II
Une dernière espérance de sauver la Pologne semblait luire encore, quoique faiblement, aux yeux du souverain pontife : c'était que le roi Stanislas, ce roi lâche et méprisable, voulût essayer, comme il avait semblé le désirer pendant quelque temps, de gagner les esprits des confédérés de Bar, et de se redresser ensuite à la tète de toute sa nation, réunie comme un seul homme, pour s'opposer au démembrement ; mais il présumait trop de la générosité de ce souverain, qui craignait , non sans raison , que si la nation venait à triompher et à maintenir son indépendance contre les puissances copartageantcs , elle ne le laissât pas longtemps sur ic trône. Et comment, en effet, aurait-elle pu consentir à confier encore ses destinées aux mains d'un si misérable personnage qui, n'ayant à cœur ni le bien de l'Église ni l'amour de la patrie, tenait cependant à toutes deux un langage également hypocrite.
Il préféra donc porter sur son front déshonoré un débris de cette couronne , brisée par sa faute sous la dictature russe — son seul appui jusqu'alors, — plutôt que de faire cause commune avec une nation dont il n'avait mérité et obtenu que la haine et le mépris.
Clément XIV comprit admirablement cette position de la Pologne ; il prévit sa chute, la pleura avec d'amères larmes, et, ne ])ouvant la sauver elle-même , il voulut au moins sauver sa loi dans le naufrage de sa nationalité. Que si elle tentait encore une dernière démarche pour sauver son existence politique , le nonce avait reçu ordre de l'appuyer de toute son énergie, non officiellement et comme représentant du saint-siége , mais par sa prudence et ses conseils. Cependant l'issue de cette tentative était incertaine, vu l'inaction des puissances européennes qui n'étaient pas directement intéressées, et l'impuissance de rAutriche contre les deux autres puissances copartageantcs, quoique elle-même lût opposée au partage. Voici en quels termes s'exprime à ce sujet le cardinal secrétaire d'État, dans sa dépêche du 8 juin 1772, adressée à monseigneur Garampi : « Vos dépèches du 25 mai, soit m piano, soit en chiffres, sont on ne peut plus intéressantes. Il suffit pourtant que je vous accuse réception de l'une d'elles, en vous envoyant les remercîments du saint-père qui vous en est reconnaissant , quoiqu'elle contienne de douloureuses nouvelles.
« Vous comprenez que je veux parler de la relation particulière que Votre Excellence a eu l'obligeance de m'envoyer au sujet de ce que vous a rapporté le prince de Rohan sur les suites et les phases de cette triste négociation, qui va finir par la destruction,
ET EUROPE SEPTENTUIOMALE. 179
pour ainsi dire, de la Pologne, parla ruine de la religion dans ce royaume autrefois si dévoué au saint- siège, et par un juste clïroi de tous les petits et faibles princes, sur les États desquels on peut méditer et tenter de semblables et aussi scandaleux excès.
« Mais sur ce sujet plein d'amertume toute réilexion serait inutile, de même que toute tentative serait vaine, et, pour cette raison, je m'en abstiens, mais non sans donner de justes louanges à ce projet, qui mériterait d'être mis en avant et recommandé : je ^eux parler de la réunion des confédérés avec le roi et de leur unanime et vigoureuse résistance contre les tentatives de partage que réprouve la cour de Vienne elle-même , et auxquelles, si elle le pouvait, continuerait à s'opposer la France , au moins par les moyens qu'elle emploie déjà pour secourir la confédération.
" Mais je ne vois que trop s'évanouir toute espérance d'un dessein aussi raisonnable et bien conçu que difficile à réaliser d'une manière utile ; et , pour cette raison , je ne m'arrêterai pas à en recommauder l'accomplissement à celui qui, s'il trouvait quelque nouvelle issue pour le promouvoir avec succès, le mettrait en avant par la seule impulsion de sou zèle , en vertu des devoirs de son ministère, et avec les lumières de son intelligence (1). »
XXll. — Sur ces entrefaites, le célèbre père Stanislas Konarski vint à mourir. 11 avait eu une grande part au désastre de sa patrie ; mais le Seigneur, qui ne peut oublier qu'il est père, lui accorda la grâce , à ses derniers moments, de se réconcilier avec l'Kglise : « Avant-hier , » mandait à cette occasion , le 9 mai, monseigneur Durini (déjà rappelé à cette époque), « fut administré le P. Stanislas Konarski des Scolopj, bien connu dans le monde par plusieurs opuscules destructeurs de la liberté de sa patrie et
(1) Nous avons d(''jà montré la doiilonronse marcliR des événements de Pologne et la noble part qu'y prit Clément XIV. Nous avons publié toutes les dépéclies îles nonces apostoliques de vienne et do Varsovie qui y sont relatives, ainsi (pie les insfniclions secrètes que le cardinal secrétaire d'Ktat leui' adressa à ce sujet. Cléuient XIV ne désirait rien plus ardemment que de maintenir l'intégrité de la Pologne, el avait a celte intention aiiressé à la cour impériale les plus vigoureuses remontrances. (Voyez notre ouvrage : Yicissiludcs de l'Église cu/hoUt/ue des deux rites en Pologjie et en /^^^ssie, etc., precéilées d'un avaut-pro[ios de M. h; comte île Moiitalembert , in-S", Paris, UebécourI, l S43, tom. I, pag. 3.>4 à 300.) C'est donc avec une injustice impardonnable (|uc les modernes historiens de la Pologne accusent Ciénnnt XIV d'avoir considéré d'un œil impassible la chute de ce royaume. M. I.iionard Chod/Ko ni; rougit pas d'al- (irmer que ce pape conseilla a S. M. rimpéralriee Marie-'lberése, et immu: la conjura au nom du ciel et de la terre, non-seulement de prrudre part au iiémend)remenl de la Pologne, mais encore d'y étendre anlaul que possible sa domination. (Voy. la Pologne hisloiif/ue, IMeraiic el nionunienlulc, elc., Paris, 18^if>, pag. 108.)
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favorables au système russe que l'on voulait introduire en Pologne. Il avait été, pour ce motif, souvent employé par sa cour, et, en particulier, à rédiger le projet d'abolition de la nonciature , projet mis en avant par la fameuse commission de 1768.
«t Quand il a été à l'article de la mort et sur le point de rendre raison de sa conduite au tribunal de Dieu, voyant alors les clioses sous leur véritable point de vue , il m'a envoyé son frère pour me demander pardon de tout ce qu'il avait pu faire contre le saintsiége et contre moi en qualité de son ministre. J'ai répondu que, pour ce qui me concernait, j'oubliais bien volontiers tout ce qui s'était passé, et qu'il ne pensât plus qu'à se réconcilier avec Dieu.
« J'ai appris le même jour, d'un de ses religieux, que M. Sliviski, visiteur des missionnaires et confesseur du roi, étant venu le voir, le malade lui avait dit aussitôt qu'il l'eut aperçu : Allez, et envoyez, vous aussi, demander pardon au nonce, comme je l'ai fait moi-même. A quoi Sliviski lui répondit : Je ne suis pas colérique comme vous, et je n'ai pas de raison de faire cette démarche. Le moribond lui répliqua : Si vous étiez à ma place, vous verriez les choses sous un autre aspect.
« On peut conclure de ceci que M. Sliviski fait le mal, non par colère, mais de sang-froid, et qu'il attend l'extrème-onction pour savoir ce qu'il doit faire. »
XXIII. — Le roi annonça au pape la chute prochaine de la Pologne dans deux lettres en date des 23 et 26 septembre 1772 (1), le priant d'user de son influence auprès des puissances pour les détourner , s'il était possible , de cette mesure oppressive , le remercier de l'envoi du nouveau nonce, et il faisait en même temps de vives instances pour que monseigneur Durini, son prédécesseur, fût revêtu de la pourpre, confoi-mément à la prérogative de la couronne. Il croyait sans doute dédommager ainsi ce digne prélat des injures énormes qu'il lui avait fait subir pendant les jours difficiles de sa nonciature.
Le 27 octobre (2), Stanislas renouvela encore ses plaintes au sujet delà ruine de la liberté et de la religion en Pologne. Il adressa aussi, le même jour, à toutes les puissances de TEurope, et même à la répul)lique helvétique , des lettres empreintes du sentiment de la plus profonde douleur , pour les conjurer de s'opposer au
(1) Tlip.iiiei, Clemenlis XIV Epist., etc., u" 292-29a, pag. 344-o46. (,'2) Tlieiiiei, lue- cit., ii° 29i, pag. 3i7.
partage do son peuple. Mais ses plaintes, ainsi que l'observait si judicieusement et si énergiquemcnt le nonce, dès le 28 juillet de l'an passé, n'étaient que les larmes d'un crocodile.
\\\y. — Lorsque la honte de sa patrie fut consommée, le roi essaya d'exercer encore un acte de générosité en procurant la liberté à quatre sénateurs qui , pendant la diète infâme de 1767, avaient été , dans la nuit du 1 3 au 14 octobre , saisis par ordre de l'ambassadeur russe , le prince Repnin , et transportés dans l'intérieur de la Eussie. Parmi ces prisonniers illustres se trouvaient les comtes Soltyk et Zaluski , évêques de Cracovie et de Kiew. Ces deux prélats, qui, en même temps que Krasinski, évêque de Kaminiec, avaient héroïquement combattu pour l'indépendance de la patrie et le maintien de la religion, et qui si souvent avaient représenté au roi la ruine prochaine de l'une et de l'autre, étaient, sans doute, les hommes les plus grands et les plus généreux que la Pologne possédât alors. Le roi avait pris la plus grande part à leur disgrâce , et pourtant, dans la note officielle qu'il présenta pour obtenir leur délivrance, le 1 7 octobre, à l'ambassadeur russe, le comte de Stackelberg, il ne rougit pas de les représenter presque comme des ennemis de la patrie et les siens propres, auxquels il ne consentait à pardonner que par un excès de générosité.
Monseigneur Garampi, de son côté, fit au même ambassadeur, le 10 du même mois, les plus énergiques représentations pour obtenir la mise en liberté de ces deux illustres évêques et celle des deux comtes Rzewuski. Leur présence n'étant plus à craindre, ils furent effectivement rendus à la liberté.
XXV. — Il paraît néanmoins que la dictature russe commençait à peser au roi lui-même , et qu'il ne voyait pas sans quelque douleur la chute de sa patrie.
Le nonce de Varsovie écrivait en efiet, le 1 4 novembre de cette même année 1772, au cardinal Pallavicini : « Dans le courant de la semaine passée, Stackelberg lut à Sa Majesté une dépèche de sa cour, menaçante et remplie de reproches amers adressés au roi au sujet de la conduite qu'il tient dans les circonstances présentes. On y disait qu'un dissentiment apparent et modéré, aux yeux de la nation , relativement aux opérations des trois cours pouvait rendre le roi excusable près d'elles; mais que mettre toute l' l'Europe en feu, chercher des soutiens étrangers, interposer des longueurs niendiée,s à la convocation de la diète générale , c'é-
taient là des choses qui avaient singulièrement irrité la czarine, et qui la jnettaicnt dans la nécessité, non-seuleinent d'abandonner le roi à son destin, mais encore d'appesantir la main sur son royaume et sur son peuple.
« Le roi a répondu avec une grande fermeté que, s'il était redevable de son élévation à la czarine, il était encore plus obligé envers Dieu , envers lui-même et envers la nation, à remplir ses propres devoirs; que tout ce qu'il pouvait attendre de plus sinistre, serait toujours inférieur aux dangers auxquels il avait déjà échappé; qu'il était même disposé à souffrir davantage encore, avant de se rendre traître à sa dignité et à son peuple.
« Stackclberg s'efforça de le faire revenir à des pensées plus conciliantes, et lui remontra entre autres choses que, autant étaient louables ses intentions au sujet de l'intégrité des possessions de la république, autant une résistance ultérieure de sa part serait ruineuse pour elle ; que cette même résistance exposerait le royaume à un nouvel et irréparable démembrement, à de nouveaux troubles, à des divisions nouvelles; et il l'exhorta, pour ces raisons, à ne plus retarder au moins la convocation du conseil du sénat, préliminaire de la diète (puisque les trois cours l'exigeaient impérieusement), au lieu d'aigrir de plus en plus ces mêmes cours , et d'empirer ainsi , plutôt que de l'améliorer, sa position et celle de toute la nation polonaise. »
XXVI. — Quoique la Prusse et la Eussie, dans les manifestes qu'ils publiaient pour calmer les esprits de la nation à l'occasion de l'occupation préalable des provinces polonaises, promissent solennellemcut de ne porter aucune atteinte à la religion du pays et de maintenir intact , de la manière la plus consciencieuse, le statu quo de l'Église catholique , elles ne tardèrent pas à violer ces engagements.
La Russie fut la première à se permettre, surtout dans l'Ukraine, les plus grands outrages contre l'Église et ses ministres, et particulièrement contre les Ruthéniens catholiques. Le nonce apostolique en adressa de fortes plaintes au comte de Stackclberg et le pria de s'employer auprès de l'impératrice, afin qu'on mît un terme à ces odieuses injustices. Ce prélat implora même directement l'intervention de la cour impériale auprès de la czarine. Le prince de Kaunitz l'assura dans une lettre très-bienveillante , du 28 novembre 1772, que sa souveraine s'empresserait de condescendre, autant qu'il lui serait possible, aux saints et paternels
désirs du pape, et qu'elle avait déjà l'ait parvenir à sou aml)assadeur près la cour de Saiut-Pétcrsboui-g l'ordre de faire au gouvernement russe les plus vives représentations, afin que l'intégrité de la foi eatholique fût maintenue dans les provinces conquises , et d'appuyer toutes les réclamations que pourraient lui adresser les évèques au sujet de la violation des droits de l'Église.
L'impératrice et l'empereur avaient déjcà donné au saint-père, dès le commencement de cette année, de semblables assurances ; mais Clément XIY , toujours occupé de l'avantage de ri']glise polonaise, et profondément affligé des violences récentes que les troupes russes avaient exercées contre les Ruthéniens catholiques, plus peut-être par haine de la religion que par l'ordre de Catherine II, exhorta néanmoins de nouveau l'empereur, le 5 décembre 1772, à exiger de ia cour de Saint-Pétersbourg la cessation de ces violences et à garantir dans les provinces conquises, en sa qualité de défenseur et de protecteur de l'Église, les droits de cette dernière, que la Eussie et la Prusse avaient si solennellement juré de maintenir.
Il s'exprime en ces termes : « Les cliangements intervenus dans les affaires en Pologne et les lois émanées de la diète ( lois que nous reconnaissons devoir principalement aux démarches que vous avez bien voulu faire, sur les prières que nous et notre prédécesseur vous avons adressées) , par lesquelles les temples et les intérêts catholiques ont été sauvegardés; ces changements, disons-nous, avaient apaisé en partie nos craintes au sujet de l'état du catholicisme dans ce pays.
« Cependant il est arrivé , contrairement à toutes nos espérances, et contre les dispositions elles-mêmes des lois précitées, soit par la brutale licence de la force militaire, soit par la témérité de ceux-là mêmes qui doivent veiller à l'exécution des lois, que nous avons entendu parler d'injures faites à la religion et qui deviennent plus graves de jour en jour. Nous avons éprouvé alors une grande crainte, non -seulement au sujet des périls qu'elle court et des maux qui la menacent, mais au sujet de la destruction totale du catholicisme dans ce pays, si vous, très-cher fils en Jésus-Christ, ne venez, par votre puissant secours et par votre protection, défendre l'Église et vous opposer aux progrès du mal qui vase développant davantage chaque jour.
« C'est pourquoi la sainteté du service de Dieu, dont la garde
nous a été confiée; la conservation et le salut éternel de tant de peuples exigent de nous que nous suppliions instamment Votre Majesté de daigner accorder à l'Église son secours, et lui donner ses soins. Nous espérons de toute l'ardeur de notre àme que vous nous exaucerez. Votre piété, et l'illustre et glorieux héritage de vertus que vous ont transmis vos ancêtres, en même temps que votre zèle pour la défense de la foi, vous exciteront et TOUS encourageront à condescendre à nos désirs. Et l'autorité que vous possédez sur ceux dans les États desquels ces attentats s'accomplissent vous fournira un moyen efficace de les empêcher. Si vous y appliquez tous vos efforts et toute votre habileté, vous obtiendrez facilement que, sur votre demande, on mette à exécution ces mêmes lois qu'on a jugé convenable de faire pour assurer la paix de la religion catholique.
« IVous demandons avec confiance à Votre IMajesté qu'elle mette tous ses soins et toute sa diligence à régler cette affaire. Et puisque la dignité de votre empire, et le nom et la charge de défenseur de la foi et de pasteur des peuples, vous en imposent l'obligation, nous avons pensé que vous n'auriez rien de plus cher et de plus à cœur que de montrer ouvertement que vous voulez être ainsi considéré, et paraître ouvertement tel,
« Rien ne pourra mieux concourir à procurer votre félicité et votre gloire. Si, en effet, c'est par la providence de Dieu et par sa miséricorde que sont soutenus et défendus les intérêts des royaumes et des rois, vous ne pouvez trouver de moyen plus efficace de vous assurer le secours du Seigneur, qu'en vous montrant zélé pour procurer sa gloire , et en prouvant que vous la préférez à tous les autres intérêts. — Nous implorons ardemment celui qui est la source de tous les biens, afin qu'il daigne affermir en vous, par sa grâce, cette bonne volonté si nécessaire à son Église, si utile pour vous-même et si agréable à ses yeux. »
Fraiiee. — Europe méridionale.
XXVII. — Clément XIV suivait d'un œil inquiet les progrès de l'incrédulité en France. Le 12 février 1772 il exhorta, par l'organe du nonce apostolique, les évêques de ce royaume qui devaient, au mois de juin suivant, se réunir en assemblée générale, à s'opposer vigoureusement à l'inondation de livres impies qui, à cette époque, infectaient la France, et à prévenir, par des mandements ad hoc , les fidèles contre ces publications pestilentielles. Lui-même désira avoir entre les mains la série de tous les ouvrages qui, depuis 1770 jusqu'à ce jour, avaient été publiés en France, soit en faveur, soit au détriment de la religion, voulant les connaître par lui-même, et chargea le nonce de les acheter et de les lui envoyer immédiatement : son dessein était de faire rendre compte de ces ouvrages dans un journal spécial qui s'imprimait à Rome, afin de réfuter les mauvais, et de recommander les bons à la lecture des fidèles.
XXVIII. — Le saint-père montrait un zèle égal pour la sage réforme des ordres religieux (1). Conformément aux désirs de la pieuse princesse Marie-Louise, il rétablit l'étroite observance dans l'ordre des Carmes déchaussés , utriusque sexus , qui était alors assez relâché, et, le 15 avril 1772 (2) , il loua le zèle que cette pieuse princesse avait montré en cette circonstance.
Cette même année 1772 fut témoin d'un grand et noble acte de religion, doimé par l'illustre maréchal duc de Biron, qui com-
(1) Voy. les bulles y relatives, ii"' 174, 170, 188, 20G. Jiull. Itom. Clem. P. XIV, pag. V22, 42â, 445, ;)0(.
(2) Tlieiner, Clcmcnlis XIV lipisL, p/c, ii" 194, pag. 217.
mandait les gardes françaises : ce brave officier, accompagné de toutes ses troupes, se rendit à Féglise de Saint-Eustaehe, pour y recevoir la communion pascale des mains de Sa Grandeur monseigneur l'archcTèque de Paris. Toute la capitale admira cet acte de religion, et Clément XIV en fit exprimer au noble maréchal, par l'organe du nonce, le 20 mai 1772, toute sa joie.
Louis XV ne négligeait aucune occasion de témoigner au saintpère sa Aénération et sa tendresse. Il lui envoya, vers le même temps, une série complète eu or de toutes les médailles qui avaient été frappées pour rappeler les principaux événements de son règne. La princesse Marie-Louise profita de cette circonstance pour envoyer au saint-père son portrait dans le costume de son ordre. Le cardinal de Bernis présenta ce double cadeau au pape, lequel eu exprima, dans les termes les plus affectueux, le 26 janvier et le 4 mars 1772, à la princesse (1) et au duc d'Aiguillon (2), sa sincère reconnaissance.
Le saint-père donna alors une marque particulière de sa bienveillance au cardinal de Bernis, en lui faisant, le 16 mars, cadeau d'une copie de la collection complète des documents principaux, relatifs à son archevêché d'Alby, qui se trouvaient aux archives secrètes du Vatican.
Bernis en fut ravi de joie : « Le pape, » mande-t-il, le 18 mars, au duc d'Aiguillon, « vient de faire à mon église d'Alby et à moy un présent précieux et qu'il a accompagné de toutes les grâces possibles : il a ordonné qu'on recueillit les bulles et documens qui intéressent mon église , et qui ne se trouvent pas ailleurs ; il en a esté tiré des copies en forme, et on les a reliées in-quarto dans un volume à la teste duquel se trouve un bref de Sa Sainteté trop honorable pour que je me dispense de vous en envoyer une copie. Si je n'étois pas ministre du roy, je u'oserois pas vous présenter des éloges que je ne mérite pas ; mais il est convenable que Sa Majesté soit instruite de la manière dont le pape s'exprime en faveur d'un de ses ministres. »
Le bref (3) de Sa Sainteté était en vérité des plus honorables pour le cardinal, et montrait la haute estime que le pape en avait légitimement conçue. Le voici dans son entier : « Le souvenir des mérites dignes de toute louange que vous vous êtes acquis
(0 Theiner, Clément. XIV Epist., n" 186, pag. 208.
(2) Theiner, loc cit., n" 189, pag. 212.
(3) Theiner, loc. cit., n" 190, pag. 213. ;
auprès (le nous et du saint-siége apostolique est profondément gravé dans notre cœur et continuellement présent à notre pensée, très-cher iils en Jésus-Christ ; nous sommes heureux de voir que chaque jour vous en acquérez de nouveaux, et nous avons la conliance qu'ils se multiplieront encore à l'avenir, par l'excellence de vos conseils et la grandeur de vos œuvres.
« Déjcà nous connaissions parfaitement votre vertu et votre prudence, et cette hahileté dans le maniement des affaires publiques qui a acquis à votre nom une gloire immortelle. Mais les œuvres grandes et éclatantes que vous avez faites et accomplies pour nous et pour l'Église sont de telle nature, que, bien que nous ayions déjà conçu pour vous la plus haute estime, cependant nous nous sentons incliné maintenant vers vous par des sentiments plus grands encore de bienveillance et d'amour paternel.
<> Vous ne sauriez croire , très-cher fils, combien nous désirerions qu'une grande et solennelle occasion nous fût offerte de confirmer, par un noble et éclatant témoignage, ce que notre cœur éprouve envers vous , afin que tous puissent connaître le cas que nous faisons de vos mérites et de votre vertu; mais, pendant que nous attendons le temps où il nous sera possible de satisfaire sur ce point la vivacité de nos désirs , nous pensons qu'il vous sera agréable de recevoir, comme une faible marque de notre bienveillance, ce volume de lettres pontificales et de pièces relatives à l'église d'Alby. Nous avons chargé notre vénérable frère, Joseph, archevêque deEéryte, homme versé dans toute espèce d'érudition, de les recueilUr soigneusement dans nos archives pontificales, et de réunir tout ce qui pouvait avoir de l'importance, soit à cause de son antiquité , soil à cause de la gravité des matières elles-mêmes, et servir ainsi à illustrer l'histoire de l'église et du diocèse d'Alby, et à remplir les lacunes que renferment le tome premier de la Gaule chrétienne et l'histoire du Languedoc écrite, en français, par D. Vaissette.
« Nous connaissons parfaitement de quel amour vous êtes pénétré pour votre église métropolitaine, et combien cette même église reçoit d'appui et de dignité par votre sollicitude pastorale, par votre prudence , votre doctrine, la grandeur et la modération de votre esprit. Nous ne doutons nullement, par conséquent, qu'il ne vous soit très-agréable que nous lui ajoutions encore uous-même, pour l'amour de vous , quelque beauté et quelque splendeur.
« TJecevez donc ce présent et ce gage de notre tendresse, trèscljer fils; nous désirons que vous l'appréciiez, non selon la valeur de l'objet lui-même, mais surtout à raison des sentiments de notre cœur qui ne peut être pour vous plus rempli de reconnaissance et de bonté, ni plus incliné qu'il ne l'est à vous combler de tous les honneurs dont nous pouvons disposer. Soyez encore persuadé que ce présent témoignage de notre bienveillance, a pour objet de manifester publiquement combien nous vous sommes redevable, et combien nous espérons l'être encore davantage dans la suite à votre dévouement envers le saint-siége apostolique et envers nous-même. »
Le cardinal de Bernis exprima au pape, le 24 mars, dans les termes les plus reconnaissants toute sa gratitude au sujet dé la bienveillance dont Sa Sainteté l'avait honoré dans le bref susmentionné, et l'assura qu'il serait toujours prêt à faire les plus sincères efforts pour garantir les intérêts de l'Église et la gloire de celui qui la gouvernait si dignement.
Le saint-père fit mettre au musée du Vatican les médailles qu'il avait reçues, avec l'inscription suivante :