VII. D'autre part, avec quelles paroles graves à la fois et
touchantes, le saint-père n'exhorte-t-il pas les ordres religieux à rester iSdèles à l'esprit de leurs saints fondateurs ; à n'avoir dans l'élection de leurs supérieurs que les plus pures intentions, et à ne choisir que les plus dignes sujets qui pussent servir de modèle aux autres par leur science, leur prudence et leurs vertus. Voici en quels termes il s'exprimait (1), dans une semblable occasion, à D. Pierre, préfet de la congrégation des Bénédictins de Bavière, le 11 mai 1771 :
« Notre cher fils, Philippe Carcani, nous ayant écrit pour nous donner avis du chapitre général qui devait avoir lieu dans votre congrégation, afin de pourvoir à l'élection prochaine de votre successeur , nous avons voulu , pour vous donner une marque de l'amour paternel particulier que nous ressentons pour votre congrégation vous envoyer par écrit quelques conseils utiles , qui, nous l'espérons, vous seront encore agréables, lorsqu'on les communiquera, en notre nom, à vous, aux abbés et autres membres votants.
« Que peut-il y avoir pour vous de plus agréable, en effet, et do plus doux que de vous sentir excités par nous à accomplir des devoirs qui sont de votre plus grand intérêt, et desquels dépendent votre honneur et votre gloire ? Cet honneur et cette gloire étant uniquement placés dans la fidèle observance de la discipline monastique, vous les acquerrez, à coup sur, si vous choisissez pour général un homme qui ait donné de longue main des preuves éclatantes de prudence, d'obéissance et de sainteté ; qui puisse exciter les autres, par son exemple et sa propre supériorité, à cultiver la vertu et l'étude des sciences sacrées; un homme capable d'allumer l'ardeur de toute vertu et de tout bien, par ses actions , dans tous les cœurs.
« Yos affaires ne pourront jamais être dans un état florissant,
(1) Theiner, Clcment- P. XIV Eplst., etc., n" 135, pag. 150.
KT i:i UOI'i; Slîi'TKNTHIONALf:, ^9
prosiu-rc, ni (Icmciirer Icllcs, si votre conj^rép^alioii n'csl pnissaiilc cil vertus et eu doetriiie; or, elle ne le pourra jamais ('tre si eelui (pii eomnumde aux autres ue les retient dans la voie où doit inarclier votre institut par l'éclat de ses jiropres (ruvrcs. (lelui doue, parmi tous les hommes si distinf,'ués (|ui eomj)osent votre eoui^régaliou, que vous eonnaîtrez posséder ces qualités au de^^ré le plus émineut, erov cz que c'est celui-là nic-me que le Saint-Ksprit vous désif^ne. ^'écoutez plus alors aucune raison déduite de l'intérêt privé, et (lu'aucunc affection personnelle ne vous tlétourne de procurer la grande et universelle utilité.
« Vous aurez parfaitement pourvu au bien de chacun, quand vous aurez pourvu au bien commun; mais si vous iic voulez errer et porter un faux jugement dans une action si grave, faites entrer dans vos conseils Dieu comme votre guide et leur auteur, et implorez le père des lumières, afin qu'il vous secoure et qu'il diri"-e vos suffrages. Quant à nous, pour vous aider par de plus abondantes prières dans le choix que vous allez faire, nous vous conférons encore le secours de celles de l'Eglise, dont nous ouvrons pour vous les trésors. En conséquence, nous accordons à tous les iidèles des deux sexes qui pendant les jours de votre chapitre visiteront l'église du monastère dans lequel vous êtes réunis, ou quelque autre église que ce soit des monastères de votre ordre et qui, préalablement purifiés par le sacrement de pénitence, et nourris de la sainte eucharistie, prieront pour l'exaltation de l'Église, notre sainte mère, et pour la prospérité et l'accroissement de votre congrégation ; nous leur accordons, disons-nous pour une seule fois, l'indulgence plénière de tous leurs rjéchés applicable aux âmes du purgatoire. »
AlII. — Marie-Thérèse avait surtout à cœur deux affaires principales : la diminution du nombre des fêtes chômées et la confirmation définitive de l'érection de l'évèché cathohque de Munkacz ; elle avait plusieurs fois réitéré et recommandé ces deux demandes au saint-père dans le courant de la précédente année. Clément XIV, en 1771, satisfit à toutes les deux.
Par un bref du 22 juin (1) adressé à l'archevêque de Colocza en Hongrie, il supprima plusieurs fêtes avec les plus sages précautions. Les jeûnes attachés aux vigiles des apôtres et autres saints dont les fêtes avaient été supprimées , furent transportés
(1) Theiner, démentis P. XIV Epïsl., elc , n" 144, pag. 161.
aux vendredis et samedis de l'Avcnt. A la fête des saints apôtres Pierre et Paul, on devait faire à la messe mémoire de tous les autres apôtres ; comme à la messe de saint Etienne, premier martyr, celle de tous les autres martyrs dont les fêtes avaient été su[)primécs. Ce bref fut étendu à tous les autres diocèses de Fempire d'Autriche, et à plusieurs autres évèchés d'Allemagne. Le nonce apostolique de Vienne reçut à cet effet, le 22 juin 1771 (i), les pouvoirs nécessaires.
Le 19 septembre, Clément XIV promulgua la bulle de conlirraation pour l'évèché catholique de Munkacz (2). L'impératrice reçut l'induit de nomination à ce siège épiscopal, et monseigneur IJradacz, vicaire général de tous les grecs catholiques qui vivaient dispersés dans les diocèses latins de Munkacz et d'Agram, y fut élevé par elle. Clément XIV avait hésité longtemps avant de confirmer cette élection, et uniquement par des motifs qui témoignent d'autant plus glorieusement de son extraordinaire délicatesse de conscience, quant à la provision des sièges épiscopaux, que l'élu avait maintes fois donné des preuves non équivoques de son attachement à l'Église, et de son zèle pour la propagation et la stabilité de l'union des grecs avec le saint-siége. Il avait même fait rentrer plusieurs schismatiques dans le sein de l'Église, et cultivé parmi son clergé la vertu et la science. Il avait réussi par ses nobles efforts, que limpératrice avait secondés de la manière la plus généreuse, à fonder plusieurs écoles et un petit séminaire pour l'éducation de la jeunesse séculière et ecclésiastique de son rit.
Sa grande capacité littéraire l'avait fait nommer membre du tribunal impérial de la censure, et lui avait donné, par conséquent, une position très-impor tante. En vertu de ce titre, il avait eu l'imprévoyance de donner V imprimatur à un livre élémentaire écrit en langue slave et destiné à l'enseignement de la jeunesse grecque-unie, livre dans lequel on avait imprimé le symbole de saint Athanase, avec la grave omission de la parole FiUoque.
IX. — Clément XIV déclara solennellement à l'impératrice qu'il ne confirmerait pas ce prélat avant qu'il ne se fût justifié au sujet d'une telle omission. Celui-ci s'excusa en disant qu'il n'y avait donné son assentiment que dans l'intérêt de l'union, afin de
(1) Tlieiner, Clementis P. XIV Epist., de, u" 143, pag. 159.
(2) BuUariuvi llomanum Clementis XIV, n" 146, jjag. 373.
ET FrnOPF. SF.PTFNTRIONALR. 21
iTiidrc ce livr(>, dans l('(|ii('l, d'ailleurs, ('laiciit ncllrnu'nl r\ posés les (l(»mnis catlioliiiucs, acn'ssihU; aux scliisiiialKiius; cl iiKivcniiant wtle légère concession, coninie il le disait, pour une de leurs principales erreurs, de diminuer leurs préjiij^és contre l'K<4lise calli()li(pie. Clémenl MV demanda à l'impératrice que celte question importante fût examinée à Kome, avant que l'élu ne reçût sa conlirmation , et Marie -Thérèse y consentit avec cjnprcsscment.
Le saint-père convoqua immédiatement une congré^^ation des théologiens les plus distingués, et voulut assister en personne à leurs délil)érati(ms ; tous opinèrent qu'il serait dangereux d'ap- ])rouver la mesure du futur évèque de Munkacz, ([uoique prise dans rintérct de l'union. Eu conséquence de cet avis, le pape exigea que tous les exemplaires de ce livre fussent retirés, ou, au moins, que l'on réimprimât la dernière feuille, sur laquelle se trouvait le symbole en question, en lui restituant sou intégrité par l'addition de la parole Filioque ; ce qui eut lieu. Le nonce fut chargé de communiquer cette résolution à l'impératrice en la remerciant de l'intérêt qu'elle avait pris à cette affaire et de ce que l'évèque, par son influence, s'était si promptement soumis à la décision du saint-siége.
" Vous direz en premier lieu à Sa Majesté, » ainsi s'exprimait au nom du pape le cardinal secrétaire d'État, dans l'instruction adressée à monseigneur Visconti le 14 septembre 1771, « que la décision de cette controverse ayant été par son ordre suprême portée au tribunal du saint-siége apostolique, le saint-père y a reconnu une nouvelle preuve de son incomparable religion, de sou filial respect envers le chef et le pasteur de toute l'Église, et le vicaire de Jésus-Christ. Vous lui direz qu'ayant fait examiner cette controverse par les plus doctes théologiens , il a voulu assister lui-même aux congrégations où l'affaire a été examinée, et qu'enfin, après beaucoup d'études et les plus sérieuses réflexions, il a jugé qu'on ne devait pas permettre la publication de l'Abécédaire grec avec l'insertion du symbole de saint Athanase sans la parole et Filio.
« A cette occasion, Votre Excellence pourra ensuite, de vive voix, exposer à Sa Majesté les solides raisons qui ont engagé Sa Sainteté à porter ce jugement ; elle lui manifestera l'affreuse corruption que l'on ferait d'un symbole si célèbre dans l'Église en en retranchant une parole si essentielle ; vous lui ferez com-
prendre les pernicieux effets qui en dériveraient , au détriment de la doctrine catholique au sujet de la procession de l'Esprit- Saint, et vous l'instruirez des ruses perfides des Grecs qui, en s'ohstinant dans leur erreur, s'efforcent d'affaiblir les fondements des dogmes enseignés par la sainte Église catholique. Vous supplierez enfin cette même impératrice qu'elle donne les ordres nécessaires pour faire supprimer tous les exemplaires de cet Abécédaire, jusqu'à ce qu'il soit corrigé, et le texte du symbole rendu à sa première intégrité.
« Cette correction peut se faire de la manière la plus aisée. En effet, le symbole étant imprimé sur la dernière feuille de l'Abécédaire, il n'y a qu'à faire une nouvelle édition de cette dernière feuille, réimprimer le symbole entier avec les deux mots et Filio, et Sa Majesté pourra ensuite permettre la publication de l'Abécédaire, comme on n'y a rencontré aucune autre chose qui puisse blesser la pureté de la religion catholique. Votre Excellence devra exposer cela de vive voix à Sa Majesté, et Sa Béatitude est persuadée que vous le ferez avec une efficacité égale à votre zèle et à l'importance de la matière dont il s'agit; mais dans le cas où il vous serait demandé, soit par le ministère, soit par le souverain, une réponse écrite , et si vous ne trouvez pas moyen de vous en dispenser, je vous transmets ci-joint un mémoire en italien, dans lequel se trouve le résumé de toutes les raisons qui peuvent toucher le cœur de Sa Majesté et l'engager à exécuter avec soumission et respect la décision du saint-père. Yous ferez usage de ce mémoire en cas de besoin , l'accommodant au style de la cour, et vous le communiquerez à qui il conviendra. »
Parlant ensuite de l'évèque de Munkacz, le pape ajoute :
« Ce seul soupçon d'avoir prêté la main à l'omission de la parole Fiîioque jette dans de grandes peines d'esprit l'àme de Sa Sainteté, qui tremble et recule devant le danger de voir le premier évêque que l'on établit pour les Grecs dans le diocèse d'Agram souillé et retenu dans les erreurs des schismatiques. Sa Sainteté y a pourvu autant qu'il lui était possible en exigeant de cet évoque une profession de foi; mais, en présence d'un aussi grave péril, elle craint de n'avoir pas pris assez de précautions encore contre les impénétrables subterfuges des Grecs.
« Pour cette raison , le saint-père veut que Votre Excellence, avec des paroles graves et énergiques, en parle à Sa Majesté, lui fasse voir les malheurs irréparables que cela occasionnerait à la
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rilii^ion des (irccs si la loi de. Iciir proinicr évèquc était gculcnicnt (loidvuse; qu'elle lui lasse un cas de conscieuee de la protection (luVIle accorde à cet lioininc, et lui représente le compte trèsrii^ourcuv (ju'clle en devra rendre à Dieu pour l'avoir appelé au gouvernement dune population ^recquc-eatlioliquc qui, instable par nature, j)ourrait t()nd)er facilement dans le schisme, si elle s'apercevait que la voi\ de leur elicl'et premier pasteur fût seulement vacillante et douteuse. Concluez, enfin, en disant que Sa Sainteté n'entend pas s'opposer pourtant à la nomination faite par Sa ftlajesté, mais qu'elle se rassure sur la délicatesse de conscience de cette souveraine, et qu'elle recommande cette importante affaire à sa piété et à sa religion. »
L'impératrice et l'empereur témoignèrent au saint-père, dans les termes les plus flatteurs, leur admiration pour la sagesse qu'il avait montrée en cette circonstance, et leur reconnaissance pour l'indulgence dont il avait usé envers le nouvel évèque, qui se montra dans la suite si digne de la laveur pontificale.
X. — Joseph II éprouvait pour Clément XIV une véritable sympathie, et profitait volontiers de chaque occasion pour lui témoigner sa vénération filiale. Ce fut pour cette raison qu'il lui envoya, ])ar exemple, une précieuse collection des portraits de tous les membres de la famille impériale, gravée eu taille-douce, et qui avait été faite à Vienne à l'occasion du mariage de l'archiduc Tcrdinand (1).
Clément XIV, de son côté, comblait le prince de tendres marques d'affection. Il y avait en ce temps à Rome un chimiste célèbre qui avait composé une eau vulnéraire très-efficace, laquelle avait bientôt été connue dans toute l'Europe, mais dont l'inveu-teur ne voulait confier le secret à personne. L'empereur Joseph exprima au pape le désir d'en avoir une certaine quantité pour les nombreux hôpitaux de son empire. Clément XIV non-seulement s'empressa de les lui fournir, mais voulut encore lui envoyer la recette pour la faire, avec une notice indicative de la manière dont on en devait faire usage. Le pape exerça encore en cette occasion un acte d'humanité; car l'inventeur de cette eau se trouvait entre les mains de la justice à cause d'un assassinat qu'il avait commis, et devait prochainement subir la peine capitale. Clément XIV, par reconnaissance pour le service qu'il
(1) Theiner, démentis P. XIV Epist., etc., n» 168, pag. 192.
avait rendu à la société , non-seulement lui fit grâce de la vie et lui rendit la lil)erté, mais voulut encore le recommander à la l)hilanthropic du prince, qui lui donna l'iiospitalité dans ses Etats, afin qu'il pût y exercer librement sa profession (l).
XI. — Dans le duché de Wurtemberg, l'intolérance des protestants envers le prince régnant et envers le petit nombre de ses sujets catholiques allait toujours croissant. Les États de ce pays avaient, pour l'exécution de leurs desseins hostiles contre les catholiques, sollicité et gagné la protection de l'Angleterre et de deux autres puissances protestantes du Nord, le Danemark et la Prusse, lesquelles contraignirent le duc à souscrire une convention secrète pour la prétendue garantie de l'Eglise luthérienne de ses Etats, qu'ils croyaient déjà menacée par la présence de cinq ou six mille pauvres catholiques. En vertu de cet acte, on enleva à ces derniers l'église de Louisbourg qu'ils avaient construite à leurs frais, et il ne leur fut plus permis que de se réunir dans la petite et étroite chapelle du palais ducal. Le comte de Montmartin, premier ministre du duc, en informa le chargé d'affaires de Wurtemberg à Rome, afin d'implorer l'intercession du saint-père en faveur de ces pauvres catholiques, auprès de la cour impériale de Alenne et aussi de celle de France. La même démarche fut faite par les aumôniers du prince dans plusieurs mémoires adressés au sainl-siége, et ils renouvelèrent encore leurs instances le 17 août 177 1, après que le ministre de Wurtemberg à Paris, le baron de Thun, eut donné une réponse évasive aux interpellations de la cour de Versailles.
Clément XIV se hâta d'appuyer ce pieux et juste désir , et envoya aux nonces résidents près des deux cours une relation fidèle de ces tristes événements. Voici comment il s'exprimait dans uue instruction du 17 avril 1771, envoyée par le cardinal secrétaire d'Etat au nonce de Vienne : « Dans la ville de Louisbourg, qui appartient au duc de Wurtemberg , il y a environ trois mille catholiques, lesquels, dès l'an 1724, obtinrent du souverain alors régnant Ja permission de construire, à leurs frais, une église pour y célébrer librement le service diviu et assister aux saintes cérémonies. Depuis lors et jusqu'à ce jour, ils ont joui, dans cette église, de l'exercice de la religion orthodoxe et de l'administration des sacrements , quoique les luthériens , qui sont en
0) Theiiier, Clément. XIV Episf., etc., n« 148, pag. 167.
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ninjorilé dans le i)ays, ainil plusieurs fois tenli' de leur faire enlever ou, an moins, reslreindre ee privilège.
.. Mais dans l'année I7(i1, de f;raves dinienllés étant survenues cuire le due et les états , et ceux-ei ayant recomnieneé à élever des plaintes eontre la susdite K^Iise catholique, le duc, après une l(>n^ne résistanee, a enfin eédé à leurs prétentions, et ordonné, en duledu 25 octobre de Tainiéc dernière 1770, que l'Kglise serait remise uu pouvoir des protestants, et cjuc les vases et orneuients sacrés seraient transportés dans la chapelle ducale. IN'on rassasiés de ee triomphe, les mêmes protestants ont exigé de plus que ni les chapelains auliqnes, ni les missiomiaires apostoliques, ne pussent, à l'avenir, administrer les sacrements aux catholiques inlirmes sans le consentement préalable du pasteur luthérien.
<■ Sa Sainteté, sentant son cœur paternel ému de compassion à la vue du triste état dans lequel sont réduits ces pauvres fidèles, qui se trouvent, pour ainsi dire, privés de tous les secours spirituels, et désirant ardemment leur donner cette aide et cette protection qu'ils implorent avec tant d'instance, croirait convenable de faire connaître par l'organe de Votre Excellence, et dans les termes les plus touchants , à Sa Majesté l'impératrice, la malheureuse condition de ces infortunés ; et de la prier de vouloir bien employer son autorité et ses bons soins, soit auprès de Dieu, soit auprès des états eux-mêmes , auteurs et fauteurs d'une telle violence, alin qu'ils veuillent bien rendre à ces catholiques leur église et le libre exercice de leur religion, dont ils ont constamment joui, et pendant tant d'années, avec le privilège ducal. »
Mais le pape eut la douleur de voir que rintervention de ces deux cours resta sans effet, peut-être parce qu'elle n'eut pas lieu avec la vigueur nécessaire; il en exprima, le 8 juin, en paroles graves, au nonce de Arienne, sa peine profonde , en le chargeant encore de renouveler près de cette cour, en faveur des catholiques wurtembergeois , des démarches nouvelles et d'autant plus vives que ces derniers, suivant même les principes des écrivains protestants , étaient dans la plénitude de leur droit : « Quelque obstacle que l'on croie rencontrer, « disait-il par l'organe du cardinal Pallavicini, « au maintien en possession de cette Eglise , dans les conventions particulières qui ont eu lieu entre les ducs catholiques de Wurtemberg et les états, cela n'empêche pas néanmoins qu'il ne convienne à la piété et à la religion de Sa Majesté
Impériale d'interposer ses bons offices et sa protection en faveur d'une Aille nouvelle fondée avec le libre exercice simultané des deux cultes, et dans laquelle un si grand nombre de familles catholiques se sont transportées dans la confiance où elles étaient de pouvoir, sans obstacle, pratiquer leur croyance dans cette église. Si vous ne parvenez pas à faire agréer ces raisons au ministère de Vienne, faites en sorte, du moins, que vous fassiez secrètement l'éloge des mesures que va prendre le roi très-chrétien, et qu'on le laisse agir d'après rimpnlsioude son zèle.
« Ce dernier peut, comme garant de la paix de Westphalie, réclamer et revendiquer en faveur du duc de AVurtemberg, le jus reformandi, qui, par suite des clauses du traité d'Osnabriick (art. 5), compète à tout prince de ce territoire, et en vertu duquel il peut introduire l'exercice simultané de sa propre religion, dans le cas néanmoins où cela ne porterait aucun préjudice à celle déjà établie et enracinée sur ce territoire. Tel est le principe que, pendant longtemps, ont soutenu et professé les anciens auteurs protestants qui ont commenté le susdit traité, jusqu'au moment où, voyant plusieurs de leurs princes convertis au catholicisme, ils ont ensuite, par de paradoxales interprétations, commencé à prétendre que le prince ne pouvait user de ce droit sans la licence des états, en faveur desquels ils disent qu'il avait été concédé ou reconnu. Mais leurs équivoques ont été si admirablement réfutées par nos plus zélés catholiques, et en particulier par feu l'abbé de Saint-Émeramne de Ratisbonne, dans son ouvrage portant pour titre: Compendium historié gravaminum de subditorum religionis exercitiopublicOy — imprimé cependant sans nom d'auteur et publié en l'année 1744 par Barthel, professeur à AVurtzbourg , dans sa dissertation de Jure reformandi novo; — que les maximes sur lesquelles nous nous fondons ont été reconnues pour vraies et légitimes par les princes protestants eux-mêmes , et en particulier par le roi de Prusse, dans les concessions qu'ils ont faites de plusieurs églises publiques aux catholiques.
« C'est véritablement une des hontes de notre siècle de voir que quelques princes catholiques de l'empire se soient tellement refroidis dans leur empressement à procurer l'avantage de notre sainte religion, tandis que les protestants, au contraire, agissent toujours avec tant de chaleur et font tant d'efforts pour soutenir la leur. Je conçois que les injustes prétentions de ceux-ci puissent occasionner quelquefois, parmi nos catholiques , quelque crainte
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(l'occasioniirr de |)liis ^Maiids désordres; mais ils .se rendraient prandenienl coupables devant Dieu et devant l'Kf^dise, si, j)ar leurs actes el par leuis paroles , ils lei^naient d'accepter les maximes nouvelles que les proleslanls ont iiiveulées et adoptées pour leur propre usage. »
Le saint-père, par rentremise du cardinal de lîernis et du nonce, intervint, en elïet, près de la cour de Versailles, d'une manière non moins active. Le cardinal-ambassadeur, ainsi qne le duc d'Aifiuillon, y prirent la plus noble part, et Clément XIV, rempli de joie de cet beureux résultat, en informa son nonce à la cour de A'ienne, en le chargeant d'en faire part à l'impératrice et à son ministère, afin de les encourager ainsi à appuyer le plus cfllcaccment possible les efforts de la France en faveur des catholiques de AN urleiuberg. « En conséquence des bons offices qui nous ont été rendus près la cour du roi de France , par l'entremise du cardinal de Bernis , relativement à l'affaire des catholiques de Fouisbourg, >- écrivait le cardinal secrétaire d'Ftat à monseigneur Visconti, le 2 novembre 1771, « Son Excellence nous apprend que l'on donnera , à l'ambassadeur qui va partir pour Stuttgard , les instructions convenables pour sonder le terrain , comme on dit, et pour aviser aux moyens les plus convenables de rendre utile en cette aftuire le concours du monarque , sans compromettre son ministre. Son Éminence ajoute que, si l'empereur voulait s'y intéresser. Sa 3Iajesté Très-Cbrétieune n'aurait nulle difficulté à s'entendre avec lui au sujet de la conduite que devraient tenir de concert les deux cours pour le soulagement de ces pauvres catholiques. Profitant de cette bonne disposition , nous avons suggéré au cardinal de faire donner au nouvel ambassadeur de France qui sera envoyé à cette cour des instructions particulières afin qu'il s'entende avec Votre Excellence , et que vous puissiez ainsi agir de concert et étudier à ce sujet quels seraient les moyens les plus propres à conduire cette affaire à boinie fin. Dieu veuille bénir cette sollicitude et aplanir la voie difficile d'une cause qui est toute sienne. »
XIT. — Autant Clément XIV avait été profondément attristé du spectacle de l'odieuse intolérance des protestants , autant il reçut de consolations pour la sincère conversion du duc Louis-Eugène, frère de celui de Wurtemberg.
Ce malheureux prince, naturellement léger, élevé à Berlin au milieu des libres penseurs, avait des mœurs détestables, vivait en
complète désunion avec la duchesse sa femme , et était sur le point de divorcer avec elle, au grand scandale des catholiques. On craignait même qu'il n'écoutât les insinuations perfides des princes protestants, et n'apostasiàt la foi catliolique, parce qu'on lui avait laissé entrevoir, sous la forme d'une espérance probable, dans un revirement politique , le trône de son frère en perspective. Les larmes et les prières du pape l'avaient accompagné dans ses longs égarements, et par l'organe du nonce apostolique de A'ienne , il avait souvent engagé les évèques d'Allemagne à rappeler, par des paroles paternelles , de cette \oie de perdition, ce prince malheureux. Quelle ne fut pas sa joie quand il apprit que le Seigneur avait enfin exaucé ses vœux et ses soupirs, et rappelé cet enfant prodigue à la maison paternelle ! 11 appelait le jour du retour de ce prince à la vertu , l'un des plus heureux de sa vie , et voulut lui écrire de sa propre main, le 20 septembre 1771, une lettre de félicitation (1), touchante et pleine d'admirables sentiments de foi et d'amour paternel. Il s'exprimait ainsi : « A peine nous eut-on remis votre lettre, très-cher et noble fils, à peine eûmes-nous appris par elle le changement qui s'était opéré en vous par la divine grâce , le zèle nouveau dont vous brûlez pour la religion , votre charité envers Dieu, votre fidélité à l'Église et la piété avec laquelle vous vous teniez uni à nous et au saint-siége, que nous n'avons pu nous empêcher de répandre des larmes de joie.
'< l']levant aussitôt nos regards et nos mains vers le ciel , nous avons admiré la grandeur de la miséricorde de Dieu , et nous lui avons rendu, autant qu'il nous a été possible, pour le bienfait qu'il vous avait accordé, d'immenses actions de grâces. Nous avons, en effet, considéré comme un acte de sa bénignité envers nous d'avoir permis que nous reeussions un fils si tendrement aimé, qui, s'étant enfui de la maison de son père , y retournait enlin, inondé de la lumière céleste et conduit par la main du Seigneur. C'est avec une joie ineffable que notre cœur vous accueille ; et nous considérons comme un jour heureux parmi tous les jours, pour l'Eglise et pour nous, celui auquel, votre retour nous consolant de nos fatigues, nous pouvons enfin vous serrer sur notre sein.
« Vous comprenez facilement, à la vue de cette allégresse que
(1) Theiner, Clem. XIVEpist., etc., n° 162, pag. 181.
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lions ressentons à volro siijcl ooiiihien nous désirons qu'elle soit sliihlc cl pcniLineiile ; conihieii nous prions Dieu vX coiiihien nous lui adressons de supplicalioiis pressantes pour obtenir de lui qu'il vous fasse persévérer et ((u'il vous maintienne dans ces disjwsilions <pi'il NOUS a doinu-es , el (piil eunamnie et excite toujours de plus eu plus Aotre cceur à aeeoiiiplir tous les devoirs d'une vie vraiment chrétienne. Voilà ce que nous demandons au ciel avec installée, surtout lorsque nous offrons à Dieu l'hostie qui lui est agréable ; et non-seulement nous avons célébré les divins mystères pour l'expiation de vos offenses , pour le salut de votre àme et pour que vous demeuriez constant dans votre pieux dessein; mais encore nous avons résolu de ne cesser jamais de le faire , tant que durera notre vie mortelle. Nous vous promettons que nous ne aous oublierons jamais dans le sacrifice non sanglant; et nous appliquerons tous nos soins, autant qu'il nous sera possible, pour vous obtenir, de la même manière, le secours permanent du Seigneur et sou éternel appui.
« Quant à vous, mon fils, appliquez-vous principalement à une chose , et souvenez-vous d'agir toujours de manière à provoquer sur vous la bienveillance divine , et à ne vous appuyer que sur la protection de celui que jusqu'à ce jour vous avez trouvé propice. Il faut que vous opposiez cette confiance eu Dieu comme un bouclier impénétrable à cette crainte qui abat quelquefois et renverse votre àme dans la conscience de votre faiblesse ; et vous devez vous appuyer toujours, non sur votre propre force, mais uniquement sur celle de la grâce de Dieu. C'est d'elle, en effet, que procède la crainte salutaire , et si nous voulons opérer notre salut, nous devons grandement nous méfier des forces de la nature humaine. Tel est l'enseignement que nous donnent les anges montant et descendant l'échelle mystérieuse de Jacob. Par l'espérance, nous montons vers Dieu, et, appuyés sur sa miséricorde et son aide, nous nous élevons au-dessus de nous-mêmes , et nous descendons lorsque nous nous fions à la faiblesse de notre nature, et nous comprenons alors toute l'impuissance de ses efforts .
" Quand nous éprouvons de grands désirs, il est facile qu'une confiance vaine s'empare de notre àme, et que nous croyions être quelque chose, tandis que nous ne sommes rien ; rien que des séducteurs de nous-mêmes. C'est alors assurément que nous devons employer et mettre en œuvre le salutaire remède de la crainte, et
réprimer cette enflure téméraire de nos pensées par la considération de notre misère.
« Cependant, nous devons éviter que cette descente profonde n'atteigne les limites du désespoir. Nous devons tourner, redresser, soulever notre âme vers l'espérance et l'attente de l'aide puissante de Dieu. Par cette ascension et par cette descente, nous modérerons la confiance par la crainte, et la tristesse par la joie, de telle sorte que la miséricorde que Dieu répand sur toutes ses créatures soutiendra seule notre humilité. Nous vous écrivons au long sur cette matière, cher et noble iils, afin de tempérer, par les puissantes raisons tirées de la loi et de l'espérance divines, les craintes que votre vie passée vous inspire.
« Nous ne nous opposerons point à votre demande de recevoir de nous une pénitence pour l'expiation de vos fautes ; mais cependant uoiis le ferons de telle manière que nous nous conformions en cela à notre amour paternel envers vous, non moins qu'à votre pieux désir. Nous nous chargerons donc, mon fils, de subir les peines qui devraient vous être temporairement infligées, et nous exigeons de vous que vous nous laissiez agir ainsi sans murmure ; car nous pensons que le Dieu qui se plaît à voir la charité des pères pour leurs enfants , acceptera avec bonté et niiséricordc tous les châtiments et les peines que nous serons heureux de souffrir pour votre amour.
« Nous vous imposerons néanmoins volontiers et avec joie tout ce que nous jugeons devoir être le plus favorable à votre désir de faire pénitence , d'apaiser la justice de Dieu et de satisfaire votre piété et votre religion. En conséquence, en vertu de notre autorité apostolique , nous vous accordons et vous concédons le pouvoir de gagner une indulgence pléiiière chaque fois que vous prierez Dieu avec ferveur après avoir reçu les sacrements de pénitence et d'eucharistie. Nous étendons volontiers cette faveur pontificale à notre chère et noble fille en Jésus-Christ, la duchesse, votre illustre épouse, aux prières et à la sainte tendresse de laquelle vous reconnaissez devoir, après Dieu , le changement des dispositions de votre cœur. Nous éprouvons à son égard pour cette raison des sentiments d'une tendresse paternelle toute particulière, et nous sommes disposé à lui en faire abondamment ressentir les effets. Nous désirons encore donner à vos trois jeunes enfants, objets de la complaisance du Seigneur, des marques de notre bienveillance en leur réservant la même faveur
KT liUHOl'K SRI'TKNTIUO.NALK. 31
jiour le temps on la condition dv la naturo humaine Icnr rendra nécessaire d'ohlenir le pardon et la rémission de leurs fautes. ^MTclles apprennent, dès à présent, à nous rendre cet amour au- (piel nous doinieiil des di'oits celui que nous éprouvons si vivement pour elles.
« JNous ne doutons nullement que, du jour où vous serez nourri do l'aliment céleste, vous n'adressiez des prières plus ferventes et ])lus aijfréables à Dieu, et que vous no vous souveniez de TK^disc (pli vous porte en son sein, et de nous , que vous comprenez parfaitement vous-même avoir si grand besoin d'un pareil secours tle voti'e part et de celle de tous les fidèles. A'ous connaissez, en el'fet, cher et noble lîls en Jésus-Clirist, quel et combien est lourd le fardeau qui nous a été imposé ; il est si pesant que, bien loin de nous sentir capable de le porter, nous ne tremblons jamais davantage qu'à la pensée de la faiblesse de nos conseils et de nos œuvres, comme à la vue de notre propre misère.
« Quant à nous, nous savons que tous nos soins doivent être tournés vers tous les points de l'Église qui nous a été confiée; et, jour et nuit, nous pensons à remédier à ce torrent de maux qui déborde de toutes parts sur elle, et à les guérir. Vous vous en plaignez vous-même, à cause de la haute piété filiale que vous ressentez envers elle, et votre douleur réveille et enflamme notre sollicitude; car les difficultés de notre tâche sont telles, que nonseulement il ne nous suffit point d'attendre les circonstances opjjortunes de bien faire, mais nous devons encore les faire naître et les préparer.
« Nous implorons donc surtout le Seigneur par nos prières assidues et par nos larmes, afin qu'il nous remplisse de sou esprit de conseil , de sagesse et de force; afin que, fortifié par cet esprit comme par une arme puissante, nous puissions repousser les traits enflammés de nos ennemis , et, par la défense et la diffusion de la religion, de la piété et de la vertu, travailler, ainsi que nous le devons et le désirons uniquement, à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
« Croyez donc que le principal devoir de votre piété filiale et de votre dévouement envers nous est de faire assidûment pour nous de semblables prières. Ces prières, jointes à la pratique des vertus chrétiennes, vous feront éprouver chaque jour une abondance nouvelle et plus grande des dons de la divine bonté. Et nous, à notre tour, implorant sur vous la véritable paix du cœur
eu Dieu, la solide gloire et le bonheur, et vous entourant de toute notre bienveillante charité , nous ne désirons rien plus que de pouvoir trouver une occasion favorable de vous en donner de grands et éclatants témoignages. »
Mil. — Ce grand pa|)e reçut encore une consolation non moins grande du côté de l'Allemagne protestante. Le duc régnant de Brunswick et Lunebourg manifesta le désir de traiter directement avec le saint-siége les intérêts de ses sujets catholiques, et destina à cet effet un certain Mainardi en qualité de chargé d'affaires près la cour de Rome , en donnant au saint-père les plus nobles assurances au sujet de la garantie des intérêts de ses sujets catholiques.
XIV. — De leur cùté, les Suisses reçurent des marques éclatantes de la bienveillance pontificale. Pour s'opposer au venin de la nouvelle et incrédule philosophie qui, de France, avait pénétré surtout dans les cantons voisins de l'Italie, Clément XIV y envoya, des États pontificaux, neuf prédicateurs distingués de l'ordre des Capucins, et leur fit faire de nombreuses missions, surtout dans les campagnes. Les évèques de Bàle et de Coire lui en adressèrent leurs remercîments dans des termes pleins de la plus vive reconnaissance, et ne peuvent se louer assez du zèle apostolique déployé par ces missionnaires. Le premier de ces deux prélats pria en même temps le saint-père .^ par une lettre en date du r*' octobre 1771, de vouloir compatir à son grand âge, et lui donner un coadjuteur dans la personne de son vicaire général , Jean- Joseph Gobel, élève du Collège germanique de Eome, et du zèle duquel il fait le plus grand éloge. C'est ce même malheureux Gobel qui, devenu plus tard archevêque de Paris, joua dans les temps de la révolution française un si triste rôle , apostasia le catholicisme, inaugurale culte de la déesse de la Eaisou, et enfin, noblement repentant, lava, sur Féchafaud, ses fautes dans son sang.
Les Suisses, le 20 mai 177 1, eurent à déplorer la perte d'un de leurs plus nobles concitoyens, M. Bandel, professeur en droit, qui, depuis vingt ans, défendait énergiquement au milieu d'eux les droits de l'Église. Grand comme savant, mais plus grand encore comme chrétien, il n'avait jamais songe à ses intérêts temporels, et laissa son épouse avec ses deux enfants plongés dans la plus profonde misère. Clément XIV fut à peine informé de cette perte, qu'il vint immédiatement au secours de cette noble pauvreté, envoya à la veuve, par l'entremise du nonce, des secours
KT KUnoi'l-; Slil'TENTlUONALE. 33
('oiisi(léral)i('s, i-L confia Icdiicalioudi'S (lcu\ orphelins aux abbés (le Sailli, (Jail cl, de Saiiilc-lMaiic d'Iliiisicdchi (aux crniilcs;.
Il lit, (le uu'^iuc, une abondante aumône aux habitants de l'iaucnield, dont l'église avait été détruite par un incendie au mois de juillet de cette année, l'rauenreld était un pavs mixte, où les protestants étaient les plus nondjreux et les plus riches. J.e feu avait commencé dans la partie catholique de la ville : les protestants, par charité chiétienne , regardèrent, sans y ])()rter secours, rincendie dévorer les maisons de leurs compatriotes, et se contentèrent d'en préserver les leurs. Leur temple fut épargné par suite de ce facile miracle, et les ministres, du haut de leurs chaires, plaisantèrent les catholiques sur ce désastre, qu'ils donnèrent comme une preuve incontestable de la vérité de la docti'ine prétendue réformée; mais ces apôtres de l'erreur furent bientôt détrompés. Les catholiques de la ville purent, en peu de temps, par les aumônes abondantes que leur obtinrent les recommandations du saint-père, bâtir une église plus belle que la première. Les huit cantons catholiques, assemblés à Lucerne pour les affaires de la religion, remercièrent le pape, le 8 décembre 177 1 , par une lettre très-touchante.
Le nonce apostolique écrivait, le 14 septembre précédent, à ce sujet au cardinal secrétaire d'État : « Les témoignages de compassion que Sa Sainteté a donnés à l'occasion de ce grand désastre occasionné par l'incendie de plusieurs maisons et de l'église catholique de Frauenfeld, sont dignes de la tendre et paternelle affection qu'elle porte à ces bons catholiques. Je n'omettrai certainement pas de communiquer à ces messieurs les sentiments exprimés dans la bienveillante réponse de Votre Éminence; ces sentiments n'ont besoin que d'être simplement exposés , tant ils sont affectueusement rendus et consolants par eux-mêmes. Cela aura lieu, dans les formes usitées, à la réunion de la diète de lundi prochain; et je ne doute nullement que tous les membres ne demeurent pénétrés de reconnaissance envers le saint-père et envers Votre Éminence, tant à cause de la part sincère qu'on prend à leur malheur, que pour l'espérance qu'on leur donne d'obtenir quelques secours. A vrai dire, ces secours seront hien employés, et comme l'occasion d'un triomphe ([ui réprimera l'audace des prédicants hérétiques, lesquels, du haut de leurs chaires détestables, ne font pas difiiculté d'en imposer à leurs aveugles sectaires et de les fasciner au point de leur persuader que c'a été par un miracle II. 3
(lu Dieu tout-puissant que leur temple soit demeuré intact et l'église des catlioliques cousumée par les flammes; comme si les maux qui nous arrivent n'étaient pas pour l'ordinaire un signe de la prédilection du Seigneur ! »
XV. — La Pologne n'offre cette année, pour l'Église, rien de grand ni de consolant; on la voit s'approcher de plus en plus de sa ruine. Le pape exhorta le roi, par une lettre (1) datée du 23 janvier 1771, à calmer les esprits agités des partis, garantir les droits de l'Église, et rendre à la patrie la paix si désirée. Mais comment espérer une pareille énergie dans un prince dont l'àme était morte aux plus nobles sentiments religieux et patriotiques, et qui ne savait chercher de salut qu'entre les bras de la Russie?
Une conversation qu'il eut avec le père Esterhazy, général des ermites de Saint-Paul, — récemment venu en Pologne pour faire la visite du célèbre couvent de son ordre, à Czenstochau, dans le diocèse de Cracovie, et y rétablir la discipline relâchée, — peut servir à donner une juste idée de l'esprit du prince. Je m'étonne, lui disait le roi en l'abordant en présence de l'évèque de Posen et du prince Adam Czartoriski ; je m'étonne qu'un prince Esterhazy ait pu se faire moine. — Dans mon ordre, répondit le digne religieux, il y a toujours eu et il y a encore des pères des premières familles de Hongrie. Il compte i)armi ses membres des princes et des fils de sang royal. — Avez-vous déjà vu le nonce apostolique? lui demanda encore le roi , et que vous a-t-il dit de moi ? — Je suis religieux, répondit son interlocuteur, et c'est mon devoir de visiter d'abord le représentant du saint-père et de lui offrir l'hommage de ma légitime vénération. Peu soucieux des événements du jour, je me suis entretenu avec lui uniquement des affaires de mon ordre, et je l'ai prié de me donner les pouvoirs nécessaires pour la réforme de nos religieux eu Pologne. Supposé même qu'on lui ait parlé défavorablement de A'^otre Majesté, j'ai dû entendre, moi-même, dire beaucoup de mal dans ce pays sur mon impératrice et l'empereur son fils ; et cependant je n'ai jamais mal pensé d'eux, habitué que je suis à ne jamais passer les bornes qui me sont prescrites par ma vocation et à ne me point mêler des affaires qui ne me regardent pas. Le roi, confus du langage ferme de ce religieux, le combla de faveurs, voulut l'avoir plusieurs fois à dîner à sa table, et, en prenant congé de lui, lui donna un magnifique anneau enrichi de diamants.
(I) Tlieiner, démentis P. X/V Epist., plc, w" 12»,i>.ig. 137.
liT EUUUl'li Slil'TliNTUlUiNALi:. Bfj
XVI. — IjCs allenlats, vrais ou faux, cuiiLrc la vie des souverains, n'éluieiit pas alors chose rare. Le roi de Pologne fut, à Varsovie, l'objet de l'une ou de l'antre de ees tentatives. Le '.i novembre 177 I, entre les nenl" et dix heures du soir, il sortait du palais du prince Czartoriski, lorsqu'une troupe de trente hommes armds et à eheval assaillit sou carrosse, et entraîna dans un bois voisin le juonarque, |)Our lui ôter la vie.
liCS opinions des habitants étaient très -divisées sur cet événement; les plus habiles, au récit de cette violence, telle que le roi l'avait racontée, sans en apporter aucune preuve ni signaler aucun de ceux qui devaient y avoir pris part, et telle que la reproduisirent d'aju-cs lui tous les journaux de l'Europe, la regardèrent comme une invention et un pur roman, forgé par lui et par l'ambassadeur russe, de concert avec les deux grands chanceliers et le primat de Pologne, dans le but d'exciter la commisération de la nation et des puissances étrangères en faveur du prince, et de perdre les confédérés de Bar dans l'estime du peuple.
Plusieurs circonstances importantes paraissaient confirmer cette opinion.
En effet, lorsqu'on annonça au grand chancelier de Lithuanie l'enlèvement du roi, qui eut lieu à peu de distance de son palais, il montra à cette nouvelle la plus grande indifférence et même une sorte de mécontentement, et ordonna aux siens de fermer le ])alais, de n'en pas sortir, et de préparer sur-le-champ le souper.
Pernicotti, Italien et chambellan du roi, saisi d'épouvante, se rendit sur-le-champ chez l'ambassadeur russe, pour l'informer de cet événement et le prier de prendre les mesures nécessaires pour la sûreté du prince et la tranquillité publique. Il fut reçu avec une grande froideur, et l'ambassadeur lui dit : « Qui vous a commandé de venir me trouver? — Mon zèle pour le service du roi, repondit le cliambellan, — et l'ambassadeur : S'il eu est ainsi, vous avez eu tort; retournez tranquillement au palais. »
Pendant toute la nuit les troupes russes et polonaises furent le plus tranquilles du monde , et firent seulement les patrouilles d'usage, comme si rien ne fût arrivé. Personne ne se mit en mouvement pour aller au secours du roi. Le prince Czartoriski entreprit, vers minuit, de faire dans la ville, mais sans aucune escorte, une ronde qui ressemblait plutôt à une promenade nocturne qu'à une expédition militaire , et s'en retourna iiniuédiatement dans son palais.
On avait observé que les soldats déguisés qui enlevèrent le roi et qui étaient censés appartenir à la confédération de Bar , ne parlaient que russe , et non-seulement entre eux , mais encore lorsqu'ils écartaient les Polonais qui se trouvaient sur leur route. Comme aussi ce ne fut pas seulement le prétendu assassin Kosinski qui amena le roi au célèbre moulin près de Varsovie , et qui , touché de compassion , lui promit d'épargner sa vie ; mais bien toute la troupe déguisée , comme on l'apprit le lendemain à l'inspection des empreintes nombreuses qu'avaient laissées les pieds des chevaux sur la terre humide. Kosinski n'était pas non plus officier de l'armée de Palowski, mais un célèbre chef de voleurs , qui avait déjà exécuté de nombreux brigandages avec une grande audace , et avait , disait-on , reçu une forte somme de l'ambassadeur russe pour jouer cette comédie avec le roi. Celui-ci avait, il est vrai, reçu une légère contusion à la nuque, produite, non par les coups de plat de sabre , comme il le disait , mais uniquement parce qu'on l'avait conduit avec trop de précipit.ition près d'un fossé qu'il n'avait pas aperçu à cause de l'obscurité de la nuit, et dans lequel son cheval trébucha et tomba. Ce fut pour cette raison qu'il ne voulut montrer à personne sa prétendue blessure, mais garda la chambre jusqu'à Noël, pour accréditer ainsi cette fable auprès du peuple.
Il semble aussi que les puissances étrangères , intéressées au démembrement de la Pologne, surent apprécier à sa juste valeur cette ridicule tentative d'assassinat , tant les lettres de condoléance adressées au roi étaient conçues en termes laconiques et froids. La gazette de la cour impériale de Vienne, d'ailleurs si minutieuse et si exacte pour tout ce qui concerne les affaires des cours , annonçait l'événement en quatre lignes à peine. La cour de Versailles , qui favorisait les confédérés de Bar, ne lit aucune démonstration.
Ce qui confirmait surtout les doutes des Polonais au sujet de cet assassinat, c'était une circonstance déjà tombée dans le domaine public , savoir , que , dès le mois de juillet précédent, l'archevêque de Gnesne voulait se prêter , pour son propre compte , à un semblable artifice. Cet abominable prélat avait même pris , avec l'ambassadeur russe , toutes les mesures pour faire procéder à son propre enlèvement , et peu s'en fallut qu'il ne fût réalisé. Cette violence devait être également attribuée aux confédérés de Bar. C'est ainsi qu'il prétendait pallier sa longue traliison envers
KT KUhOI'E SI.PTENTHIONALF,. .W
l'Kglise cl, la pairie, se faire considérer eoininc un martyr de la cause de la relif^ioii et de la liberlé, et partager la paline j^dorieuse d«s évc(|ues de Kicw et de Kanueniec, glorieux liéios (jui, en Sibérie, gémissaient encore dans l'exil. J/and)assadeur de; Jtussie fut détourné de sou projet au moment même on il devait avoir lien, — aj)rcs un dîner splcndide <|u'il avait reçu du primat dans sa magnili(|ue résidence d'été, — par l'observation que lui lit un officier supérieur russe , savoir , que personne n'attribuerait cet eidèvcment aux confédérés, mais uniquement au gouvernement russe, et que si le peuple venait à découvrir la fourberie, il pourrait tirer une grande vengeance de ses auteurs.
Le parti royal eût bien désiré, par l'organe du marquis Anlici , ministre de Pologne à Kome, et tout dévoué à lintérèt de la liussie , obtenir du pape un acte solennel, c'est-à-dire une allocution, pour accréditer l'attentat en question contre la vie du roi : « Le pape, » mandait J^ernis au duc d'Aiguillon, le 4 décembre 1771 , « m'a dit que le marquis Antici, ministre du roy de Pologne , et toute sa cabale, voudroient luy arracber des démonstrations extraordinaires au sujet de l'accident arrivé le 3 novembre à Sa Majesté Polonaise, mais qu'il s'en tiendra en cette occasion précisément à ce que la décence, la religion et la cbarité chrétienne luy prescrivent. Le marquis Antici a voulu jetter des soupçons sur le nonce Durini, que la cour de Varsovie déteste ; mais j'ay prémuni le pape contre des imputations si injustes et si odieuses. »
Clément XIV se contenta en effet d'exprimer au roi sa douleur au sujet de l'attentat , et sa joie de ce que le Seigneur l'eût délivré du péril, et profita de cette occasion pour lui rappeler, avec une grande délicatesse et une haute sagesse , quels étaient sa position et ses devoirs envers l'Église et la patrie. Il se rendit à l'église nationale polonaise, où le marquis Antici faisait chanter un solennel Te Deum d'actions de grâces pour la conservation du roi et pour implorer du Seigneur , ainsi s'exprimait le saintpère dans sa lettre (l) du 24 décembre, toutes les grâces et les prospérités d'en haut sur la personne du monarque :
« Ce que nous avons demandé plus instamment que tout le reste à la divine clémence , » ajoute-t-il , « c'a été qu'elle daigne enfin changer pour la Pologne cet état de choses plein de troubles en
(1) Theiner, démentis P. XIV Epist., etc., n" 174, p. 198.
des jours de tranquillité et de paix , de cette paix si utile au bien de la religion calliolique, à la splendeur de l'antique piété de TOtre royaume, et à la plus grande gloire de Dieu lui-même. L'admirable sagesse de la Providence divine, qui vous a délivré des périls et de la mort, très-cber lils en Jésus-Christ , est ce qui excite le plus en nous cette espérance. Dieu parait en avoir ainsi usé dans cette circonstance pour consolider, en sauvant vos jours, par votre vertu et par vos œuvres , les affaires agitées de votre royaume et de l'Église.
« Vous n'avez point de meilleure manière de témoigner au Seigneur votre reconnaissance d'un si grand bienfait que de lui consacrer et lui dévouer désormais toute cette vie que vous en avez reçue, et toutes vos royales sollicitudes. Ce sera ainsi que vous montrerez clairement au monde entier combien sont frivoles et vaines les raisons de vos adversaires , qui se posent, comme vous le savez, en champions des droits de la nation et en défenseurs de l'autorité de la religion catholique. De semblables attentats ne peuvent , il est vrai , trouver de prétextes qui les fassent admettre ou même excuser ; mais cependant les raisons apparentes qu'on allègue seront faciles à enlever et à arracher de l'esprit des masses , lorsque le peuple verra clairement que tous vos soins sont consacrés à la défense de la foi et des lois de vos pères , et que Dieu, pour ce motif, couvre de sa protection votre royaume.
(( Rempli du désir de voir ce même royaume heureux et votre nom couvert de gloire , voilà ce que nous demandons à Dieu avec instance, et quelles sont nos espérances, fondées sur la grandeur du bienfait que vous avez reçu de la bonté divine. »
France ci Kiiropc nicrlflioiiale.
XVTT. — Le duc de la Vriïlière Riicréda par intérim au due de Choiseul ; mais il l'ut remplacé, vers la fin de mai 1771 , par le duc d'Aiguillon.
Ces deux hommes d'Etat avaient des idées modérées et n'étaient nullement hostiles au saint-siége. Le changement de ministère dans le commencement exerça même une inlluence salutaire sur les affaires ecclésiastiques, soit en affaiblissant notahlement celle des parlements , soit encore parce que les hommes nouveaux qui prirent le timon des affaires , reconnaissant la nécessité de condescendre aux désirs du clergé et de gagner sa faveur pour plaire au roi qui j)rotégeait les archevêques de Toulouse et de Reims , prirent aussi des vues plus modérées au sujet des religieux, et prêtèrent aux avis du pape une oreille plus attentive.
Louis XV, de son côté, sur la demande du nonce, retira, le 12 janvier 1771, plusieurs ordonnances préjudiciables aux réguliers, et donna même à quelques supérieurs de ces communautés la permission d'accepter des novices. Le duc, ministre intérimaire, communiqua cet édit au nonce le 1 3 janvier, dans une lettre trèsaffectueuse, et l'assura que bientôt on satisferait autant qu'il serait possible à tous les autres désirs de Sa Sainteté. En effet, peu de jours après, fut encore retiré le fameux arrêt du parlement de 1768 , au sujet du pZacef , et l'on permit aux prêtres exilés de revenir dans leur patrie.
Grande fat la joie du saint-père : « Je ne pourrais , » mandait au nonce le cardinal secrétaire d'État, le 1 2 janvier 1771, « trouver aucune expression qui fasse comprendre à Votre Excellence
la grandeur de la consolation qu'a éprouvée le saint-père à la nouvelle du rétablissement de l'ancien usage existant avant l'arrêt du parlement de Paris, en date du mois d'avril 17C8, au sujet de la libre circulation des bulles , brefs et dépèches de Rome. A^otre Excellence pourra également apprécier la grandeur des louanges que le saiut-siége donne à votre zèle et à votre activité , moins par mes paroles que par la longue correspondance que nous avons entretenue sur cette affaire , correspondance qui montre pleinement quelle a été à ce sujet la continuelle sollicitude de Sa Sainteté des les premiers jours de son pontificat.
« Béni soit donc le Seigneur qui, tenant dans sa main les cœurs des hommes , a excité la religion de Sa Majesté et de ses nouveaux et intelligents ministres, et en particulier le grand chancelier, à réparer l'injure que l'ancien parlement avait fait éprouver sur ce point au saint-siége et en même temps aux droits de l'Église. Béni soit-il encore pour l'ère nouvelle dans laquelle il vient de faire entrer , et le pontificat de notre très-saint père, et le ministère apostolique de Votre Excellence.
« Nous attendrons la copie de l'acte qui a été publié à ce sujet, soit par Sa Majesté, soit par le parlement, pour en examiner les termes et les expressions précises; leur teneur nous servira à déterminer ]d1us particulièrement le degré de nos félicitations, et à témoigner la reconnaissance pontificale à quiconque aura contribué à cet acte de Sa Majesté, non moins rempli de générosité que de religion.
« Votre Excellence augmente encore notre consolation en nous faisant espérer que l'on reviendra aux dispositions du concile de Trente pour la fixation de l'âge auquel il pourra être permis de faire la profession religieuse. Ce serait rendre \éritablement un grand service cà la cause de Dieu et à l'utilité de l'Église ; car l'exemple donné par cette cour ayant eu tant de funestes conséquences dans les autres parties de la chrétienté , oii une prolongation semblable et quelquefois plus considérable a été introduite, a occasionné partout une diminution de vocations, au grand détriment des ordres religieux , et une atteinte portée aux droits légitimes de l'Église. Ce nouvel acte de religion du roi très-chrétien servirait d'avertissement et de reproche tacite aux princes qui se sont laissé séduire par les nouvelles maximes, et de point d'appui à notre saint-père le pape pour les exciter à amender leurs précédentes dispositions. »
ET EUROPE mi^:ridionale. 41
Wlll. — Le duc d'Aif^uilloii correspondait de plus en plus aux désirs du saint- sié^^c. C'iUail en grande partie par politique , pour surpasser, par les léiii()i^Miaj;es de sa hiciiveillanee envers le clergé, le ri>al illustre dont il avait amené la ehnle; d'autant plus que la sortie du ministère de ce dernier fut généralement blAniée et déplorée. Le roi lui-même sembla se nîpentir de l'avoir disgracié, et pour lui donner une marque dcconliance et de faveur, le confirma, le 4 janvier 1771, dans son grade de colonel des gardes suisses , grade auquel était attaché un traitement de cent cinquante mille livres. Le nonce écrivait à ce sujet, le 2 février suivant : « Les satires et pamphlets qui circulent eu ce moment sont innombrables. Tous ont pour objet de célébrer son mérite (de Choiseul), et de faire des vœux pour son retour. «
Clément XTV , de son cùté , si profondément intelligent de la politique européenne, lut vivement affligé delà chute de Choiseul, et dans l'appréhension d'un moins favorable avenir, quoique les amis des jésuites , par des voies secrètes , eussent cherché à lui faire espérer d'un changement de ministère un âge d'or nouveau |)our l'Eglise et pour la France. « Le pape, » écrivait Bernis, le î) janvier 1771, au duc de la Vrillière, « me parla lundy dernier avec beaucoup de prudence et de reserve de la disgrâce de messieurs les ducs de Choiseul et de Praslin. Il fait des vœux pour que le choix que fera Sa Majesté des successeurs de ces deux ministres soit utile à la France , qu'il serve à luy procurer la paix extérieure et intérieure, et sur tout à maintenir notre union étroite avec les cours de Madrid et de Vienne. »
Dès le moment de la clmte de Choiseul, le duc d'Aiguillon avait été désigné pour lui succéder; mais sa nomination fut ajournée jusqu'à ce que son procès avec le parlement de Bretagne eût été terminé. Clément XIV s'empressa de se procurer, par la nonciature à Paris , des renseignements sur les sentiments du futur ministre secrétaire d'État. En réponse au cardinal Pallavicini, monseigneur Giraud, dans une dépêche en chiffres, écrivait, le 4 mars 1771 : « Quant au portrait du duc d'Aiguillon que Votre Excellence me demande , je lui dirai que peut-être personne dans le corps diplomatique ne le connaît autrement que de vue. Tous cependant s'accordent à lui reconnaître beaucoup d'esprit , d'activité, de fermeté; il est quelque peu hautain et sévère; mais avec les ambassadeurs , il prendra certainement un ton convenable. Il a toujours aimé et il aime encore le plaisir.
et II était dans les bonnes grâces de madame de Chàteauroux quand le roi la lui enleva pour en faire sa propre favorite; il a fait, depuis le commencement, la cour la plus assidue à madame du Barry , qui le pousse de toutes ses forces. Tous sont persuadés qu'il jouit de la plus grande intimité de mademoiselle du Barry, parente et très-étroitemenl liée avec la favorite. Malgré tout cela, il passe pour n'être pas dépourvu de principes , et n'être pas hostile à la religion. Il est ami particulier de monseigneur l'archevêque de Paris , qui désire l'avoir pour ministre. Il n'est pas esclave de ses intérêts, et même il aime la grandeur et le faste. Il a pour amis et pour partisans les ennemis du duc de Choiseul. Les affaires de Bretagne lui ont fait du tort , mais il ne s'est jamais tiré au clair si ce qu'il a fait en ce pays était ou non motivé par des instructions secrètes.
« Il a passé et passe encore, non moins que le chancelier, pour être un défenseur des jésuites ; s'il l'est réellement , ou seulement à l'occasion, il est réservé de le savoir à celui qui scrute les cœurs. Votre Excellence se procurera difficilement un portrait plus exact que celui ci, lequel, bien qu'en miniature, ainsi que j'ai l'honnenr de vous l'envoyer , m'occupe déj.à depuis quelque temps. Tout le monde continue à penser qu'il sera ministre ; que le roi ne le voudrait pas , mais qu'cà la longue on lui forcera la main , et qu'il en viendra là. »
XIX. — Le nouveau ministre répondit en effet en partie aux espérances qu'on avait conçues de lui, et montra surtout une grande modération dans l'affaire de la réforme des ordres religieux, affaire dans laquelle les archevêques de Toulouse et de Reims avaient procédé avec tant de précipitation et d'arbitraire. Le saint-siége ne pouvait manquer de lui être reconnaissant : « Sa Sainteté, » écrivait au nonce de Paris le cardinal secrétaire d'État, le 20 mai 1771, « a eu pour très-agréable la nouvelle de la promesse qui lui a été faite par M. le duc d'Aiguillon, de détourner Son Éminence le cardinal de laBoche-Aymon, soit de faire aucune innovation au sujet de l'affaire des Célestins, soit de promulguer l'édit que la commission pense à faire publier relativement à la discipline des réguliers , comme encore de quoi que ce soit qui puisse intéresser directement ou indirectement notre cour, sans que nous en soyons préalablement et pleinement informés. »
Le saint- père parvint de la même manière à sauver les deux congrégations de Saint-Rufe et de Saint-Lazare, que la commission
F.T ErnOPF, Mf;RIDIONALE. A'.\
ecclc'sinsliqiio voulait supprimer, en les rt'nnissaiil dans une conprt'j^atioii imiqiic, sous le lilro de Saiiit-Hulc et Saitil-Lazaro. Il en donna, le 'ÎH août (I), de justes louanges au roi, qui s'était montré, en ectte eireonstance, plus équilahlc et plus soumis que la eommission eeelésiastique elle-même, et fit, le 18 décembre, nu cardinal de Clioiseul , archevêque de Besançon, quoiqu'on paroles délicates (2), le reproche de vouloir étendre sur les religieux sa juridiction au delà des limites tracées par la législation canonique. Sa Sainteté profita de cette circonstance pour faire comprendre au cardinal qu'il ignorait ces mêmes lois.
XX . — Les efforts du pape , pour s'opposer au débordement des livres impies, n'étaient pas restés sans effet. Le parlement en proscrivit encore plusieurs, par un arrêt énergique du 2i avril 1771 ; mais Clément XIV fut profondément indigné lorsqu'il apprit que l'Académie de France, au sein de laquelle se trouvaient un certain nombre d'incrédules, avait, dans un éloge de Fénelon récemment prononcé dans son sein , cherclié à faire passer le vénérable archevêque de Cambrai pour un partisan de la nouvelle philosophie. Le nonce fut immédiatement chargé de demander au roi qu'il vengeât cette injure faite à la mémoire du grand et saint prélat, et, sur la requête de monseigneur Giraud, cet éloge fut supprimé par une ordonnance royale, très-honorable pour ce pieux archevêque et pour la religion elle-même : « J'espère,» écrivait à ce sujet, le 22 octobre, le cardinal Pallavicini au nonce, « que cette nouvelle ordonnance royale concernant les louanges odieuses adressées à monseigneur de Fénelon, par des écrivains irréhgieux et impies, sera comme une mission apostolique très-efficace pour contenir dans de justes limites les esprits licencieux. Cet édit montre à la fois le zèle du roi pour la pureté de la foi et le noble concours qu'il trouve dans son nouveau ministère ; quant à moi , je suis heureux que le Seigneur vous ait trouvé digne de coopérer, pour l'honneur de son saint nom, à une œuvre si grande et si utile. Cette Académie de France a déjà plus d'une fois donné des preuves du mauvais esprit qui règne dans son sein , tant à l'occasion du livre de Marmontel, qu'à celle du buste érigé à l'honneur de Voltaire.»
Autant le pape était zélé pour refréner la licence d'écrire au-
(1) Theiner, démentis XIV Epist., etc., n" 155, pag. 175. {?.) Tlieinfir, loc. cU.,n° 172, pag. 19.5,
tant il favorisait les écrivains qui vouaient leur talent à la défense de la religion, comme par exemple il le fit pour les révérends pères Sappel , observantin , et Desmarais , trinitaire ; il écrivait (1) à ce dernier, le 7 août 1771 : « Nous avons reçu votre lettre pleine de l'expression de votre piété et de votre respect envers nous, ainsi que la brochure imprimée en magnifiques caractèi'cs, dans laquelle vous rendez en vers français les plaintes de Jérémie sur la ruine de sa patrie. 11 nous semble qu'en traduisant ce divin prophète, dont personne ne peut espérer atteindre la sublimité, vous l'avez cependant suivi, et c'est vous faire un grand éloge que de dire que vous vous en êtes approché le plus près qu'il était possible. C'est pourquoi nous vous félicitons beaucoup d'avoir entrepris et d'avoir achevé ce travail, et nous reconnaissons que votre talent pour faire les vers n'est pas moins grand que votre zèle pour la religion.
« Persuadez-vous donc que nous avons reçu votre présent avec les sentiments dont vous désirez nous voir animé. Quant à nous, nous vous assurons que vos pieux efforts ont grandement augmenté notre bienveillance envers vous , et que nous désirons trouver une occasion de vous en donner des preuves. »
XXI. — Le 22 septembre 1771, Marie-Louise de France, qui avait reçu de son ordre le nom de sœur Thérèse de Saint-Augustin, fit sa profession solennelle. Clément XI V^ voulut encore rehausser cette solennité par son concours. Il avait chargé le nonce, le 17 juillet précédent, de recevoir en son nom les vœux de l'illustre novice et de lui donner le voile; il accordait en même temps à celle-ci, de même qu'à ses pieuses sœurs, diverses indulgences. Les lettres qu'il écrivit le 14 août à la princesse (2) et au roi son père, respirent la joie la plus vive et montrent la grande consolation dont le remplissait cet événement si glorieux pour la religion : « Voici venir, très-chère fille en Jésus-Christ,» ainsi écrit-il à Marie-Louise, « ce jour heureux pour vous et beau parmi tous les jours, dans lequel, par l'émission des vœux solennels de religion, vous allez célébrer votre chaste union avec Jésus-Christ, votre époux , et lui consacrer toutes vos actions, toutes vos espérances, tous vos désirs et tout le cours de votre vie entière, par le don entier de votre cœur.
(1) Tlieiner, démentis P. XIV Epist., etc., n" 150, pag. 170..
(2) Tlieiner, loc cit., n° lât, pag. 171.
« Notre joie fut fçrande sans doute, jua iWW, cl nos IV-licilalions furent siiicrrcs lorscpic nous vous vhnes, rcjxjussant pour la première l'ois les vanilès du siècle, et dédaignant les splendeurs des cours, outrer dans (^ettc sainte maison des vierj^es du Carmel, et vous rcvctir de l'Iiahit religieux dans le noviciat de celle vie sainte. IMus tard, nous sentîmes noire consolation s'auf,^mentcr d(^ ])lus en plus et monter à son comble à la vue de cette constance avec laquelle \()us poursuiviez votre noble dessi'in en faisant j)rofessiou soleiniclle et publi(|ue. Nous en rendîmes de suprêmes et d'inlinies actions de grdces à Dieu lui-même, qui, vous séparant des délices des palais des rois, vous a unie à lui par une vocation si admirable ; et nous avons reconnu que ce bienfait de la Providence divine envers vous était d'autant plus grand que vous étiez auparavant, dans le siècle, plus élevée en richesses, en dignité et en splendeur, et que votre âme est maintenant plus brûlante d'ardcnls désirs pour les œuvres de la religion, de l'humilité et de la charité.
« Courage donc, ma très-chère fille en Jésus-Christ; et sachez qu'il sera pour vous le plus magnifique de votre vie, et le témoin du plus beau de vos triomphes, ce jour auquel, obéissante à la grâce céleste, vous vous abandonnerez tout entière à la disposition de Dieu, vous vous consacrerez à lui et unirez étroitement votre vie à sa volonté sainte et à sa conduite par l'émission de vos vœux solennels.
« Plût à Dieu que nous pussions assister à cette solennité, et non- seulement être en personne témoin de cette grande action , mais encore y prendre part selon notre ministère apostolique, et recevoir entre nos mains les vœux que vous allez prononcer. Mais nous satisferons ce désir, autant qu'il nous sera possible, en confiant ce soin à notre vénérable frère Bernardin, archevêque de Damas, notre nonce ordinaire, qui, ayant déjà assisté à votre prise d'habit, s'acquittera encore maintenant du soin de recevoir en notre nom votre profession religieuse.
« Pour rendre ce jour plus lieureux encore et plus beau, nous ouvrons en votre faveur le trésor de l'Eglise, et vous accordons de nouvelles indulgences en vertu de notre autorité apostolique.
" Mais nous éprouvons aussi le désir de vous montrer d'une manière plus complète la grandeur de notre amour paternel envers vous, afin d'avoir une raison de jour en jour plus puissante
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de nous consoler en vous, et de rendre, pour vous, grâces à Dieu.
« Notre joie serait immense, ma fille, si nous pouvions suivre pas à pas les progrès que vous faites dans cette voie que vous avez entreprise par l'inspiration de Dieu, et voir de nos propres yeux votre vie s'ennoblir de plus en plus , par la pratique de toutes les vertus, et par celle surtout de l'humilité évangélique. Car vous ne devez rien vous attribuer à vous-même , mais vous devez rapporter à Dieu l'honneur de tout bien ; et autant vous devez vous conlier dans sa bonté immense, autant vous devez vous délier de vos propres forces , et éviter de vous appuyer sur vos propres mérites ; mais au contraire, fortifiée et souteime par la grâce divine, tout craindre de la faiblesse humaine, pouvoir tout eu celui qui vous fortifie, et, pour cette raison , implorer sans cesse le secours et l'appui de celui de qui toute sainteté découle.
« Si vous gravez ce sentiment intime dans votre àme, vous acquerrez facilement ensuite les formes extérieures de l'humilité, et dans cette même humilité la charité jettera bientôt des racines profondes et portera les fruits les plus abondants de toutes les vertus.
« Nous ne vous parlons point ainsi par voie d'exhortation ou de conseil, parce que nous ne le croyons pas nécessaire, ma trèschère fille eu Jésas-Clirist, mais afin de vous encourager de plus en plus à suivre cette vie sainte que vous avez entreprise par l'inspiration de Dieu.
« Du reste, vous devez avoir surtout à cœur de vous rendre toujours agréable à celui auquel vous êtes redevable d'un si grand bienfait , je veux dire à votre père, qui vous aime avec une si grande tendresse ; vous ne devez jamais cesser de demander à Dieu, pour lui, dans vos prières, la conservation de son véritable et éternel bonheur, ainsi que la prospérité de son royaume, de ses enfants et de toute sa royale famille. Nous vous demandons aussi et vous conjurons, au nom de notre amour paternel, que vous vous efforciez de rendre par vos prières le ciel propice pour nous, qui sommes aussi en Jésus-Christ votre père; et que vous ne cessiez de l'implorer pour toute l'Église confiée à notre sollicitude. Car vous devez aimer l'Eglise davantage, maintenant que vous lui êtes, en quelque façon, bien plus étroitement unie.
« Quant à nous, soyez persuadée qu'à notre tour nous ne ces-
liT ELUOl'Ii MÉHIDIU.N.VLI.. -i7
serons jamais do prier li; Dieu trois l'ois saint, pour qu'il manifeste par l'aeeroisseiiieiit dc! NoIre sainteté et de vos vertus combien est a^réal)le à ses }eii\ la résolution (pic nous avez j)rise. »
Dans sa ictlre à Louis XV (1), Clément XIV s'exprimait en ces tenues : « 11 nous est entièi-ement impossibles de trouver des paroles (pii suriiscnt à expjjmer la joie (pie ressent notre àinc toutes les Ibis (lue nous pensons à Marie-Louise, princesse ro^-ale de {-'ranee, noire très-clière lilleen Jésus-Christ, et la v(')tre selon la eiiair. JNous l'avons souvent présente à notre mémoire, et nous nous souvenons sans cesse de cet exemple éclatant de vertu, de religion et de sainteté qui a illustré ce siècle, et dont le souvenir se transmettra illustre et mémorable à la postérité.
« Mais maintenant (jue nous voyons a|)procIier ce jour auquel, l'aniuîe de son noviciat étant terminée, elle va se lier au Christ, son époux, par des vœux solennels, vous ne sauriez croire, trèscher lils en Jésus-Clirist, de quelle joie nous sommes inondé, de quel désir nous sommes rempli de vous en faire part, et enfin, quel besoin nous éprouvons de vous communiquer de nouveau tous nos sentiments de suprême félicitation et do louange. Car les causes de notre allégresse vous touchent encore de plus près, vous qui voyez votre pieuse enfant comblée de dons si particuliers de la grâce divine, et qui avez pris la part principale à sa détermination, par la préférence que vous a> ez donnée aux raisous tirées de la foi, sur celles de la chair et du sang.
« 3Iais que peut-il y avoir de plus utile pour \ ous ou de plus conforme aux intérêts de votre vaste royaume, que de vous sentir fortifié par le secours des prières assidues de celle qui vous est si tendrement dévouée, et en même temps si agréable à Dieu? Votre religion et votre sagesse brillent admirablement dans votre conduite, et nous avons la ferme confiance que la bouté divine vous en récompensera, soit dans votre vie privée, soit dans vos actions publiques, par les dons les plus précieux. Comprenant comme nous le faisons toute la gloire et le bonheur qui doivent en revenir à Votre Majesté, nous vous en adressons donc nos félicitations les plus vives et les plus sincères, et, nous considérant comme dans une sorte de communion de sentiment avec vous, nous prenons, nous aussi, part à votre joie, en vertu de ce droit paternel que nous y avons nous-mème Car nous voyons
(1) Tlioincr, démentis P. XIV Epist., etc., n" 152, pag. 172.
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ainsi notre très-chère fille en Jésus-Christ pins intimement unie que jamais avec notre personne, et pour cimenter cette union de plus en plus, nous souhaiterions ardemment assister nous-même et présider à cette fête sacrée, et recevoir entre nos propres mains les vœux de religion qu'elle doit prononcer.
« Ce qui augmente encore notre désir, c'est la pensée que nous pourrions alors, très-clierfils en Jésus-Christ, vous voir vous-mèine, vous presser sur notre sein , vous parler cœur à cœ'ur de notre dévouement pour votre personne et pour vos intérêts, vous exprimer par nos tendres regards et l'expression de nos traits la grandeur de la charité du pontife et le tendre amour du père , et nous réjouir doucement de vous entendre nous donner de vive voix des témoignages sensibles de votre religion, de votre piété et de votre bienveillance envers nous.
« îNlais puisque nous ne pouvons que désirer ce bonheur, et nous le représenter pour nous consoler par cette agréable image, nous nous le procurerons cependant en quelque manière, quoique absent. Nous avons, en effet, choisi notre vénérable frère Bernardin, archevêque de Damas, nonce ordinaire du saint-siége près de vous, afin qu'il nous représente, et nous l'avons, par une lettre spéciale en forme de bref, député et choisi, de même que nous l'avions fait précédemment lorsque nous lui envoyâmes un mandat ])our nous représenter dans la sainte cérémonie de la prise d'habit. Nous savons que ce choix fut alors très-agréable à Votre Majesté, et nous croyons aisément que vous l'agréerez bien plus volontiers encore aujourd'hui , puisqu'il s'agit de mettre la dernière main à un acte de si admirable perfection et de si grande vertu.
« Nous vous prions donc instamment d'accueillir notre désir avec votre bienveillance et votre bonté accoutumée : vous concourrez ainsi à atténuer le regret que nous fait éprouver notre absence, et vous nous procurerez la douce consolation de pouvoir témoigner à vous, ainsi qu'à toute votre royale famille, la grandeur et la plénitude de notre charité. »
Cette solennité fut exécutée avec une pompe extraordinaire. Le roi et la cour, soixante dames de la première noblesse, et la comtesse de Provence avec une suite nombreuse, assistèrent à cette touchante cérémonie. Le nonce était assisté de trois archevêques et de quinze évêques. La comtesse de Provence l'aida à imposer le voile à la novice ; l'évêque de Senlis fit un discours très-élo-
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qiient qui dura cinq quarts dlieure, cl lui uuiversi^ilement admire : " Si l'au passé, » écrit le uouee à celle occasiou, le 7 octobre, « la pieuse princesse a donné des signes d'un courage extraordinaire, elle les a redoublés cette année, et tous eu sont restés sur|)iis. l/éinotion était peinte sur tous les visages, et des larmes d'attendrissement coulaient de tous les yeux, excepté des siens, qui rayonnaient de joie, de tranquillité et de paix. Considérée dans son ensemble, cette cérémonie a été un \rai triompjie pour notre sainte religion. »
Clément \IV exprima sou contentement à l'évèque de Senlis, qui lui avait envoyé son discours, et le félicita d'avoir illustré cette solennité par l'éclat de son éloquence (1).
La pieuse impératrice Marie-Thérèse voulut elle-même prendre part à cette fête touchante; elle envoya son portrait à sœur Thérèse, et pour faire une gracieuse surpiise à la nouvelle religieuse, elle se fit peindre, non en habits impériaux, mais vêtue elle-même en carmélite. Elle avait tracé de sa propre main, derrière le tableau, les paroles suivautes : « Quand au pied de l'autel vous sentirez la douceur de la paix que votre piété et vos vertus ont préférée à la splendeur de la cour, ressouvenez- vous de moi, et jetez un regard sur ce portrait; il vous demande, en échange de mon affection, un tendre souvenir pour ma fille et pour moi. >'
XXIT. — Le saint-père prenait aussi la part la plus vive à tout ce qui touchait au bonheur temporel de la France : il offrit au roi, le 5 juin 1771 (2), les félicitations les plus affectueuses au sujet du mariage de son neveu le comte de Provence avec Marie- Joséphine, petite-fille du roi de Sardaigne ; mais il le félicita surtout d'avoir sauvé l'Europe d'une guerre dévastatrice en évitant une rupture avec l'Angleterre. Quant à ce dernier événement, il lui écrivait (3) , le 20 février 1771, la lettre suivante : «Les liens intimes d'affection paternelle qui nous unissent à Votre Majesté et à toute la royale famille des Bourbons, nous font comme un devoir aujourd'hui, très-cher fils en Jésus-Christ, de vous manifester entièrement et ouvertement nos sentiments, et de vous exprimer, autant qu'il nous est possible , la part que nous avons prise à ce qui vous intéresse.
(1) Theiner, Clem. XIV Epist., etc., w" 167, png. 192. (2} Tlieiner, loc. cit., u° 140, pag. 155. (3) Theiner, loc. cit., n" 127, pag. l'tl.
50 J^'^^lj FRANCE
« Lors donc que nous eûmes reçu l'agréable nouvelle que la guerre imminente qui allait peut-être s'allumer dans toute l'Europe avait été évitée, et la paix affermie par vos soins, nous en avons éprouvé une joie d'autant plus grande et plus admirable, que nous avons été plus certain que la paix, ce précieux et immense bienfait de la bonté de Dieu, ne serait pas troublée. Nonseulement nous avons rendu aussitôt au Seigneur, si rempli pour nous de miséricorde et d'amour, de profondes et innom.brables actions de grâces; mais, nous étant transporté sans retard à la basilique des Saints-Apôtres, pour y déposer l'hommage de notre reconnaissance et exciter par nos supplications pressantes le bienheureux saint François d'Assise, notre père séraphique, — dont le culte nous est si précieux, et auquel nous recommandons principalement, après Dieu, chaque jour le bonheur de \otre royaume et votre propre félicité, — nous le priâmes de protéger et d'accroître la gloire de votre illustre famille.
<> jXous nous sommes acquitté de ce pieux devoir avec tous les sentiments de bienveillance paternelle, d'amour et de dévouement dont nous sommes rempli envers vous; et nous ne saurions exprimer toute la reconnaissance dont nous sommes pénétré envers vous, à cause des soins et des peines que vous avez pris pour maintenir la paix, non plus que l'admiration que nous ont inspirée la grandeur et la sagesse avec lesquelles vous avez cru devoir préférer le repos et la sécurité de vos peuples aux victoires et aux triomphes que vous pouviez attendre d'une guerre longue et sanglante.
« Eecevez donc, très-cher fils en Jésus-Christ, pour vous, pour votre royale far.iille, et pour toute la maison de Bourbon, notre bénédiction apostolique, gage de toutes les bénédictions célestes, et nos félicitations les plus sincères, pour avoir ajouté, à la gloire que vos ancêtres se sont acquise dans tant de guerres passées, une autre gloire assurément plus solide et plus grande. >»
Le roi remercia le souverain pontife des sentiments paternels qu'il lui avait manifestés en cette circonstance, et principalement au sujet des lettres pontificales relatives à la profession religieuse de sa fille.
XXIIL — La France, et spécialement les Parisiens, doivent conserver un souvenir de reconnaissance à Clément XÏV, puisque c'est à lui qu'ils doivent l'érection à Paris de cet utile établissement généralement appelé Mont-de-Pièlê, qui, jusqu'à cette épo-
i;t lar.oi'K mkiuihonalk. fil
(|ii(', n'avait |)as ciicoiv é\c introduit on France : " Votre Kxcellenee sali, » écrivait à (('tic occasion au nonce le cardinal seer<^taire d'Ktat, sous la date du 10 novembre 1771, « quel est le zèle dont brûle Sa Sainteté pour le soulagement des pauvres, et vous pouvez juger combien grande est la consolation (ju'il a ressentie en apprenant (|u'on a ai)prouvé le nouveau [)rojet de l'érection d'un mont-de-piété (|ui puisse subvenir aux besoins des pauvres, et les soustraire aux usures énormes que trop S(mvent ils sont obligés de subir dans les pays où ces j)ieii\ établissements n'existent pas. Sa Sainteté est encore beureuse que ce projet cbaritable ait été proposé par Votre Excellence, et espère en apprendre bientôt la réalisation. »
XXIV. — Le saint-père ressentit également une grande joie au sujet de la bienveillance avec laquelle les deux princes royaux de Suède, savoir, l'Iiéritier présomptif et son plus jeune frère, s'exprimèrent au nonce apostolique de Paris, au mois de février 1771, pendant leur séjour dans cette capitale.
Ils voulurent avoir plusieurs fois ce prélat à leur table, ne lui parlèrent qu'avec une admiration profonde du grand pape qui gouvernait l'Église, et affirmaient ne rien désirer plus ardemment que de pouvoir lui témoigner bientôt de vive voix leur vénération à lui-même : « Samedi passé, » écrivait monseigneur Giraud à Pallavicini, le 18 février 1771, « je dinai de nouveau chez les princes de Suède, et, le soir, je soupai encore avec eux chez l'ambassadeur d Espagne. Les attentions qu'ils ont eues pour moi sont incroyables . Le même soir le prince héréditaire, après m'avoir dit à l'oreille mille choses aimables, ajouta ensuite en plaisantant qu'en Suède il n'y avait pas de nonce ; je lui répondis de même : Il ne tieiit qu'à Votre Altesse d'en avoir. Et lui, avec beaucoup de grâce, me répliqua : Ce projet ne sera pas d'exécution facile; mais vous êtes bien fait pour en inspirer le désir. »
Clément XIV attachait à cette bienveillance des futurs souverains de Suède les plus douces espérances pour le bien du petit nombre des catholiques de ce royaume, et chargea en conséquence son nonce de les cultiver soigneusement. Le cardinal secrétaire d'État répondait en effet à ce prélat, le 27 février 1771 : « La nouvelle que m'a communiquée Votre Excellence, relativement aux sentiments des princes royaux de Suède, a été très-agréable à Sa Sainteté. Votre Excellence peut facilement se persuader que si tous les étrangers, même dans les rangs inférieurs de la société,
se trouvent très-satisfaits du tendre accueil qu'ils reçoivent de Sa Sainteté, des princes d'un si liaut rang, et qui méritent la plus grande considération, auront lieu de s'en louer bien davantage encore. Vous pouvez donc les assurer que leur venue à Rome sera très-agréable au saint-père, et qu'il fera tous ses efforts pour qu'ils soient satisfaits de leur séjour, »
C'est ainsi que ce sage pontife jetait les fondements d'une préfecture à Stockholm, qui fut, à la joie universelle des catholiques, admise et protégée par ce même prince héréditaire, dès qu'il fut monté sur le trône (1).
XXV. — Ce saint désir du pape, toujours présent à ses yeux, de procurer le plus de liberté possible aux catholiques dans les pays où dominaient les protestants, le portait à traiter ces derniers avec de grands témoignages de distinction lorsqu'ils lui étaient présentés. Les Allemands et les Anglais surtout eurent grandement à se louer de sa bienveillance. Aussi s'en approchaient-ils volontiers à cause de son esprit de conciliation, et un grand nombre revinrent plus tard à la foi de leurs pères, au souvenir de l'accueil paternel qu'ils en avaient reçu : « Sa Sainteté a éprouvé une grande satisfaction, » écrivait Bernis, le 5 juin 1771, « de la conversion de quelques protestants d'Allemagne qui, après la lecture de la lettre encyclique de Sa Sainteté, et après avoir esté instruits de la non- publication de la bulle Jn cœna Domini, ont ouvert les yeux à la vérité. Clément XIV, depuis qu'il a donné son encyclique, a reçu des témoignages de vénération de la part des protestants de différentes parties de l'Europe, et principalement d'Angteterre. »
Le 28 août suivant, le même ambassadeur écrivait encore : « Le pape reçoit si bien les Anglois de considération qui voyagent en Italie, qu'on imagine que Sa Sainteté a quelque grand motif d'en user ainsi. Ce que je sais, et dont le saint-père n'est pas disconvenu lorsque je luy en ay parlé, c'est que monseigneur Hervey, évéque en Irlande, et quelques personnes importantes en Angleterre voudraient procurer aux catholiques une tolérance plus étendue de la part du gouvernement britannique ; on prétend que quelques ministres de la cour de Londres ne s'éloigneroient pas de cette idée, si les évesques catholiques d'Irlande
(I) Voy. la lettre di\ Pio VI au roi de Siiède C.iislave TII, du 22 marà 1783. (Tlieiner, démentis P. XIY Epist., w" 315, pag. 382.;
i:t lîDnoi'î: Mi:;nu)ioNvi,i;. "13
(((li soiil InrI iiiihiis des i)>a\imcs de la «•oiir de llonu', voiiloiciil souscrire aux quatre articles de rasscmhU'e du clergé de l'ranee (]c 1(;8'2, et prester le serment d'obéir à toutes les loix civiles de l'Anulelerre. ÏMousci^iu'ur Hervev, lorsfju'il passa ici, nie parla de cette idée; je crois que le pape en est instruit, et ()ue cette nllaire le suit dans le silence. Sa Sainteté m'a seulement dit sur cet objet qu'elle voudroit bien pouvoir obtenir, pour les catholiques des trois royaumes britanniques, des traitements plus doux et un i)lus libre exercice de notre sainte religion. >>
ik'rnis donne en cette occasion de justes louanges à la sagesse du pape : « Le saiiit-pèro, » ajoutc-l-il dans cette même dépèche, " m'cstonne tous les jours par la connoissancc profonde et détaillée qu'il a des sentiments, des intentions et des maximes de Sa Majesté. I.a fermeté avec la([uclle le roy suit le système de réduire les parlements de son royaume à de justes bornes plaist infiniment au souverain pontife. »
Les cours catholiques prenaient la plus \ive part à la juste reconnaissance que témoignaient, pour les mesures d'un pape si rempli de sagesse, moins les catholiques eux-mêmes, enfants de l'Eglise, que ceux qui étaient séparés d'elle par le malheur de leur naissance et de leurs erreurs, et désiraient ardemment voir venir le jour auquel les premiers lui rendraient enlin justice. « Sa Sainteté, » écrivait le duc d'Aiguillon au cardinal de Bernis, le 25 juin 1771, « doit se savoir beaucoup de gré d'avoir écrit sa lettre encyclique, et d'avoir empêché la publication de la bulle In cœna Domini, puisque ces deux actes de lumière et de sagesse ont déterminé quelques protestants d'Allemagne à abandonner les erreurs de leur secte, et en ont engagé plusieurs autres dans les différentes parties de l'Europe, et surtout en Angleterre, à lui donner des marques particulières de vénération pour ses talents et ses vertus. Cette heureuse expérience fortifiera sans doute Sa Sainteté dans les principes de sagesse qu'elle paroit avoir adoptés pour règle de sa conduite dans l'administration importante dont elle est chargée. »
« La négociation secrète, » écrivait encore le même ministre, le 17 septembre de la même année, « qui a pour point de vue de procurer aux catholiques en Angleterre une tolérance plus étendue de la part de la cour de Londres est digne du zèle pontifical de Sa Sainteté, et nous en désirons bien sincèrement le succès. » XXVL — Les jansénistes de Hollande eux-mêmes semblaient
avoir quelque velléité de se rapprocher de l'Eglise et de renoncer à leur schisme aussi insensé que déplorahle. Les principes modérés de Clément XIV avaient fait naitrc ce désir : « Il paroît certain, » mandait, le 2 1 août 1771, le cardinal de Bernis à sa cour, « que la petite Église d'Utrecht cherche à se faire reconnoître par le saint-siége, et que le pape n'y opposera pas d'obstacles, si elle se met en règle. J'ay lieu de croire qu'un agent chargé des pouvoirs de l'archevêque d'Utrecht et de ses suffragants pourra estre admis ici pour traicter secrètement cette affaire. Le pape, à bien des égards, pense comme Benoit XIV ; on ne réfléchissoit pas assez autrefois aux malheurs qu'entraînent les schismes. Le saint-père ne reconnoitra certainement pas l'archevêque d'Utrecht sans exiger de sa part les actes les plus formels, non-seulement de sa soumission, mais aussi de la pureté de sa doctrine. Le souverain pontife aime la paix, et ne cherche pas à diviser, mais à réunir ; il est bon théologien et fort éclairé ; on ne doit pas craindre qu'on lui en impose ni qu'on parvienne à le séduire. >'
La réconciliation de ces malheureux schismatiques était le désir le plus vif de tous les hommes généreux, et même de toutes les cours catholiques : « Ce seroit , » répondait, le 10 septembre 1771, le duc d'Aiguillon à la dépêche précédente, > une époque glorieuse pour le pontiiicat de Clément XIV de réunir au centre de l'unité catholique le prétendu archevêque et la petite Église d'Utrecht; mais je suis bien persuadé que, malgré son amour pour la paix. Sa Sainteté exigera pour conditions indispensables la soumission la moins équivoque à l'autorité et aux décrets du saint-siége. »
Clément XIV, si le Seigneur eût béni cette affaire , se serait montré cependant plus sévère que plusieurs de ses prédécesseurs, si nous nous en rapportons à une conférence qu'il eut à ce sujet avec le cardinal de Bernis : « Sa Sainteté, « écrivait ce dernier, le 1 1 décembre , au duc d'Aiguillon , « s'est expliquée avec moy sur la réponse qu'elle a faite aux instances de la cour d'Espagne au sujet de l'Église d'Utrecht ; elle m'a confié que l'empereur lui avoit fortement recommandé cette affaire, ainsi que quelques autres cours , mais qu'ayant la volonté de recevoir dans le sein de l'Église catholique cette portion des fidèles , elle ne vouloit reconnoître ni l'archevêque dUtrecht, ni les évèques, ni les suffragants; qu'il falloit, avant tout, qu'ils envoyassent ici, au nom de
Kl MltOl'h: MKUlDlOiN.VI.i;. 55
(l'Ile l'igliM', el non au leur [)ro[)r{', un députe avee une procuralion en blanc, la(|Ui'lle seroil remplie au «^ré du pape, ne Noulaiil pas adnuilre sans (h; grandes précautions la soiunission de personnes suspectes dans la doctrine. J'ay fort loué les principes et la prudence du sainl-pèrc. »
\.\VII. — li'lieureu\ résultat dont la providence de Dieu avait jusqu'ici si uierveilleusenient couronné, dans tous les royaumes chrétiens, les clTorts apostolitiues de Clément XiV, l'eneouragèreul à faii'c des déjiiarehes pour remédier à un autre triste événement arrivé sous le pontificat de sou pieux prédécesseur, en faisant restituer à l'Église les pays d'Avignon, du comtat Venaissin, Bénéventet i^)nte-Corvo, usurpés, comme nous lavons vu, par les princes de la maison de Trance à la suite de l'édit de Parme, et dans la possession desquels il n'était pas encore question de réintégrer le saint-siége.
C'était véritablement une négociation des plus délicates et des plus difiiciles. La contestation avec Parme était arrangée de la manière la plus sage et la plus heureuse, et c'eût été un devoir sacré pour les princes de restituer sans retai'd les États envahis. Clément XI Y s'attendait à cette démarche de leur part, et s'était, pour cette raison, empressé de terminer l'affaire de Parme. Mais les cours bourbonniennes profitèrent de cette usurpation , non sans une espèce de perfidie, pour faire de la suppression de la compagnie de Jésus une condition sine qua non de cette restitution, craignant que le saint-père ne voulût pas se résoudre à cette abolition une fois qu'il serait en possession de ces États.
L'usurpation en question devenait donc, aux yeux des couronnes, comme un gage précieux et une garantie de la prochaine sécularisation des jésuites. Cet artifice diplomatique causa une vive affliction au saint-père et le tourmenta fortement. Il disait un jour, en effet, au cardinal de Bernis, que les amis des jésuites, ses ennemis acharnés , ne manqueraient pas de le comparer à Judas, et de dire que, comme celui-ci avait A^endu le Sauveur aux Juifs pour trente deniers , lui , de même , avait marchandé pour deux pouces de terre la société de Jésus aux souverains de la maison de Bourbon.
Il avait deviné juste : cette comparaison révoltante et impie fut faite dans une foule de libelles diffamatoires, non-seulement après sa mort, mais encore de son vivant, et cela uniquement par ceux qui se disaient les plus fidèles enfants de l'Église, s'arro-
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geaient si facilement riionneur de professer la plus pure doctrine, et se revêtaient du titre des défenseurs les plus courageux et les plus dévout% des papes et du saint-siége. Le spirituel cardinal calma l'esprit agite du saint-père , et détourna ses tristes appréhensions par le tableau qu'il lui fit plaisamment de cette analogie prétendue entre Sa Sainteté et Judas , analogie qui , certes, n'était pas flatteuse. Il lui montra avec force, quoiqu'en paroles légères , combien cette comparaison était plus encore absurde que criminelle, combien elle méritait de mépris, et jusqu'où un fanatisme sauvage et aveugle peut, sous le spécieux prétexte du bien, conduire ceux qui s'y livrent.
Quoi qu'il en soit, il est certain que l'àme du saint-père ne fut jamais, dans aucune négociation , si agitée ni si tourmentée que dans celle où il s'agit du recouvrement de ses États ; ce qui prouve admirablement la grandeur de son âme et l'angélique pureté de sa conscience. Et que pouvait-il craindre, en effet, puisqu'il défendait, non ses intérêts, mais ceux du saint-siége? Ce qui le tourmentait, c'était que ces intérêts sacrés fussent d'une nature toute temporelle. Choisi pour cette grande œuvre par le Seigneur, il avait formé le noble dessein de rendre à l'Église la paix et le calme que son prédécesseur avait, sans le vouloir, perdus ; mais il voulait atteindre ce but au moyen de sacrifices et pour des avantages de la même nature que les intérêts qu'il poursuivait, et que les uns et les autres justifiassent pleinement sa conduite aux yeux de ceux-là même dont , par les ombres des préjugés, la vue était obscurcie.
Mais il comptait trop sur l'équité et la bonne foi de ses adversaires, qui, bien loin d'apprécier la position cruelle dans laquelle il se trouvait placé, ne le comprenaient même pas.
La suppression de la société de Jésus était le mot d'ordre de toutes les puissances catholiques , aussi bien de celles qui la demandaient ouvertement que de celles qui , spectatrices impassibles de ce grand drame, s'empressèrent d'en saluer le dénoûment. Clément XIV aurait dû prendre courage dès le commencement de son pontificat, appuyé sur la confiance en Dieu et sur cette œuvre grande et sainte de la réconciliation de la chrétienté avec l'Église. Il le prit plus tard ce courage avec un héroïsme vraiment chrétien et presque à la veille de sa mort ; mais il eût dû être persuadé d'avance que ce ne seraient pas les étrangers, mais les propres enfants de l'Église qui le représenteraient à la posté-
KT eiîhoim; MKUiniONAi.i,. *;7
rit(' comuic trailrc envers la religion et Dieu, des ([u'il abolirait la sociéUi de Jésus, quand int'^me ce sacrifice aurait été le j)ins n(^'essnire, sans examiner si cette suppression, exécutée ])ar la volonté (le la louf(!-j)uissnncc divine, avait lieu de sa f)art avec ou sans douleur, et sîins s'informer si cette abolition s'était effectuée avant ou après la restitution de ses États.
C'était pourtant par un acte de baule et admirable prudence de la part du souverain pontife, que, depuis les premiers jours de son pontificat, jusqu'au 21 octobre 1770, — c'est-àdire pendant plus d'une année, et lorsque la lutte avec les puissances était la ])Ius \\\c au sujet de la suppression de la société de Jésus, — il prit garde d'exprimer aux ambassadeurs de ces cours le moindre désir au sujet de la restitution des États du saint-siége , usurpés sous son prédécesseur, afin d'échapper ainsi au soupçon d'avoir voulu acheter cette légitime possession au prix de l'illégitime suppression de la compagnie de Jésus.
Ce ne lut donc qu'après avoir glorieusement réconcilié avec l'Église le Portugal , l'Espagne et la France, et rétabli l'ancienne confiance et la vénération d'autrefois envers le saint-siége dans le reste de la chrétienté, qu'il fit pour la première fois, au mois de février de cette année , une première démarche pour obtenir la restitution de ces États. Et ne fut-ce pas encore un acte de haute prudence que d'abandonner toute demande de restitution dès qu'il vit que les puissances y mettaient pour condition sine qua non l'abolition de la société de Jésus? Il n'agit pas d'une manière moins sage lorsque , après avoir accompli selon les décrets de la Providence divine l'œuvre de cette même suppression, il voulut que la restitution en question ne s'accomplit que quelque temps après ce même acte, afin de fermer ainsi pour jamais la bouche aux calomniateurs.
Nous avons cru devoir, avant notre exposé des faits, placer ces observations, afin de donner une juste intelligence des négociations du saint-siége avec les cours, parce que, généralement , dans les appréciations que Ton a faites de la suppression de la société de Jésus , non-seulement on ne tient aucun compte de la grande affaire de la réconciliation des puissances avec le saintsiége, mais on la tourne presque en dérision, et l'on met toujours en première ligne le recouvrement de ces États que Clément XIV avait reçus, dit-on, comme autrefois Judas ses trente deniers
ai)omiuables , pour vendre , à l'exemple de ce dernier, une compagnie innocente comme celui dont elle portait le nom.
Le généreux silence de Clément XIV au sujet de celte restitution n'étonnait pas peu cependant les cours et leurs ambassadeurs à Rome, et ils eussent bien désiré qu'il eût fait entrer cette question pour quelque cliose dans les négociations au sujet des jésuites; mais bien loin delà, le saint-père évitait soigneusement toute occasion d'en parler, quoique les ambassadeurs eussent souvent tente avec adresse de mettre cette affaire sur le tapis. Personne ne pouvait s'expliquer cette conduite mystérieuse du pape, pas même Beruis, lequel, pourtant, ne cesse de rendre hommage à la sage prévoyance du saint-père. 11 trouva même quelque temps dans cette longue réticence un motif |)Our douter de l'habileté et de la prudence qu'il reconnaissait habituellement dans les négociations de Clément XIV : « On croit communément, » mandait-il le 21 août 1771, au duc de Choiseul, qui l'avait chargé d'explorer sur ce point les sentiments du souverain pontife, « que le pape est très-fin et très-habile : ceste opinion ne me paroit nullement fondée, car s'il avoit esté si fin et si habile, il auroit subordonné à la restitution de Bénévent et d'Avignon l'abolition de la société de Jésus, et n'auroit pas manqué de raisons plausibles pour cstablir cette condition. »
Ici le cardinal-ambassadeur juge comme un diplomate vulgaire; mais nous voyons, par une de ses dépêches du 24 octobre de l'année précédente à sa cour, combien le pape avait été délicat et prudent dans cette négociation.
« Si j'en juge, monsieur le Duc, » dit-il, « d'apprès quelques insinuations qui m'ont été faites par le canal des deux religieux qui vivent dans l'intérieur du pape, il y a apparence que Sa Sainteté désireroit, avant d'effectuer la suppression des jésuites, de s'arranger avec le roy et Sa Majesté Sicilienne sur Avignon et sur Bénévent. Le pape voudroit pouvoir annoncer dans le même consistoire au sacré collège et à ses peuples, la paix entièrement faite avec toutes les couronnes à des conditions raisonnables, et qui ne diminuent rien de la considération que luy a acquise l'ouverture de la nonciature en Portugal .
« D'apprès cette supposition, qui peut être fondée, j'ay besoin d'instructions, d'ordres et de pouvoirs sur les points suivants.
« 1° Faut-il que j'engage le pape à entrer en matière sur Avignon, ou faut-il que j'attende qu'il m'en parle le premier? 2° Sa
ET ElJUOl'i: MÉHIUIONALK. .'»t)
Sainteté aime les négociations secrètes, dois-je faire mislèn^ aux ininislres d'IOniJa-^nc cl de .Napics de la négociation, (|ui pouii'a s'cntaincrsnria rcslitulion du conitat Venaissin!' iJ" llsenihlc (|U(! les instructions données au conclave astrcignoient les juinistres respectifs, à ne point séparer la satisfaction de la cour de Paiine elles arrangements sur Avignon et Hénevent, tous les différents projets étoient liés et subordonnés à la suppression des jésuites coniiiui à une condition essentielle, fondamentale et piéliminaire. »
Ce fut seulement au mois de lévrier de cette année 1771 que le pape fit une première démarclie près la cour de Versailles, pour obtenir le recouvrement de ses Etats, et lit remettre par le nonce de Paris, à cet effet, un mémoire au roi. Louis XV l'accueillit avec bienveillance, et lit donner au nonce les meilleures espérances. >ous voyons par la lettre suivante datée du I''" mars, et adressée par le nonce au duc de la A^rillière, combien le pape désirait cette restitution pour apaiser sa conscience. Ce prélat, dans cette lettre, prie le ministre de remercier le roi des espérances quil lui avait fait concevoir.
« Je ne puis me dispenser, » ainsi s'exprime-t-il, « de témoigner à Votre Excellence les sentiments de ma vive reeonnoissance de ce qu'elle a bien voulu présenter au roy le mémoire que j'eus riiojuieur de lui remettre sur la restitution d'Avignon, et du comtat N^enaissin, et de m'instruire de la façon gracieuse avec laquelle Sa J"Majesté a daigné, par l'effet de sa justice et de sa bonté, le recevoir. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien porter au pied du trône mes très-sincères actions de grâces, et si l'occasion s'en présente, et sans que cela puisse causer la moindre inquiétude à Sa Majesté, lui insinuer de ma part, comme du plus inutile, mais aussi comme de celui de ses serviteurs qui est le plus attaché à sa personne sacrée, qu'il ne pourroit, peut-être, en ce moment, faire une œuvre plus agréable à Dieu que de procurer une restitution qui intéresse également sa conscience et sa gloire.
« Nous sommes dans le temps de grâce, dans les jours de salut, où le Dieu de miséricorde se plait à écouter plus favorablement les prières des fidèles. >'ai-je pas lieu d'espérer que le roy qui nous le représente sur la terre, le roy très-chrétien v oudra bien suivre son exemple, et donner au chef visible de son Église un nouveau motif de réjouissance, pour le grand jour que
le Seigueur a fait, ce jour de son triomphe, où l'Eglise même invite ses enfants à participer à ses transports de joie et d'allégresse? Permettez -moi de me flatter d'une espérance si bien fondée, et ne doutez pas, Monsieur, qu'en contribuant à la remj>lir par vos conseils, vous n'en receviez de Dieu la récompense. S'il paroît de l'importunité ou trop d'ardeur dans mes instances, l'Évangile m'en fournit une excuse bien légitime. La Cananée, en criant après Jésus Christ, passoit pour importune, et on vouloit la faire taire : mais sa confiance, en lui faisant toujours élever la voix, lui mérila un jugement plus favorable de la part du Seigneur, et la grtice qu'elle demandoit, fut à l'instance accordée. Ma coniiancc en la justice et en la bonté du roy n'est pas moindre, j'ose le dire, que Vétoit celle de cette étrangère en la miséricorde de Jésus-Christ.
" Qu'un militaire propose pour exemple de générosité celle d'un Alexandre, pour exemple de clémence celle de Titus : pour moy m nistre de l'Église et représentant quoique indigne, de son chef visible, je ne puis que tenir le langage, et citer l'exemple de celui qui, ayant tout fait pour nous, est en droit de tout exiger de nous, et le seul, sur lequel il nous soit permis de fonder l'espérance de notre salut. Votre Excellence peut être persuadée, et je l'en assure sur mon honneur, qu'en agissant avec tant d'ardeur pour les intérêts du pape mon maître, je crois n'agir pas moins vivement pour ceux du meilleur de tous les roy s. »
Ce fut encore l'Espagne qui dirigea la marche de cette négociation. Louis XV était porté à accorder sans délai la demande du saint-père ; mais il ne voulait et, même en vertu du pacte de famille, pensait ne pouvoir prendre aucun engagement décisif sans s'être préalablement entendu avec l'Espagne.
« Ma. précédente dépêche du 9 de ce mois, » écrivait le duc de la Vrillière à Bernis, le 0 avril 177 1 , « aura informé Votre Éminence des démarches que M. le nonce avoit faites auprès du roi, conséquament aux ordres de Sa Sainteté, pour obtenir en faveur du saint-siége la restitution d'Avignon et du comtat Venaissin. Sa ^lajesté a promis de s'occuper de cette affaire, et a voulu savoir le sentiment du roi d'Espagne. IN ou s attendons des nouvelles de Madrid sur ce sujet ; et Votre Éminence sera successivement instruite des suites de cette négociation. »
Le 7 mai suivant, ce même ministre écrivait de nouveau au cardinal-ambassadeur :
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«Le roi d'Kspagnc dont le roi a voulu savoir le sentiment avant que de rien déteniiiner sur la restitution d'Avignon etdueoiiitat Veaaissin, a répondu que si Sa ^lajesté lui avoit paru jusqu'à présent vouloir entrer dans une négociation amiable avec le pape, afin de l'engager à accepter pour la cession de ce pays un juste dédoiinuageinent en argent, ([ue liutention de ce monarque éloit aussi de traiter amiablemcnt avec le saint-siége par raport à nénevent, Ponte-dorvo et les duchés de Castro et de Konciglione. Que les trois couronnes de la maison de France avoicnt fait des instances communes pour obtenir la suppression de la société des jésuites, et que, quoique Sa Sainteté eut donné à ce sujet une promesse positive dans laquelle elle paroil persévérer, elle en diffère l'exécution sous différents prétextes. Que si le souverain pontife en agit ainsi pendant que les territoires qu'il réclame ne sont [)as encore rentrés sous sa domination, on peut craindre qu'il sera encore moins disposé après leur restitution à remplir les engagements qu'il a pris : qu'en conséquence, Sa 3Iajesté Catholique croit qu'en supposant que le roi eut changé de sentiment, par raport à Avignon et au comtat Veuaissin , il convient de procéder dans celte négociation avec une lenteur qui fasse connoitrc que son succès dépend de l'exécution des assurances que le pape a données pour l'extinction des jésuites. Tel est l'état actuel de cette affaire, sur laquelle le roy ne se pressera point de prendre une résolution, et qui mérite, en effet, de sérieuses réflexions. ->
Le roi d'Espagne fut encore plus loin : il conseilla à Louis XV, comme le mande, le l" mai 1771, de Madrid, le marquis d'Ossun, de ne point restituer Avignon au pape, jusqu'à ce que ce dernier eût effectué la suppression des jésuites. 11 lui suggéra même la pensée de donner au pape une indemnité pécuniaire pendant le temps que durerait l'usurpation de ses États. 11 pensait faire agir son fils de la même façon au sujet de la restitution de Bénévent et Ponte-Corvo. Ainsi, disait-il, les princes de la maison de Bourbon échapperaient aux remords de leur conscience et à tout reproche d'injustice au sujet de la restitution demandée.
Charles lîl trouva encore un autre prétexte plus habile et plus malicieux pour justifier l'usurpation prolongée de ces États du saint-siége, et forcer ainsi le pape d'en venir à une suppression définitive.
Clément XIV avait, comme nous l'avons vu, terminé l'affaire de Parme, et, de cette sorte, tacitement annulé, jusqu'à un certain point, les actes de son prédécesseur contre le duc. Chailes III conseilla alors au roi de France de ressusciter cette querelle, et de ne restituer au pape ses États usurpés par la maison de Bourbon que lorsque le pape aurait supprimé la compagnie ou rétracté, par son acte public, et révoqué les actes de Clément XIII contre le duché de Parme, persuadé qu'il était qu'il ne consentirait jamais à cette dernière et déshonorante démarche. L'omission de cet acte donnait aux princes, prétendait-il, le droit de se maintenir dans la possession des Etats usurpés.
Que telle fût l'intention du souverain espagnol, nous le voyons' clairement par la réponse qui fut faite, le 16 mai 1771, au nonce apostolique par Louis XY, lorsque le premier lui renouvela l'instance au sujet de la restitution d'Avignon : « Monseigneur, » lui disait-il d'un ton plus plaisant que convenable, « vous êtes trèsvif et très-zélé pour les intérêts de votre cour ; mais nous ne pouvons prendre aucune résolution sans nous mettre d'intelligence avec les rois d'Espagne et de Naples, puisque nous avons agi sur ce point d'un commun accord. L'occupation des Etats pontificaux eut lieu à titre de représailles, au sujet de l'insulte faite à mon petit-neveu , le duc de Parme, et il semble juste, avant de les restituer, d'examiner quelle satisfaction devra être donnée par Rome pour cette insulte. »
L'ambassadeur d'Espagne manifesta plus clairement encore au nonce les sentiments de son souverain, le 18 mai 1771, en lui faisant observer que la France, avec les meilleures intentions du monde, ne pourrait jamais restituer Avignon sans l'assentiment de l'Espagne. Le nonce, profondément affligé, mande au cardinal secrétaire d'État, en chiffres, le 20 mai : « J'ai fait, je fais et ferai tous mes efforts pour pousser le roi à restituer Avignon ; si je le pouvais, je me multiplierais, et j'irais jusqu'en Espagne et même aux antipodes ; mais c'est une triste négociation que celle-là. De nos jours, par suite du peu d'estime dont jouit notre cour, à cause de quelques méprises du précédent pontificat, elle n'est plus soutenue par aucune puissance. »
Ce prélat ne pouvait mieux ni plus énergiquement dépeindre la difficile position dans laquelle Clément XIV se trouvait au début de son règne.
Quand le pape vit les difficultés qu'il rencontrait dans cette
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néfîociation , il rciioiica, [touv un temps, ;i Uuilc démarclio , par délicatossc de conscience, afin d'éviter que l'on ne fit de la sécularisation des jésuites une condition à cette restitution.
VX, en effet, le cardinal de IVM'nis mande, le 17 juillet, à sa cour : « Le sainl-pèrc ne me parle plus d'Avignon depuis trois semaines , et je dois avouer (fu'il m'en a toujours parlé avec la plus i;iande modération.
Le nonce, cej)endant , saisit encore une occasion opportune pour rappeler cette affaire à Louis XV, et présenta, le H) août 177 1 , et sur ordre du pape, un nouveau mémoire au roi pendant le séjour ([ue fit à (loinpiègne celui-ci avec toute sa cour. Voici cette pièce importante :
« Sire,
" L'archevêque de Damas, nonce apostolique près de Votre j>rajestc, ose réitérer ses instances et ses supplications tendant à obtenir la restitution des États appartenant au saint-siége, et occupés depuis plusieurs années par les commandants de Votre Majesté, et, en outre, pour vous demander de vouloir bien interposer votre recommandation puissante auprès de Sa Majesté Catholique, au sujet de la restitution de ceux occupés par les troupes du roi de Naples, son auguste fils.
'> L'archevêque de Damas connaît trop bien la piété et la justice de Votre Majesté et celles du Roi Catholique, pour croire nécessaire de leur rappeler les raisons qui doivent obtenir une telle restitution. Afin de déterminer deux monarques si remplis de religion et d'équité, il suffira de leur avoir exposé les motifs si pressants de conscience que nous avons déjà eu l'honneur de soumettre à l'examen de Votre Majesté. Quand le même archevêque de Damas pense que la gloire de votre couronne (qui a toujours été la protectrice du saint-siége apostolique) se trouve unie à des motifs si graves, il ne peut douter un instant du succès de sa demande. Mais, Sire, quoique la réussite ne lui semble pas douteuse, il ne voit pas encore s'annoncer comme prochain l'instant de cette restitution. Il craint que l'on ne persuade à Votre Majesté, ainsi qu'à celle du roi catholique, que cette dilation est exigée par la prudence et par la politique.
« Tl n'y a point de doute, Sire, que l'on ne doive prendre aucune détermination sans l'avoir fait précéder des plus sérieuses réflexions 5 mais quand le parti à suivre est celui d'une restitution
juste, quand il s'agit de mettre fin à une invasion dont le prétexte est aussi mal fondé que l'occupation elle-même , et qui , quand bien même, — par une hypothèse toujours repoussée, — elle serait considérée comme légitime, n'eu aurait pas moins duré bien plus longtemps que ne l'exigeait la raison apparente qui la motivait; dans ce cas, dis-je, il n'y a pas lieu à prendre conseil de la politique pour se déterminer.
« Deux si grands monarques voudraient-ils , Sire , user d'un pareil moyen dilatoire envers le souverain pontife et le père commun de tous les fidèles? Plus leur puissance est grande, plus ils sont à l'abri de toute crainte, et moins ils doivent tarder à se montrer justes et généreux. Sire, il n'est permis qu'aux faibles de se montrer méliants et circonspects ; leur faiblesse quelquefois exige des mesures et peut arrêter ou suspendre leurs déterminations ; mais une politique de cette nature serait souverainement inconvenante à deux souverains si riciies de puissance et de grandeur. Placés au-dessus de tout sentiment de crainte, rien ne doit arrêter le cours de leur justice, et ils ne doivent jamais différer d'accéder à une juste demande. Ils savent que la première qualité de la justice consiste à être promptement administrée, et que les retards apportés à une restitution nécessaire répugnent à la conscience autant que l'invasion elle-même. Si pourtant, après tout ce que l'archevêque de Damas a eu l'honneur de représenter à Votre Majesté, des raisons politiques, — qu'il n'est pas rare devoir quelquefois porter préjudice aux décisions que Ton veut prendre, — continuaient à suspendre l'exécution d'un acte d'équité si convenable à deux si religieux monarques, nous ne pourrions alors, sans trahir les devoirs de notre ministère, nous empêcher de rappeler à Votre Majesté que toute politique qui n'est pas conforme à la loi de Dieu , juge unique et suprême des rois , expose ceux qui en usent à son indignation divine ; que les bonnes intentions qui demeurent inexécutées n'arrêtent pas les effets de sa justice, et que ceux qui sont capables de suggérer des réflexions pareilles seront impuissants à protéger devant le tribunal de Dieu les consciences de ceux qui se seraient laissé induire à les adopter.
<: Deux princes si religieux et si intelligents ne voudront pas rester exposés à ce dangei' ; ils n'ont besoin de consulter rien autre chose que leur conscience elle-même pour se résoudre à accomplir ce que la justice et le devoir exigent.
" Dans cette espérance, l'archevêque de Damas prend la liberté
ET KllROr'K MliRIDIONALi;, (u]
d'implorer de nouveau la bienveillance de Sa Majesté, confiant dans le pronipl. aecoinplissemeiit, d'un acte qui attirera certainement sur voire personne et sur toute l'auguste l'aniille des liourbons toutes les bénédictions du ciel. »
Lorsque le nonce présenta ce mémoire au duc d'Aiguillon pour le faire remettre au roi, celui-ci en fut singulièrement frappé, et lui répondit d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, que ce mémoire ressemblait plutôt à l'exhortation d'un confesseur qu'à la réclamation d'un ministre. — Soit, répondit le nonce; après tant de vains efforts, il ne me reste plus d'autres armes que celles que me met entre les mains la religion, en face de deux si pieux monarques, afin d'amener le récalcitrant (Charles III) à céder, et d'encourager le bien intentionné à remplir son devoir ; et je compte que vous, monsieur le duc, présenterez ce mémoire à Sa Majesté.
Louis XV donna, comme la première fois, une réponse évasive, s'excusant sur la résistance du roi d'Espagne.
Sur ces entrefaites, arriva de Madrid un nouveau courrier du marquis d'Ossun qui agita vivement l'esprit du roi. Charles III persistait nettement dans son refus au sujet de la restitution demandée, à moins , — ainsi faisait-il dire à Louis XY , — que le pape ne s'obligeât par écrit à supprimer la société de Jésus dans les deux mois qui suivraient cette restitution.
Clément XIV rejeta fièrement cette condition humiliante, rompit immédiatement toute négociation à ce sujet avec les cours, et en abandonna l'issue à la sage et puissante providence de Dieu.
La noble démarche du pape étonna ces princes et eût dû les faire rougir, si la malheureuse question des jésuites, à la solution de laquelle était attachée la restitution exigée, ne les eût fait étouffer la voix de leur conscience. Le cabinet de Versailles sembla même quelque peu piqué de cette interruption subite des négociations entamées à ce sujet avec le pape, d'autant plus qu'il avait réellement fait d'honorables efforts pour fléchir le roi d'Espagne : « Nous verrons, «écrivait de Fontainebleau, le 18 novembre 1771, le duc d'Aiguillon à Bernis, « ce que le pape vous dira sur la restitution d'Avignon et du comtat Venaissin. Votre Éminence a été suffisamment instruite par mes dépêches des mémoires que M. le nonce a successivement présentés sur cette matière. Sa Sainteté pouvait suspendre les démarches qu'elle a faites, si elle les croyait contraires à ses vues et à ses intérêts. Nous IL 5
attendrons sans impatience le temps où elle voudra reprendre cette négociation. «
XXVIII. — L'Espagne tardait toujours à se mettre en règle quant à ses affaires ecclésiastiques, si profondément troublées à cause de la lutte entre le gouvernement et le saint-siége , sous Clément XIII ; et n'étant pas encore satisfaite au sujet de ses exigences relativement à la compagnie de Jésus, elle ne se rapprochait que lentement du saint-père.
Clément XIV réussit néanmoins à rétablir le tribunal de la nonciature en y introduisant quelques prudentes modifications, par sa bulle du 26 mars 1771, et destina à cette nonciature le digne monseigneur Valenti , archevêque de Césarée et déjà nonce apostolique en Suisse. Celui-ci ne put entrer en fonctions qu'au commencement de l'année 1773, à cause d'une grave maladie dont, sur ces entrefaites, il fut atteint. Monseigneur Vincenti, auditeur de la nonciature, fit l'intérim jusqu'à cette époque.
XXIX. — La plus cordiale intelligence régnait cependant entre le pape et le monarque ; celui-ci ne laissait échapper aucune occasion de lui témoigner sa vénération fdiale dans les termes les plus affectueux. Ce fut ainsi que, le 5 juin 1771, il lui annonça la grossesse de sa belle-fille, la princesse des Asturies, et la recommanda à ses prières pour obtenir son heureuse déhvrance. Clément XIV avait, dès le 18 avril précédent, offert à cette occasion ses félicitations au prince des Asturies, et lui avait envoyé un magnifique tableau représentant la très-sainte Vierge, et enrichi des plus précieuses indulgences. Il renouvela ces mêmes vœux au roi par la lettre suivante en date du 20 juin 177 1 (1) :
« Le grand et admirable amour paternel dont nous sommes rempli pour Votre Majesté et pour toute sa royale famille nous faisait désirer ardemment, et demander au Dieu trois fois saint , avec de constantes prières , que nous vissions enfin notre cher fils en Jésus-Christ, Charles, prince des Asturies, et votre fils selon la chair, donner un héritier au trône de votre vaste empire , et aux peuples une espérance assurée de bonheur. Nous avons donc, en voyant nos vœux accomplis, partagé la grandeur et l'excès de votre joie.
« Lorsque, le 18 avril de cette année, nous écrivîmes à ce même cher fils en Jésus-Christ pour lui envoyer le faible mais pieux don
(1) Tliciner, Clément, XIV Epist.,etc., n° 142, pag. 158.
i;t EuiioPK miïiudionam;. (}7
d'une imasc de la bienheureuse Vierge Marie , nous lui disionn que nous dt'sirions surtout, que nous deniandions et que nous attendions que l'on e()nunen(i\t par rendre à Dieu d'immortelles aetions de j^rAecs. IMùt à Dieu, très-eher lils en Jésus-Christ, que nous pussions maintenant exprimer l'abondance de la joie dont notre conir paternel est rempli de[)uis la réception de la lettre par laquelle vous nous annonce/ l'heureuse nouvelle, nous invitant à témoigner à Dieu toute notre reconnaissance pour sa bonté, et à le prier (juil daigne accorder à notre chère fille Louise- Marie, princesse des Asturies, votre bru, la grâce de mettre heureusement au monde l'infant qu'elle porte déjà depuis cinq mois dans son sein.
« Cette confiance filiale que vous nous témoignez , et cette prévenance de votre part, nous ont rempli d'une incroyable consolation ; nous avons éprouvé alors plus vivement que jamais ces mêmes sentiments qui déjà étaient familiers à notre cœur ; et vous avez ainsi augmenté notre désir de vous être agréable. Aussitôt , nous avons levé vers le ciel nos mains et notre cœur, pour adresser à Dieu, autant qu'il nous a été possible , l'hommage de notre reconnaissance ; et nous avons prié et nous prierons encore sans relâche , avec toute l'ardeur dont notre àme est capable , afin que le Seigneur complète son bienfait et assure nos espérances, eu achevant beureusement l'œuvre qu'il a heureusement commencée.
« En agissant ainsi , nous ferons ce que demandent de nous la grandeur et la dignité de votre maison , le bonheur de vos États et de vos peuples , autant que les intérêts et l'utilité de l'Église elle-même que Dieu nous a confiée ; mais nous sentons aussi se développer en nous et s'accroître de plus en plus ce désir, à raison de la grande et ineffable tendresse que nous ressentons pour vous, tendresse qui nous fait considérer vos intérêts comme nous étant aussi chers que les nôtres , et qui nous a fait depuis longtemps , et d'une manière immuable , placer en vous notre sollicitude , notre zèle, nos vœux, nos joies et nos espérances.
« Nous souhaitons ardemment , très-cher fils en Jésus-Christ , que les liens de piété filiale et d'amour paternel qui nous unissent se resserrent encore dans cette circonstance si opportune et si propice , et nous vous prions instamment de vouloir bien condescendre au désir que nous allons vous exprimer ici, c'est-à-dire de permettre que nous puissions tenir sur les fonts sacrés l'infant royal que nous espérons voir bientôt entrer dans ce monde comme
un heureux présage pour votre royaume et pour votre nom, afin qu'au cœur d'un père que nous aurons pour lui , nous unissions encore le titre et la charge de parrain. Ce nouveau lien confirmera nos bons rapports mutuels , et nous remplit d'avance d'une douce allégresse. Nous implorons Dieu avec ferveur de daigner le bénir et de manifester sa bouté envers vous et votre royale famille par des marques perpétuelles et constantes. »
Charles III pria encore le pape , dans le cas où le ciel lui accorderait un petit-fils , non-seulement de vouloir bien le tenir sur les fonts baptismaux , mais encore de consentir à ce qu'on lui imposât son nom sacré. Clément XIV lui exprima en cette occasion (1) des sentiments pleins d'une douce tendresse, digne du père de la chrétienté :
« Nous avons reçu, » lui écrit-il le 1" août 1771 , « la lettre gracieuse de Votre Royale Majesté, par laquelle votre grande piété filiale envers nous vient au-devant d'un vif désir que nous éprouvions nous-même , en nous priant de tenir sur les fonts baptismaux l'infant d'Espagne votre premier petit-fils , — que nous espérons voir bientôt heureusement donné au monde par notre très-chère fille Louise-Marie, princesse des Asturies, épouse de votre fils , — et de remplir dans une si auguste cérémonie les fonctions de son parrain. Vous répondez ainsi à nos désirs, et vous y répondez si pleinement , que vous augmentez encore notre joie en vous offrant pour être de moitié avec nous dans cette fonction sainte , et en manifestant votre désir de tenir avec nous sur les fonts le royal nouveau-né.
« Ce qui remplit notre cœur d'une consolation plus vive dans la pensée de cette union que nous allons avoir avec vous , c'est que nous y voyons une preuve que les relations amicales que nous avions déjà ensemble vont devenir maintenant bien plus intimes encore. Cela s'accorde admirablement avec l'immense et tendre amour paternel que nous éprouvons pour vous et pour votre royale famille, et que ces nouveaux motifs d'affection mutuelle vont augmenter et rendre de plus en plus éclatants.
« Pendant que vous , suivant l'usage de vos prédécesseurs , tiendrez avec nous au baptême le successeur futur des vastes domaines de votre fils , et que plus tard , réunissant en vous la personne du parrain à celle de l'aïeul , par vos saints conseils et
(I) Theiner. démentis XIV Epist., etc., n" 149, pag. 168.
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les exemples de reli{;i()ii et de vertu (|ue vous lui donnerez, vous lui apprendrez ensuite l'art de bien régner, nous , de notre coté, nous voulons aussi aeeoniplir notre cliarj^e ; et, parrain avec vous, nous voulons, avec vous aussi eu remplir complètement les obligations , entourer cet enfant de tout le dévouement de notre amour paternel, et ne cesser jamais de prier le Seigneur toutpuissant qu'il daigne lui accorder la santé, le bonheur, avec une gloire véritable et solide.
n Nous désirons ardemment que Votre Majesté soit pleinement convaincue de la reconnaissance que nous lui portons et dont nous lui donnons l'assurance ; quant à nous , nous considérons cette union que nous aurons ensemble comme devant ajouter le plus bel ornement à la sainte célébrité de ce baptême , et mettre le comble à notre joie.
« La seule chose qui manquera à notre bonheur , ce sera de ne pouvoir assister en personne à cette fêle et y remplir notre office, empêché que nous sommes par la distance trop considérable des lieux ; nous nous consolons néanmoins de cette absence autant qu'il nous est possible , en vous priant de vouloir bien nous désigner quelqu'un qui vous soit agréable , et que vous voyiez volontiers remplir personnellement les fonctions que nous sommes prêt à lui confier , et dont il s'acquittera en notre nom.
« Quant au reste , conformément à la prière que vous nous faites avec tant d'instances , nous implorons assidûment le Seigneur afin qu'il donne à nos désirs le plus heureux accomplissement ; nous vous dirons même que , peu de temps après que votre gracieuse lettre nous eut été remise , nous nous rendîmes le jour de la fête du glorieux apôtre saint Jacques , principal protecteur de l'Espagne , à notre basilique des Douze-Apôtres, et là, sur l'autel où se trouvait exposé le sang précieux de ce même saint , nous célébrâmes les saints mystères , et offrant à Dieu le Père le sacrifice de son Fils , nous nous efforçâmes de toute l'ardeur de nos désirs d'obtenir, par l'intercession et les prières du glorieux apôtre , que le Seigneur daignât nous accorder à vous et à nous le bonheur que nous désirions.
« Nous terminons en ajoutant à ces salutaires secours d'en haut, que peuvent vous avoir obtenus nos prières, le don précieux de notre bénédiction apostolique. •>
La nouvelle de la naissance de l'infant arriva au pape dans son palais de Castel-Gandolfo, où il s'était rendu en villégiature le 8
octobre. 11 fit chanter immédiatement un Te Deum solennel à l'église paroissiale du lieu. Toute la cour pontificale, un grand nombre de cardinaux et le corps diplomatique y assistèrent. A peine retourné à Rome , où il revint le 28 du même mois , au milieu de l'allégresse universelle , il célébra cet événement dans l'allocution suivante (1), adressée au sénat sacré de l'Église, réuni eu consistoire secret le 11 novembre 1771 :
« Vénérables Frères ,
« Nous avons toujours pensé qu'il importait grandement au bien de l'État et à celui de l'Église que les familles illustres des rois depuis longtemps fondées et établies dans les saints principes de la foi transmissent glorieusement à la postérité la plus reculée les traditions d'une piété véritable et solide. Mais la beauté de cette noble transmission ne nous a jamais plus vivement frappé qu'à la pensée des enfants et de la descendance de notre trèscher fils Charles , Pioi Catholique d'Espagne , et au souvenir des innombrables mérites et des bienfaits rendus à l'Église par lui et ses ancêtres.
« A ces raisons, tirées de l'intérêt public et qui nous le rendaient cher, s'en joignaient d'autres qui nous sont personnelles, et qu'augmentait de jour en jour l'habitude des relations de mutuelle bienveillance que nous avions contractées avec lui. De là vient que nous nous croyons comme personnellement intéressé à tout ce qui l'intéresse. C'est pourquoi , préoccupé de la même sollicitude que lui , désireux et rempli d'espérance de lui voir naître un petit-fils , futur héritier d'un si grand royaume , vous comprendrez facilement , Vénérables Frères, la joie immense que nous avons éprouvée dès que nous avons su que notre attente et nos désirs avaient été satisfaits.
« jNous avons appris cette heureuse nouvelle par une lettre du roi lui-même , dans laquelle , répandant dans notre cœur la plénitude de son bonheur , il nous appelait à la partager avec lui, et nous annonçait qu'il avait donné à ce nouveau rejeton de sa famille , eu le tenant sur les fonts sacrés du baptême , notre nom et le sien. Nous avons compris ainsi qu'il était né un fils au royaume, au roi, à nous, à l'Église, à Dieu lui-même, et nous
(I) Theiner, démentis XIV Epist., etc., n" 165, pag. 189.
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a\(uis iTconiiii que sur ce nuMuc enfant étuicnt descendues dès sa naissance les |)Ius précieuses hénédiclions du ciel.
« JNolre all('};resse s'est encore ^'randenient augnienléc de ce que, le jour uivim- auquel celle nouvelle nous esl arrivée , nous avions appris également encore que notre très-chère Jillc Louise- Marie, princesse royale de Trance, a[)rès avoir abandonné la splendeur de la cour du roi son père pour emi)rasser la pauvreté et riiumilité de Jésus-Christ dans l'ordre des vierges du (^arinel, s'élait enfin dévouée à Dieu et soumise sans retour à la profession des règles de la \ic religieuse. Or, pendant que nous repassions dans notre esprit cet acte illustre de sublime vertu, don précieux du Seigneur, et qu'il nous semblait assister en personne à cette fête qui sera mémorable dans tous les âges , et recevoir dans nos propres mains les \œux et les promesses delà royale novice; pendant, dis-je, que nous étions plongé dans cette agréable contemplation, et que nous nous réjouissions de cette nouvelle et admirable gloire qui allait entourer le nom de Bourbon, et surtout celui de notre très-cher lils en Jésus-Christ Louis de France, Roi Très- Chrétien , voilà que le message venu d'Espagne nous annonce une joie nouvelle de la maison de France , et appelle par conséquent notre cœur paternel à y prendre part. IN'ous en rendîmes sur-le-champ de suprêmes et immortelles actions de grâces au Eoi des rois , à Dieu le dispensateur et le défenseur des trônes , aux seuls bienfaits duquel , longtemps et universellement implorés , nous reconnaissons devoir ce double bonlieur , cause de notre allégresse.
« Combien, en effet, n'ont-elles pas été fréquentes et assidues, les prières que nous et le Roi Catholique avons adressées à Dieu ! Combien de vœux pour obtenir cette grâce n'ont-ils pas été formés dans les saints temples du royaume d'Espagne et dans ceux de notre ville !
« Le jour de la fête de saint Joseph de Cupertino, qui précéda immédiatement celui de la naissance du jeune prince, nous avions été précisément visiter notre basilique des Saints-Apôtres ; et là, nous avions demandé avec instance leur protection , dans une circonstance si importante , à saint Joseph et à notre séraphique père saint François , desquels nous avons toujours éprouvé la puissante intercession auprès du Seigneur. Nous souvenant du bienfait que nous en avions reçu , nous sommes allé ensuite , le jour de la fête du glorieux saint François d'Assise, dans la basi-
lique de son nom et de son ordre , et là nous avons , au milieu d'un grand concours de peuple, payé, ainsi que nous le devions, à ces deux saints notre dette de reconnaissance. Nous avons une ferme confiance que le Dieu tout-puissant conservera dans sa bonté cet enfant qu'il nous a accordé, ce lils très-cher en Jésus- Christ à notre cœur et à l'Église , petit-fils du souverain , délices et espérance de félicité durable pour l'Espagne ; et nous sommes assuré qu'il renouvellera en lui les exemples de piété, d'équité, de clémence et des autres vertus rovales qu'ont pratiquées son aïeul et son père.
« Pour nous , autant qu'il nous sera possible , nous nous efforcerons assurément , avec tout notre zèle et toute notre charité pontificale , et nous ferons en sorte , par nos supplications et nos prières, de l'enrichir de l'abondance de toutes les grâces de Dieu. C'est pourquoi nous recommandons au Tout-Puissant cet illustre enfant , Charles-Clément, que nous avons tenu avec le Roi C-atholique dans les ondes régénératrices du baptême , et qui sera , pour ce motif, entre nous comme un gage de douces relations et de mutuel amour. Nous confions aussi ce royal enfant au bienheureux apôtre saint Pierre , dont la dignité apostolique revêt notre faiblesse, — et auquel nous savons combien, pour cette raison, notre zèle est agréable, — afin qu'il daigne le défendre et le protéger.
« Nous avons voulu , Vénérables Frères , vous communiquer cette nouvelle , afin que , selon la part que vous avez dans les intérêts de l'Eglise , vous unissiez vos prières aux nôtres , et que vous manifestiez publiquement la joie qui remplit vos âmes au sujet de cet heureux événement arrivé dans la famille du Roi Catholique , événement dont , vous le savez , le christianisme et le saint-siége apostolique doivent recevoir une puissance et une gloire nouvelles. «
Le pape exprima les mêmes sentiments au roi dans une lettre particuUère (1) en date du 14 novembre 1771, et le remercia en même temps d'un don précieux d'ornements sacrés qu'il en avait reçus à l'occasion de la naissance de son petit-fils , et qui lui avaient été apportés par un courrier extraordinaire.
« Le don que nous venons de recevoir de votre part , trèscher fils en Jésus-Christ, » lui écrivait-il, « nous a confirmé, non- Ci) Theiner, démentis XIV Epist., etc., n° 16e, pag. 191.
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seulement dans l'opinion (jue nous avions déjà conçue de la munilicence dont vous (Mes doué, iiiunineeiice ro^^ale et di^Mic de votre cœur, mais encore dans la conviction du dévouement et de la grande piété liliale que vous ressentez pour notre personne. Vous avcz ainsi ajouté un motif de plus auv motifs que nous avions déjà de reposer sur vous notre souvenir avec bonheur. INous éprouvions déjà pour vous, depuis longtemps, les sentiments de la plus vive et la plus intime tendresse paternelle , et rien ne pouvait nous être plus agréable que d'acquérir de jour en jour davantage, par de nouvelles marques de votre amour , la certitude que ce que nous faisions en vue de la grandeur de vos vertus, nous devrons le faire encore désormais comme un acte de reconnaissance pour les nombreuses et toucliantes marques de votre dévouement envers notre personne. Nous rendons, en conséquence, à Votre Majesté les plus vives et les plus abondantes actions de grâces que nous puissions lui rendre , et nous lui envoyons l'expression des sentiments de notre cœur avec une telle gratitude et une ardeur de tendresse si grandes, que nous ne pourrions en éprouver, ni elle, en ressentir davantage.
« Du reste, très-cher fils en Jésus-Christ, nous nous efforçons avec ferveur, et nous supplions sans cesse le Dieu tout-puissant d'embellir et d'augmenter, par des bienfaits toujours nouveaux , votre vertu , votre bonheur et votre gloire ; qu'il daigne , nous l'en prions encore, vous récompenser surtout, en conservant sain et sauf, pour vous et pour votre royaume , le royal infant d'Espagne Charles-Clément , nos délices communes , que le Seigneur vient d'accorder à nos vœux.
« Mais vous pourrez mieux encore comprendre, par les paroles que nous avons prononcées dans le consistoire secret des cardinaux, lorsque nous leur donnâmes communication de la joie qui nous animait , quels étaient les sentiments de notre âme pour le nouveau-né, pour vous et pour tous vos enfants ; et quels étaient les vœux que nous formions pour le bonheur d'une famille royale dont nous voyons avec tant de bonheur la prospérité s'accroître. Nous avons, pour cette raison, jugé convenable de vous envoyer en même temps que cette lettre l'allocution précitée que nous avons voulu même livrer à l'impression , afin qu'elle subsistât toujours et fût, dans une circonstance si opportune, comme un témoignage public de nos sentiments envers vous. »
La ville des apôtres prit aussi à cet événement la part la plus
vive; une illumination générale eut lieu dans la soirée du jour qui suivit rallocution. Cette illumination fut splendide, surtout à la façade de l'église Saint-Pierre et du palais du Quirinal , où le pape résidait.
XXX. — Clément XIV avait, dès le commencement de son pontificat , mis sous la spéciale protection de la Sainte et Immaculée Vierge Marie l'infant d'Espagne si désiré, ainsi que nous le voyons par une lettre (1) du 18 avril, qu'il adressa au prince des Asturies. Cette marque de pieuse tendresse semblait au roi d'Espagne une inspiration divine, et il voulut, par un acte touchant de sa dévotion et de sa vénération envers la Reine du ciel comme envers le digne vicaire de son divin Fils, célébrer cette pensée pontificale en instituant un ordre illustre de chevalerie sous le titre de l'Immaculée Conception, ordre qui devait être le premier de son royaume. Clément XIV et Cliarles lll en dressèrent ensemble les statuts ; et le premier le coniîrma par une bulle en date du 5 septembre 1771 (2), et l'enrichit de beaucoup d'indulgences et de privilèges spirituels.
XXXI. — En Espagne, comme partout ailleurs , Clément XIV s'efforçait de favoriser les talents littéraires. Il accorda toute sa pontificale protection au collège ecclésiastique espagnol de Bologne, pépinière de grands hommes, et en recommanda les élèves aux évoques d'Espagne, afin qu'ils fussent, soit pourvus de chaires dans les séminaires , soit promus aux dignités ecclésiastiques. Ce fut ainsi, par exemple, que, le 18 avril 1771, il recommanda à l'évéque et au chapitre de Malaga (3) le pieux prêtre Polanco, élève de cet institut, qui , plus tard , se fit un nom dans les sciences ecclésiastiques. Il profita de cette cii-constance pour faire l'éloge de cet utile établissement. Voici en quels termes il s'exprime :
« Notre cœur, mon cher fils en Jésus-Christ, est grandement incliné vers le collège de Saint-Clément , fondé dans notre ville de Bologne, et institué pour les élèves de la nation espagnole par le célèbre Albornati , cardinal de la sainte Église romaine , dont nous apprécions grandement la piété et les connaissances littéraires. Mais ce qui nous porte à entourer celte institution d'une tendresse toute spéciale , c'est la grande utilité qui en résulte pour votre illustre nation, que notre zèle pontifical embrasse avec
(1) Theiner, démentis XIV Epist.,etc., n" 133, pag. 147.
(2) Theiner, loc.cit., n" 159, pag. 179.
(3) Theiner, loc. cit., n" 132, pag. 14C.
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une si grande charité. De môme , en effet, que nous voyons su gloire augmentée par ia réputation et la célébrité des grands hommes (|ui eu sont sortis; de même, nous en avons la ferme espérance, nous la verrous, dans la suite , aller se développant encore.
« INous désirons donc que ceux qui, dans ce collège, ont montré par leurs progrès combien était importante l'œuvre que vous aviez entreprise , ne se relâchent point dans leurs efforts , et cueillent les fruits de leur courage, afin que les récompenses qu'ils auront méritées excitent ciiez les autres une noble émulation, et le désir d'acquérir par leur ardeur et leur application les mêmes louanges. >•
Le saint-père , le 19 décembre 1771 (1), remercia également l'archevêque de Mexico, qui lui avait envoyé ses savantes recherches liturgiques sur le rit mozarabique de l'Église de Tolède, et l'exhorta à faire, dans son prochain concile provincial, tous ses efforts pour faire fleurir parmi son clergé la vertu et la science, qualités également indispensables à un véritable prêtre.
XXXII. — Clément XIV sut également faire respecter en Espagne la dignité, même temporelle, du saint-siége. D'après une convention du 12 mars 1755, passée entre Benoît XIV et la cour d'Espagne, il avait été arrêté que, lorsque des navires pontificaux et espagnols se rencontreraient, la bannière espagnole, s'ils étaient égaux, devrait saluer la première la bannière papale. Dans les dernières années du règne de Clément XIII , pendant que brûlait le feu de l'incendie allumé par la question des jésuites , non-seulement cet acte de courtoisie était toujours omis par les navires espagnols, mais les navires pontificaux, même dans les ports de l'État de l'Église, étaient souvent insultés par les premiers. Un certain capitaine Barzello se permit un acte de semblable inconvenance au mois d'août de cette année 1771 , dans le port de Civita-Vecchia, où il avait jeté l'ancre en revenant de la Chine , sans faire le salut d'usage et sans arborer le grand pavillon national. Cléoaent XIV chargea, le 18 septembre, l'auditeur de la nonciature à Madrid de faire aussitôt auprès du roi les démarches nécessaires, afin que l'usage mentionné fût maintenu sur le pied des premières conventions.
Nous n'avons pas voulu passer sous silence cet événement , de
(1) Theiner, démentis XIV Epist., etc., n° 173, pag. 196.
quelque peu d'importance qu'il paraisse , afin de montrer une fois déplus aux ennemis de Clément XIV, qui, cependant, se vantent d'être si zélés pour l'honneur du saint-siége, la malice de leurs assertions renouvelées tous les jours encore, et jusqu'en 1847, lorsqu'ils prétendent que Clément XIV se laissait lâchement et impunément, jusque dans son propre palais, insulter par les ambassadeurs des puissances étrangères , et qu'il tremblait devant eux comme un écolier devant ses maîtres.
XXXin. — En Portugal, les affaires ecclésiastiques prenaient une tournure de plus en plus consolante pour le saint-siége.
Le nonce apostolique faisait d'incroyables efforts pour détruire les fâcheuses impressions qu'avaient produites sur l'esprit du roi et de ses ministres les calomnies odieuses répandues à Rome par les amis des jésuites contre le pape et le gouvernement portugais , calomnies qui pullulaient dans les journaux italiens et étrangers.
Quoique le roi, ainsi que nous l'avons déjà vu , eût abrogé l'édit de 1759, qui interdisait rigoureusement toute communication avec Rome , le parti jésuitique prétendait néanmoins qu'il était encore en vigueur, et que le nonce était, pour ainsi dire, forcé d'implorer de la manière la plus honteuse, auprès du roi et du marquis de Pombal, l'exercice libre de sa juridiction, et de voir ses décisions, quelque insignifiantes qu'elles fussent, soumises au visa humiliant des tribunaux civils. On débitait ces bruits absurdes jusqu'à Rome , et aux oreilles mêmes du saint-père , qui en parut un instant ébranlé, et qui, doutant de la sincérité entière du gouvernement portugais, chargea le nonce de Lisbonne de transmettre à ce sujet au saint-siége des renseignements positifs, ne pouvant se figurer que ce parti, de quelque mauvaise foi qu'il fût, osât si loin pousser l'effronterie.
Le nonce répondit à ces questions le 29 janvier 1771, au cardinal secrétaire d'État, dans la dépèche suivante :
« C'était au tribunal suprême de censure que se rapportait le peu de choses que je vous écrivis dans ma dépêche en chiffres du 8 courant, car il m'eût été trop pénible que Votre Éminence se fût , elle aussi, laissé tromper par les bruits qu'inventent la malignité ou l'envie.
« Le tribunal de la censure a, sur l'examen des livres, des attributions restreintes : c'est une imitation de notre congrégation de l'Index ; ses membres sont des ecclésiastiques séculiers et régu-
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liers qui, pour la plupart, sont en m(^me temps consulteurs du saint-officc. iNon-seulcmcut il ne s'ingère point dans le département de la nonciature, mais il n'a rien de commun avec les autres tribunaux du royaume. En résumé, les nouvelles que l'on essaye de répandre sur cet article sont autant de pures inventions, et ce serait un moindre mai si les auteurs ne se procuraient pas le plaisir de donner au monde une matière odieuse de réflexions peu décentes à l'éfjfard des cours respectives.
« Votre Éminence peut être assurée que beaucoup de personnes ont admiré à contre-cœur l'heureuse issue des affaires du Portugal. On refuse de croire à l'évidence des faits, et l'on s'étudie, pour cette raison, à confondre les vérités les plus palpables avec des interprétations douteuses, et pour ne pas tout perdre avec honte, on invente tout avec malice. QueVotre Éminence pardonne cet épancheraent respectueux qui m'est dicté par mon amour pour la vérité , mon attachement au saint-père , et ma reconnaissance envers cette cour près de laquelle il était impossible de rien obtenir de plus que ce que j'ai obtenu, avec plus de courtoisie, et sans rien altérer au sujet de l'ancien système. Croyez enfin que , s'il y avait quelque chose de nouveau , Votre Éminence serait la première à en avoir connaissance. »
XXXIV. — Le parti des jésuites était complètement aveuglé, et repoussa si loin son extravagance, que son chef lui-même, le cardinal F. Albani , grand homme d'État et , après Torregiani , le plus sincère ami des jésuites, s'en détacha et le laissa courir à sa perte. Cet illustre prince de l'Église, qui imposait par ses vertus à tout le sacré collège, et qui, à cause de son extrême habileté, avait reçu le surnom de vecchia volpe (le vieux renard), ne put s'empêcher de rendre hommage enfin à la haute sagesse que Clément XIV avait déployée dans l'affaire de la réconciliation du Portugal ; d'approuver hautement ses démarches et la noble générosité avec laquelle ce royaume s'était si franchement rapproché du saint-siége. C'était, aux yeux de son parti , un crime impardonnable ; aussi fut-il représenté dans les journaux comme un apostat et un traître, déserteur de la bonne cause.
On fut plus loin encore, et l'on répandit à profusion contre lui un petit pamphlet, dans lequel on mit charitablement le public dans la confidence de galanteries supposées, afin de ruiner ainsi sa réputation jusqu'alors immaculée comme sa conduite.
Les membres de la nonciature de Lisbonne furent attaqués
et rendus suspects d'une manière et par des armes également infâmes. D'innombrables exemplaires de ces libelles diffamatoires furent mis en circulation en Portugal , afin de ressusciter la discorde autant qu'il serait possible et d'entraver l'œuvre de réconciliation opérée par le saint-père. « Par votre dernière dé pèche, » mandait, le 20 avril 1771, le nonce de Lisbonne au cardinal secrétaire d'État, « j'ai appris les bruits que l'on répand à Rome contre mon auditeur, l'abbé Antonini, et mon abréviateur (expéditionnaire), labbé Bâcher ; mais, Dieu merci , tous les deux exercent paisiblement leurs emplois, et n'ont à souffrir autre chose que les persécutions habituelles des pamphlets que l'on répand avec profusion à Rome et ailleurs contre toutes les personnes bien intentionnées. Les journaux vont jusqu'à parler du cardinal F. Albani dans des termes dignes de romans satiriques; je crois donc que, puisque de la part de ces gens on doit s'attendre à tout, il vaut mieux mépriser tout, pour ne pas s'exposer à la tentation de tirer une vengeance rigoureuse de toutes ces infamies. »
L'audace effrénée des ennemis du pape alla si loin, que celui-ci, à dater du 1 8 avril 1 77 1 , se vit contraint d'envoyer régulièrement au nonce, par chaque courrier, la relation officielle de ses négociations avec les cours, afin qu'il pût les présenter au roi, et calmer ainsi l'indignation que pouvaient exciter dans l'âme de ce prince des soupçons fondés sur un procédé si indigne. Par cette sage mesure, il obvia à de graves difficultés : « Je continue, » mandait le nonce le 2 juillet, « à faire usage des nouvelles que je reçois régulièrement avec les dépêches, et je parviens ainsi à réfuter les nouvelles que l'on répand ici contre toute vérité. Il n'est que trop certain, je le touche avec la main depuis quelque temps — et j'en suis bien aise, — que l'on commence ici encore à connaître et à apprécier le triste métier de ces hommes. Cette sage mesure (l'envoi des nouvelles officielles) a produit le meilleur effet, et l'on est ici beaucoup plus retenu dans la diffusion des bruits malicieux qu'on cherche à répandre. »
XXXV. — Mais Clément XIV, plus haut que la malice aveugle de ses ennemis, poursuivait avec calme sa grande œuvre et la consolidait de plus en plus. Le roi Joseph avait perdu, le 23 janvier 1771, la jeune infante sa fille, dona Dorotea, enlevée par une mort prématurée. Le nonce, sur les désirs du souverain, lui avait administré les derniers sacrements et donné la bénédiction aposto-
liquc. Le pape prit uuc vive part h ce douloureux dvdnement, et
chercha par une h'tirc ( I ) allciuliissantc, en date du 7 mars suivant, à consoU'r le monarque alllif-é de celte perle douloureuse : « Jiien ne peut, » lui disait-il, « toucher Votre Majesté, ni sa très-chère et royale faniille, qui n'altci<;ne vivement et ne frappe, en mt^me temps, notre cœur paternel, uni au vôtre par les liens d'une affection profonde. Vous pouvez donc facilement, mon fils, par votre douleur elle-même, comprendre de quelle affliction nous avons été ))énélré à la réception de votre lettre du Ki jauvier dernier, qui nous annonce la douloureuse nouvelle de la mort de Marie-Françoise-Dorothée, princesse du sang royal, votre seconde fille selon la chair, et la nôtre très-aimée en Jésus-Christ.
« Nous avons pris à votre affliction cette part profonde que vous pensez que nous y devions prendre, à cause des sentiments d'amour paternel que nous avons pour vous, et nous avons senti, pour ainsi dire, votre àme tellement versée dans la nôtre, que nous avons été comme ému de vos propres regrets et de votre propre douleur. La confiance que vous avez en notre tendresse n'a point été trompée, et pour nous conformer non moins à notre propre désir qu'à votre volonté, nous avons dirigé toutes nos pensées et nos soins pour obtenir de la clémence du Dieu toutpuissant le repos éternel à la princesse qui n'est plus. Nous croyons pouvoir adoucir quelque peu notre douleur commune par la pensée de la divine miséricorde, et le souvenir d'une vie réglée sur les principes de la religion chrétienne et les exemples reçus dans sa famille.
« A notre ferme espérance que cette royale enfant a changé cette vie terrestre et fragile pour la stabilité de la gloire éternelle, vient se joindre encore une admirable consolation puisée dans la foi divine : celle de conformer notre volonté à la volonté et à la disposition du Dieu qui dispose tout avec sagesse. Pensons que c'est là ce que la raison de notre religion sainte et cette enfant elle-même dont nous sommes privés demandent de nous, comme étant ce qui peut être le plus utile à son àme et la plus grande preuve de notre amour envers elle.
« Vous avez d'autres enfants encore, et d'aimables petits-lils dont la présence vous consolera de cette perte, et votre pensée se reposera doucement en voyant votre royale famille soutenue et
(l) Tlieiner, démentis XIV Epist., etc., n" 130, pag. 144.
fortement appuyée par la divine miséricorde. Quant à ces derniers, notre désir de les voir conservés sains et saufs à Votre Majesté, et de trouver en eux, un jour, un secours et des défenseurs assurés pour la république chrétienne, ce désir, disonsnous, est si vif, que nous ne craignons pas d'affirmer que les vœux que nous adressons pour eux au ciel rivalisent d'ardeur avec ceux que vous formez vous-même. »
XXXVI. — Les efforts du nonce étaient de plus en plus efficaces pour rétablir la bonne harmonie entre le saint-siége et le gouvernement. Tout se réglait peu à peu. Les sièges épiscopaux demeurés vacants sous Clément XIII furent pourvus de dignes pasteurs ; leurs nominations furent faites de pleine intelligence avec le nonce, qui, même, en instruisait les^procès canoniques. Les missions des jésuites dans l'Inde et la Chine furent, autant que possible, confiées à des missionnaires distingués. La crociata fut rétablie, ainsi que les autres redevances ecclésiastiques envers le saint-siége, redevances qui ne se payaient plus depuis l'époque de la rupture.
Clément XIV en témoigna sa joie au sacré collège dans une allocution (1) prononcée en consistoire secret, en date du 17 juin 1771, en lui annonçant en outre un autre événement non moins glorieux pour l'Église, savoir la réunion à l'Église catholique du patriarche des nestoriens et de tous ses suffragants, réunion dont nous parlerons en son lieu. Le saint-père s'exprima en ces termes :
« Vénérables Frères,
« La circonstance qui s'offre aujourd'hui de la création de nouveaux sièges épiscopaux en Portugal et des décrets qui y ont rapport nous rappelle l'obligation que nous avons contractée, Vénérables Frères, de nous souvenir dans la joie de notre cœur de notre cher fils en Jésus-Christ Joseph de Portugal, Roi Très-Fidèle. IVous vous en avons déjà parlé plusieurs fois, et nous venons vous rappeler ici les nouveaux et éclatants témoignages qu'il vient de nous donner de son union, de son amour et de sa piété envers nous et envers le saint-siége apostolique,
« IVous en voyons une nouvelle preuve dans la démarche qu'il fait aujourd'hui auprès de nous, rempli de confiance en notre bien-
(1) Theiner, démentis XIV Epist.,etc., n° 141, pag. 156.
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voillantr otcii laffedioii |)arliculièrequo nous lui portons, de vouloir bien renouveler et coiiliniicr par notre autorité apost()li([iie la bulledclaeroisade instituée pour propapjer et défendre la foi. iSous avons pour très-agréahle tout ce (|ui peut émaner de la sagesse d'un prince que nous aimons tendrement; et, comme ses demandes sont [)resque toujours une marque de sa religion et dv. sa piété filiale, nous nous sentons alors merveilleusement embrasés d'une bienveillance nouvelle envers lui. Yoilà pourquoi, Vénérables Frères, nous avons voulu vous faire part de ces sentiments iutimes ([ue nous font éprouver les marques de son illustre et royale vertu, et nous ne doutons nullement que les preuves récentes quil a encore données de ses mérites et de son amour constant pour l'Église, ne vous aient fait ressentir une joie égale à la nôtre. Mais pour que celte joie commune ne soit pas vainc et infructueuse, nous devons nous efforcer de la faire servir à l'augmentation de sa gloire et de son bonheur, et nous obtiendrons dignement ce résultat, si par nos prières incessantes nous implorons du Dieu tout-puissant pour lui, pour ses enfants et pour toute sa royale famille, la protection particulière et tous les dons du Seigneur.
« Nous avons encore. Vénérables Frères, à vous appeler à participer à une autre cause d'immense allégresse, provenant de l'heureuse nouvelle que nous venons de recevoir de l'Orient et relative aux Chaldéens.
« Nous avons appris, en effet, de la bouche même du patriarche Siméon, illuminé par la lumière de la grâce divine, que les erreurs de l'impie Nestorius avaient été, par cette nation, définitivement répudiées et entièrement rejetées. Ce prélat nous a apporté une lettre remplie de témoignages de soumission et de respect, dans laquelle il nous donne d'abondantes preuves de la pureté de sa foi en la très-sainte Trinité; il confesse que la nature divine et la nature humaine sont unies en Jésus-Christ dans l'unité de personne, et il appelle Marie mère de Dieu et la vénère comme mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il nous reconnaît aussi comme successeur du glorieux apôtre saint Pierre, et vicaire de Jésus-Christ; et confessant que l'Église romaine est la mère et la maîtresse des autres Égli&es, il nous demande à être réintégré sur la solidité de la pierre apostolique dont il avait été sépare, et à recevoir de nous un gage de charité et de paix. Il attend enfin nos décrets et les lois que nous voudrons lui envoyer. II. 6
« La grandeur inexprimable de la joie que nous avons ressentie a été encore augmentée par la plénitude de la consolation qui doit en rejaillir sur toute l'Église, qui, par ce retour inespéré, sentira dans sou cœur un bonheur d'autant plus grand que sa douleur de la mallieureuse dissidence de ses enfants égarés avait été plus amère.
« Pour nous, dans cette occurrence, nous ne manquerons à aucun de nos devoirs d'amour paternel, de dévouement, de charité I Nous rendrons au Dieu tout-puissant d'immortelles actions de grâces, de ce qu'il a daigné illustrer les commencements de notre pontilicat par un événement si désirable et si consolant pour l'Église. Mais nous prierons surtout assidûment Dieu, l'auteur de notre joie et d'une œuvre si grande, qu'il daigne accomplir entièrement ce qu'il a commencé, et unisse à notre personne, dans les liens d'une foi et d'une concorde fermes et durables, les cœurs de tous les pasteurs et de tous les peuples.
« Quant à vous , Vénérables Frères , nous avons la ferme confiance que par votre zèle, uni au nôtre, vous aiderez nos efforts, et que nous rapporterons à Dieu, par vos prières, les fruits que nous aurons à recueillir ensemble de cette joie, qui doit servir à augmenter la gloire même de Dieu. »
XXXVII. —Le nonce de Lisbonne, cependant, recevait toujours dé nouveaux et heureux témoignages de la sincère affection et du dévouement du roi et du marquis de Pombal envers le saintsiége, et trouvait en eux une promptitude et une prévenance admirables à satisfaire tous ses désirs.
Les religieux qui, pendant le temps de la malheureuse discorde, s'étaient pour ainsi dire habitués à vivre dans une indépendance complète , non-seulement de leurs généraux à Rome , mais encore des évéques diocésains , étaient peu disposés à revenir à l'ancienne obéissance. Le nonce rétablit bientôt ce lieu nécessaire, et trouva, dans les cas d'opposition, le concours le plus généreux de la part du pouvoir. Les plus obstinés étaient les ministres des infirmes, fondés par saint Camille de Lellis, et appelés Crociferi , qui ne voulaient reconnaître aucune autorité, pas même celle du nonce ; mais celui-ci , soutenu par le gouvernement, les fit bientôt rentrer dans le devoir, ainsi que les religieux récalcitrants de tous les autres ordres.
« Plusieurs supérieurs religieux, » mandait à cette occasion le nonce, le 6 juillet 177 1, .< ont menacé de résister à l'exécution
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ûv iiK's di'crets, mnin je n"ai (ail que ni('j)riscr {'cllc lucnact' ; ils se sont, dans ce but, adrcssc^s au cabinet du roi, mais eelui-ei leur a répondu laconiquement par ces seules ])aroles : Oii'on obéisse au ru)nce! Ici encore je n'ai lait aucun bruit pour ne [ms déprécier mon autorité aux yeux des séculiers par des plaintes sur l'obstination de ces religieux; mais la chose importante est (et ceci est un l'ait notoire) que je me suis maintenu jusqu'ici en pleine possession du droit de surveillance générale sur tous les réguliers, et que je l'exercerai jusqu'à ce (ju'uiie heureuse circonstance me déciiarge de celle obligation. »
XXXVIII. — Les évéques eux-m("^mes, pendant le temps de la rupture, soit par faiblesse, soit pour flatter le pouvoir civil, soit, même, sollicités par celui-ci, s'étaient rendus coupables d'une irrégularité assez grave : ils publiaient leurs mandements et autres actes épiscopaux sans les paroles d'usage Et sanctcC apostolicsR secUs gralia. Le nonce lit sentir au marquis de Pombal l'inconvenance d'une semblable omission, surtout après que la communication des évèques portugais et de l'Eglise avait été rétablie sur l'ancien pied. Il lui lit également de justes représentations au sujet du rétablissement des émoluments que le nonce et ses cmplovés étaient dans l'usage de percevoir du tribunal de la nonciature, lequel, comme l'on sait, expédiait dans le pays même les affaires ecclésiastiques d'importance secondaire, telles que certaines dispenses , etc. ; le ministre lui exprima , en cette occasion , son étonnement et même son regret de ce que l'on n'eût pas encore satisfait à cette juste demande , ce qui ne pouvait , lui ajouta-t-il, provenir que d'une méprise, et promit d'y porter surle-champ remède.
Le roi désirait solenniser le 4 juillet, jour anniversaire du rétablissement de la paix et auquel le nonce avait reçu sa première audience; en conséquence, il prescrivit aux évèques, par une ordonnance de ce même jour, d'insérer de nouveau, dans tous leurs actes officiels, les paroles Apostolicx secUs gratia, et de continuer à payer , comme naguère , les taxes d'usage au tribunal de la nonciature, taxes qui avaient été affectées aux cours épiscopales.
XXXIX. — Clément XIV crut devoir donner à ce ministre si zélé et si actif de nouvelles marques de sa gratitude et de sa bienveillance. Almada de Mendoza, ambassadeur de Portugal à Rome, avait donné à Pombal le tableau de saint Joseph de Cuperlino, — dont le pape lui avait fait cadeau à lui-même, — afin de satisfaire
la dévotion du ministre envers ce glorieux thaumaturge ; le marquis pria le saint-père de vouloir l)ien accorder à cette pieuse image les mêmes indulgences qu'il lui avait précédemment appliquées, et qui s'étaient perdues, comme il arrive pour ces sortes de grâces spirituelles , lorsque les objets bénits changent de maître. Le saint-père, non content de condescendre à cette demande, voulut encore étendre ces mêmes indulgences à toute la famille et à tous les descendants directs du ministre : cette faveur se trouve spécifiée dans une gracieuse lettre (1) pontificale, adressée à Pombal, le 31 août 1771.
« Rien ne peut, » lui dit-il, « satisfaire davantage la bienveillance particulière dont nous sommes animé pour vous, cher et noble fils en Jésus-Christ , que de trouver toujours de nouvelles occasions de vous en donner des témoignages et des preuves, et ces occasions nous semblent toujours d'autant plus agréables qu'elles sont motivées par votre piété et votre religion.
« Nous avons été heureux d'apprendre de vous que le tableau représentant saint Joseph de Cupertino, confesseur, de notre ordre séraphique, et que nous avions donné, après l'avoir préalablement bénit et enrichi d'indulgences, à notre cher fils le commandeur Almada , ministre plénipotentiaire du Roi Très-Fidèle près de notre personne, vous avait été donné par lui ; et nous nous réjouissons de ce que ce témoignage sacré de notre affection vous soit parvenu et demeure désormais perpétuellement en votre possession. Ce sera donc bien volontiers que, non-seulement nous satisferons à votre pieuse demande, en appliquant de nouveau à cette image les faveurs spirituelles que nous y avions d'abord attachées , mais que nous les augmenterons et les amplifierons encore.
« En conséquence, chaque fois qu'après vous être approchés des sacrements de pénitence et d'eucharistie, vous prierez pieusement devant elle , nous accordons et concédons en vertu de notre autorité apostolique , non-seulement à vous, très-cher et noble fils , mais encore à tous les membres de votre illustre famille qui accompliront les mêmes conditions , la grâce de l'indulgence plénière. En vertu de notre même pouvoir, nous étendons cette faveur à tous vos descendants à perpétuité. Nous voulons que ce pieux et immortel gage de notre amour paternel, se conservant
(i) Theiner, démentis XIV Epist-, etc., ii° 1 j7, pag. 177.
ET EUROPE MI^:RiniONALE. 8ti
(liins votre fîiinillc, s(»it un l(''m()i<;nafj;n |U'rmaucnt qui rajjpellc la niéinoire de ce ([uc vous avez lait pour nous et de la bicuveillauce que nous vous portons.
" Jouissez donc, très-cher et noble fils, de ces fruits de notre bonté apostolique; et dans les prières que vous adresserez devant cette image, appliquez-vous surtout à recommander à Dieu son Eglise et nous, qui vous portons une affection si vive, et qui demandons pour vous au Seigneur l'abondance du boiilieur et de toutes sortes de biens. »
XL. — Ce même marquis de Pombal, non-seulement fut attaqué dans les journaux par de malicieux articles, mais on essaya mt^me d'attenter à ses jours , ainsi que le nonce nous l'apprend par une dépêche du 10 septembre 1771 , adressée au cardinal secrétaire d'État :
« Dans la matinée du 6 courant, » dit-il, « à une heure avant midi, le marquis de Pombal sortait du palais, lorsqu'un paysan s'approcha audacieusement de son carrosse, armé de deux grosses pierres , et les lança avec l'intention d'atteindre ce ministre. Le premier coup n'atteignit rien , le second frappa la portion inférieure de l'une des vitres et brisa le store. Le coupable fut immédiatement arrêté, et il ne pouvait s'enfuir, vu la grande quantité de gardes qui se trouvaient sur les lieux dans le palais.
« Le marquis fut un instant ému, mais il reprit de suite son chemin avec calme. Arrivé chez lui, il voulut que le coupable fût conduit dans sa chambre et qu'on lui apportât les pierres comme preuves authentiques du délit. Pendant l'interrogatoire succinct qu'on lui fit subir, le paysan montra quelque trouble qui se manifestait par l'incohérence de ses réponses; mais, ensuite, il avoua tout, affirmant qu'il n'était ni insensé, ni pris de vin, et déclara nettement qu'il avait tenté de commettre le crime avec préméditation. Il est tenu sous une garde rigoureuse , et l'on croit que l'instruction du procès va être continuée. »
XLL — A Naples on ne voulait entendre à aucun arrangement jusqu'à ce que la question des jésuites fût réglée, et le toutpuissant Tanucci , quoique les rois de France et d'Espagne l'eussent sérieusement excité à la modération, continuait impitoyablement ses attaques contre l'Église.
Il ne restait donc au pape autre chose à faire dans ce royaume que d'agir directement sur les évêques par l'intermédiaire de son nonce , et d'enflammer ainsi leur zèle pour la défense des droits
de l'Église, Voilà en effet ce qu'il fit , autant que les circonstances le lui permirent.
Le noble archevêque de Capoue se mit à la tète de ces courageux prélats. Le gouvernement voulait lui disputer le droit de collation des hénéfices, droit qui lui appartenait en vertu du concordat de Benoît XIV ; mais il se défendit si vigoureusement, qiie le gouvernement céda. Clément XIV s'empressa d'en adresser de justes éloges à l'archevêque.
« J'ai déjà rapporté à Sa Sainteté, » mande le cardinal secrétaire d'État, le 18 juin, au nonce, « ce qui était arrivé d(;rnièrement à monseigneur l'archevêque de Capoue , sa noble réponse et sa résolutiou. Si Sa Sainteté n'avait pas eu déjà de ce prélat la plus favorable opinion, ce seul acte eût suffi pour lui en faire concevoir la plus grande estime, et je puis assurer à Votre Excellence que le saint-père a éprouvé une incroyable consolation en voyant la fermeté et la prudence tout ensemble avec lesquelles il s'est dirigé en cette circonstance. Une seule pensée l'afflige : c'est qu'il y a trop peu d'évêques qui possèdent au même degré ces deux qualités précieuses , et l'on peut croire avec toute raison que, s'il y avait daus l'Église de Dieu un grand nombre d'évêques semblables à celui de Capoue , elle ne se trouverait pas dans les vicissitudes où nous la voyons aujourd'hui. »
Le gouvernement disputa le même droit à l'évêque de Troja, lequel se défendit d'autant plus généreusement qu'on lui reprochait avec des paroles plus acerbes sa première résistance contre les empiétements royaux. Le pape fut, de même, profondément blessé, et chargea le nonce de protester avec énergie contre une violation si manifeste du concordat. « Sa Sainteté , » mandait en cette occasion, à monseigneur Galcagniui, le cardinal secrétaire d'État, le 16 juillet 1771, « trouve la substance des dispositions contenues dans la dépêche royale du 6 courant contre monseigneur l'évêque de Troja aussi étrange que les termes euxmêmes dans lesquels elle est conçue. - ':?^
« Les ministres du roi doivent bien comprendre cependant combien une telle manière d'agir répugne, et est directement opposée aux lois de l'Église comme à celles du royaume, puisque, dans cette cause, il ne s'agit d'autre chose sinon d'un droit d'élection et de collation ecclésiastique ; puisqu'elle a pour principe l'intelligence et l'interprétation, non d'une loi publique et civile, mais d'une bulle pontificale; puisqu'enfin elle n'existe
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qu'finlr»' jx-rsoniirs eccldsiastifiucs, c'est-à-dire entre l'évt^uc et le chapitre de Kof^gia, ([ui est sous lajuridiction du prélat. Cette cause est donc par sa nature, par son objet et par les personnes qu'elle concerne, purement et exclusivement ecclésiastique, et sa connaissance ne peut, en \crlu d'aucun droit, compéter aux tribunaux laïques.
« Telles sont les dispositions des saints canons, telles sont aussi les lois du royaume qui ont été rappelées à la mémoire des ministres et des magistrats par l'auguste monarque d'Espagne, dans son concordat passé avec Benoît XIV de sainte mémoire; concordat dans lequel, à l'article IV, chapitre 6, les causes bénêficiales furent si clairement réservées à la seule juridiction eccUsiaslique, que, pour y contrevenir, il faut consentir à mériter la qualification de violateur de la foi publique ;et de l'obéissance due au prince; ou faire à un si religieux monartiue l'injure énorme de supposer qu'il a donné des promesses et contracté des obligations illusoires et sans avoir la volonté de les remplir.
« Votre Excellence me donne avis qu'elle a déjà pris, en outre, la résolution d'adresser les remontrances convenables pour tout ce qui a été décidé contre la personne du sous-collecteur apostolique. J'approuve qu'elle le fasse ; mais en même temps je veux qu'elle réclame, soit de vive voix, soit par écrit, contre l'incompétence des juges et contre le résultat du prétendu jugement de cette cause, et qu'elle représente que les expressions indécentes qui sont formulées dans la copie rendue publique de la dépêche ministérielle contre l'évèque de Troja , oint du Seigneur et pasteur spirituel des âmes, blessent davantage la religion et les pieuses intentions de Sa Majesté que la personne et la manière d'agir de l'évèque lui-même. »
Sur ces entrefaites, plusieurs évêques projetèrent d'adresser collectivement une remontrance au roi, au sujet des envahissements toujours croissants du pouvoir civil, au préjudice des droits de l'Église. Clément XIV les encouragea dans cette sainte entreprise, leur exprimant le désir que cette démarche fût faite par le plus grand nombre' d'évêques possible, leur donnant à cette occasion plusieurs salutaires avis, et leur promettant toute son assistance. " Il n'y a aucun doute, » écrivait toujours le même cardinal àmonseigneur Calcagnini , le .3 septembre 1771, « que les injures que l'Eglise a eues à subir depuis quelques années dans le royaume
de Naples ont occasionné un si grand préjudice et de tels maux, que, si l'on ne se hâte d'y porter les remèdes convenables , il y a tout lieu de craindre que nous ne soyons à la veille de quelque désastre irréparable.
« Les zélés prélats que me nomme Votre Excellence se proposent donc un objet digne de leurs efforts, en s'unissant tous ensemble pour adresser au roi, au sujet de tous les désordres actuels, une remontrance respectueuse sans doute, mais en même temps touchante et ferme. Il y a longtemps que le saint-père luimême roulait cette pensée dans son esprit ; mais les égards et les précautions qu'il est, comme chef de l'Église universelle, et surtout dans les conjonctures où se trouve actuellement le monde entier, obligé de prendre avec cette cour et avec les autres, ne lui ont pas offert jusqu'à ce jour un seul moment propice auquel il put espérer que l'on fit un bienveillant accueil à sa voix paternelle.
« Il gémit à la vue de cette multiplication incessante des désordres, et il gémit encore de se sentir contraint, par tant de raisons, à ne pouvoir manifester le zèle qui le dévore. Ce qui le console pourtant, c'est de voir un même zèle animer ces prélats, et comme il leur est facile, en qualité de pasteurs immédiats de leur troupeau , d'attester , de leur propre mouvement, les désordres qui ont eu lieu dans les endroits soumis à leur juridiction locale, il est à croire qu'on ne pourra leur répondre que leurs plaintes sont sans fondement, aussi aisément qu'on le ferait au souverain pontife, lequel, n'étant pas sur les lieux, pourrait être accusé de se montrer trop crédule aux plaintes indiscrètes qui lui ont été adressées.
« Mais pour prévenir autant que possible le danger que les représentations des évèques ne soient rejetées comme n'étant pas fondées, il serait encore nécessaire que ces mêmes représentations se fissent, non-seulement par un petit nombre de prélats, quelque recommandables qu'ils puissent être d'ailleurs par leur naissance, leur doctrine, leur zèle et leur prudence, mais par tous ceux que l'on pourra réunir, soit parmi les évêques, soit parmi les archevêques, et au nom desquels pourront parler ceux qui devront agir personnellement auprès de la cour dans cette cause commune à tous,
« En présence d'un nombre considérable de prélats attestant unanimement la réalité des désordres commis, le ministère ne
pourra si facilement éviter de priMer rallciilion convenalile à une ropriW'iilalion sérieuse au sujet des moyens à ])reudre. Votre Excellence coniumniquera donc ces sentiments du saint-père aux prélats qui se sont si courajj;eusement réunis pour faire les propositions en question, alin que, formant un corps d'autant plus imposant qu'ils seront plus nombreux, ils puissent espérer de leur démarche un résultat plus favorable encore.
« Relativement à la teneur de la remontrance, Sa Sainteté s'en remet à leur prudence. Elle pense néanmoins que la tentative qu'ils vont faire devra être réglée et conduite de telle sorte, que l'on connaisse qu'elle vient de leur propre mouvement, et non à la suite de nos prières et à notre instigation. Il arrivera nécessairement ensuite quelque incident qui permettra à Sa Sainteté de prendre officiellement connaissance de leur acte ; alors elle viendra à son tour à leur aide, et sa protection et l'interposition de son autorité pourront en ce cas, avec le secours de Dieu, devenir plus efficaces et plus utiles. »
XLII. — La bonne discipline des ecclésiastiques, et notamment celle des réguliers, excitait particulièrement toute la sollicitude du pape. A cette époque, comme encore aujourd'hui, le clergé napolitain séculier et régulier aimait, sous mille prétextes frivoles, et, au fond, souvent pour un seul motif de divertissement, à visiter la magnifique capitale du royaume des Deux-Siciles. Ces voyages occasionnaient d'assez graves désordres, remplissaient la ville d'ecclésiastiques oisifs, et qui quelquefois n'étaient pas un objet d'édification pour le peuple. Le pape chargea le nonce de mettre un terme à ce désordre, et de renvoyer dans leurs foyers tous les vagabonds prêtres ou religieux qui ne seraient pas munis d'une permission expresse de leurs évêques respectifs. Le pape se montrait rigoureux et inexorable surtout à l'égard des religieux qui, le plus souvent, venaient à Naples sans aucune obédience de leurs supérieurs légitimes, et au grand détriment de la discipline claustrale. Le cardinal Pallavicini écrivait à ce sujet au nonce, le 8 novembre 1771 : « Sa Sainteté m'a expressément chargé de vous dire que son intention est que, sans attendre une autorisation du roi, mais simplement après avoir confidentiellement manifesté le désir que vous éprouvez de remplir les obligations de votre ministère apostolique, en contraignant les religieux vagabonds à retourner dans leurs couvents respectifs, vous tâchiez de mettre réellement à exécution ce salutaire
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dessein, qui, n'en doutez pas, ne pourra qu'être approuvé par le ministère de Sa Majesté. »
XLTTI. — Ce qui pourtant tenait le plus à cœur au souverain pontife, était de conserver et de mettre à l'abri de tout contact avec l'hérésie sa belle patrie, cette Italie splendide, si richement dotée par le ciel, et de lui conserver pur de tout mélange le dépôt sacré de la foi, son plus magnifique trésor.
La Lombardie était menacée de ce malheur : la mondaine politique des gouvernements, qui ne place le bonheur des peuples que dans la jouissance éphémère des intérêts temporels, avait projeté de faire venir d'Allemagne à Milan environ cent familles protestantes, dans le but, comme on le disait, de relever le commerce. Clément XIV. en ayant été informé , et connaissant d'ailleurs la haute piété de l'impératrice, ne pouvait de prime abord croire à la réalité de ce déplorable projet ; il fit immédiatement, par le nonce devienne, conjurer cette souveraine de s'opposer de toutes ses forces à cette entreprise.
Et qui pourrait le trouver étrange ? Comment son àme pontificale n'en eùt-elle pas été affligée? Comment n'eût-il pas déploré l'aveuglement du ministère d'Autriche, qui cherchait à surprendre en cela la piété de l'auguste princesse, puisque ni lui ni eux: n'ignoraient les graves diflicultés suscitées aux catholiques dans les États protestants d'Allemagne au sujet du Ulîre exercice de leur religion, quoique les catholiques y fussent en grand nombre, quoiqu'ils fussent nationaux, quoique leurs droits eussent été garantis par les plus solennels traités de paix? Qu'on veuille se souvenir seulement de ce que nous avons dit au sujet des catholiques de Wurtemberg et de Saxe, dont les souverains pourtant étaient orthodoxes, et auxquels on refusait jusqu'au droit d'avoir des cloches dans leurs églises.
Le saint-père chargea le nonce de s'acquitter avec tout le zèle possible de sa commission envers l'impératrice , d'autant plus que le cardinal-archevêque de Milan , profondément affligé de cette tentative, craignait avec raison pour l'intégrité de la foi des fidèles de son diocèse. Les paroles et les raisons dont se sert le cardinal secrétaire d'État en cette circonstance , dans sa dépêche du 28 septembre 1771, à monseigneur Visconti, sont fortes et pénétrantes : « Ou a déjà, » dit-il, « interpellé à ce sujet (l'introduction des familles protestantes) Son Éminence le cardinal-archevêque j et, bien que celui-ci ait déclaré que jamais il ne consenti-
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rail, à iino si (l«'>|)Ioriil)lc innovai ion, il est h craindiv m^anmoinsquo lo préic'xlo K|)('ri(Mix do l'ulililé |)ul)li(|U(', uni h l'art de faire croire celle, niesnreiiioiïoiisive, ne parvienne à l'emporter sur tont(î autre considération et fasse mettre à exécution la résolution projetée.
« 3Iais rattachement ([ue porte l'impératrice à notre sainte rciif^ion callioli([ne la fera certainement frémir à la vue, même lointaine, des malheurs dont la menace un si funeste projet. Du sentiment que l'on éprouve rien qu'à en entendre |)arler, qu'elle comprenne toute l'amertume et toute la désolation de Sa Sainteté, qui porte sur elle le poids et la sollicitude pastorale de toutes les Eglises. Voici donc pour elle une nouvelle occasion d'af^ir avec vigueur, avec zèle, efficacement : car elle-même recoimaitra que, dans une affaire de telle importance, la moindre faiblesse serait une faute très-grave et pourrait entraîner des conséquences irrémédiables.
'< Je ne vous prescris rien de particulier sur ce que vous aurez à faire, et je ne vous envoie point d'instructions plus détaillées, afin de ne pas entraver les démarches, les représentations, les tentatives que vous croirez nécessaires, soit auprès de l'impératrice et des ministres, soit auprès du cardinal-archevêque, du confesseur et de quiconque pourrait contribuer à dévoiler la malice d'un tel dessein.
« Quand la religion est en danger, nous ne devons rien négliger pour la défendre.
« Or, ici , pour peu qu'on veuille réfléchir sur le projet en question, le péril est manifeste, et la seule politique revêtue de l'artificieux prétexte d'une utilité commerciale , pourrait le déguiser à l'impératrice , et surprendre sa piété et sa religion. Votre Excellence devra en conséquence appliquer tous ses soins à le dépouiller devant Sa Majesté de ses trompeuses apparences, et lui montrer le préjudice que porterait à la foi catholique dans le Milanais l'entrée de cent familles hérétiques , dont la société et la fréquentation ne pourraient moins faire que de gâter les catholiques. Que le gouvernement soit donc vigilant, soigneux et prompt pour empêcher tout scandale de la part des hétérodoxes et pour les tenir eu bride, afin qu'ils ne propagent point leur doctrine empoisonnée.
n Les conversations intimes, l'exemple, l'omission des devoirs de religion et un certain mépris silencieux de ses saintes pratiques, mépris naturel à celui qui les néglige et les repousse, tout
cela doit nécessairement échapper à la surveillance du gouvernement; et même, plus ces moyens sont cachés et inobservés, et plus l'erreur aisément s'insinue, plus la foi des simples facilement se corrompt, et plus se répand promptement en toutes les classes un certain affaiblissement de ferveur et de zèle pour notre religion sainte.
« En résumé, quand on reçoit et qu'on réchauffe un serpent dans son sein, nul ne peut être certain de n'en point être blessé. Pour la guider dans ses déterminations , que Sa Majesté l'impératrice ne regarde autre chose que les lois et les ordonnances qui sont émanées d'elle-même et de ses glorieux ancêtres; ce fut toujours le soin principal des princes de la maison d'Autriche d'éloigner les hérétiques de l'État de Milan. Et, depuis que cette province vit sous l'heureuse domination de Sa Majesté, cette salutaire précaution a toujours été si religieusement gardée, que plusieurs fois les familles hérétiques qui s'y étaient introduites en ont été expulsées par l'ordre du souverain.
« De quelque côté que l'on examine ce projet, il est donc indigne de la piété de l'impératrice régnante.
« Je ne m'étendrai pas plus au long sur ce point, parce que les raisons déduites de la nature même de la chose sont évidentes, et les lois du sacerdoce et de l'empire qui défendent aux liérétiques l'entrée des pays catholiques sont également trèsconnues. Que Yotre Excellence s'applique donc, autant qu'il lui sera possible, à s'en servir utilement, et si elle a le bonheur d'en pouvoir conférer avec Sa Majesté, qu'elle lui fasse considérer, avec des paroles graves et énergiques, le danger qu'il y aurait pour son àme si cette foi catholique, qu'elle a trouvée dans le Milanais intacte et pure, devait être souillée sous son gouvernement et transmise par elle à ses successeurs brisée et flétrie.
'< Il ne manquerait plus , en vérité , après tant de blessures que l'Eglise a reçues dans l'État de Milan de la propre main de ses enfants, que de la voir douloureusement contrainte à garder ses ennemis eux-mêmes dans son sein ! Je vous recommande donc très-instamment , au nom de Sa Sainteté , cette importante affaire. >>
La pieuse impératrice ne fut pas moins surprise que le pape lui-même, en apprenant ce projet qu'avaient à son insu formé ses ministres. Elle affirma au nonce, de la manière la plus positive, que, tant qu'elle vivrait, elle n'y donnerait jamais son assen-
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timcnl. Mais Clément XIV, nétaiit pas encore suffi sa m mcnl rassuré, cliai'fifca de nouveau monseigneur Visconti de profiter de chaque occasion opportune , pour insister sur ce point près de rinipératricc-rcinc, cl lui rappeler la grande responsabilité qu'elle assumerait devant Dieu si elle ne surveillait pas attentivement sur ce point toutes les démarches de ses ministres. Par ordre du pape , le cardinal secrétaire d' l'état écrivait donc au nonce de Vienne, le IG novembre suivant : « Si le projet d'introduire des familles hérétiques dans le Milanais et dans lal-ombardie autrichienne devait être soumis uniquement à la religion de Sa Majesté rimi)éralrice, et à son cœur rempli de religion et de ])iété, Sa Sainteté serait satisfaite et demeurerait tranquillement appuyée sur les assurances que m'a données Votre Excellence par sa dépêche du .') 1 octobre dernier, dans laquelle elle me rapporte les sentiments d'indignation éprouvés par Sa Majesté rien qu'à en entendre parler, et les protestations qu'elle a faites en vous disant qu'on ne lui avait jamais proposé une semblable chose, et que lors même que quelqu'un aurait la témérité de le faire , elle ne l'admettrait jamais.
« Mais les saintes intentions des princes et leurs plus religieux vouloirs ne sont pas toujours secondés par leurs subordonnés; et quelquefois on leur présente les projets les plus insensés sous un aspect aussi brillant que faux, et l'on arrache ainsi leur consentement sans qu'ils puissent s'apercevoir du mal que ces mêmes projets devront occasionner plus tard à la religion et à l'État lui-même.
« Votre Excellence, qui se trouve sur les lieux, est plus à même que moi de savoir ce qu'il en est pour le cas dont il s'agit, au sujet de l'admission des familles hérétiques en Lombardie, et si cette idée a été entièrement celée à l'impératrice; ou bien si, au contraire, elle lui a été présentée sous des couleurs telles que sa religion n'ait pas dû être émue. Mais quoi qu'il en soit, je vous affirme que les renseignements qui ont excité le zèle de Sa Sainteté ne sont ni incertains ni vagues. C'est le cardinal-archevêque de Milan lui-même qui lui en a donné connaissance, et il ne s'est pas sur ce point décidé à écrire sur un simple bruit public , mais à cause d'un fait qui lui est personnel, puisque lui-même a été requis de sanctionner par son respectable assentiment cette nouveauté monstrueuse. Il continue toujours à craindre par conséquent , et ne cesse d'agir de toutes ses forces pour faire avor-
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ter ce projet. Son Excellence monseigneur l'évèque de Côme s'était rendu à Milan à l'occasion des noces de l'archiduc, on lui a dit pareillement qu'une partie de ces familles hétérodoxes seraient placées dans son diocèse.
« Ces renseignements, comme vous voyez, ne sont nullement conformes à ce qui a été rapporté à Vienne à Sa Majesté, et Votre Excellence comprendra parfaitement que, hien que Sa Sainteté ait une pleine confiance dans la piété et dans le zèle de l'impératrice pour la religion catholique, elle ne peut néanmoins ne pas éprouver quelque appréhension, parce que cette affaire est d'une telle gravité, que le seul doute sur son issue doit éveiller toute sa sollicitude.»
XLIV. — Clément XIV ne laissait échapper aucune occasion de donner aux souverains, aux États et aux hommes distingués d'Italie des preuves particulières de sa bouté paternelle, et prenait la part la plus vive à leurs joies, à leurs dangers, à leurs douleurs. C'est ainsi qu'il offrait, le 11 septembre 1771 (1), au grand-duc de Toscane d'ardentes félicitations au sujet de la naissance de son lils François , devenu plus tard si célèbre dans l'histoire de notre siècle ; ainsi que , le 20 février (2) de la même année , il recommandait à la protection de ce même prince la république de Raguse, ancienne et glorieuse alliée de l'Italie, et qui se trouvait menacée par les Russes ; ainsi, enfin, que, le 9 novembre 1771, il répandait des larmes d'affection et de douleur (3) sur la tombe de son ami, le prince Lambertini, frère de l'immortel Benoît XIV. « Nous avons ressenti, mon cher fils en Jésus-Christ, la plus grande tristesse, » écrivait-il au fils du défunt, » en apprenant par votre lettre votre douleur et sa cause; et en présence d'une telle perte et des regrets que doit vous faire éprouver la mort du meilleur des pères, nous nous sommes revêtu envers vous et envers votre maison des sentiments de Benoit XIV, de sainte mémoire, votre grand-oncle et notre prédécesseur, et nous avons éprouvé la même affliction qu'il eût ressentie lui-même.
« Mais tout en recommandant à Jésus-Christ Notre-Seigneur, l'àme de celui qui n'est plus, nous désirons ardemment de vous, cher et noble fils, que vous adoucissiez votre douleur par la pensée de la volonté divine, à laquelle nous devons être entièrement
(1) Tlieiner, démentis XIV Epist., etc., n° 161, pag. 182.
(2) Tlieiner, loc. cit., n" 128, pag. 142.
(3) Theiner, loc. cit., n" 134, pag. 188.