le lendemain, entre les sept et huit heures du matin, il s'endormit doucement dans le Seigneur.

Clément XIV mourut âgé de soixante-neuf ans, après avoir, comme Sixte V, gouverné l'Église pendant cinq ans, quatre mois et trois jours.

« Vous saurés, » écrivait le cardinal de Bernis au comte de Vergennes, le 28 septembre 1774, « que le pape mourut jeudi

dernier à huit heures du matin, ayant conservé sa présence d'esprit jusqu'au dernier moment.

« Le peuple rend justice aux intentions de ce pontife. A l'égard de la plus grande partie des cardinaux , qui n'étoient guère consultés, et de la noblesse romaine, qui étoit attachée aux jésuites, on peut dire que les uns et les autres ont témoigné une joye peu décente et une haine injuste et trop \iolente. Les satyres qui inondent le public dans de pareilles circonstances sont ici plus cruelles et plus atroces qu'ailleurs, parce que le fanatisme à Rome est porté dans ce moment au dernier degré. »

LVL — La mémoire du défunt fut cependant, comme elle le devait être, dignement et honorablement traitée, dans l'acte public inséré par le secrétaire de la congrégation du consistoire dans le Diario. Cet acte est conçu en termes concis, touchants et conformes k la plus stricte vérité : « Tl y avait environ un mois que l'on s'était aperçu que Sa Sainteté Clément XIV ne jouissait plus d'une santé aussi bonne que de coutume, et que ses forces diminuaient de jour en jour. Et, en effet, dans l'après-midi du 10 septembre, comme il revenait de la promenade, il se trouva tellement affaibli, qu'il lui fut nécessaire de se faire aider par plusieurs personnes pour pouvoir descendre de son carrosse. Il se vit ainsi contraint de se mettre au lit, et, quoique l'on crût d'abord que le mal ne présenterait peut-être aucun danger , cependant , peu de jours après, une grave inflammation s'étant manifestée dans la région du bas-ventre, on ne tarda pas à désespérer de le sauver, quoiqu'on mit en œuvre tous les remèdes nécessaires. C'est pourquoi, dans la soirée du 20 septembre , il reçut le saint viatique , et le soir suivant, 21 septembre, l'extrême-onction. Après quoi on lui donna les saintes bénédictions de l'Église, et à peine les eut-il reçues, qu'il commença à entrer dans une agonie qui dura jusqu'à la treizième heure du jeudi 22, à laquelle il rendit son àme à Dieu, à la grande douleur de Rome entière, affligée de se voir ravir aussi vite un pontife enrichi de tant de vertus. »

Les cardinaux eux-mêmes, qui étaient sous l'influence des préjugés que leur avaient suggérés des esprits malveillants (et que le cardinal ambassadeur de France avait dépeints en termes à la fois si remplis de modération et de vérité), lorsqu'ils se trouvèrent en présence des restes inanimés de Clément XIV, le souvenir de ses grandes actions et de sa sainte vie ayant dessillé leurs yeux et dissipé leurs illusions malheureuses , semblèrent revenir aussi

de leurs préventions injustes, et applaudir, comme leurs nobles, collègues, à la mémoire du vénérable pontife qui n'était plus. Et, en effet, ce fut spontanément et avec joie qu'ils souscrivirent au juste témoignage que le sacré collège rendit à Clément XIV, lorsque, le 23 septembre 1774, il annonça aux souverains catholiques de la clirétienté la perte douloureuse que venait de faire l'Église dans la personne de son chef. Cette lettre touchante ne porte pas, cette fois, le cachet ordinaire d'im acte banal et ofliciel, mais celui de la plus profonde conviction et de la plus entière vérité, comme chacun, en la lisant, pourra facilement s'en convaincre. A^oici cet acte remarquable :

« Nous (1), par la miséricorde de Dieu, évêques, prêtres et diacres , cardinaux de la sainte Église romaine, au Roi Catholique.

« Il sera plus facile à Votre Majesté de se représenter la douleur profonde que nous a fait éprouver la mort de Clément XIV, qu'il ne nous serait possible de l'exprimer par nos paroles. Ce fut hier quq ce pontife quitta la terre, après avoir, pendant tout le temps qu'il fut assis sur le siège de Pierre, appliqué tous ses soins à procurer le bien de la république chrétienne et la véritable félicité de tout le troupeau du Seigneur.

« Le souvenir de toutes les vertus qui ornaient l'âme de ce grand pontife augmente encore notre douleur. Il était, surtout, d'une gravité de mœurs irréprochable : l'innocence de sa vie et la mansuétude

(1) Nos raiseratione divina episcopi, piesbyleri et diaconi S. R. E. Cardinales Régi Calliolico.— Qiianto dolorc affecti simus ex obitu démentis XIV, qui hesteinadie terras rcliqiiit, facilius Majestés Vestra excogitare, qiiani nos veibis expiicaie satis possumns; quippe quae inteiiigit, qualis paslor amissus sit, qui in catliedia Petii sedens, in eo totus erat, ut cbristianae reipnblicae bonum, et dominico gregi veiam felicitalem procuret. Dolorem autem nostram adauget virtutuiti omnium recordatio , qua» tanti pontificis animum exoruabant, moruui prœscrtim gravitas, viti« innocentia, et incredibilis illa bumanitas, qua cum magnos, tum parvos quoque ifa complectebafur, ut omnium animos sibi peramanter devinxerit. Quapropter non dubilamns, communein banc jacturam Majeslati efiam vestrae praecipuo quodam doioris sensu gravem et acerbam fore. At quoniam a ciiristiano bomine , a nobisque in primis veneranda sunt superniNuminis placita, in id unura animum intendimus, ut defuncti tanti Pontificis expiemusanimam,quod prœstemus per novcm dierum exequias a majoribus institutas, quibus absoiutis in apostolicum conclave ingressu de successione deliberabimus. A Majestate iriterim Vestra lidei restitueudaî et propagauda? studiosissima valde petimus, ut ad privatas suas sibi etiam subdilorum pni)licas preces velit esse adjunctas, ut animis pari studio conjinictis Beati Pétri naviculae gubernatorem ilbim praliciamus qui in tranquiililatis portum , ac pristinae diguitatis gradum , Deo adjuvante , cnncla restituât. Datiuu Roniaî ex palatio apostolico et congrcgatione nostrû generali sub sigilbs trium nostrorum in ordine priorum , die 23 seplcmbris 1774. Ai)OstolicA sede vacante.

admirable qui le portait à entourer d'un même amour les grands et les petits, lui gagnaient et lui attachaient tous les cœurs. Nous ne doutons donc aucunement que Votre Majesté ne ressente, elle aussi, de cette perte commune, une douleur véritable et sensible.

« Mais comme le devoir des chrétiens, et le nôtre surtout, est de yénérer les décrets de la Providence divine, nous avons tourné toutes nos pensées vers les prières expiatoires que nous devions faire pour l'àme de ce grand pontife ; et, selon l'usage que nous ont légué nos pères, nous nous acquitterons de cette obligation en faisant pendant neuf jours ses obsèques, après lesquelles nous entrerons en conclave pour choisir le successeur que nous devrons lui donner.

« Nous supplions donc V. M. C, si zélée pour le maintien et la propagation de la foi, d'unir à ses prières privées les prières publiques de ses sujets, afin que, tous nos cœurs étant ainsi unis par un même désir, nous placions au gouvernail, sur la nacelle de Pierre, un pilote qui , avec l'aide de Dieu , remette toutes choses dans leur état de tranquillité primitive et à la hauteur de leur dignité d'autrefois. »

LVir. — Pour peu que le lecteur se souvienne de ce que nous avons dit au sujet de la maladie et de la mort de Clément XIV, il reconnaîtra qu'elle n'a rien que de naturel, et que le soupçon d'un empoisonnement n'a pu être que le produit de la passion ou d^une illusion malheureuse. Nous croyons, pour cette raison, entièrement superflu de parler de cette supposition et de nous appesantir sur sa réfutation inutile.

LVIII. — En rappelant à notre mémoire les détails si précis que nous avons donnés de la mort de ce grand et admirable pontife, nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver un juste sentiment d'indignation en voyant la manière abominable dont M. Crétineau la représente. On serait presque tenté de croire que le Seigneur a voulu, en retirant à cet auteur les lumières et le plus vulgaire bon sens, châtier sa persévérante malveillance et la fureur avec laquelle il poursuit ce saint pape, depuis la première jusqu'à la dernière page de son misérable ouvrage. Jamais aucun de ces protestants, dont le déplorable métier semble être d'injurier l'Église et son chef, n'a parlé d'un pape avec aussi peu de pudeur que cet écrivain parle de Clément XIV dans ce solennel moment. Les écrivains païens eux-mêmes, auxquels la loi de la charité était inconnue, lorsqu'ils dépeignent la mort de quelqu'un

de ces monstres opprobres de l'humanité, tels que Néron et Domitien, ont trouvé quelques paroles de compassion par un juste respect pour leurs mânes. Mais M. Crétineau-Joly, méprisant ces considérations subalternes, s'est mis au-dessus de tous les égards qui, cette fois surtout, devaient lui être suggérés non-seulement par le respect dû à la cendre des morts et que tout chrétien sent au fond de sou cœur, mais encore par ceux qu'imposent la vérité elle-même et la justice.

La description (1) que cet auteur fait de la mort de Clément XIV est une démonstration de notre assertion. Nous l'insérerons ici, quoique avec répugnance, en supprimant néanmoins tous les mensonges qui la précèdent et la suivent. « Enfin , le 22 septembre 1774,» ainsi s'exprime cet auteur, «la raison revint à Clément , mais la raison avec la mort. A ce suprême moment la plénitude de son intelligence lui fut rendue. Le cardinal Malvezzi , le mauvais ange du pontife, assistait à sa dernière heure. Dieu ne permit pas que le successeur des apôtres expirât sans réconciliation avec le ciel. Pour arracher cette AME DE PAPE à l'enfer, qui, selon une de ses paroles, était devenu sa maison , et pour que la tombe ne s'ouvrit pas sans espérance sur celui qui ne cessait de répéter : « 0 / Dio, sono « dannato ! » un miracle était nécessaire. Le miracle se fit. Saint Alphonse de Liguori était alors évêque de Santa-Agata deiGoti, au royaume de Naples. La Providence, qui veillait encore plus à l'honneur du pontificat suprême qu'au salut d'un chrétien compromis par une grande faute, désigna Alphonse de Liguori comme son intermédiaire entre le ciel et Ganganelli. Au procès de la canonisation de ce saint, on lit de quelle manière le prodige s'opéra. »

Nous rougissons presque de citer ces paroles abominables par lesquelles M. Crétineau-Joly veut faire croire que Clément XJV soit mort, non-seulement sans sacrements, mais encore sans repentir, comme le criminel le plus endurci. Et, en effet, cette conclusion est légitime quand il s'agit d'un moribond désespéré qui, de l'aveu de M. Crétineau-Joly lui-même, se trouvait en pleine possession de sa raison , et pour arracher l'àme duquel à l'enfer il ne fallait rien moins qu'un miracle.

En vérité, cette impénitence de Clément XIV doit avoir été

(1) Clément XIV et les jésuites, pag. 375.

terrible et d'une espèce étrange , puisque le Seigneur le sauva moins à cause de son àine , qu'en considération de la haute dignité dont d avait été revêtu sur la terre dans le royaume temporel de Jésus-Christ. C'est là un motif tout nouveau pour la miséricorde divine.

LIX. — Le grand saint Alphonse-Marie de Liguori apparut certainement à Clément XIV, et probablement dans le temps de son agonie, s'entretenir avec lui des choses du ciel; afin de le consoler des amertumes dont l'avaient abreuvé ses ennemis pendant le temps de sa sainte vie, et des injures qui le poursuivaient jusque sur son lit de douleurs ; afin de réjouir son àme en lui montrant l'aspect anticipé de celui dont il avait si dignement rempli la place sur la terre, pour la gloire de l'Eglise et l'utilité des fidèles ; afin de lui donner un avant-goùt des béatitudes qui l'attendaient dans une vie plus heureuse, et de lui montrer, enfin, la couronne réservée à ses vertus dans un monde meilleur.

Clément XIV, de son vivant, aimait et recherchait la société des saints. Le grand serviteur de Dieu Paul de la Croix , lorsqu'il se troiivait à Rome , était son inséparable compagnon ; le Seigneur voulut accorder à Clément XIV la faveur insigne, accordée à un petit nombre d'àmes prédestinées , de rendre la sienne entre les mains d'un autre saint.

Et ici nous demanderons à 31. Crétineau-Joly, qui se croit tellement initié aux hauteurs sublimes de la vie chrétienne , et qui, on ne sait pourquoi, se prétend appelé à exercer la fonction de pédagogue inexorable et sévère envers tous les papes futurs, s'il a jamais, dans les riches annales de l'histoire mystique de l'Église, trompé que le Seigneur, pour arracher à l'enfer l'àme désespérée de pécheurs endurcis , ait opéré de semblables miracles ? Dans ces mêmes annales, au contraire, s'il les eût seulement ouvertes, il aurait trouvé un noml)re infini d'exemples de saints auxquels le Seigneur, pour manifester leur sainteté aux yeux des fidèles, envoya, à l'heure solennelle de la mort, d'autres saints pour consoler leur àme et adoucir les horreurs de ce suprême passage de la vie à l'éternité ; c'est ainsi que nous voyons, pour nous restreindre à peu d'exemples , les plus saints papes , Léon le Grand, Grégoire le Grand, Léon IX, Grégoire VII et autres, au moment de leur mort , consolés par l'apparition de la très-sainte Vierge Marie , des saints apôtres ou d'autres saints. Nous passons sous silence le nombre infini d'évêques et d'autres serviteurs de Dieu

qui furent favorisés par de semblables visions, et non, assurément, pour arracher à l'enfer leur àme impénitente. Ainsi mourut l'apotrc de Rome, le réformateur du clergé séculier, le glorieux saint Philippe Néri , en présence du vénérable serviteur de Dieu César Baronius, et entre les bras de Marie,

Ces divines consolations ont toujours tellement été considérées comme une marque de la sainteté et de la pureté de vie de celui qui en est l'objet, que les ennemis de Clément XIV, — et, il faut le dire, quoiqu'en rougissant, —jusqu'à des prêtres, n'ont pas craint de faire des efforts pour empêcher un fait si glorieux pour ce grand pape et ce saint évèque, d'être mentionné dans le procès de canonisation du second , afin de perpétuer ainsi l'ignominie dont ils avaient depuis si longtemps cherché à flétrir la mémoire du premier. Mais la charité chrétienne et la justice des pieux enfants de saint Alphonse-Marie l'emportèrent sur ces tentatives impies, et ils rejetèrent avec indignation ces insinuations perfides. Ce fut alors que ce même fait , qu'on avait voulu supprimer d'abord comme une gloire de notre pontife, lui fut ensuite, par une interprétation artificieuse et impie, imputé comme une honte. C'est donc toujours la même haine et la même injuste cruauté qui, de nos jours comme à cette époque, poursuivent leur œuvre de vengeance contre sa mémoire auguste et sainte.

LX. — • Aucun pape ne fut, après sa mort, injurié d'une manière aussi sauvage que Clément XIV ; et non par les ennemis de l'Église, non par les protestants , non par les coryphées de l'incrédulité, non par des catholiques modérés, dont le nombre, grâce à Dieu, est encore le plus considérable, et auxquels appartiennent les membres les plus généreux de l'Église et ceux dont le cœur, instinctivement, a toujours battu pour Clément XIV; mais uniquement par ces hommes , prêtres ou laïques , catholiques de nom, qui se déclarent orgueilleusement les entants et les défenseurs les plus zélés de l'Église de Dieu, et qui prétendent à eux seuls la former. La dépouille mortelle de Clément XIV n'était pas encore refroidie, que déjà s'élevaient contre lui leurs voix et leurs mains sacrilèges.

A peine son catafalque était-il placé dans l'église de Saint-Pierre, pendant la neuvaine de ses obsèques, que l'on cherchait déjà à le déshonorer et à arracher les inscriptions dont il était orné pour leur en substituer d'autres remplies d'injures. Le noble cardinal de Remis fut obligé d'entretenir, à ses propres frais , une garde

secrète qui, jour et nuit, veillât autour du catafalque, afin de prévenir un semblable scandale. Ces inscriptions étaient les suivantes :

SERVANDIS

VETERUM MOINU MENTIS

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