‹ Histoire du pontificat de Clement XIVChapitre 8 sur 28 · SIBI A FRANCISCO JOACHIMO S. R. E. CARDINALI DE BERNIS · texte numérisé non relu

SIBI A FRANCISCO JOACHIMO S. R. E. CARDINALI DE BERNIS

REGIO NOMIIVE DONO ORLATA

AD PEREWNE EOMINIS E.TllS MUTUIOUE AMORIS

MOKUMENT13M MUSEO VATICANO ADDIXIT A. D. MDCCLXXII.

XXIX. — De même qu'il l'avait exigé de l'Espagne, de même Clément XÏV exigea que la France rendit au pavillon pontifical les honneurs qui lui étaient dus, et qui avaient été stipulés dans la célèbre convention du 21 juillet 1755. Le chevalier de Tressemant, commandant de deux frégates françaises, entrant dans le port de Malte, où étaient à l'ancre deux galères pontificales, omit de leur faire les saints d'usage. Clément XIV, justement offensé de cette marque de mépris, chargea le nonce apostolique de Paris, dans deux notes officielles des 4 mars et l*"" avril 1772, de faire auprès du gouvernement français les plus vives instances au sujet de l'exécution exacte de la convention précitée. Le roi s'empressa de donner, en conséquence, des ordres exprès sur ce

ET EUUOPE MÉRIDIONALE. 189

point à tous les commandants de navires français, ]}iiv le ministre de la marine.

XXX. — Clément XIV fit pour l'Espagne, comme il l'avait déjà fait en faveur de la Sardaigiie, les plus sages modifications au sujet du droit d'asile.

Par une bulle du 12 septembre 1 772, il limita, pour les villes les moins considérables, ce droit à une église , et à deux pour celles qui étaient de premier ordre. Cette disposition fut étendue à toutes les possessions d'outre-mer de l'Espagne, et saluée avec un vrai transport de joie : « Le marquis de Grimaldi; » écrivait l'auditeur de la nonciature d'Espagne dans une dépèche au cardinal Pallavicini, sous la date de S. Lorenzo , 13 octobre, <• m'a appris cette faveur poutilicale, et s'en est montré extrêmement satisfait. Je ne saurais, quant à moi, m'empècher de me réjouir de ce que cette concession va mettre fin à un monde de conflits qui, chaque jour, naissaient entre les tribunaux ecclésiastiques et les juges laïques au sujet de l'extraction des criminels réfugiés dans les églises; conflits qui, pour la plupart, se terminaient au désavantage de l'Église, non sans un grand détriment pour l'immunité ecclésiastique et un grand scandale . »

XXXI. — Clément XIV voulut solenniser la naissance du jeune prince des Asturies, Charles-Clément, d'une manière qui répondît à l'esprit religieux du monarque son aïeul, et envoya dans ce dessein, pour l'infant, les saints langes bénits avec les cérémonies habituelles de l'Église. Le prince Joseph Doria Panfili, envoyé comme nonce extraordinaire , les présenta au roi, et le monarque les reçut de la manière la plus splendide. Tout \v haut clergé et la haute noblesse assistèrent à cette cérémonie, qui eut lieu le 22 décembre 1772.

En Espagne, on portait si loin la haine contre les jésuites, que l'on voulait supprimer dans l'enseignement le catéchisme classique du père lïipalda, dont on s'était jusqu'alors servi dans l'éducation rehgiense des élèves des collèges et de la famille royale elle-même. L'instituteur de feu l'infant D. Xavier en avait à cette fin composé un autre. Charles 111 , en ayant eu connaissance, fit examiner aussitôt ce catéchisme nouveau par l'inquisition, et ce tribunal l'ayant trouvé défectueux et rédigé quelque peu dans les idées nouvelles, le prince le fit livrer aux flanmies, et commanda que l'anc'ien catéchisme du père Ripalda fût réimprimé et maintenu dans renseiî^nement religieux, en supprimant seule-

ment , par prudence, le nom de jésuite. Cet acte d'impartialité fut universellement applaudi.

Charles III portait un \ii' intérêt au progrès des sciences, et protégeait surtout les universités d'Alcala, Salamanque et Yalladolid, jadis si célèbres, et qui, disait-on, avaient, sous la direction des jésuites, singulièrement déchu de leur splendeur première. Ces académies reçurent une réforme et un nouveau plan d'études.

XXXII. — Le Portugal continuait toujours de vivre dans une parfaite harmonie avec le saint-siége : on s'y empressait de pourvoir de zélés missionnaires les missions abandonnées par les jésuites, surtout celles des Indes et des lies Malabares. Cela se faisait dans la plus parfaite intelligence avec la sainte congrégation de la Propagande de Rome.

Au mois de mai , plusieurs missionnaires envoyés de Rome étant arrivés, dans ce but, le roi leur fournit tout ce qui leur était nécessaire pour leur mission, et les lit ti'ansporter gratuitement aux Indes sur deux frégates de guerre.

Dom Joao Pedroça, ofiicial du tribunal de la nonciature, et prêtre très-vertueux, fut nommé évêque de Macao et consacré ])ar le nonce; il partit avec les missionnaires. Le marquis de Pombal, qui assista à la cérémonie de la consécration, dit en cette occasion au nonce , comme le rappelle celui-ci dans une dépêche du 28 juillet : « C'est pour la seconde fois que Sa Majesté, depuis que Votre Excellence est ici, élève un membre de votre tribunal à un siège épiscopal, et uniquement pour la raison que vous avez toujours montré pour la nomination des évèques un si grand zèle, tant de saintes préoccupations et de rigueur. »

Dans le couvent des Franciscains de l'étroite observance,'^à Lisbonne, deux lecteurs de théologie ayant soutenu quelques propositions suspectes , le nonce s'en plaignit au ministre , lequel retira immédiatement leur chaire à ces deux téméraires professeurs et les déposa.

XXXIII. — Pombal s'occupait aussi avec intelligence de relever de leur décadence les sciences théologiques et profanes, dont l'étude, à cette époque, était grandement négligée. L'université de Coïmbre reçut une nouvelle forme adaptée aux besoins du temps et une extension considérable.

Le roi avait confié cette grave affaire au ministre et au tribunal de censure, dont le président était le cardinal da Cunha, lequel, dans la plus parfaite intelligence avec le nonce apostolique,

travaillait à la grande œuvre de la régénération scientifique et littéraire du Portugal. Le choix des professeurs dépendait en grande partie du nonce. Les édifices de lancien collège de Coimbre, naguère dirigé par les jésuites, et l'un des plus magnifiques établissements du royaume, furent destinés à cette nouvelle université. Us furent même considérablement augmentés par l'adjonction dun observatoire astronomique et de cabinets de physique, chimie, anatoraie et histoire naturelle. La superbe église attachée h ce collège fut érigée en cathédrale. L'ancienne étant trop petite et trop pauvre, on la transforma en simple paroisse.

Le marquis de Pombal voulut ouvrir en personne la nouvelle université ; il le fit avec une solennité inaccoutumée, lise rendit donc à Coimbre le 22 septembre 1772, et y demeura jusqu'au 24 du mois suivant, uniquement occupé de l'organisation de cette université. Tout le haut clergé, la première noblesse du royaume, le cardinal- archevêque de Lisbonne , le cardinal da Cunha et le nonce apostolique l'accompagnèrent. Ce furent sans doute les jours les plus glorieux et les plus heureux de sa laborieuse carrière. Chacun s'empressait de rendre hommage à ses nobles efforts. Le roi lui-même lui eu exprima toute sa satisfaction dans de très-honorables lettres des 28 août, 1 1 octobre et () novembre.

Le grand cardinal da Cunha, qui vint en aide de la manière la plus active aux efforts de Pombal, reçut aussi des marques particulières de la bienveillance royale. Le roi crut ne pouvoir mieux récompenser les services qu'il avait rendus à l'Église et à la patrie, qu'en le nommant ministre secrétaire d'Ltat assistant de son cabinet secret, ou, comme s'exprime le nonce : ministro assistente aldispaccio che tiene il re ogni sera. Pombal et ce cardinal furent, dès lors, les arbitres su|)rêmes du royaume.

Le nonce de Lisbonne écrivait à cette occasion au cardinal secrétaire d'État, le 22 décembre 1772 : « On travaille sérieusement ici à perfectionner la grande œuvre de l'université de Coimbre. M. le marquis de Pombal est infatigable dans ses efforts pour tout conduire à un lieureux terme, et cela ne l'empêche pas de traiter une infinité d'autres affaires qui ne sont pas moins sérieuses, et requièrent une égale a|)|)lication. "

XXXIV. — Le gouNernement napolitain marchait audacieusement d'empiétement en empiétement contre l'Eglise, et rendait de |)lus en plus difficile aux évèques toute communication, non-

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seulement avec le saint-siége, mais encore avec le nonce apostolique, dans le but de les assujettir bientôt entièrement au pouvoir civil.

Le généreux archevêque de Capoue, à la suite de son noble combat pour les droits de l'Église, fut contraint de quitter pour quelque temps sou diocèse : « Cette violence, » écrivait au nonce le cardinal secrétaire d'État, sous la date du 20 janvier; 1772, « a causé à Sel Sainteté une inexprimable douleur , soit à raison des souffrances de ce digne prélat lui-même, soit à cause du tort que cela fait à la religion du roi, ces faits donnant lieu de penser qu'il prétend exiger des évèques que, pour se conformer aux ordres du pouvoir séculier, ils doivent se soustraire à l'auloritc de rj"]glise et contrevenir à leurs engagements sacrés. Dieu soit loué, pourtant, de ce qu'il a donné à ce vertueux archevêque assez de zèle et de prudence, dételle sorte que, tandis qu'il professe pour son prince le respect qui lui est dû, il conserve néanmoins l'attachement légitime aux lois saintes de l'Église. »

Clément XIV protesta , néanmoins , contre cette injure faite à l'archevêque, et fit entendre de si vives réclamations, que celuici put, dès le mois d'avril 1772, retourner dans son diocèse. Cependant de semblables violences n'empêchaient pas l'épiscopat et le clergé de ce royaume de combler à Fenvi le saint-père des preuves de leur vénération et de leur amour.

On avait réduit le royaume de Naples à un état presque identique à celui auquel en était venu le Portugal dans le temps de sa malheureuse rupture. On voulait obliger les évêques à faire , de leur propre autorité, toutes les collations et provisions, sans qu'il leur fût permis d'en demander la confirmation à Rome. Quelques-uns furent assez faibles pour courber la tète sous un tel despotisme du pouvoir civil , et s'arrogèrent en effet ce droit; afin de rassurer leur conscience, ils croyaient pouvoir présumer, en quelque sorte, la permission du saint-siége, et se tranquilliser en insérant dans ces titres les paroles : Ex provisione sancUv sedis aposlolicse. IMais la plupart d'entre eux préférèrent laisser vacants toutes les prébendes et bénéfices de leurs diocèses, plutôt que d'y pourvoir de cette manière, et le gouvernement se vit ainsi contraint de renoncer à l'exécution de ses dispositions arbitraires.

XXXV. — Le clergé inférieur du royaume des Deux-Siciles suivit le noble exemple que lui avait donné l'épiscopat, et malgré

ET EUROl'E MÉIUUIONALE. 193

toutes les ciitia> es que Ton cJiercliait à apporter aux manilestations de son zèle, il saisissait toutes les occasions possibles de doinier des preuves de sa vénération au chef suprême de l'Église. Les membres d'une pieuse congrégation de Aaples qui, sous le vocable du Saint-Esprit, s'occupait de l'utile ministère des missions dans les villes, prièrent le saint-père de consentir à accepter le titre de membre honoraire de leur institut; celui-ci accueillit avec bonté cette proposition, et par une lettre du 18 mars 1772(1), les remercia et les engagea à persévérer courageusement dans leur vocation sainte.

« Vous nous demandez, mes très-chers fils, » leur dit-il, « pour nous donner une marque de votre dévouement et de votre respect envers nous et envers le saint-siége apostolique, de consentir à voir notre nom inscrit sur le tableau de votre société, et à devenir, comme nous avons daigné le faire pour d'autres sociétés, un de vos associés et collègues. Nous vous accordons avec joie et bien volontiers cette pieuse demande, marque de votre vénération , et nous espérons dans le Seigneur que si nous ne pouvons , par notre concours actif, coopérer aux travaux que vous faites pour augmenter la splendeur du culte divin et procurer le salut des âmes, nous en recueillerons du moins un avantage : ce sera d'être aidé à nous acquitter dignement de la charge de chef suprême de l'Église catholique par le secours de vos prières.

« Nous nous trouverons très-heureux , si cette mutuelle et pieuse union de nos cœurs vous excite et vous embrase de plus en plus à vous acquitter de ces pieux exercices auxquels vous vous livrez , et du soin des missions que vous entreprenez avec tant de fruit. Que l'Esprit divin, sous le nom duquel vous êtes réunis, vous dirige toujours par son souflle dans les choses qui ont pour but l'accroissement de la gloire de Dieu. Pour nous, nous sentons que la bienveillance pontilicale que nous vous jwrtions s'est bien augmentée, maintenant que nous sommes unis à vous d'une manière plus intime, comme avec des enfants tendrement aimés ; et nous vous promettons de vous en faire sentir les effets aussitôt qu'il se présentera une occasion opportune. »

XXXVI. — La Sardaigne donnait, dans ce même temps, des preuves éclatantes de son inviolable attachement au saint-siége.

(1) Tlieiner, démentis P. XIV Ei>isi.ct hrev-, etc., n" 191, pa;j;. 215.

i94 (1772) FRANCE

Dans l'évêché de Yentimiglia, par une bulle du 30 mars, Clément XIV rétablit (1) la juridiction civile de l'évèque en matière ecclésiastique et mixte , juridiction qui était vivement disputée par les tribunaux laïques. Le môme pontife réussit encore, avec la coopération du roi de Sardaigne , à maintenir l'évèque de Genève dans l'exercice de sa juridiction. Ce prélat, rempli de reconnaissance, écrivit d'Annecy, le 25 août 1772, une lettre pour rendre grâces au saint-père. Dans cette lettre, il dit, entre autres choses : « Je ne puis passer sous silence la joie que j'éprouve en voyant et en acquérant tous les jours de plus en plus la certitude que, non-seulement les catholiques , mais encore les protestants des pays voisins, admirent et célèbrent avec les plus grands éloges les qualités sublimes de Votre Sainteté , ses vertus extraordinaires, la pénétration de son esprit, sa doctrine profonde, et surtout cette sagesse qui n'est pas celle du siècle , mais celle de l'Évangile, et avec laquelle Votre Sainteté, dans ces jours remplis d'orages, guide la nacelle de saint Pierre au milieu de tous les écueils, marche vers son but avec douceur, et l'atteint avec force. »

Pour subvenir aux besoins spirituels des fidèles dans les parties montagneuses du Piémont septentrional, Clément XIV fonda à Bugella (2) un nouveau siège épiscopal formé par le démembrement du vaste diocèse de Verceil. 11 eût, pour le même motif, désiré en ériger un autre à Chambéry, et il chargea son nonce à Turin d'adresser les plus vives mstauces à ce sujet au roi et à son ministère. Ceux-ci eussent volontiers condescendu aux paternels désirs du saint-père, si l'évèque de Grenoble, sous la juridiction duquel se trouvait cette partie de la Savoie , n'y eût formé les plus vives oppositions. La cour de Versailles appuyait malheureusement la résistance de ce prélat, afin de ne pas perdre entièrement sou influence politique dans cette province.

XXXVn. — L'Église semblait devoir être bientôt affligée par la mort du digne roi de Sardaigne, modèle de toutes les vertus , et qu'une dangereuse maladie menaçait de conduire au tombeau. Clément XIV recommanda aux prières du sacré collège ce fils si dévoué et si profondément religieux, dans une allocution secrète du 22 juin 1772 ; il exhorta de même les fidèles à adresser

(1) Bullar. Roman. Clem. XIV, u" 1G9, pag. 410.

(2) /6irf., n" 182, pag. 433 jusqu'à 440.

ET EUROPE MÉUIDlOlNALE. 19o

des prières au Seigneur pour la conservation des jours de ce pieux prince, et voulut même assister aux prières publiques qui furent iiiites pour lui dans l'église du Saint-Suaire, église nationale de la Savoie. Le prince fut rendu à la santé ; et le saint-père, par une lettre (1) très-gracieuse du 18 juillet, le félicita de l'avoir si heureusement recouvrée.

XXXVIII. — Le cabinet de Vienne étendait ses plans de réforme des couvents jusque sur la Lorabardie. Malheureusement, c'étaient cette fois des Italiens eux-mêmes, membres du conseil de la province de Milan, qui demandaient et favorisaient ces innovations illégitimes .

L'impératrice avait fait présenter, dans ce même but, plusieurs pressants mémoires pour obtenir la diminution du nombre des couvents dits incomplets^ et priait le saint-père de vouloir lui permettre d'employer le superflu des revenus en œuvres pies , et eu faveur de l'Église elle-même. Ces œuvres pies consistaient à promouvoir les sciences parmi les religieux et le clergé , à améliorer la position des curés, surtout dans les campagnes , et enfin à soulager les pauvres.

Après de longues hésitations , Clément XIV condescendit enfin à cette demande , mais en y mettant des conditions tellement prudentes , qu'aucun préjudice nen pouvait naître pour la religion ni pour les ordres religieux eux-mêmes. Il remettait, en effet, toute cette affaire à la conscience des évêques, auxquels seuls, il donnait le droit de décider quels couvents devaient être supprimés dans leurs diocèses, et de fixer quel était le superflu des revenus et à quel but pieux il devrait être affecté.

Le 24 octobre, le pape annonça cette résolution à rimpératrice, et la rendit responsable devant Dieu de l'usage qui serait fait de cette concession pontificale. Elle ne devait rien entreprendre dans cette affaire avant que le nonce apostolique près la cour impériale ne se fût préalablement entendu à ce sujet avec les évêques, et n'eût donné son plein et entier assentiment aux réformes demandées. Ce nonce y fut autorisé par un bref du 17 octobre 1772(2), etmuni, de plus, d'une instruction secrète par laquelle il était chargé d'exhorter les évêques a procéder dans cette affaire avec la plus grande sagesse et circonspection : « Cette condes-

(I) Tlieiiiei, Clermnim P. XI V Kinsl., de, ii" 20â, (2; Tliciner, loc. cil., ri" 207, pag. ?,:;o.

J)ag. 228.

cendance, » écrivait le cardinal Pallayicini au nonce, le 25 novembre, « n'a eu lieu de la part du saint-siége que dans le but d'obvier à de plus grands maux qui eussent pu être occasionnés par un refus. »

- « Nous avons donné, » écrit de son côté le pape à l'impératrice, le 28 octobre 1772 (1), « à notre vénérable frère Antoine-Eugène, archevêque d'Ephèse, et notre nonce ordinaire auprès de Votre Majesté, en date du 17 de ce mois, des lettres en forme de bref, par lesquelles nous lui accordions les facultés opportunes et nécessaires (selon le désir très-vif de Votre Majesté, désir que nous avait communiqué ce même prélat), pour augmenter le nombre des religieux dans les couvents des ordres réguliers existans dans la Lombardie autrichienne, et apphquer le surplus des revenus de ces monastères. — après en avoir prélevé ce qui sera nécessaire à l'entretien convenable et décent des familles rehgieuses qui les habitent , — soit au soulagement des indigents , soit à l'entretien des curés , soit, enlin, aux autres bonnes œuvres qui sembleront les plus opportunes.

« Quant à nous, nous n'avons consenti à lui accorder ce pouvoir qu'à cause de la piété et de la religion, qui nous sont si counues, de Votre Majesté, laquelle, nous en avons l'entière certitude, n'aura en vue que la plus grande gloire de Dieu, la vraie utilité de l'Église, et prendra le plus grand soin pour que dans les communautés religieuses rien ne soit innové contre les intérêts du service divin. Mais comme la gravité de cette mesure nous fait craindre et nous préoccupe de la pensée que peut-être plus tard il ne se fasse des choses contre votre volonté et la nôti-e , nous avons voulu vous en entretenir encore dans cette lettre, et vous exciter par nos prières et par nos exhortations à appliquer à son exécution tous vos soins et toute votre sollicitude.

« Il ne s'agit de rien moins, en effet, vous le comprenez parfaitement, très-chère fille eu Jésus-Christ, que d'une chose qui intéresse vivement l'Église , et qui réclame toute notre attention et notre surveillance. Jésus-Christ Notre-Seigneur nous a confié son Église pour la conduire et la défendre ; mais vous, il vous a constituée et appelée la protectrice de cette même I^glise du Christ. 11 est donc du devoir de notre charge de veiller à ce que rien de ce qui concerne le service de Dieu ne soit diminué , à ce que les

(j) Tlieiner, Cleincnlis P. XIV Episl.,etc., n" 20b, iiag. 231.

peuples ne puissent concevoir, par suite des dispositions qui seront prises, une; idée moins lavorablc des ordres religieux ou des ministres de la religion , à ce que rien ne se fasse avec exagération, afin que notre décision ne soit pas sévèrement condamnée au tribunal du divin juge.

« Afin de dissiper ces craintes, nous supplions Votre Majesté de prendre toutes les précautions nécessaires , et de ne rien négliger des choses qui doivent concourir à la bonne exécution d'une si grave mesure. Pour ce motif, dans une lettre que nous avons écrite à notre nonce, nous l'avons vivement exhorté, et nous lui avons recommandé (pensant que votre haute piété y consentirait et l'approuverait pleinement) de prendre des informations auprès de chacun des évéques des diocèses dans lesquels sont situés les monastères en question , relativement à l'état des choses, et de les interroger, non-seulement au sujet des revenus de ces monastères, mais encore , et principalement au sujet de l'opportunité des religieux qui les habitent et du bien qu'ils peuvent opérer au milieu du peuple chrétien.

« Vous comprendrez parfaitement vous-même de quel poids doit être, pour arriver à la connaissance de la vérité , le témoignage de ceux qui sont établis dans leurs diocèses avec les fonctions de surveillants et de gardiens. Lorsqu'ils affirmeront euxmêmes que le nombre des religieux est superflu et que leurs revenus sont exubérants, lorsqu'ils constateront que ces mêmes religieux ne conviennent pas pour remplir les fonctions spirituelles du saint ministère, alors nous ne pourrons plus ni redouter le jugement de Dieu , ni conserver aucun doute de n'avoir pas agi conformément aux intérêts du troupeau de Jésus-Christ. Quant aux monastères que les évoques déclareront nécessaires pour développer la piété des peuples, pour élever la jeunesse, et être d'utiles auxiliaires de leur ministère apostolique, votre amour pour la religion et la justice est tel que vous-même ne souffririez pas que ces monastères soient dépouillés de leurs biens, les peuples destitués de leur secours, et les évéques privés de leur importante collaboration.

« Nous supplions donc Votre Majesté , avec les plus vives instances et une confiance entière, que dans l'accomplissement de ce dessein elle agisse en toutes choses avec une modération telle que la requièrent les grands intérêts du service de Dieu. Nous prions le Dieu tout-puissant que, dans l'accomplissement de cette même

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œuvre , il daigne vous aider et vous soutenir du secours de sa divine grâce , afin que vous ajoutiez et que vous mettiez véritablement et solidement le comble à votre gloire passée en travaillant à augmenter la sienne. »

Affaire «lo^ «iés^iiHes.

XXXIX. — Monseigneur Azpuru, d'une santé très-faible, presque toujours infirme, souvent même en danger de perdre la vie, et découragé de ne pouvoir contenter son souverain au sujet de la suppression des jésuites, avait, dès l'année précédente, demandé et obtenu son remplacement ; il ne tarda pas à retourner en Espagne.

Dès le mois d'octobre 1771, sa santé était tellement délabrée, que les médecins, dont l'art était impuissant à le soulager, lui avaient conseillé d'aller ù Trascati pour suivre une diète au raisin {cura d'uva)j mais il en était revenu sans aucune amélioration. Le cardinal de Bernis en fut très-aflligé', et mandait à sa cour , sous la date du 2.j octobre 1771 : « IMonseigneur Azpuru ne peut ni vivre ni mourir; les médecins exigent maintenant qu'il éprouve les bienfaits du climat de sa patrie. »

Beaucoup assurent, mais sans aucun fondement, que ce digne prélat quitta Rome par indignation de n'avoir pu obtenir le chapeau de cardinal. Monseigneur Azpuru peut avoir eu quelque désir secret de la pourpre, et personne ne désirait plus que Clément XIV de l'en voir revêtu ; mais il y a loin de ce désir à un acte de dépit tel que celui qu'on suppose. Le pape avait souvent exprime au roi d'Espagne le désir de le faire cardinal; mais ce prince n'y avait jamais mis aucun empressement, se ccmtentant de répondre qu'il verrait volontiers la promotion de monseigneur Azpuru , mais qu'il ne ferait aucune démarche officielle auprès du saint-père, ni auprès des puissances catholiques de premier

ordre, pour obtenir leur assentiment, comme il était alors d'usage de le faire pour les cardinaux de nomination royale.

Charles III n'était pas très-content de ce prélat, et lui attribuait la non- réussite de l'affaire de l'abolition, à cause du trop de modération, prétendait-il, qu'Azpuru y avait montré. C'était le chevalier d'Azara qui, par ses attaques sourdes et incessantes, était parvenu à rendre ce prélat suspect au roi, afin d'amener sa chute et de prendre sa place, objet de toutes ses convoitises.

Clément XIV fat fort affligé de cet événement, et dans une vive anxiété au sujet du choix qui allait être fait d'un nouvel ambassadeur :

« Sa Sainteté, » mande Bernis, le T' janvier 1772, « est fort occupée du successeur que la cour d'Espagne pourra donner à l'archevêque de Valence, n'étant pas à espérer que la santé de ce ministre puisse jamais se rétablir à un certain point. Le souverain pontife ne m'a pas caché ses inquiétudes à cet égard. Sa Sainteté a été jusqu'ici maîtresse de l'affaire des jésuites; un nouveau ministre peut être porteur d'instructions plus pressantes et avoir un caractère moins tranquille. Elle auroit désiré que le cardinal Orsiui restât chargé de cette opération, comme on a voit dû l'espérer par le passé. Je n'ai pu donner aucune lumière au pape sur un objet si intéressant pour lui.

« A l'égard de M', l'archevêque de Valence, le pape m'a dit que si le roi d'Espagne lui eut montré le moindre désir que son ministre fut décoré de la pourpre, il auroit esté très-disposé à accorder cette grâce, mais que ce n'estoit pas à luy à faire des demarches auprès des cours. »

XL. — Azara, quoique Don Manuel de Roda, son protecteur, eût, de toutes ses forces, cherché à le pousser, se vit néanmoins déçu dans ses espérances. Charles 111 le méprisait, et envoya le noble comte de Lavafia , frère du prince de Masserano, bien que nommé à l'ambassade des Deux-Siciles , en attendant la nomination de l'ambassadeur titulaire de Rome, pour en remplir intérimaircment les fonctions, jusqu'à ce que le saint-père eût positivement accordé aux cours la suppression demandée, ou lui eût du moins fixé le temps auquel elle devrait avoir lieu.

Malheureusement cet habile diplomate mourut en route, à son passage à Turin. L'auditeur de la nonciature de Madrid disait de lui, dans une dépêche datée du 10 mars 1772, qu'il se serait bientôt acquis, par sa sagesse, sa modération, sa circonspection

et sa probité, l'amour et l'estirae de Rome entière : « De la destination du comte de Lava fia, » écrivait déjà, dès le 25 février de cette même année, le même auditeur à sa cour, « M. Azara peut facilement comprendre l'estime qu'on fait ici de lui et le peu de crédit qu'il s'est acquis, et je ne doute pas qu'il ne désire vivement un autre emploi, ce à quoi je ne vois encore pour lui aucune route ouverte ; et je ne m'aperçois pas que ses amis se donnent de grands mouvements pour cela. On disait, il y a quelque temps, qu'on pensait à l'envoyer en Danemark ; mais je n'en ai plus entendu parler. »

Clément XIV comprenait parfaitement combien il eût pu être gêné par les instances d'uu ambassadeur nouveau, et particulièrement si celui-ci eût été un séculier , qui ne pouvait avoir, dans l'affaire des jésuites, ni la même modération, ni le même discernement, ni, probablement, la même délicatesse de conscience qu'un ecclésiastique. Pour cette raison, il lui revint à l'esprit la pensée qu'il avait déjà eue naguère, d'exposer aux rois de France et d'Espagne les difficultés de sa position , et de leur persuader de demander une réforjue de la société de Jésus , — réforme que lui-même croyait indispensable, — plutôt que leur totale abolition.

Cependant il est plus que probable que son projet d'entreprendre à cette fin un voyage en France et en Espagne, n'était qu'un habile prétexte pour calmer l'impétuosité et modérer les exigences des ministres des cours bourbonniennes dans la question des jésuites ; et nous avons peine à comprendre comment le cardinal de Jîernis, qui d'ailleurs ne manquait pas de pénétration, ait pu ajouter foi à une semblable ouverture ; il mande cependant à sa cour, le 22 janvier 1772, et le plus sérieusement du monde : « Sa Sainteté s'occupe de temps en temps de l'idée ancienne de faire un voyage en France et en Espagne; elle prétend qu'elle se transporteroit de monastère en monastère à peu de frais. Ce château en Espagne luy passe souvent par la teste. Je luy demandai l'autre jour, en plaisanterie, si elle vouloit que j'en fisse part au roy ministeriellement ; elle se mit à rire, et me dit qu'elle en avertiroit à temps, quand son départ seroit résolu. »

XLI. — Le cardinal- ambassadeur nous révèle encore ce qu'il croit être la pensée intime et les craintes du saint-père au sujet de la sup])ression totale de la société de Jésus, et aussi relativement au choix d'un nouvel ambassadeur d'Espagne; nous disons ce

qu'il croit être, car il semble probable que ces réflexions appartenaient en ji:rande partie à lîernis lui-même. Dans ce cas, elles font assurément honneur à sa modération, et doivent réconcilier même les plus chauds partisans de la société de Jésus avec sa mémoire.

« Je sçais, » mande-t-il, le 17 janvier, au duc d'Aiguillon, « que Sa Sainteté est un peu embarrassée (quoiqu'elle ne le démonstre pas) de l'arrivée du comte de Lavagne ; elle s'attend à des instances plus pressantes. Les promesses qu'elle a faictes et les espérances qu'elle a données fournissent des arguments bien forts au ministre espagnol, s'il est autorisé aies employer.

« Les lettres particulières du pape au roi d'Espagne, et les bons offices du confesseur de ce prince, n'ont eu pour objet jusques ici que de gagner le temps nécessaire pour chercher et rassembler les pièces essentielles au procès des jésuites. Le fonds de l'affaire (à ce que j'ay lieu de présumer) n'a jamais été traicté ni arrangé avec le pape et le roi d'Espagne. Le saint-père a toujours demandé du temps, et jusques ici on le luy a accordé,

« L'affaire de Palafox a esté présentée comme l'introduction de celle des jésuites ; mais même cette affaire n'est pas consommée, et elle emportera encore un an ou deux, après quoy il faudra bien que le pape s'explique plus nettement.

« La suppression totale des jésuites n'ayant été sollicitée que par les cours de France, d'Espagne, de Naples et de Lisbonne, peut difficilement estre exécutée, si les autres cours catlioliques, entre autres celles de Vienne, de Turin, de Toscane, de Milan et de Gênes, ne la demandent ou n'y consentent formellement.

« Une demande semblable n'aura jamais lieu, et ce consentement formel sera difficile à obtenir. Le pape s'est expliqué, et a dict que ce n'estoit pas à luy (juge de l'affaire) à le solliciter. Par cette seule difficulté, j'ay toujours regardé la suppression totale de l'ordre des jésuites comme une opération presque impossible.

« On ne peut pas exiger du pape qu'il se brouille avec la moitié des princes catholiques pour satisfaire les autres sur un point délicat, et sur lequel le souverain pontife ne peut statuer avec justice et avec honneur que d'apprès les règles et les formes prescrites par les canons, et d'apprès des documents certains qui démontrent évidemment que le régime entier des jésuites est vicieux et nullement susceptible de reforme.

« Autant que j'ay pu pénétrer dans les intentions du pape,

j'ay lieu de présumer que Sa Sainteté a voulu premièrement opérer avec lenteur pour qu'on ne soupçonnât pas que son élection au pontificat avait eu pour condition la suppression des jésuites ; plus ce soupçon seroit injuste et flétrissant, plus toute complaisance à cet égard auroit été contraire à l'honneur et à la dignité du souverain pontife.

« En second lieu, le pape, voyant au commencement de son règne les esprits fort échauffés, a voulu sans doute, en temporisant, leur donner le temps de se calmer.

'< Le bref proprio motu, rejette par le Portugal, et inadmissible en France, a distrait pendant un temps la cour de Madrid ; aujourd'hui le pape pourroit avoir substitué cà sa place la béatification de Palafox, affaire dont Sa Sainteté est parfaitement instruite, mais qui exige un temps considérable pour estre portée à sa perfection. Tous les jours on répand des libelles contre la doctrine de l'évêque d'Osma, quoiqu'elle ait été approuvée sous trois pontificats par la congrégation des Eits.

« Si le comte de l'Avagne (de Lavafia) se contente que l'affaire de la suppression des jésuites ne soit véritablement entamée qu'après la béatification de l'évêque d'Osma, le pape aura beaucoup de temps devant luy ; mais enfin le moment de l'explication cathégorique arrivera, et alors il est vraisemblable que le saintpère pourroit faire sentir aux Espagnols l'impossibilité de détruire les jésuites dans les États où ils sont protégés, sur tout si les preuves de la corruption totale du régime de cet ordre n'estoient pas clairement éstablics.

« On peut croire que Clément XIV se rabattra sur une réforme qui, en diminuant le pouvoir du général de cette société, en interdisant aux jésuites toute espèce de commerce (prohibé par les canons), en attribuant aux évoques l'examen de leur théologie et de leur morale, et en prenant des précautions sages pour empêcher ces religieux d'entrer trop avant dans les affaires politiques et civiles et dans les intrigues des cours, satisfairoit raisonnablement aux plaintes et aux instances qui ont été faites, acquitteroit dignement le pape de ses promesses , feroit sortir avec honneur les souverains de la maison de France d'un engagement contracté à la face de l'Kurope, dont à la longue le déffaut de succès pourroit blesser la dignité de leurs couronnes , une telle réforme seroit utile et honorable aux jésuites mômes.

« Voilà, monsieur le Duc, si je ne me trompe , le plan inté-

rieur de conduite que le pape s'est proposé et rexplication de ses iiégotiations mislerieiiscs.

« Il a régné jusques ici trop de clialeur sur l'affaire des jésuites , pour que le saint-pere ait osé présenter à Lisbonne et à Madrid ses vérital)les idées ; il a dû attendre que le calme des esprits, la lassitude et la nécessité de finir avec honneur une entreprise peut-être trop éclatante ou trop peu réfléchie dans son principe, donnassent lieu à des arrangements egallement sages et canoniques.

« Telles sont mes conjectures ; je me garderay bien de les faire connoître aux ministres espagnols. C'est au pape luy même a ramener insensiblement les cours à ce point de modération et de sagesse. »

XLTI. — Les partisans des jésuites , toujours imprudents selon leur coutume, firent alors quelques maladresses qui empirèrent de plus en plus la situation de la société et ne l'aggravèrent pas peu yis-à-vis du pape et des cours.

On répandit à Rome, à profusion, un scandaleux pamphlet imprimé à Paris contre le vénérable évêque d'Angélopolis , sous le titre de : Réponse à un ami sur l'esprit séditieux de Pàlafox, et dans lequel on traitait de la manière la plus injurieuse ce grand prélat qui, abstraction faite du jugement, selon plusieurs , un peu sévère, peut-être, qu'il porte sur la manière d'agir des jésuites dans les missions, fut incontestablement un des hommes les plus savants de son siècle et un modèle parfait de toutes les vertus pastorales.

Les hommes peu clairvoyants auteurs de ce pamphlet ne purent résister à la démangeaison d'y insérer les plus virulentes sorties contre le gouvernement espagnol , au sujet de sa conduite envers les jésuites, et cherchèrent à ridiculiser le procès de canonisation de ce vénérable serviteur de Dieu , si activement poussé par l'Espagne , et auquel s'était chaudement intéressé le pape lui-même.

Clément XTV fit immédiatement supprimer ce libelle, et chargea le savant dominicain Tommaso Mamachi d'en entreprendre la réfutation.

Ces mêmes amis des jésuites répandirent encore le bruit, sans aucun fondement, que plusieurs évêques de France se disposaient à écrire contre Palafox. Les Espagnols qui vivaient à Rome furent indignés de cet artiiice , et en portèrent leurs plaintes au pape,

DES JÉSUITES. î205

ensemble avec les ambassadeurs des cours de Ja maison de Bourbon.

Le cardinal de Bernis s'informa aussitôt près de sa cour, pour savoir s'il y avait quelque vérité dans cette rumeur : « Je n'ai point ouï dire, » lui répondit, de Versailles, le duc d'Aiguillon , sous la date du 11 février 1772, « que quelques évêques françois se préparoient à écrire contre Palafox. Vous pouvez assurer au pape que nous y veillerons avec soin , et que le roi ne souffrira point qu'on fasse aucune démarche publique à ce sujet , et contraire aux intentions de Sa Sainteté et aux vœux de Sa Majesté Catholique. »

Cette franche déclaration du ministre sauva d'un grand cmbfirras vis-à-vis de l'Espagne le saint-père et l'ambassadeur , ainsi que nous le voyons par la réponse suivante de ce même cardinal au duc d'Aiguillon, eu date du 4 mars 1772 : « Le pape, » dil-il, « a été très-satisfait de ce que vous m'avez fait l'honneur de me mander sur l'attention qu'on auroit en France pour empêcher qu'il ne fut rien écrit d'injurieux contre l'évèque d'Osma. Sa Sainteté m'a prié de lui envoyer cet article de votre dépêche du 1 1 février pour la faire passer eu Espagne, et je m'y suis prêté volontiers eu vue du bon effet qui doit eu résulter. »

XLIII, — Mais les partisans de la société de Jésus ne bornèrent j)as là leurs imprudences : ils firent paraître chez un imprimeur nommé Raimondini, de Bassano, dans l'État de Venise, une estampe représentant le Jugement dernier, et dans laquelle Charles ni était charitablement placé dans le nombre des réprouvés. Cette ignoble satire fut répandue par eux avec une incroyable célérité dans toute l'Europe; on en inonda l'Espagne elle-même, et jusqu'à ses possessions d'outre-mer. On trouva même à Rome un libraire tyrolien, correspondant de Raimondini, qui eut l'effronterie d'exposer publiquement cette image , à la grande joie des hommes de désordre et au scandale de tous ceux qui aimaient l'Eglise et désiraient la tranquillité et la paix.

Les ambassadeurs s'en plaignirent ouvertement au pape , et celui-ci fit, en conséquence, emprisonner celui qui vendait cette image et fermer sabouti(|ue pour toujours. Sa Sainteté adressa de plus des reproches sérieux au père Ricci li ni, maître du sacré palais, pour n'avoir pas montré assez de vigilance eu cette occasion.

Cette audace avait excité l'indignation de tous les princes de la maison de Bourbon, et tous approuvèrent grandement la pru-

t206 (177!2; AFFAIRE

dence du saint-père : « Le pape, » mandait, le 19 mars , le duc d'Aiguillon à Bernis avec la plus louable modération, « a justement puni avec, sévérité le libraire qui a débité l'estampe indécente qui a été gravée sur le jugement dernier, et a marqué avec raison son mécontentement de la négligence dont on a pu soupçonner, en cette occasion, le père Ricchini. Je suis persuadé que le roi d'Espagne sera satisfait de la façon dont Sa Sainteté s'est conduite à cet égard.

« Les partisans outrés des jésuites ne sont pas moins coupa' blés que les ennemis déclarés de leur société, lorsqu'ils s'écartent des principes de la modération , conformes à l'esprit du christianisme, et qu'ils se livrent sans méiiagement à tout ce que leur suggère leur imagination échauffée et leurs passions injustes. Ces fanatiques ne connoissent pas les devoirs que leur impose la religion ou les pratiquent fort mal. »

Ce fut principalement en Espagne , où chacun connaissait la piété vraiment exemplaire du monarque, que celte publication excita l'indignation générale. Charles III, de son côté, fit publier les ordres les plus sévères contre tous ceux qui posséderaient ou répandraient cette gravure, qui, ainsi que s'exprime l'édit émané eu cette circonstance , n'avait d'autre but que de rendre le roi méprisable et odieux à tous les catholiques, et d'empêcher, par la crainte, les souverains chrétiens d'en venir à des mesures énergiques contre la société de Jésus.

Le marquis de Grimaldi se plaignit très-sérieusement de cette insulte à la république de Venise, lui en demanda satisfaction , et exigea que Raiinondini fût vivement châtié. La démarche du saint-père contre le libraire tyrolien a^ ait cependant quelque peu calmé le roi d'Espagne, ainsi que le mande l'auditeur de la nonciature de Madrid, le 12 mai 1772, sous la date d'Aranjuez : « J'ai été, » mande ce ministre, « souverainement affligé d'apprendre, par votre dernière lettre du 23 avril , la perfidie insolente avec laquelle on a voulu faire injure au nom vénérable et à la piété véritablement admirable et exemplaire de Charles III, en le plaçant du côté des damnés dans la gravure qui représente le jugement universel et que l'on vient de publier. J'ai cru bien faire de mauilester à M. le marquis Grimaldi la surprise et la grande amertume que le saint-père en a éprouvées, et de l'informer de la diligence que l'on a mise à rechercher l'origine et l'auteur d'un si odieux attentat, et à incarcérer le Tyrolien cor-

respondant de Raimoiidiiii, de lîassano, pour l'arrestation duquel je crois que l'ou fait dans le présent courrier de pressantes instances à la république de A^enise. Je ne doute pas que les mêmes instances n'aient déjà été faites de la part de Rome.

« Le marquis s'est montré instruit , non-seulement des faits , mais encore de toutes les circonstances et de toutes les dépositions du Tyrolien, et il a été jusqu'à me dire que la responsabilité du fait retournait tout entière sur les jésuites, et que le gouvernement romain n'avait pas procédé avec toute l'activité, le zèle et l'empressement que requérait la gravité de cette affaire ; mais il a accueilli favorablement, néanmoins , l'explication que je lui ai donnée, et est demeuré bien persuadé de la sincérité des sentiments du saint-père. »

XLIV. — Dans le temps que parut cette gravure, fut encore publié, à Madrid même, un pampblet satirique contre le roi d'Espagne, et répandu avec la profusion et la rapidité accoutumées dans toutes les classes de la société, et, de la capitale, dans tout le reste du royaume. Ce pamphlet, écrit en espagnol, mais imprimé à l'étranger, porte le titre de La Verdad desnudada al Rey nuestro senor, etc., 1772, c'est-à-dire, la Vérité dévoilée au roi notre maitre. Ce libelle pestilentiel représente la négociation romaine au sujet des jésuites sous les plus noires couleurs, et attaque de la manière la plus impudente , non-seulement l'honneur du pape, mais encore celui de tous les souverains de la maison de Bourbon.

Le roi le prohiba immédiatement par un décret sévère, émané du haut conseil de Catalogne et de Castille , et lit faire de nombreuses et rigoureuses visites domiciliaires pour s'emparer de tous les exemplaires de ce libelle , ainsi que de la gravure déjà mentionnée. On fit brûler ensuite publiquement, par la main du bourreau, sur la place Royale, les exemplaires qui purent être saisis. Tous les détenteurs de ce pamphlet, même manuscrit, furent menacés des peines les plus graves. Un grand nombre de prêtres et aussi de séculiers qui s'en étaient procuré des copies durent payer leur imprudence par un emprisonnement de plusieurs semaines. Les conseils de Castille et des Indes adressèrent, à tous les gouverneurs des provinces de la monarchie, un ordre rigoureux de saisir en tous lieux ce libelle et cette estampe et de les faire brûler sur la place pul)lique par la main du bourreau. Alin de mettre à l'avenir un terme à ces désordres , le roi pu-

208 (1772j AFFAUIE

blia, le 17 octobre 1 772, par l'organe du tribunal de l'inquisition, une ordonnance qui menaçait des plus rudes châtiments quiconque oserait encore rédiger, imprimer ou répandre de semblables écrits satiriques et injurieux nu sujet de la société de Jésus. L'auditeur de la nonciature fut s^jécialement chargé par le roi d'envoyer au saint-père un exem])laire de ce décret.

\L\. — Tel était l'état des esprits en Espagne au sujet de la société de Jésus. Qui pourrait donc être surpris, après des imprudences pareilles, que le nouvel ambassadeur, qui devait remplacer M. Azpuru, eût reçu de sa cour des instructions, non-seulement phis précises, mais véritablement terribles, afin de conduire au terme désiré la négociation relative à la suppression totale de la société de Jésus ? Il ne doit pas sembler étonnant non plus , par conséquent , que le roi ait choisi, pour cette mission difficile, un homme d'un caractère ferme et résolu.

Le choix tomba sur Don José Mofiino, fiscal au conseil de Castille, et, l'un des avocats les plus distingués d'Espagne. Le nouveau ministre était un homme d'un esprit cultivé, mais poussant la fermeté jusqu'à la roideur , et unissant à cette inflexibilité de caractère une grande douceur de formes, et une grande souplesse de manières ; il était en outre passé maître dans l'art de la dissimulation et du mystère. Sa nomination se fit dans le plus grand secret entre le roi et le marquis de Grimaldi, et excita à Madrid une profonde surprise, parce que, jusqu'au jour de sa nomination, ni le confesseur du roi, ni le tout-puissant d'Aranda, ni son allié fidèle. Don Manuel de Roda, n'eu avaient eu aucune connaissance. Ces deux derniers craignaient, et non sans raison, la promotion de cet avocat habile et hardi qui , en bien des occasions , avait ébranlé le pouvoir illimité du comte d'Aranda.

Monino fut choisi par le motif que, bien qu'il ne fût intérieurement rien moins que favorable aux jésuites, extérieurement et officiellement, pourtant, il ne s'était pas encore déclaré leur ennemi, et il n'y avait contre lui aucun préjugé; comme, aussi, parce qu'il avait toujours défendu avec le plus grand zèle les droits de la couronne. Le roi et Grimaldi déposèrent entre ses mains toute l'affaire de la suppression de la société de Jésus, afin d'en écarter autant le confes.seur du roi que Don Blaïuiel de Roda; le premier s'étant rendu suspect pour avoir trop secondé les vues conciliantes de Clément XIV, et le dernier pour avoir montré une passion trop ardente contre la société.

DKS .IKSUlTEà. 2013

Personne ne lut plus al'Iligé du choix de I^lonino que l'auditeur de la nonciature de 3[adrid. II en informa aussitôt le cardinal secrétaire d'Etat, et , dans sa première dépêche, peignit sous des couleurs trcs-somhres le portrait du nouvel ambassadeur : «■ Votre Eminence, » écrivait-il, le 24 mars 1772, « ne saurait croire combien ma surprise a été grande et quel a été mon chagrin, moins encore à cause des espérances que m'avait données monseigneiu' le confesseur du roi, que parce que je sais quel est l'homme, quelles pensées couvent dans son esprit , et combien , avec son extérieur doux, facile, modéré, et je dirais même religieux , il est hostile à Home, à l'autorité pontificale et à la juridiction ecclésiastique. 11 a suffisamment prouvé ce ([ue j'avance, ce me semble, dans l'affaire du saint évèque de Cuenea, par son vote pour l'établissement de la loi d'amortissement, par son Jugement impartial., lequel, en toute vérité , peut être dit lui appartenir plutôt qu'à M. de Campomanes, et, enfin, par tant d'autres opinions , réponses et représentations fiscales qu'il serait trop long d'énumérer ici. En somme, il est souverainement artificieux, sagace, dissimulé et zélé plus que personne pour l'extinction des jésuites ; je ne sais si c'est par principe et par haine contre eux, ou pour des raisons et des intérêts qui lui sont propres. Je suis fâché d'en faire un si noir poitrait , mais mon devoir m'oblige à ne rien dissimuler à Votre Éminence et à lui ouvrir liJ)rement mon cœur.

« Je sais que le but de Sa Majesté et de M. le marquis Grimaldi, en le choisissant, n'était autre que d'envoyer un honniie de loi habile et instruit, connue il l'est en réalité , et modéré, comme il feint de l'être avec ses manières insinuantes. Voilà ce que le marquis me disait précisément avant-hier encore, en ajoutant qu'il ne demandait pas autre chose que d'être en bons termes et en bonne harmonie avec Rome , et qu'en définitive toutes les aflaires se réduisaient à une seule, qui tenait tant à cœur à Sa Majesté, c'est-àdire l'extinction des jésuites. Telles, je veux l'espérer, seront les instructions qui seront données à M. Monino, et qui, à cause de son caractère, ne me laissent pas encon; sans inquiétude.

'( J'ai vu ensuite monseigneur le confesseur du roi, et je l'ai trouvé aussi mécontent que moi d'une élection qui a été tenue secrète, non moins à lui([u'au comte d' Aranda et à don Manuel de Koda , jusqu'au jour de rex[)édition du susdit avis. J'ai remarqué le même mécontentement aussi dans don I\lanuel de Roda, II. 14

210 (1772j AFFAIRE

qui était déjà indisposé contre Mofiino ainsi que contre Camponianes, à cause d'une forte remontrance qu'ils rédigèrent collectivement autrefois contre le comte d'Aranda. »

On s'aperçoit aisément que ce prudent auditeur est un interprète fidèle des sentiments qu'aAait produits à Madrid la nomination de Moilino. Peu de jours après, il modifiait le jugement sévère que lui-même en avait porté, et mandait, le 31 mars 1772, au même cardinal : " L'opinion qu'en avaient conçue de Monino et qu'en ont encore M. le marquis Grimaldi et Sa Majesté , qui le considèrent comme un homme religieux , modéré, doux et en même temps instruit, éclairé et suffisamment au courant des affaires de Kome, a été le seul motif qui a déterminé Sa Majesté à le choisir pour un semblable ministère. C'est ainsi, du moins , que le marquis s'en est expliqué avec moi , ainsi que j'ai eu l'honneur de l'exposer à Votre Éminence par le dernier courrier. 11 en a parlé avec d'autres dans le même sens , et avec don Manuel de Roda , qui a été offensé , je ne sais si c'est plutôt de ce qu'on lui ait tenu la chose secrète ou du choix que l'on a fait. Le fait est qu'il s'en est montré blessé en présence de quelques-uns de ses plus intimes amis , tenant don Joseph Monino pour un homme rempli de lui-même, vain, ambitieux et changeant. Il paraît que ses actes extérieurs étaient tout autres que les espérances qu'il prenait plaisir à caresser , mais qu'il a vu lui échapper par l'élection généralement mal accueillie du susdit ambassadeur , dont j'ai dépeint le caractère à Votre Excellence dans mon dernier courrier, aumoins suivant le jugement et l'appréciation d'un grand nombre de personnes. »

Le même auditeur , dans un chiffre secret du 28 avril , nous donne des renseignements plus précis encore. Répondant à une commission secrète qu'il avait reçue du cardinal secrétaire d'État, désireux de connaître le caractère politique du nouveau ministre, il s'exprime ainsi : « Le but du marquis et de Sa Majesté, en confiant une charge si importante à M. Monino, n'a été autre que d'envoyer un homme doux et modéré ; il me paraît donc indubitable qu'il correspondra à leur confiance et aux intentions d'un souverain qui se distingue parmi tous les autres par sa piété exemplaire, et par son tendre attachement à la personne du saintpère.

« Sous peu de temps , c'est-à-dire du 10 au 15 du mois prochain, le nouvel ambassadeur pense partir d'ici, afin d'arriver à

DES JÉbUlTES. 211

Rome vers la mi-juin , ayant résolu de voyager par terre jusqu'à Autibcs, là de s'embarquer pour Gènes, et à Gènes de prendre lu poste jusqu'à Rome.

« Quant à la représentation dont Votre Éminence a entendu parler, dirigée })ar les liseaux contre M. le comte d'Aranda, et dont vous désireriez avoir des nouvelles plus certaines, je ne puis vous dire autre chose, sinon qu'elle roulait tout entière sur la défense des droits des fiscaux, droits qui leur étaient contestés, et sur la coimaissance qu'on a donnée à Sa Majesté de la domination absolue et du despotisme que voulait s'arroger et que s'arrogeait en réalité le même comte. Cette représentation était conçue eu termes très-violents , et nullement honorables pour la personne contre laquelle elle était dirigée. Ou l'a tenue cependant extrêmement secrète , et je n'ai jamais pu réussir à m'en procurer une copie. Ce fait a étrangement déj)lu , comme \otYC Éminence peut se l'imaginer, au comte d'Aranda , qui y était accusé , et à don Manuel de Roda , lequel s'en plaignit principalement à M. Moilino luimême, qui avait rédigé la représentation. »

La nomination de Monino produisit à Rome la plus fâcheuse impression , ainsi que le cardinal de Bernis en informe le duc d'Aiguillon sous la date du (i mai 1772 : « L'arrivée du nouveau ministre d'Espagne met tout ce pays-ci eu agitation ; les uns par crainte , et les autres pour épouvanter le pape, exagèrent la rigueur des instructions dont on veut que M. Mofiino soit chargé. C'est au milieu de cette fermeutation générale que le pa[)e m'a paru plus tranquille qu'à l'ordinaire, plus caressant à mon égard, et plus rempli de bonté et d'amitié. »

Et le 3 juin : « Je ne saurois, » dit-il, « douter que la prochaine arrivée de don Joseph Moûino n'inquiète intérieurement le pape. Je connois trop ce jmntife pour qu'il puisse me dérober son agitation à cet égard. Jx cardinal Caraccioli, oncle de feu le comte de Lavagne (Lavagna) , n'a pas caché au saint-père que les instructions de son neveu estoient très-pressantes.

" Je connois la sensibilité du pape; si on usoit avec luy de menaces ou d'une sorte de viohnice, il n'y résisteroit [)as h)ngtcnq)s, et nous perdrions h; meilleur des pontifes, sans savoir par qui le remplacer dignement. »

Les amis des jésuites firent surtout les plus grands efforts pour inspirer, du nouvel ambassadeur, une terreur profonde au pape et à Rome entière :

« Nous attendons tous les jours , » écrivait encore Bernis le 6 juillet 1772, « don Joseph Mofiino. On prétend que les jésuites ou leurs partisans ont gagné auprès du pape des personnes qui ne cessent d'épouvanter l'esprit de Sa Sainteté sur les suites funestes qu'auroit pour luy et pour ses Estats la suppression de la compagnie ; il est vraisemblable qu'on employé bien des moyens pour inspirer des craintes à cet égard au souverain pontife ; on peut même croire qu'il en est susceptible , mais personne ne peut dire jusqu'à quel point ces intrigues peuvent prendre d'empire sur son esprit. »

Rempli d'indignation à la nouvelle de ces intrigues , le duc d'Aiguillon répondait de Compiègne à Bernis , sous la date du 13 juillet 1772, les paroles suivantes, j)leines de bon sens et de vérité : « Les passions d'orgueil et de haine, » disait-il , « et une imagination échauffée, jointe à l'ignorance, sont les vraies sources du fanatisme qui agite les amis et les ennemis des jésuites, et qui viole également toutes les régies de la morale, de la prudence et de la religion. »

XLVI. — Mofiino arriva, enfin, à Borne dans la soirée du 4 juillet.

Le cardinal ambassadeur de France était sur le point de partir de Bome pour se reposer un peu de ses fatigues diplomatiques dans les délicieux environs d'Albano, et avait déposé à l'ambassade d'Espagne un billet très-gracieux destiné à Monino , dans le cas où celui-ci arriverait à Bome avant son retour. 11 l'informait exactement de l'état de l'affaire des jésuites , et l'assurait qu'en vertu de l'arrangement convenu entre les puissances, et des nouveaux ordres pressants qu'il avait reçus de sa cour, il appuierait de toutes ses forces, auprès du saint-siége, les négociations de son nouveau collègne et l'aiderait de ses conseils.

Bernis avait fixé pour son départ le 4 juillet, lorsqu'il apprit la nouvelle de l'arrivée inattendue de l'ambassadeur d'Espagne, laquelle devait avoir lieu le même jour. Il poussa la prévenance envers lui jusqu'à renoncer à cette villégiature projetée, et lui annonça sa visite dans un second billet aussi courtois que le premier, et accompagné du présent d'usage à cette époque entre les ministres des cours amies.

Le cardinal se rendit, en effet, chez le nouvel ambassadeur, et eut avec lui une conférence qui dura plusieurs heures, et dans laquelle il l'informa, avec une entière sincérité, et en pleine con-

naissance de cause, de tout ce qui pouvait intéresser sa mission et lui assurer une heureuse issue.

Cette prévenance de Bernis, qui était jusqu'à un certain point une dérogation tant à sa dignité, comme cardinal, qu'à sa position diplomatique, comme représentant du chef de la maison de Bourbon, aurait dû persuader entièrement le hautain et souj)çonneux Espagnol que ce ministre voulait s'approcher de lui avec une bonne foi entière, et appuyer loyalement la négociation ; mais cet arrogant fiscal, qui venait de Madrid rempli de soupçons et des sentiments les plus désavantageux contre Rome et contre tous ceux qui, jusqu'alors, y avaient traité l'affaire des jésuites, ne sut pas apprécier la conduite affectueuse du cardinal, et, dans la première relation officielle qu'il envoya au marquis de Grimaldi le 9 juillet, il représentait Bernis, ainsi que le cardinal Orsini, ambassadeur delVaples, qui lui avait montré le même empressement, sous le plus ridicule et le plus triste aspect.

Moilino était, pour ainsi dire, imbu de toutes les calomnies que le chevalier d'Azara avait répandues dans le ministère espagnol contre le cardinal de Bernis, et l'accusait même d'être l'unique cause pour laquelle la sécularisation entière de la société de Jésus n'avait pas encore eu lieu, parce qu'il avait, disait-on, persuadé au pape que les souverains de la maison de Bourbon se contenteraient d'une sage réforme de la société, et renonceraient à leur demande tendant à sa suppression totale.

XLVII. — Le plus grand malheur pour Monino c'était qu'il ne put recevoir aucun renseignement du digne archevèf[ue de Valence, qui était mourant et avait déjà perdu l'usage de la parole, et se vît, par conséquent, obligé de se jeter, pour ainsi dire, entre les bras du rusé chevalier d'Azara.

Cet intrigant s'efforça de lui donner la plus pitoyable opinion du pape et des cardinaux-ambassadeurs ; et pour l'y confirmer et l'aigrir de plus en plus contre la cour de Borne, il l'entoura d'un essaim de ces misérables abbali et luonsignorini , dont l'espèce pullule à Bome, et qui déslionorent aux yeux des étrangers, catholiques et protestants, le véritable clergé et la vraie prélature romaine, si admirables l'un et l'autre par leur conduite irréprochable et leur piété éclairée, comme par leur science solide et profonde. Cette race hybride, qui se faufile en tous lieux avec une inexprimable effronterie, pour mendier quelque protectiofi puissaute et accaparer pcr faset we/as quelque emploi ou quelque di-

214 ;i772) AFFAIRE

gnité ; cette espèce parasite, qui n'a d'ecclésiastique que Vhahit et le nom, et qui, malgré le zèle inlolligent et la vigueur des souverains pontifes, n'a pu jamais être cnlièrement extirpée de la ville sainte, depuis si longtemps aflligée et ini'ectée de leur présence; ces docleurs en far nienîe dont les étrangers, et surtout les ambassadeurs des cours accrédités près du saint-siége, ne sauraient jamais se méfier assez, ni assez se défendre, furent précisément les personnages qui circonvinrent Mofiino dès la première heure de son arrivée à Rome.

Tous ces individus qui furent , ainsi que le raconte Bernis, dans une dépêche du 13 juillet, élevés à la dignité de sous-espions par l'espion Azara, et nourris à ce titre par l'argent espagnol, n'étaient au fond que des affamés, ennemis du pape autant que des jésuites , mais qui voulaient, sinon faire fortune par la protection de l'ambassade d'Espagne, du moins attraper, au moyen et en récompense de leurs bassesses , quelque os à ronger sur les fonds secrets d'Espagne, puisqu'ils ne pouvaient rien espérer du côté du pape, qui les connaissait et les méprisait du fond de son cœur.

Peut-on s'étonner encore que, dans ses premières entrevues îivec le saint-père, Moiiino, prévenu par des gens qui furent, de tout temps, les calomniateurs les plus déhontés des papes, du sacré collège et de la haute prélature romaine, se soit montré si hautain et si dur? Qui pourrait être surpris également que ses premières relations à la cour de Madrid aient été remplies des jugements les plus faux sur le pape et sur les affaires de Rome? Mais hàtons-nous de le dire, à l'honneur de ce même ambassadeur, il ne tarda pas à apprécier à leur juste valeur ces impudents dont il avait été environné; à mépriser leurs insinuations calomnieuses ; à revenir à des sentiments plus doux et plus équitables ; à se persuader de la droiture et de la sincérité du saint-père ; à comprendre les difficultés de sa position dans la question des jésuites, et à rendre pleine et entière justice à la conduite observée jusqu'alors par monseigneur Azpuru et les deux cardinaux ambassadeurs de France et de Naples. Il se réconcilia principalement et entièrement avec le cardinal de Bernis, dont il avait cherché à rendre d'abord les efforts suspects, et finit par suivre en tout ses prudents et conciliants avis. Il traita bientôt le chevalier d'Azara comme il le méritait, le considérant simplement comme un espion habile, et n'ayant d'égards pour lui que parce qu'il ne voulait pas s'attirer la malveillance de don Manuel de Roda, son protecteur.

Ce changement d'opinion de Mofiino , qui commença à s'opérer après qu'il eut obtenu quelques audiences du saint-père, se manil'este dans ses dépèches, dès le mois de septembre 1772, ainsi que nous le verrons bientôt ; mais lorsque le pape revint de Castel- Gandollo , vers la fin d'octobre , il ne parle plus de lui qu'avec une véritable aduiiration, et du cardinal de Bernis qu'avec la plus sincère estime.

Quant à Azara , il continuait toujours d'envoyer en secret à Madrid ses relations calomnieuses, adressées à don Manuel de Roda, contre le saint-père et les cardinaux-ambassadeurs. Ses mensonges ne trouvaient aucune créance ; mais il se donnait bien de garde de parler mal de Mofiino, et, au contraire, il vantait de toutes ses forces sa conduite dans cette négociation épineuse, parce qu'il le craignait et sentait avoir besoin de son amitié et de sa protection.

Monseigneur Vincenti écrit à ce sujet, avec une rare pénétration, dans une dépèche en chiffi'es, datée de Saint-Tldefonse, 22 septembre 1772 : « Ici tout est secret; je crois devoir cependant dire à Votre Éminence qu'on m'a laissé entendre qu'il (Monino) s'était aperçu que notre cour procède avec mauvaise foi et fausseté, et que, pour cette raison, il désespérait de réussir dans sa principale mission. M. Azara, qui ne cesse d'expédier des renseignements et des nouvelles, — et Dieu sait avec combien de malignité et de fausseté ! — se loue beaucoup du nouvel ambassadeur ; et celui-ci, lui rendant la pareille, écrit qu'Azara, autant qu'il lui paraît, marche de concert avec lui, et de trèsbonne foi." Quant à moi, je ne sais quel degré de sincérité il y a dans ces louanges réciproques. »

De ce rapide coup d'oeil jeté sur les débuts de Monino, cliacun comprendra sans peine quelle foi on doit ajouter aux premières dépèches de cet ambassadeur, livrées à la publicité par M. le comte de Saint- Priest. Les relations du peu d'entrevues qu'il eut d'abord avec le pape ont seules quelque valeur; et encore ici nous avons toute raison de penser qu'elles furent très-différentes du récit qu'il en a laissé, car il était en même temps de son intérêt, et conforme à son caractère orgueilleux, d'exagérer les choses et de chercher à donner à sa cour la plus favorable opinion de sa négociation.

XLVIIT Nous apprendrons mieux à connaître le caractère

de cet homme d'État, dans les précieuses et inestimables dépèches

de Bernis, qui nous rendent compte des entrevues de Mofiino avec le saint-père, et auxquelles nous nous tiendrons, en grande partie, à cause de leur caractère de haute -impartialité, puisque dans les parties essentielles elles sont pleinement d'accord avec celles de Mofiino, et ne portent pas l'empreinte désagréable de l'orgueil espagnol et d'une vaine et fatigante vanterie. Nous verrons dans ces dépêches avec quels égards et quels ménagements Bernis s'exprime partout sur le compte du nouveau ministre.

Mofiino, dès le premier abord, avait fait sur l'ambassadeur de France la plus favorable impression, comme celui-ci le déclara, dès le 8 juillet, au duc d'Aiguillon : « Don Joseph Monino, « écrit-il, « arriva ici samedi au soir. On luy remit le billet ci-joint que je luy avois écrit la a eille, dans la crainte de me trouver à la campagne au moment de son arrivée. Je vouiois qu'il ne peut pas douter de mon empressement, n'y qu'il eut aucun doute sur les ordres que j'ay coustantement reçus relativement à l'affaire des jésuites. Je suis persuadé que ce ministre envoyera mon billet à la cour d'Jïlspagne, et ce, joint au langage que je luy ay tenu le lendemain de son arrivée, devroit bannir les ombrages et les soupçons injustes du temps passé. Je n'ay pas hésité de faire à M. Mofiino la première visite, contre l'usage des cardinaux, parce que nous n'avons pas de cérémonial à observer ensemble, et que cette politesse doit le flatter et annoncer notre union. On luy a apporté, de ma part, les présents d'usage entre des ministres de cours amies.

« Je l'ay mis au fait de tout ce qui s'estoit passé dans la négociation touchant les jésuites. Au premier abord, ce ministre a l'air bridé et réservé; il parle peu et ne s'empresse pas de parler. Au reste, il m'a paru homme sage et homme d'esprit. Le langage qu'il tient est fort modéré, et le bruit de cette modération a déjà fait un bon effet en sa faveur. Son plan est de n'entamer les affaires qu'après s'estre bien mis au fait du caractère et des dispositions du pape; il m'a assuré plusieurs fois qu'il agiroit dans un grand concert avec nioy, qu'il falloit nous parler à cœur ouvert; de vains et injustes soupçons ne pourroient que gaster les affaires. Il m'a promis de me mettre au fiiit de ses plans.

« Il paroit que M. Mofiino ne veut point s'exposer à des fausses démarches. 11 m'a assuré que le roy catholique ne changeroit jamais d'avis sur les jésuites; il a ajouté que cette affaire interessoit également la tranquillité de l'Église comme colle des peuples et des

princes, et plus particulièrement encore le repos et la sûreté du pape. Il pense que les jésuites eux-mêmes seroient plus lieureiix si cette affaire estoit terminée. Reste à savoir de quelle manière il entend que cette négociation peut et doit finir.

« M. Monino m'a paru avoir de la curiosité sur deux points principaux : le premier, s'il estoit vray que le pape se repentit d'avoir promis par écrit au roy d'Espagne le plan de la suppression des jésuites. Le second point regarde le ministre de Portugal. M. Monino m'a demandé, par deux fois, si la cour de Lisbonne n'avoit pas proposé au nonce un plan sur l'affaire des jésuites, et si je savois qu'autrefois le marquis de Pombal en avoit communiqué un qui n'avoit pas été gousté à Madrid.

« Sur la première question je n'ay rien à repondre, parce que le pape ne m'a jamais avoué formellement qu'il se fut repenti d'avoir fait des promesses à Sa 3Iajesté Catholique; sur la seconde, je me trouve aussi ignorant que sur la première, le commandeur Almada ne m'ayantfait aucune nouvelle ouverture. Une autre particularité intéressante, c'est qu'il faudra, quand à présent (m'a dit M. Monino), garder un silence profond sur le bref motu proprio , dont il a esté tant question la première année de mou ministère à Rome. Ce changement est remarquable. Enfin M. Monino a dû remettre hier au pape ses lettres de créance ; il dine aujourd'huy chés moy avec les cardinaux, les ministres, les ambassadeurs et la principale noblesse.

« On parle encore de l'arrivée de Ferdinand de Léon , célèbre légiste de INaples. On suppose qu'il doit venir ici instruire M. Monino du système du marquis Tanucci sur l'affaire des régies de chancellerie. »

XLL\. — Le duc d'Aiguillon s'empressa de réitérer au cardinalambassadeur les ordres déjà reçus au sujet de l'affînre des jésuites, et le chargea d'appuyer de la manière la plus vigoureuse les efforts et les démarches de son collègue d'J'^spagne ; il approuvait en même temps les termes dont Bernis s'était servi dans leur première entrevue : <• Ce que j'ay m'andé à Votre Eminence, » lui écrivait-il de Compiègne, le 27 juillet 1772, « par ma dépêche du 23 juin dernier, contient les sentiments du roi sur l'affaire des jé.suites. Sa Majesté ne variera point à cet égard. Elle a laissé à la direction du roi d'Jlspagne la méthode à suivre dans cette négociation, et l'intention constante de Sa Majesté est que Votre l'iminence se l)onK' à a])puyei' les dc-marclics qui seroni prescrites

218 (1772) AFFAIKE

à M. Monino. La cour de ]\[adrid doit être hien persuadée de l'intime correspondance et de la confiance entière que son ministre éprouvera de la part de Votre l^ninence, et dont elle a crû devoir lui donner les assurances les plus précises, par le billet qu'elle lui a écrit le 3 de ce mois. Il n'aura pu qu'être extrêmement sensible à la première visite qu'elle a jugé à propos de lui faire, et qui ne peut tirer à aucune conséquence par raport au cérémonial. Du reste, il ne sest point dévelopé sur l'objet et l'étendue des ordres qu'il aura à exécuter, et je vois qu'il se propose, avant que d'entamer les affaires dont il est chargé, de se mettre bien au fait tant du caractère que des dispositions du pape.

« Je conçois que Votre Eminence n'a point été en état de satisfaire la curiosité de ce ministre sur ses deux questions, l'une relative au regret que le pape pourroit avoir aux promesses qu'il a faites de communiquer à Sa Majesté Catholique le plan de la suppression de la société, et l'autre touchant le ministre de Portugal, puisque Sa Sainteté ne s'est jamais clairement expliquée avec Votre Eminence sur sa façon intérieure de penser, et M. le commandeur Almada ne lui a fait aucune ouverture sur les sentimens de sa cour.

« Puisque M. Monino nous a déclaré qu'il doit observer le silence le plus absolu sur le bref motu proprio, sa cour en a vraisemblablement abandonné l'idée, et Votre Eminence sait que nous ne l'avons jamais adoptée pour la France.

« Si don Ferdinand de Léon, célèbre jurisconsulte de Naples, se rend à Kome, comme on le suppose, pour instruire le ministre espagnol du système de M. le marquis de Tanucci, sur ce qui a raport aux règles de la chancellerie romaine, cette mission extraordinaire paroitroit indiquer que la négociation sur cet objet doit être sérieusement traitée par M. Monino, et que Sa Majesté Catholique persiste dans le projet de conclure, entre le pape et le roi des Deux-Siciles, un nouveau concordat définitif sur les matières ecclésiastiques qui sont en discussion entre les deux cours. Plus M. le cardinal Orsini est recommaudable par sa probité et par son attachement et son zèle pour les rois ses maîtres, plus il applaudira aux mesures qu'ils jugeront à propos de prendre pour terminer une affaire aussi importante. »

L. — Le pape, étant assez gravement indisposé, ne put recevoir le nouvel ambassadeur que huit jours après son arrivée.

Plusieurs, mais sans aucun fondement, ont voulu conclure de cette circonstance que Clément XIV éprouvait à son aspect une crainte vraiment puérile, et qu'il tremblait devant lui comme un écolier devant son maître. Cette opinion ne pouvait trouver créance que dans une imagination singulièrement échauffée. Clément XIV ne devait pas avoir, il est vrai, une opinion trop favorable de Monino ; et supposé même qu'il fût vrai , comme le rapporte celui-ci le 30 juillet, que le pape ait dit, quinze jours avant l'arrivée de cet ambassadeur, au ministre de Portugal : « Dieu le pardonne au Roi Catholique ( 1 ) » (en parlant de l'envoi de Monino à Rome) , cette parole manifeste plus de mécontentement que de crainte, et il n'en est pas moins vrai que, dans la première conférence qu'il accorda à cet ambassadeur , le saint-père montra une grande dignité.

Le pape parlait toujours avec la plus noble indépendance et le sentiment le plus élevé de son ministère sacré. Il ne le laissa abaisser jamais. Jamais il ne consentit à subir, de la part des cours, des humiliations si amères, si outrageantes, si brutales, que celles souffertes par son digne prédécesseur Clément XIII, Commandant partout le respect, mais en même temps conservant toujours cette apostolique douceur qui allait quelquefois jusqu'à la naïveté d'un enfant, comme cela arrive souvent aux âmes vraiment grandes , ce fut ainsi qu'il se posa en face de cet Espagnol, qui plaçait toute sa force dans un système d'intimidation acerbe, mais , au fond, ridicule et lionteux en présence du vicaire de Jésus-Christ.

Ce fut un dimanche , 1 3 juillet , que Monino fut admis pour la première fois à l'audience. Le pape le reçut avec une grande affahilité , et lui parla pendant plus d'une heure avec une éloquence si entraînante et une telle force de raisonnenicnt, que cet ambassadeur, naturellement taciturne, en demeura étonné, perdit presque contenance, et ne trouva en réponse que ce peu de paroles : « Le roi mon maître a un grand attachement et vénération envers le saint-siége, et surtout envers la personne de Votre Sainteté. Sa Majesté est contente jusqu'ici ; mais c'est un prince ferme et résolu , et si jamais , à force d'éprouver des retards , la méfiance se glissait dans son cœur, tout serait perdu. » Dans cette conférence, il fut question de i)lusieurs choses, mais principalement de l'abolition de la société de Jésus, abolition au sujet de laquelle

(1) Saint-Priest, Histoire de la chute des jésuites, etc., p. 220.

le saint-père donna des assurances satisfaisantes à l'ambassadeur, mais uniquement en termes jjénéraux, en lui faisant observer que cela demandait du teinps, de la discrétion et de la confiance.

Monino pria eu même temps le pape de vouloir lui accorder chaque semaine un jour d audience fixe , puisque des audiences extraordinaires, surtout si elles devenaient fréquentes, donneraient trop ta parler, et que les ministres de France, de Naples et de Portugal jouissaient de cet avantage. Clément XIV s'excusa sur ses infirmités de ne pouvoir, pour le moment, condescendre à ce désir. Il était en effet soumis à un traitement qui exigeait l'usage de bains fréquents : « Le pape me dit, » ainsi continue la relation (t) de Mofiino, « qu'il le ferait dès qu'il aurait cessé les bains qu'il devait prendre à cause d'une espèce de maladie cutanée qui lui couvrait le corps; et pour m'en convaincre, il eut la bonté de me montrer son bras à découvert. »

LI. — Nous demanderons ici, à tout homme jouissant de l'usage de sa raison, si dans cette action, qui rend le plus beau témoignage de la simplicité et de la condescendance du pape, il y a quelque chose d'extraordinaire et d'avilissant. Si l'on eu excepte cet acte de laisser-aller du souverain pontife, qui n'eut lieu peut-être que pour convaincre l'ambassadeur de la réalité de son mal , et détruire ainsi, par l'évidence, la calomnie naissante de ses ennemis, qui prétendaient qu'il jouissait d'une santé parfaite, et ne se feignait souffrant que par crainte de l'ambassadeur d'Espagne , afin d'éviter toute rencontre avec lui; nous demanderons, disonsnous, si, dans cette action du saint- père, il y a quelque chose qui ne semble pas entièrement naturel et tout à fait sincère.

11 fallait avoir un rare attrait pour les représentations théâtrales pour trouver , à propos de cette circonstance si simple , les paroles suivantes de MM. le comte de Saint-Priest (2) et Crétineau-Joly (.3) : « Le successeur des apôtres , » dit le premier , « tremblait devant un fiscal castillan; c'est ainsi qu'il lui demanda la vie. » Le dernier de ces deux écrivains , dans son dramatique délire, va plus loin encore, et s'écrie avec un sombre accent (4) : " On n'a pas besoin de chercher quel fut le meurtrier de Clément XIV, s'il eu est un ; Ganganelli n'est x^as mort sous le poison

(1) Saint-Priesl, //^ïs/oire, c^c.,pag. 307.

(2) Saint-Priest, loc. cit., pag. 138.

(3) Clément XIV et les jésitUes, p. 314, el ïïist. de la compagnie, t. V, p. 350.

(4) Clément XIV, etc., p. 315 Hist. de la comp., tom. V, p. 351.

(sic) des jésuites, il a été tué par les \iolences de ilorida-lîlanca, » LU. — IMofiiiio mettait sans doute, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, sa force principale dans un système absurde d'intimidation, et, pour plaire à son souverain , pouvait bien vanter outre vérité , dans ses dépèches , l'énergie qu'il avait déployée ; mais il n'était pas fou, et avait assez de bon sens pour ne pas se montrer impertinent auprès du pape, auquel rien n'était plus facile que de le faire mettre h la porte et de lui refuser ses audiences. S'il se montra parfois violent et emporté , ce fut uniquement auprès des ministres des cours étrangères, comme aussi, en général, auprès de tous ceux qui approchaient de plus près le souverain pontife et exerçaient sur lui quelque influence. Les dépêches successives du cardinal ambassadeur de France nous démontrent surabondamment cette vérité.

« Je voudrois bien, » écrivait celui-ci à d'Aiguillon le 21 juillet 1772, « que le pape, pour sa propre gloire et peut-être pour son repos, changeât de méthode à l'avenir sur l'affaire concernant les jésuites. Le stile d'oracle n'a qu'un temps ; il faut parler avec franchise au bout de trois années de délai , et c'est la seule manière pour le pape de sortir d'embarras en conservant sa réputation. On a pu croire longtemps que le saint-père s'entendoit avec la cour d'Espagne , et alors la conduite mistérieuse du pape pou- \oit s'expliquer; mais aujourd'hui qu'il est clair que le roy d'Iîspagne n'a patienté que par respect pour le chef de l'Eglise, qu'il a mieux aimé soupçonner les ministres qui traitoient cette affaire que la bonne foy du souverain pontife, qu'enfin il persiste dans la volonté de faire remplir au pape ses promesses , Sa Sainteté se trouveroit plus embarrassée que jamais si elle vouloit encore temporiser. M. i^ronino ne se contentera pas si aisément que l'archevêquc de Valence. La dernière conversation que j'ay eue avec le nouveau ministre a esté fort sérieuse, d'aulant plus qu'il n'entre dans sa façon de penser sur les jèsuillcs anvun faualisme. Il a défendu, m'a-l-il dit, les droits régaliens, mais il connoit ceux du saint-siège \ il aime la religion et l'Église, il a de la vénération pour le pape, mais il préfère à toutes clioses l'honneur de sa cour et le sien propre. Il m'a répété plusieurs lois qu'il estoit de la dernière importance que nous fussions parfaitement unis dans cette négociation; que l'honneur de la Ei-ance et le mien y estoient également intéressés ; qu'il falloit que le pape s'expliquât nettement, et que dorénavant les délais ne pouvoient qu'estrc fort courts.

î2!22 {\11'2) AFFAIRE

« Au reste , de temps en temps il m'a fait entrevoir que cette affaire délicate pourroit s'arranger à la satisfaction commune , si le pape ouvroit son cœur à Sa Majesté Catholique. Le ton de modération accompagne dans ce que dit ce ministre le ton de fermeté, mais la fermeté prend toujours le dessus. Cependant, en rassemblant tout ce qu'a dit M. Mofiino, je ne serois pas éloigné de penser que l'Espagne desireroit de sortir avec honneur de l'engagemejit qu'elle a contracté, et le vray sistème de son nouveau ministre sera de faire expliquer promptemeut le pape et de sçavoir bientôt à quoy s'en tenir sur les sentimens de Sa Sainteté.

« Dans l'origine, m'a dit M. Monino, ou les promesses du pape estoient sincères , ou équivoques ; s'il a donné sincèrement sa parolle, il y a manqué depuis trois ans ; et s'il n'a voulu que temporiser, il s'est joué du roy d'Espagne et de tous les souverains de la maison de France. Il n'estoit question autrefois que des jésuites; il est question aujourd'huy du pape, qui a promis par écrit à Sa Majesté Catliolique. L'affaire est bien sérieuse pour Sa Sainteté , dès qu'on est résolu en Espagne de la prendre de ce costé'là, d'autant plus que M. Mofiino m'a fait entendre que l'arrangement des autres affaires si intéressantes pour le saint-siége dépendroit de l'issue qu'auroit celle des jésuites.

» Sa Majesté Catholique est pleine de justice, de religion et de modération ; il est à présumer que , pourvu que le pape en use franchement avec elle, tout pourra s'arranger avec décence. Cléjnent XIV a voulu gagner du temps. L'effet ordinaire du temps est de diminuer la chaleur et d'amortir les passions ; le pape devroit donc proliter de la circonstance présente pour conclure. Si j'en dois croire au langage sérieux du ministre d'Espagne, Sa Sainteté seroit peu habile si elle ne saisissoit pas cette époque ; l'artifice qui seroit employé à éluder de nouveau la question ne pourroit plus contenter personne , et priveroit justement et pour toujours le pape de la confiance de nos cours. Je me renlèrmeray exactement dans le rôle qui m'est prescrit par mes instructions , mais j'ai l'honneur de vous prévenir que si ce rôle estoit trop passif, il ne plairoit pas au ministre espagnol, parce qu'il paroîtroit contraire à l'union et au concours qui me sont ordonnés dans cette affaire. Je tacheray de prendre un juste milieu.

« M. Moùino a demandé d'avoir comme moietcomme le ministre de Portugal un jour fixé pour s'entretenir avec le pape. Sa Sainteté ne luy a pas encore assigné ce jour ; il me semble que le mi-

DES JÉSUITES. î2!23

nistre espagnol n'en est pas content. Le pape a le sang écliaufle ; les eaux luy feront du bien , mais je croyrois que s'il prenoit la resolution de s'expliquer de bonne foy , sa santé s'en trouveroit mieux encore que de l'usage des eaux.

« En général , le nouveau ministre d'Espagne s est déjà acquis ici la réputation dliomme judicieux et modéré. J'ay toujours lieu d'espérer que nous \ivrons bien ensemble; il est bien au-dessus des soupçons, des rapports et des tracasseries. '

Nous voyons que Bernis eût désiré jouer , dans l'affaire des jésuites, un rôle un peu plus actif; mais le duc d'Aiguillon lui réjjondit, le 10 août suivant, sur ce point, en lui ordonnant de conserver la position qu'il lui avait été, dans des dépêches antérieures, prescrit de garder, à cause des justes égards dus à la personne du saint-père ; mais de faire les plus vives représentations à ce dernier, et de l'exhorter à s'expliquer enfin nettement , cela ne pouvant qu'être utile à Sa Sainteté , à l'Église et à la papauté. « 11 est certain , » portait cette dépêche , « que la gloire et la tranquillité du pape paroissent exiger également qu'il s'occupe enfin de terminer l'affaire des jésuites. Trois années d'un silence mystérieux et d'une indécision absolue sur cet objet, ont sans doute eu de sa part un motif; mais il a été jusqu'à présent impossible de le démêler, et Votre Éminence elle-même, malgré ses lumières et sa pénétration , n'a pu acquérir , dans les fréquentes audiences qui l'ont mise à portée d'examiner les sentiments de Sa Sainteté, aucune connoissance précise à cet égard. Quelques avantages que le souverain pontife croye trouver dans la dissimulation, elle ne peut pas être trop soutenue, sans le rendre suspect, lors même qu'il n'a que de bonnes intentions. M. Monino a sans doute des ordres qui ne s'accordent pas avec la méthode de temporiser, et il faudra que le pape s'explique sur le parti qu'il projette de prendre. La discrétion est une (lualité estimable en soi ; mais dès qu'elle dégénère en finesse , elle est le partage des esprits sans élévation, et la ruse, si elle est une fois à découvert, perd tout crédit et toute force.

« Le ministre espagnol vous a exposé en général la nécessité d'une parfaite union avec Votre Lminence dans cette négociation, et il ne doit pas en douter, surtout après les prévenances em[)ressécs qu'il a reçues de sa part , et auxquelles il cherchera vraisemblablement à répondre par la communication des instructions qui doivent diriger son langage et ses démarches, et qui sont

prescrites à Votre ]:]miiience comme la règle invariable de sa conduite. Ainsi, le rôle de Voire Êminence ne doit être actif qu'autant que M. Monino l'informera de ce qu'il aura à dire au pape sur ce sujet. Elle appuiera alors de l'adhésion du roi les intentions de Sa 3Iajesté Catholique ; et du reste, elle n'agira point directement d'elle-même sur cette affaire, qui a été laissée à la seule administration de ce monarque. »

LUI. — Le pape prit cette année plus de bains que les autres années, où sa diète Indropathique ne durait que quinze jours, et pendant ce temps les audiences d'us;ige aux. mhiistres furent suspendues. Monino eu lut fort mécontent, et conçut le soupçon que cela n'avait lieu qu'à cause de lui. Son impatience s'accrut d'autant plus qu'on chercha avec malveillance à le conlirmer dans cette pensée.

De ce moment, il s'ouvrit toujours de plus en plus au cardinal de Bcrnis , lui communiqua le secret d'instructions très-nrgentes qu'il avait reçues de Madrid , et qui n'admettaient plus aucun retard de la part du pape. Il le conjurait, en outre, d'avertir le saint-père du danger auquel il s'exposerait infailliblement en continuant à vouloir gagner du temps et h se laisser influencer par les amis des jésuites.

« Le ministre d'Espagne, » mandait Bernis à sa cour, ensuite de cette communication, le 29 juillet 1772, «soupçonne que quelque influence particulière a changé les premiers sentimens du pape. 11 va s'occuper, et m'a prié de m'occuper de mon costé à découvrir quelle pouvoit estre cette influence. Comme les moyens doux paroissent toujours préférables à ce ministre aux démarches violentes, il est résolu de tout employer pour gagner les personnes qui pourroient détourner le pape d'une résolution courageuse, et devenue aujourd'huy absolument nécessaire. Sil ne peut gagner les personnes qu'il soupçonne, il est décidé de les attaquer, et il m"a invité de me joindre à luy pour les combattre à force ouverte, après qu'il se sera bien assuré du fait.

« Le ministre espagnol m'a répété vingt fois que si luy et moy nous ne parvenions pas à faire expliquer le pape cathégoriquement et que nous prissions le parti, comme par le passé, d'excuser les retardements et les irrésolutions du saint-père, nous nous perdrions l'un et l'autre sans ressource. Qu'en conséquence, il avoit pour la première et dernière fois excusé le pape auprès du roy d'Espagne sur les motifs de santé qui déterminoient dans

DES JÉSUITKS. i>2o

ce motneut le saint-père à différer nos audiances, qu'il ne troubleroit pas le pape dans le temps qu'il prend les eaux, mais qu'à la première audiance il montreroit à découvert à Sa Sainteté le peu de temps qui luy reste pour regagner la conliance de la cour de Madrid presque entièrement perdue, qu'en vertu de l'union de nos deux maîtres, il comptoit que je tiendrois au pape un langage égallement ferme, et que si Sa Sainteté vouloit se perdre après cela, du moins les cours et les ministres n'auroient rien à se reprocher.

« M. Moiiino a adjouté que le roy d'Espagne estoit persuadé de l'amitié du roy son cousin, de la conformité du système de la France sur l'objet de la suppression des jésuites, et en général sur la manière invariable à Madrid et à Versailles de l'union des deux cours ; qu'il estoit faux que l'impératrice reine s'opposât sous main à l'extinction de la société ; qu'il estoit égallement faux que la cour de Lisbonne y fut devenue indifférente ; qu'on estoit ennuyé en Portugal des faux-fuyants du pape ; que les affaires de la nonciature ne seroient arrangées dans ce royaume que lorsque le saint-père cesseroit de jouer la comédie, qu'en Espagne on recevroit un nonce, si le pape le vouloit, mais qu'on pourroit bien le renvoyer si Sa Sainteté continuoit à se moquer de la bonne foy de Sa Majesté Catholique ; que j'étois plus capable que qui que ce soit, connoissant intimement le pape de donner des vrayes notions de son caractère et de la manière dont il falloit traiter avec luy les affaires. J'ay fourni à cet égard, actuellement, avec la prudence nécessaire, toutes les informations qu'il pouvoit désirer de ma conliance. Il m'a pnru content, et nous sommes convenus d'agir dans un grand concert et dans une intimité parfaicte.

« Les instructions de M. Monino me paroissent si décisives et son caractère si ferme quoique modéré, que ce seroit risquer de donner à l'Espagne des soupçons trop violents qui tireroient de trop grandes conséquences, que de ne pas embrasser entièrement le système de conduite, qu'elle a ordonné à son nouveau ministre. Je ne proposeray aucun plan, mais je seconderay de bonne foy et avec efficacité (comme l' l'Espagne l'exige de moy) les démarches qu'elle jugera à propos de faire.

« 11 me paroit que M. Monino agit avec beaucoup de prudence et de secret. Je ne sache pas qu'il ait fait jusques ici une ouverture particulière au cardinal Orsini, ni qu'il soujx'onne encore 11. 15

les religieux que le pape a autour de luy (et dont le crédit augmente tous les jours) de donner de mauvais conseils à Sa Sainteté. Ce ministre m'a assuré n'avoir vu qu'une seule fois le père Bontempi confesseur du pape, mais qu'on luy avoit dit que ce religieux rctourneroit chés luy. »

ÎSéannioins, Monino se montrait de plus en plus impatient et tourmentait sans cesse Eernis, afin que celui-ci employât toute son iulluence pour lui obtenir une audience le plus tôt possible. Il lui lit en mcme temps prendre connaissance des documents dont il avait le projet de donner comumnication au saint-père, afin de faire faire à celui-ci une démarche décisive, et de le délivrer, une fois pour toutes, de la crainte des jésuites. Plein d'épouvante à cette nouvelle, le cardinal-ambassadeur mandait au duc d'Aiguillon, le 5 août 1772 :

« Le chevalier Moûino continue à me parler très-sérieusement sur l'affaire de la suppression des jésuites. On n'auroit pas choisi en Espagne un jurisconsulte célèbre et un homme ferme et méthodique pour en faire un ministre auprès du saint-siége, si Sa Majesté Catholique ne s'estoit décidée à ne plus se prester à des nouveaux délais.

« Le roy d'Espagne d'après les confidences que me fait M. Monino, n'a plus qu'un reste de confiance dans les promesses du pape. 11 veut que Clément XIV s'explique cathégoriquement et prompte.ment. Il ne croira plus à des promesses vagues, un temps fort court sera accordé au pape pour prendre sa résolution ; dans le cas d'un refus, (qui seroit regardé comme un vrai manquement de parolle) « il y auroit danger d'une rupture éclatante avec le « saint-siége, ou d'une rupture tacite plus dangereuse pour le « pape que la première. » Alors, m'a dit M. Moilino, TEspagne et autres États c^u'on nomme pays d'obédience deviendroient pays de liberté.

« Le même ministre m'a confié que jusques au milieu de ce mois il respecteroit la solitude affectée du pape; qu'il demanderoit ensuite audiance toutes les semaines ; qu'il présentcroit à Sa Sainteté un mémoire modéré, mais énergique, sur lequel il supplieroit le pape de s'expliquer le plustôt possible. Ce mémoire me doit estre communiqué ainsi qu au cardinal Orsini et au commandeur Almada, ministre de Portugal. Ce dernier a promis à M. jMoùino d'agir de concert avec iuy. J'ay promis de mon costé au ministre espagnol, non-seulement d'appuyer de mon concours

DES IICSUlTliS. 227

les démarches qu'il jugera à propos de faire auprès du pai)e, mais encore do montrer de la confiance au ministre de 8a Majesté Très-Fidèle, qui est un bon homme , mais qui prend aisément des ombrages.

" A la ])remière audiance que le i)ape accordera à M. Monino, ce ministre remettra, avec le mémoire dont j'ay parlé, une lettre d'un concile provincial d'Espagne qui demande au saintpère la suppression des jésuites.

" Si le saint-père répond favorablement et par écrit au mémoire de M. 3Ioriino, ce ministre alors luy proposera de faire un pas, qu'il m'a dit ne pouvoir me conlier qu'après qu'il sera assuré des dispositions du pape. Ce pas fait, on donnera au souverain pontife le temps qu'il jugera nécessaire pour l'exécutioa du reste du plan. On peut juger par là, combien cette première démarche du pape doit estre décisive. M. Moilino exclut toute idée de réforme des jésuites.

« Je sçais qu'on a voulu déjà inspirer à ce ministre des déliauces contre moy. 11 paroit qu'il s'en est préservé jusques ici certainement ; il n'aura jamais sujet de se plaindre de mon exactitude ni de ma bonne foy.

« Si tout ce qu'il m'a dit de la conliance que la cour de Madrid a en luy, estvray, et si les déterminations de cette cour à l'égard du pape sont exactement telles que M. 3Ioiiino ^me les a rendues, le saint-père n'a d'autre parti à prendre que celui de la sincérité; sans quoy il se perdra de réputation et faira un grand tort au saint-siége et peut-estre même à la religion, car elle souffre toujours du peu de respect et d'égards qu'on montre a son chef, surtout dans les circonstances critiques où nous sommes.

« Le pape a pris des engagements sur les jésuites, par crainte d'une rupture, il les a éludés tant qu'il a pu par d'autres craintes, et surtout pour avoir trop cru aux relations qu'il eutretenoit eu Kspagne et à celles de plusieurs de ses nonces, lesquels luy ont perpétuellement annoncé des révolutions favorables aux jésuites. il n'a demandé conseil à j)ersonne, il s'est nourri en secret d'incertitudes et de fausses espérances. On le llaLte dans son intérieur; on luy annonce des ressources, et peut-être on luy fait entrevoir que le saint-siége ne se brouillera que passagèrement avec les princes catiiohques. Le système des fanatiques de ce

pays estant de sauver les jésuites à quelque prix que ce soit, parce que Dieu fera le reste.

« Tout cela, Monsieur le Duc, est bien affligeant. Je ne puis donner aucun conseil au ministre espagnol, ni au pape, parce que je me comproraettrois, et je donnerois peut-estre des inquiétudes sur les sentimens de notre cour dans l'affaire des jésuites. Le pape court à un précipice les yeux fermés. Il ne met personne dans le cas de les luy ouvrir. Il s'est mal conduit à l'arrivée de M. Monino ; il auroit dû luy montrer le plus grand empressement ; enfin il devroit écrire au roy d'Espagne en pape et en ami, lui expliquer les motifs de son indécision , luy dire ce qu'il croit pouvoir faire, luy présenter un plan raisonnable, et qui fit sortir avec honneur Sa Majesté Catholique d'un engagement contracté à la face de l'Europe : au lieu de cela le pape s'affligera, se plaindra de la violence qu'on exerce contre luy, du peu d'égards qu'on luy montre dans une affaire que luy seul a droit de terminer, sur laquelle il a pris volontairement des cngagemens , auxquels il n'estoit pas obligé; il dira qu'il faut beaucoup de temps pour terminer une négotiation de cette conséquence, qu'on doit s'en fier à la parolle qu'il a donnée, et ne point le menacer quand il ne se plaint pas de ce qu'on a dépouillé le saint-siége de plusieurs États pour des différens , dans lesquels il n'a eu personnellement, aucune espèce de torts.

« Toutes les réponses que peut faire le pape sont usées depuis trois ans. Il n'y a qu'une résolution sincère et un plan raisonnable communiqué eu toute confiance et amitié au roy d'Espagne qui puisse tirer le pape de l'extrémité, où il s'est réduit par une fausse prudence et des espérances chimériques.

« Je n'ay rien oublié , Monsieur le Duc , pour vous mettre à portée de bien connoître les instructions , les sentimens et les principes de la cour d'Espagne et de son nouveau ministre ; vous sentirés mieux que moy combien la circonstance est critique. Je suis affligé jusqu'au fond de l'ame des maux que je prévois, et en attendant, nos affaires , qui auroient eu presque toutes une heureuse issue, vont se ressentir de l'agitation affreuse où se trouvera le pape , lorsqu'on l'aura poussé à son dernier retranchement. Sa santé pourra en souffrir , et s'il mouroit avant d'avoir fait l'abolition , nous aurions un conclave plus difficile encore que le dernier , sans espérance de pouvoir trouver un chef capable de manier le gouvernail. »

TJV. — Combien ne devaient pas être agités les esprits en présence de celte manière d'agir à la fois ferme et modérée de l'ambassadeur d'Espagne ! Au milieu de la crainte universelle, Monino restait seul imperturbable , faisait résolument front aux ennemis du pape et aux siens propres , et savait se concilier le respect et l'estime de tous. « Ilparoît, » mande le cardinal de Bernis à sa cour , le 12 août 1772, « que M. Monino est fort accrédité dans ce moment. Il faira son possible pour prévenir toute rupture apparente ou réelle , mais il ne doute pas absolument que son maitre continue à jouer un mauvais rôle , ni qu'on puisse croire que luy-mème se laisse tromper par les artifices de la cour romaine.

0 Si le pape prend le parti de faire quelques pas en avant , je crois qu'il pourra encore gagner la confiance et obtenir du temps ; mais s'il continue à vouloir temporiser et donner de fausses espérances, il risque le tout pour le tout. Ces dernières paroles sont le résultat des conversations que j'ay eues avec le nouveau ministre.

« J'avoue que je n'ay pu qu'estre affligé de la conduite qu'a tenu le pape à l'arrivée de M. Monino. Ceste conduicte ne peut servir à rien. Sa Sainteté n'ignore pas ce que je pense à cet égard. Elle m'a fait assurer en dernier lieu de son amitié , et moy je l'ai suppliée d'en avoir un peu plus pour elle-même. »

Et le 19 du même mois : « Sa Sainteté , » disait-il , « quoique guérie de son humeur dartreuse , continue à priver les ministres étrangers de leurs audiances ordinaires; les affaires languissent, et tout le monde croit que Sa Sainteté craint d'estre obligée de s'expliquer sur la négociation touchant les jésuites. Elle paroit redouter la précision et la fermeté de M. Mofiino. Bien de gens fortifient ses craintes. Personne dans son intérieur n'ose luy donner des conseils, et dans le public on a tenu des propos et semé des écrits propres à faire passer M. Monino pour un ministre ennemi du sainl-siége, tandis qu'il a toujours professé des maximes et des intenticms opposées. J'ay consolé M. Mofiino à cet égard. Il prend le parti de mépriser toutes ces misères ; il est assuré , m'at-il dit , de la confiance de sa cour ; il ne conseillera jamais de rhoiutions violentes^ mais il veut que le pape explique clairement ses intentions , ou qu'il luy dise franchement qu^il ne veut plus qu'on luy parle des jésuites. M. Monino s'est exprime nouvellement de cette manière avec le père Bontempi, qui continue à estre

auprès de luy le commissaire du pape. Tout le monde icy est

cstonné de la longue rclraite du saint-père ; elle est si contraire à la conduite qu'il devroit tenir, qu'elle fait supposer, ou que Sa Sainteté attend des réponses d'Espagne, ou qu'elle \oudroit qu'on sentit à Madrid que M. Mofiino ne luy est pas agréable.

« 31. Monino ne veut plus que j'écrive des billets après mes audianccs. Jl dit que ces billets circulent ensuite et passent par trop de mains ; qu'il vaut mieux que nous nous rendions réciproquement compte de vive Yoix. Cet arrangement est fort de mon goût. »

LY. — La cour de A^ersailles demeurait spectatrice impassible de ce conflit, et par chaque courrier, renouvelait à son ambassadeur l'ordre qu'elle lui avait déjà donné de ne faire aucune démarche, et surtout aucune déni arche importante dans cette affaire, mais d'appuyer auprès du saint-père celles de l'ambassadeur d'Espagne avec une noble indifférence. C'est pour ce motif que le duc d'xViguillon conseillait à Bernis d'être toujours, autant qu'il lui serait possible, présent aux audiences que Mcnifio obtiendrait du pape dans l'affaire des jésuites, afin d'ôter ainsi à l'Espagne tout soupçon de refroidissement de la part delaErance. Le même ministre rassure d'ailleurs Bernis et Monino, en leur disant que, quand bien même toute cette négociation viendrait à échouer, on n'imputerait cet insuccès ni à l'un ni à l'autre.

« INousne savons point , » écrivait-il deCompiègne au premier, le 10 août 1772, « si le pape suit l'impulsion de quelque influence particulière qui l'a déterminé à changer de sentimens. Il y a trois ans que Sa Sainteté garde le plus absolu secret à cet égard, et qu'elle est toujours également impénétrable vis-à-vis de Votre Éminence. Nous souhaitons que M. Monino fasse quelque découverte qui répande plus de jour sur les ténèbres dont on a couvert, jusqu'à présent, les dispositions du saint-pere. Au reste, je ne conçois pas que cette irrésolution persévérante de Sa Sainteté puisse devenir, soit pour Votre Éminence, soit pour le ministre espagnol, un démérite dans la suite de cette négociation. La fidélité et les lumières ne manqueront assurément ni de part ni d'autre, et si le succès ne répond pas aux vues des deux cours, elles ne pourront pas s'en prendre à leurs ministres.

« Quoiqu'il en soit , le rôle de Votre Éminence n'est pas difficile à jouer. Elle doit constamment parler comme M. Monino, et ne pas s'écarter de la metliode que ce ministre suivra. Le roi

d'Espagne dirige seul la négociation. C'est à M. Monino adonner ^ Votre Kmiiience le ton qui doit régler ses discours et ses démarches, et elle continuera ainsi à fortifier l'intimité de l'union qui subsiste iieureusement entre ces deux cours.»

Il renouvelle encore les mêmes observations le 24 du même mois : « Je conçois,» dit-il, « que l'affaire des jésuites doit occuper d'autant plus sérieusement le pape, qu'après trois ans de délais, sans qu'elle soit plus avancée que le premier jour, le roi d'Espagne paroit enfin résolu d'en voir la fin , et a donné à cet ^gard, à son ministre, les instructions les plus ])récises et les ordres les plus formels. La sagesse, la modération et la fermeté que M. Monino se propose de mettre dans la suite de sa négociation ne peuvent plus laisser au pape aucune excuse pour ne pas se déterminer à une résolution finale ; et je ne puis que répéter à Votre Éminence qu'elle doit constamment, pour se conformer aux volontés du roy, n'avoir d'autre principe et d'autre règle de conduite que celle qui lui sera indiquée par le ministre espagnol; , et ne tenir absolument d'autre langage que le sien. C'est ce qui m'a fait penser qu'il seroit à souhailter que Votre Kminence peut assister aux audiences qu il aura du pape, et où l'affaire dont il s'agit sera particulièrement traictée. Rien ne constateroit plus sûrement le concert absolu des deux cours, et la droiture des procédés des deux ministres. »

LVI. — Clément XJV traitait le soupçonneux Castillan comme il le méritait, c'est-à-dire avec dignité et une noble indépendance, faisant peu de cas de son orgueilleuse audace. Le lende* main de sa première audience , il lui envoya le révérend père liontempi pour lui annoncer qu'il lui enverrait sous peu la réponse à ses lettres de créance. L'entrevue entre ces deux personnages fut brève, et ne roula que sur les intérêts généraux de l'Église, parce que Monino, encore très-peu au courant des affaires de Rome, ne voulait pas s'expliquer, de peur de se compromettre. Ce même religieux lui consigna enfin, le '.] août, la réponse désirée, mais elle était également conçue en termes vagues et on n'y faisait nullement mention de l'affaire des jésuites.

Monino, presque indigné des rélicences du saint-père, crut le moment opportun pour manifester au pape, par linlermédiaire de Uontempi, ses sentiments les plus intimes, et pensa ne pouvoir le faire plus eflicaccment qu'en s'exprimant, pour l'effrayer, avec une arrogance inouïe, et lui faisant des offres déshonorantes,

d'autant plus qu'on lui avait inspiré l'idée erronée que ce père gouvernait (ce sont ses propres expressions) toit te la machine. « Je lui ai demandé nettement, » mandait Mofiino, le G août 1772, au marquis de Grimaldi, « s'il voulait être ami ou ennemi de la cour d'Espagne, et comme ce père, qui est consommé dans les artifices et dans les démonstrations extérieures qui sont en usage dans ce pays-ci, a voulu se tirer de ce pas avec finesse en me faisant des protestations et en me déclarant qu'il ne demanderait pas mieux que de se retirer, je lui ai fait comprendre que les risques d'un favori ne se bornaient point à une retraite, et que la 'protection d'un prince tel que le roi d'Espagne valait infiniment mieux que toutes les autres liaisons quelconques. Je lui ai donné à connaître le risque qui résultait de ce que le pape ne s'expliquait pas avec moi, quoiqu'il fût assuré du secret de ma part, et combien il s'exposait, tout en laissant passer inutilement ces moments critiques. Il a recommencé ses protestations de fidélité et d'affection pour le roi, en me disant que si Sa Sainteté (par impossible") lui donnait un plein pouvoir, il finirait toute l'affaire et satisferait Sa Majesté dans l'espace de trois minutes. Sur ce qu'il m'a promis de rendre au saint-père un compte exact de mes représentations, je lui ai dit que cela ne suffisait point et qu'il était nécessaire qu'il fit davantage, puisque, à en juger par ce que Sa Sainteté m'avait dit de lui, je savais que c'était sur ses conseils seuls que Sa Sainteté se réglait.

« Il s'est engagé à me servir en tout ce que je voudrais, demandant que je gardasse un secret profond sur cette conversation et sur les autres; d'où je conclus qu'il veut servir les deux partis.

« C'est quelque cbose de prodigieux que tout ce qu'il a dit dans l'espace d'une lieure et demie, et je ne pourrois pas vous rapporter exactement tous ses propos. J'ai continué à l'intimider et à lui donner à connaître combien il serait convenable pour lui de traiter avec moi et de se tirer d'embarras par ce moyen. Il m'a fait entendre qu'on me fixera des audiences entre le 15 et le 20. La suite du temps apprendra le reste ; en attendant, Yotre Excellence voit les difficultés que je rencontre pour me faire écouter. »

Combien, dans son for intérieur, devait rire d'un pareil langage cet babile religieux. Il est inconcevable que Monino n'ait pas compris qu'on se jouait de lui. S'il eût été tant soit peu initié aux formes pleines d'urbanité de la politique italienne, s'il eût su

démêler parmi ces formules banales de condescendance et de politesse toute riiidcpcndance de jugement du père Bontempi , il ne se fût pas, à la suite de cette conférence, dans laquelle il n'eut que les honneurs de l'arrogance, attribué si facilement celui de la victoire.

LVII. — Quelques efforts que fît Mofiino pour observer sur toutes ces démarches un impénétrable secret et pour engager les ambassadeurs des autres puissances à faire de même, les amis des jésuites réussirent néanmoins à se procurer des renseignements assez importants, qu'ils ne manquèrent pas de défigurer de la plus indigne manière, et toujours, bien entendu, au déshonneur du saint-père; ils colportèrent ces nouvelles à l'étranger, et surtout à Paris, et contribuèrent ainsi, dans une déplorable harmonie avec les philosophes et les incrédules, à saper de plus en plus l'autorité du saint-siége et de ses représentants, autorité qui, dans ces jours mauvais, n'était déjà, cependant, que trop affaiblie.

Le nonce apostohque près la cour de Versailles en parait vraiment profondément découragé, et épanche son affliction en plaintes douloureuses : « Le duc d'Aiguillon,» écrivait-il le 9 septembre 1772, dans une dépèche secrète, au cardinal secrétaire d'État, « me disait, entre autres choses, que Votre Eminence, si l'on en croit les bruits qui circulent ici, n'a qu'un quart d'heure d'audience, et le jeudi seulement; et qu'un jour, ayant tenté d'en obtenir une, pour un cas d'urgence, le maître de chambre (maestro di caméra) de Sa Sainteté fut vertement réprimandé, et que Votre Eminence fut obligée de s'en retourner sans avoir vu le saint-père, manière d'agir qui a universellement surpris ici, et a été condamnée par tout le monde. On dit encore et l'on écrit que le pape ne s'occupe que peu ou point des affaires ; que le sacré collège est mécontent; que Sa Sainteté ne s entoure que de gens de basse condition ; que toutes les classes de personnes se plaignent , ce qui me fait craindre {malgré la fausseté absolue de tous ces bruits) que ces calomnies^ passant de l'intérieur à V extérieur, ne réduisent notre cour à devenir l'objet du mépris universel. Dieu veuille que ces rumeurs soient démenties ! Je le lui demande de tout mon cœur ; mais je crois, en même temps, devoir faire connaître à Votre Eminence tout ce qui vient à ma connaissance, elje ne puis non plus me dispenser de lui dire que toutes les choses que Von entend répéter font tomber les bras aux ministres du saint-siége, lorsqu'ils ont des affaires à traiter. ^

LVIIT. — A peine Clément XIV fut-il rétabli de son infirmité, qu'il accorda à l'ambassadeur d'Espagne l'audience tant désirée. Ce fut le 23 août 1772 qu'il lui parla d'affaires pour la première fois , mais avec grandeur et dignité. IMofiino lui-même se sentit saisi en sa présence d'un légitime respect, et lui exposa humblement le but de sa mission.

<< Le chevalier Monino, » mandait, dès le jour même, le cardinal de Bernis à sa cour, « a vu le pape ce matin, et la conférence a esté assés longue. En voici le résultat. Le pape a parlé le premier de l'affaire des jésuites ; il a répété tout ce qu'il avoit dit en differens temps à l'archevêque de Valence, au cardinal Orsini et à moy. Il a proposé de fermer le noviciat des jésuites à Rome, et a fait entrevoir quelque chose du plan qu'avoit projette autrefois Innocent XL Ce pape, avant d'en venir à la suppression des jésuites, vouloit commencer par leur deffendre de recevoir des novices, fermer leurs collèges et leurs congrégations, les interdire pour la confession et la prédication, suspendre le pouvoir de leur général et en revêtir leurs provinciaux. Sa Sainteté n'est pas entrée dans un si long détail, parce que M. Mofiino luy a fait sentir que ce plan ne paroissoit en Espagne que palliatif, et que, si on ne couppoit pas la racine du mal, l'Espagne et en général toute la catlîolicité ne seroit jamais tranquille. Sa Sainteté a parlé vaguement de ses eml)arras, des difficultés et des dangers ; mais elle n'a pas encore poussé l'ouverture au point où le désire le chevallier Monino. Ce ministre a cependant dit au pape que, si Sa Sainteté vouloit expliquer ses véritables intentions, il luy proposeroit un plan qui pourroit la satisfaire ou l'aider beaucoup ; mais qu'à moins de connoitre les vrayes intentions du souverain pontife, il ne lui estoit pas permis de s'ouvrir sur ce plan ni avec le pape ni avec les ministres des cours qui font cause commune avec l'Espagne.

« Le chevallier Monino a parlé dans la même audience de quelques autres affaires, sur lesquelles le pape luy a montré le plus grand désir d'obliger le roy catholique, en sorte que le ministre espagnol est convenu qu'à l'exception de l'affaire des jésuites, il estoit très content du pape, et que même, sur cette affaire, il comprenoit les craintes et les embarras du saint-père ; qu'il le plaignoit ; mais que le roy d'Espagne estoit dans la plus grande défiance, augmentée encore par le retardement des audiances, et par les nouvelles intrigues dont les jésuites sont accusés dans les

Indes et en Espagne. Un de ces religieux déguisé a esté arrêté, et on a découvert par lui une infinité d'intrigues et de menées qui donnent de l'inquiétude et un redoublement d'impatience, et le désir de la su])pression d'un ordre qui remue sans cesse, lorsqu'il n'auroit dû s'occuper qu'à mériter la pitié et la commisération. »

LIX. — Moiiino prit dès ce moment plus de courage pour sa mission et plus de confiance envers le pape ; il tâcha même de calmer la chaleur de sa cour, qui lui envoyait des ordres toujours plus pressants et plus remplis de menaces. Il s'attacha de plus en plus au cardinal ambassadeur de France, et revint des préjugés qu'on lui avait insinués contre celui-ci et contre le pape à Madrid, et surtout à Rome.

Envers les jésuites eux-mêmes, pris individuellement, il se montrait rempli de sentiments humains ; ce n'était que comme corporation qu'il dirigeait contre eux ses attaques. « Je ne saurois me plaindre, » écrivait Bernis à sa cour, le 26 août, « de la confiance du chevallier Mofiino. Ce qu'il ne me dit pas dans le moment, il promet de me le confier dans la suite, et même il me le ftiit entendre. Par raport au plan qu'il a dans la teste et qu'il voudroit bien faire adopter au pape affin de trancher tout d'un coup le nœud gordien, il consiste, à ce que je crois, à réduire les jésuites à Testât d'une congrégation soumise à des vœux simples, comme le sont, à peu près, celui des doctrinaires, des pères de l'Oratoire. Car, m'a-t-iî dit, je ne voudrois pas qu'on fit aucun mal aux jésuites^ je voudrois au contraire que leur estât devint meilleur^ mais il faut absolument changer la constitution de leur gouvernement, qui a esté, qui est et qui sera, dit ce ministre, de plus en plus dangereux. »

Le même cardinal nous donne, dans ses relations officielles des 2 et 0 septembre, des renseignements plus intéressants encore sur les sentiments et les négociations de jVEonino ainsi que sur la position des jésuites. Dans la première il dit : « J^e ministre espagnol reçoit toujours des lettres très pressantes et presque menaçantes de sa cour.

« L'estampe du Jugement dernier, rependue avec affectation en Espagne et aux Indes, a paru au roy catholique un outrage personel; des lettres fanatiques interceptées; un jésuite déguisé arresté en Espagne, qui a dénoncé d'autres de ses confrères pareillement dcguist-s; le Livre de la vérité nue, qu'on sait à la cour de Ma-

drid, avoit été écrit et répendu par le parti des jésuites dans la vue d'ecliauffer les esj)rits : toutes ces circonstances, jointes aux longueurs affectées du pape, donnent de l'humeur à la cour de Madrid. Ou s'y occupe de résolutions fortes, en cas que le saint père ne se décide pas bientôt à traiter sérieusement pour conclure. On a esté sur le point, m'a dit M. Mofiino, de retrancher les pensions des jésuites espagnols dispersés dans l'Estat ecclésiastique ; ces pensions montent à près de sept millions. Malgré cette chaleur et ces plaintes, je vois très clairement que le chevalier Monino est hien éloigné, ainsi que sa cour, de vouloir porter les choses à l'extrémité, pour peu que le pape se preste à la négociation. Il me disoit dimanche dernier qu'il voudroit expliquer à Sa Sainteté le plan qu'il s'est proposé pour la tirer honorablement de l'embarras où la jette la promesse par écrit qu'elle a faite au roy d'Espagne, et pour consommer l'extinction des jésuites d'une manière douce, qui ne les rende pas malheureux et qui ne puisse pas exciter de plaintes fondées de la part du sacré collège et du clergé.

« M. Monino croit qu'en finissant l'affaire des jésuites comme il le pense, et comme il espér croit d'y estre authorisé, les autres affaires qui intéressent le saint siège pourroient estre terminées en même temps , à la satisfaction et à la plus grande gloire du pape.

« Ce ministre essaya l'autre jour d'exposer son plan à Sa Sainteté, qui ne voulut pas l'entendre. M. Monino m'ayant prié de faire sentir au pape combien il seroit avantageux à Sa Sainteté de connoitre les idées qui conviennent à l'Espagne et de s'expliquer au moins sur les pensées des autres, puisqu'elle prétend ne devoir pas révéler encore la totalité des siennes , je me suis chargé de cette commission. Je crois avoir déterminé Sa Sainteté à recevoir par écrit le projet de M. Monino ; elle l'emportera à Castel-Gandolfo, où elle compte se rendre à la fin du mois pour passer dans la solitude, et loin des ministres, tout le mois d'octobre. Le pape m'a promis de s'expliquer à son retour avec M. Monino sur le plan en question. J'attendray sans impatience qu'il me soit communiqué en détail, ne voulant jamais montrer au ministre d'Espagne de curiosité ni de défiance. Il m'a paru que le succès de ma commission a fait grand plaisir à M. Mofiino, et il m'a promis d'en informer sa cour. Nous vivons ensemble en bonne intelligence, j'espère que cela durera. »

La dépêche du 6 était ainsi conçue : « M. Monino est arrivé ici avec des préventions. 11 ne nous a parlé de ses instructions qu'en général, et ne m'a point cache qu'il ne me communiqueroit le plan qu'il voudroit présenter au pape qu'après qu'il auroit connu les intentions de Sa Sainteté sur ce même plan. Il a esté encore plus réservé avec le cardinal Orsini sur cet objet, car il luy a déclaré nettement que le plan eu question, composé de plusieurs articles qui doivent s'exécuter l'un après l'autre avec douceur et sans éclat, ne seroit connu que du pape seul. Le cardinal Orsini a ordre du marquis Tanucci de ne ]nontrer aucune curiosité au ministre d'Espagne et de le laisser opérer à sa fantaisie. J'ay adopté le même système sans y estre autorisé, parce que c'est le plus décent ; quelque jour , vous fairés seutir aux ministres d'Espagne jusqu'à quel point j'ay poussé la patience et la modération.

« Enfin l'autre jour M. Mofiino me parla franchement des défiances qu'on avoit eu contre moy à Madrid ; il m'assura quelles estoieut presque entièrement dissipées, et que ses lettres achcvoient de les détruire pour jamais; que M. le comte de Fuentes avoit écrit en Espagne qu'il estoit très nécessaire que l'union de M. Monino avec moy fut parfaicte, et que ce seroit tomber dans le piège que de se conduire autrement.

« M. Mofiino finit cette explication par me demander mon amitic et par m'apprendre qu'il avoit de doubles instructions : l'une d'agir auprès du pape avec douceur et de suivre la voye des instances ; l'autre d'employer les menaces et même la force (le roy d'Espagne inclinoit à ce dernier parti}. «

LX. — Monino obtint une autre audience du pape le 30 août 1772. Il exposa au saint-père avec une grande netteté et énergie le but de sa mission et les sentiments de sa cour; il détrompa le souverain pontife des fausses idées qu'on lui en avait données. Dans ce but, il voulut lui faire lecture d'un mémoire qu'il avait déjà, d'intelligence avec le ministère espagnol, rédige à 3Iadricl, et dans lequel il indiquait la marche à suivre pour entreprendre sans éclat, avec ménagements pour elle et j)Our la justification du saint-siége et des cours catholiques, la suppression de la société de Jésus.

Le pape refusa d'abord avec douceur de l'entendre ; il consentit ensuite; mais, dans la crainte de le fatiguer ou de l'offenser, l'ambassadeur ne lit pas cette lecture. La conversation fut vive de

238 fi 772) AFFAIRE

part et d'autre. Clément XIV s'exprima avec dignité et bonne grâce, et chercha souvent à calmer l'impétuosité de l'ambassadeur avec l'aménité et la douce gaieté qui lui étaient habituelles. Voilà ce que nous apprend la relation officielle (1) que Moilino envoyait à Grimaldi , le 3 septembre 1772. « Je tirai, » dit-il, « un papier contenant un précis de mes idées, et je me préparai à lui en îaire lecture; mais le saint-père me dit avec douceur qu'il ne voulait pas m'entendre. Votre Excellence doit se rappeler la parole donnée par le saint-père au cardinal de Hernis, d'entendre tout ce» que j'aurais à lui dire, ainsi que j'en ai informé Votre Excellence dans ma précédente lettre du 27 août. Je remis aussitôt et très-promptement mon papier dans ma poche sans faire au pape la moindre instance , en lui donnant à connaître, par ma contenance, le chagrin que son refus me causait. Alors le saint-père, qui sans doute s'en aperçut , me dit qu'il avait pensé à faire uue chose à laquelle les autres princes ne pourraient s'opposer, et dont Sa ]\Iaj esté ressentirait la plus grande satisfaction; mais que cette opération demandait du temps. Je répondis à cela que ce délai exposait à beaucoup de dangers, et que rien autre que l'extinction absolue ne pouvait satisfaire le roi ; que la fermentation continuelle et les intrigues du corps jésuitique forçaient Sa Majesté à solliciter de jour en jour la fin de cette affaire ; que je ne pouvais m'empêcher de lui dire clairement qu'il y avait un grand feu et plus grand qu'on ne pensait. Sur cette expression , le pape me dit : 11 y jettera un peu d'eau. A quoi je répondis : Cette eau se trouve à quatre cents lieues de l'incendie, par conséquent elle ne peut pas avoir assez d'activité pour l'éteindre, et nous ne savons pas ce qui peut arriver dans l'intervalle. Le pape répliqua : à Si on n'emploie pas assez de précaution en cherchant à l'éteindre, " ils en seront d'autant plus redoutables, puisqu'ils seront réduits au désespoir, au lieu que d'ici à la conclusion , ils se tiendront tranquilles, flottant entre la crainte et l'espérance. Non, saintpère, lui dis-je, c'est en arrachant la racine d'une dent qu'on fait cesser la douleur. Je prie Votre Sainteté, par les entrailles de Jésus-Christ, de me croire et de voir en moi un homme rempli d'amour pour la paix. »

Tel était le langage de Florida-Blanca avec le saint-père.

(1) Saiiit-Priest, Histoire, etc., p. 325-328.

Franchement , ce ne sont pas là des violences capables de faire mourir.

L'ambassadeur voulait encore présenter au pape les actes du concile provincial de Mexico , qui s'était tenu dans l'automne de l'année passée. Les pères de ce synode en avaient envoyé au pape les actes, accompagnés d'une lettre dans laquelle Ils demandaient en paroles très -énergiques la canonisation de Palafox et la suppression totale de la compagnie de Jésus, Clément XJV en avait déjà été informé, dès le 18 février précédent, par l'auditeur de la nonciature 4e Madrid. Moilino , pour cette raison, ajourna alors son projet et ne lui présenta ces actes que plus tard.

Pour disposer de plus en plus le pape à effectuer la suppression désirée, l'ambassadeur lui fit observer que son roi, s'il recevait une pleine assurance de cette suppression ])roc]iaine, emploierait tous les moyens et se ferait même médiateur, afin que toutes les affaires ecclésiastiques dans tous les royaumes de la maison de Bourbon fussent arrangées avec l'agrément et pour le bien du saint-siége. Ce à quoi le pape lui répondit aussitôt, avec une dignité vraiment apostolique , « quil ne trafiquait pas dans les affaires, et que jamais il ne ferait une chose pour en obtenir une autre. »

LXl. — i\ous interrogerons encore ici tout lecteur impartial, et lui demanderons si Clément XIV a déshonoré sa dignité apostolique devant l'ambassadeur d'Espagne , ou s'il ne parla pas, au contraire, avec lapins majestueuse grandeur? Il est absolument incompréhensible et très-déplorable que le noble comte de Saint- Priest, qui a public toute cette relation, ait eu assez peu de tact historique pour se contenter, au lieu de l'insérer m extenso dans son récit , de la travestir arbitrairement et de la revêtir d'une forme romanesque plus propre aux tréteaux qu'à l'histoire, laquelle proteste solennellement contre une pareille falsification.

11 se trompe encore quand il prétend que Monino, en cette circonstance, assura au pape que son souverain et lui s'emploieraient pour faire obtenir au saint-siége la restitution d'Avignon, de Bénévent et de Poiite-Corvo , s'il consentait enfin à opérer la suppression de la société de Jésus. Il n'eu dit pas un mot ; et rien ne nous le démontre d'une manière plus péremptoire que la réponse cjue fit à ce sujet le dnc d'Aiguillon à Hernis, vers la fin de (cttc année. Voici cette réjKmse, qui, (|Uoi(jue courte, est néanmoins de la plus haute importance : « 11 n'est imllement question,

240 (d77!2) AFFAIRE

quant à présent, du comtat d'Avignon et du duché de JBénévent ; et lorsqu'il s'agira de négocier sur ces deux objets, Votre Eminence peut être assurée que j'aurai attention à lui donner toutes les notions dont il sera nécessaire qu'elle soit instruite. »

La réponse que Clément XIV est censé avoir faite à Monino en cette circonstance n'est pas moins inexacte. C'est encore un fait de son imagination, qui n'a nul fondement : « Apprenez, » aurait dit ce pontife (1), « qu'un pape gouverne les Ames, mais n'en tralique pas. » Toute sonore que soit cette réponse, celle que nous avons donnée, et qui est la seule vraie, puisqu'elle vient de Monino lui-même, est bien plus énergique encore, puisqu'elle ne se rapporte pas aux intérêts temporels et politiques du saint-siége, mais aux intérêts impérissables et sacrés de l'I^glise elle-même dans les royaumes catholiques.

Ce que nous avons dit de la falsification historique faite par le comte de Saint-Priest, nous l'appliquons entièrement à celle de M. Crétineau-Jolv , qui n'a pas voulu perdre la précieuse occasion de connnettre un plagiat mal choisi . Ici encore, comme à l'ordinaire , transporté par les ailes rapides de son imagination bien au delà des limites du vrai, il s'écrie (2) : «Ce fut son dernier éclair de courage. Le souverain pontife tomba affaissé sous cet élan {sic) de dignité. Depuis ce moment, il ne se releva que pour mourir. »

Mais que M. Crétineau-Joly se rassure , qu'il veuille bien se donner la peine de suivre la narration présente, et il reconnaîtra que Clément XIV ne tomba pas tellement affaissé sous cet élan, que nous ne puissions sur notre route en admirer de semblables et de plus sublimes encore, qui ennoblissent les annales de ce grand pontife, et nous le montrent digne de lui-même jusqu'à son dernier soupir.

LXII. — ^lofiino ne manqua pas de rendre un compte exact à Bernis de la conférence qu'il avait eue avec le pape, et le pria de vouloir bien pousser habilement ce dernier à accepter et examiner son plan au sujet de l'abolition de la société. Clément XIV, de son côté, raconta en substance à ce même cardinal la conférence qu'il avait eue avec l'ambassadeur d'Espagne , blâma la vivacité que

(1) Saint-Piiest, Histoire, etc., pag. 140.

(2) Crétineau-Joly, Hint. de la coiiip. de Jésus, t. V, pag. 351, et Clém. XIV, etc., pag. 316.

l)b;S JÉSUITES, 241

cdui-ci y ii\ait luontréc, promit iicanmoins d'accepLer et d'evamiiier sérieusement le plan en question pendant le temps de sa villégiature à Castel-Gandolfo , et, à son retour à Rome, de lui faire counaitre le résultat de cet examen.

Le pape, en cette circonstance, entretint encore lîernis de ses craintes au sujet de la protection que les jésuites devaient avoir dierchée à l'étranger, et de l'offre que, dans cette hypothèse, lui avait fciite l'Espagne ; il lui fit aussi connaître son désir que la cour de Versailles modérât, dans l'affaire de la suppression, l'ardeur de Charles lll.

Personne ne fut plus content que Moniilo de cette détermination du pape ; déjà il se croyait à la veille de la victoire. Dès le jour suivant il envoya au saint-père son plan, accompagné d'une lettre très-respectueuse. A commencer de ce moment , Monino devint l'intime ami de Bernis, et ne parlait du pape qu'avec la plus touchante et la plus profonde vénération ; il proposa même à sa cour de prendre , au sujet des jésuites , des mesures moins rigoureuses.

« Le chevalier Monino, » mande Bernis au duc d'Aiguillon, le 9 septembre 1772, « s'entretint dimanche dernier une heure et demie avec Sa Sainteté ; il ne luy cacha rien de la force de ses instructions et luy lit sentir très clairement le danger d'un nouveau retardement sur laffaire de la suppression des jésuites. Pour encourager Sa Sainteté, il luy offrit de travailler à finir toutes les autres affaires qui intéressent le saint-siège, soit à Naples, soit en France, soit en Portugal, Sa Majesté Catholique estant disposée, aussitôt que l'affaire des jésuites seroit mise en bon chemin , à aider Sa Sainteté de sa médiation et de ses bons offices. A cela le pape luy répondit sans hésiter qu'il ne Iraffiquoit pas dans les affaires, et que jamais il ne fairoit une chose pour en obtenir une autre. Cette réponse (jui, de tout temps, a caractérisé le désintéressement et les sentiments de dignité et d'honnêteté de Clément XIV, surprit et fit plaisir en même temps à M. Monino.

<• Enfin ce ministre proposa au pape de luy remettre un précis du plan particulier qu'il a imaginé, dit-il, ou pour terminer plus facilement et avec moins d'éclat l'affaire de la suppression , ou pour faire répliquer Sa Sainteté. A'ous vous ressouviendrez, Monsieur le Duc, que le pape avoit relusé huit jours auparavant de prendre communication de ce projet, et que le ministre d'Espagne m' avoit prié de déterminer Sa Sainteté à le recevoir. J'avoia IL 16

crû y réussir, et le pape m'a tenu parolie, ce qui a démontré à M. Mouino la sincérité de mon zèle, dans tout ce qu'il \eut que je fasse à l'objet des jésuites, et luy a causé une \raye satisfaction, dont la suite a esté de m'assurer qu'il ne soit plus question entre nous d'anciens soupçons, et qu'il vouloit vivre avec moy dans la plus parfaite amitié et confiance. Dieu veuille que cette volonté si juste et si raisonnable soit permanente.

« Le pape, lundi dernier, ne me cacha pas la surprise et la chaleur de l'impatience et de l'air de menace qui accompagnent le langage que l'Espagne fait tenir à Sa Sainteté.

« M, Moniiio m'a dit qu'il n'avoit pas dissimulé au saint-père que si les insinuations, ni les prières, ensuite les instances ne décidoient pas le pape, le roy d'Espagne, et vraisemblablement tous les monarques de la maison de France , prendroient des moyens décisifs pour se faire justice d'un manquement de parolie et pour préserver leurs Etats et l'Eglise des troubles que les intrigues des jésuites ne manqueroient pas d'y faire naître. L'intention de M. MoniiJo est de détromper le pape des fausses idées qu'il s'est faites au sujet de la tranquillité prétendue du roy d'Espagne dans l'affaire des jésuites , erreur dans laquelle plusieurs correspondants étrangers cherchent à entretenir le saintpère. M. Mouifio ne veut pas avoir à se repprocher de n'avoir pas suffisamment éclairé Sa Sainteté. Malgré tout cela, le saint père ne peut pas s'imaginer qu'un prince juste, prudent et pieux comme le roy d'Espagne, voulût user de violence contre le saintsiége, parce que le pape ne se seroit pas suffisamment expliqué sur le moment de la suppression des jésuites, à laquelle il assure avoir continuellement travaillé, mais que, depuis trois ans, des raisons très-fortes l'empêchent de pouvoir exécuter avec honneur et prudence.

« A ce sujet, le saint-père m'a raconté toutes les insinuations qui luy ont été faites de la part de la Moscovie et de l'Angleterre (par le marquis Antici), en faveur des jésuites, et à combien d'avanies il se seroit exposé s'il avoit fait quelque chose contre ces religieux dans un temps où la Méditerranée estoit couverte de vaisseaux de ces deux nations. Je ne puis douter de la protection déclarée des Anglois et des Russes en faveur des jésuites, mais sans adopter toutes les craintes du pape. Il est assés simple qu'un religieux isolé, sans appuy, craigne dix mille jésuites dans ses États, quand de puissants monarques, qui les ont chassés de leurs royaumes.

redoutent de loin leur crédit et leurs intrigues. Cette rellexion est souvent dans la bouche du pape, lequel voudroit qu'on le traitât avec plus d'égard et plus de confiance. 11 assure positivement qu'il tiendra parolle , qu'il ne veut pas divulguer sou secret avant le temps pour ne pas s'exposer, mais qu'il n'acceptera jamais les offres qu'on luy a faites de luy envoyer des trouppes , parce qu'il ne veut pas se rendre dépendant ni agir par la force dans une affaire où il ne faut employer que de la justice et de la prudence.

« Le pape espère beaucoup que le roy et vous, Monsieur le Duc, modéreront un peu le feu du ministère de Madrid. Sa Sainteté m'a prié d'engager M. Moniilo de se fier à elle, et de l'assurer que dans peu ce ministre verroit le commencement de l'exécution de ses promesses. »

Et le IG du même mois il complète les renseignements contenus dans la dépêche précédente : « La négociation, » dit-il, « concernant les jésuites commence à prendre un ton plus doux , et j'ose dire plus décent pour les couronnes et pour le pape. Le chevalier Monino a voulu d'abord éclairer Sa Sainteté sur les vrais sentimens du roy d'Espagne, luy oster toutes fausses espérances, et luy faire comprendre les dangers auxquels elle s'exposcroit si elle venoit à manquer de parolle ou (ce qui reviendroit presque au môme) à différer trop longtemps l'exécution; mais aujourd'hu}^ que M. Monino est convaincu par sa propre expérience que les menaces peuvent bien troubler l'esprit du pape mais non le décider, et qu'il est beaucoup plus sur de l'encourager et surtout de luy présenter des plans conformes à son caractère et de le conduire sagement vers une lin raisonable ; aujourd'hui, dis-je, que M. Monino comprend que c'est la seule route à prendre, il paroit avoir adopté, au moins pour quelque temps, une méthode moins inquiétante pour le pape. Je suis persuadé que dans ses relations il conseillera de préférence les voyes de la douceur. Il a senti qu'il est inutile d'objecter qu'il y a trois ans que l'affaire des jésuites est commencée, quand il estoit certain qu'il y en avoit près de deux qu'elle estoit presque abandonnée.

« Le pape avoit esté prévenu contre le chevalier Monino. Je luy ai démontré V injustice de cette prévention. Sa Sainteté est revenue sur le compte de ce ministre qui, de son rosté, est enchanté d'elle ; en sorte que Vun et l'autre me savent gré de les avoir rapprochés.

« Au reste, la uégocialion touchant Jes jésuites a eu toujours des crises bien opposées : tantôt une grande agitation et ensuite un grand calme; de là on peut conclure que les affaires où la passion et lintrigue se meslent sont sujettes à ces sortes de vicissitudes.

n A l'égard du père Bonteinpi, il continue à fréquenter le chevalier Monino. Ce ministre ne s'y lie pas trop, mais c'est une personne nécessaire et intime qu'il faut ménager et à qui on peut dire ce qu'on n'oseroit pas dire au pape. M. Monino embarasse souvent ce religieux , en l'assurant qu'il ne tient qu'à luy d'avoir pour ami ou pour ennemi le roy d'Espagne par la manière dont il usera de son crédit auprès du pape dans l'affaire des jésuites.

" Il s'est tenu dans les Indes espagnoles un synode national, dans lequel tous les évèques ont opiné pour la suppression des jésuites. M. ÎHoniùo doit en présenter les actes au pape avec une lettre signée de tous les évèques qui ont assisté à ce synode. »

LXIII. — Clément XIV lit à cette époque, dans l'affaii-e des jésuites, une nouvelle et grave manifestation : il leur enleva l'administration du séminaire romain , dans laquelle la visite avait révélé beaucoup et d'assez sérieuses négligences.

Le cardinal-vicaire communiqua ce décret aux jésuites, et le pape manifesta à cette occasion à Monino l'intention où il était de faire sous peu de semblables démarches, alin de préparer ainsi de plus en plus les esprits à la suppression totale de la société. Ce fut à cette occasion que Monino lui présenta les actes du concile provincial du Mexique.

Le cardinal de Remis fit connaître, le 23 septembre 1772, cet événement important à sa cour; il écrivait au duc d'Aiguillon : « Vous trouverez ci-joint , Monsieur le Duc, la traduction du décret de suspension provisionnelle du séminaire et du pensionat romain, mais non du collège. Cette suspension pourra estj'c longue et peut-être éternelle si les jésuites ne satisfont pas aux dépenses qu'ils ont faites et au compte de près de deux millions que leur demandent les chapitres de Saint-Pierre, de Saint-Jean de Latranetde Sainte-Marie Majeure, lesquels, depuis près de cent ans , ont réclamé inutilement la reddition de ce compte qui les intéresse, puisqu'ils ont fourni de grandes sommes pour l'entretieut du séminaire romain.

« Le cardinal Colonna, vicaire du pape, faisoit difficulté de se

DFS ji':si:rrF.s. 245

transporler aux Jésuites avec les deux autres confrères pour la publication du décret, mais le cardinal Pamphile t'y a déterminé.

« Le pape m'a fait entendre, ainsi qu'à M. Moniûo , qu'il se ferait encore quelque autre chose dans ce genre où les jésuites sont intéressés.

« Le dernier décret a fait une grande sensation dans le parti des jésuites, mais aucune dans le public. La mauvaise administration du séminaire romain est à découvert , et la persécution qui a esté exercée par les jésuites contre le curé de l'Appollinaire leur fait aussi beaucoup de tort. Le pape, en cette occasion, a donné mie preuve de justice et de courage que Benoît XIV n'avoit pas osé hasarder.

« M. Monifio continue à me parler avec confiance ; il a écrit à iMadrid que c'estoit par ma médiation que le pape a\ oit accepté son plan et réglé les audiances qu'il a obtenues tous les dimanches jusqu'au départ du pape.

« Ce ministre, qui craint que sa cour ne le rende responsable des longueurs de l'affaire des jésuites, est quelquefois Irès-mélancolique. Le pape se renferme toujours dans des généralités sur le temps et la manière dont la suppression des jésuites devra s'opérer. Ce langage mistérieux impatiente le ministre espagnol, qui meparoît très-hounète homme ; je le console, et j'obtiens toujours du pape qu'il s'explique avec M. Monifio un peu moins énigmatiquement. Cela fait que le saint père et le ministre d'Espagne sont égallement contents de mes bons offices.

« Selon le chevalier Monifio , la cour de Madrid est toujours dans la plus vive impatience de la suppression et dans la ferme resolution de la procurer par les moyens les plus efficaces. Le pape, au contraire, m'a dit dans la plus grande conliance, qu'à •la vérité le roi d'Espagne désiroit la suppression des jésuites à cause de leurs intrigues, mais non avec la vivacité qu'on luy attribue. Sa Sainteté est-elle mieux instruite que le chevalier Monifio? C'est ce qui est difficile à supposer. Au reste, Sa Béatitude me dit encore dimanche dernier qu'elle ne s'expliqueroit jamais sur l'époque ni sur la manière dont elle veut opérer, qu'on doit compter sur sa parolle, mais qu'elle veut agir selon les règles de la justice et de la prudence, et ne jamais céder ni à la complaisance ni à la crainte ; elle examinera à la campagne le plan particulier de M. IMonino et en conférera à son retour avec ce ministre. Voilà ce que j'ay été chargé do luy rapjmrter de la part de Sa

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Sainteté, et il m'a ])aru plus content et plus tranquille ; il auroit désiré d'entamer les affaires de Naples, mais le pape refme de s'y prester, disant toujours qu'il ne veut pas qu'une affaire paraisse estre décidée en considération d'une autre.

« M. Moniuo a eu bien de la peine à faire accepter par le pape la lettre et les actes du concile provincial des Indes, lequel in siste sur la suppression des jésuites. Le saint père n'aime pas à prendre connaissance des conciles provinciaux, de peur de s'engager dans quelques disputes. »

Et le 7 octobre, Bernis fait encore observer ce^ qui suit : « On annonce bien des choses contre les jésuites pour le mois prochain. Il faut attendre que le pape développe d'avantage la marche qu'il se propose de suivre. Je sais que Sa Sainteté jouit de la meilleure santé à Castel-dandolfo et qu'elle y est fort gave. »

LXTV. — Moniilo profita du temps de la villégiature du pape pour aller faire un voyage à Naples et s'acquitter de ses commissions; elles étaient de double nature. 1° Il devait, avant tout, prescrire à Tanucci des procédés plus modérés dans les rapports ecclésiastiques de ce royaume avec le saint-siége, et, en général, de n'entreprendre aucune innovation ultérieure qui pût exciter le mécontentement du saint-père. 2" Il devait ordonner au même ministre de s'abstenir de toute démarche dans l'affaire des jésuites, affaire qui avait été remise uniquement entre les mains de l'Espagne et qui devait être par lui, Monino, de concert avec les cardinaux de Bernis et Orsini, directement traitée avec le pape.

L'ambassadeur voulait dans l'audience de congé déjà mentionnée, qui précéda son voyage à Naples, informer le souverain pontife des raisons de son départ et prendre ses commissions pour cette cour; mais quel fut son étonnement lorsque celui-ci,* saisi comme d'une sainte indignation , l'interrompit par les paroles suivantes : « Je n'ai pas besoin de savoir vos commissions pour Naples; si vous en avez, remplissez votre mandat comme votre cour vous le demande et agissez selon votre conscience. Souvenez-vous de ce que je vous ai déjà dit : Je ne ferai jamais une chose pour en obtenir une autre. Je ne veux pas laisser croire au monde que je me sois déterminé dans l'affaire des jésuites par aucune considération humaine, ni que j'ai agi sous l'empire de la violence ou de la complaisance envers les cours. Ce que je ferai doit être le fruit de ma comiction sérieuse : je veux être libre, et

agir selon ma conscience, T équité et la justice, mais aussi avec la nécessaire circonspection. »

Monino rendait à la grandeur d'àme et à la perspicacité du pape un noble témoignage, dans une de ses relations officielles, du 10 septembre 1772(1). « Le pape me disait, » c'est ainsi qu'il s'exprime, « que si, lors de mon arrivée, il eût pris quelque décision, il aurait semblé que c'eût été la crainte et non l'examen et la conscience qui l'eussent déterminé. »

LXV. — Monino partit pour Naples le 9 octobre 1772, mais il en revint dès le 19, à cause de l'arrivée du célèbre duc d'Arcos, qui était venu inopinément à Rome avec une suite splendide, composée des jeunes gens de la première noblesse d'Espagne, pendant la courte absence de l'ambassadeur.

Le cardinal de Bernis le reçut au nom de son collègue, et lui donna, ainsi qu'à sa suite, un magnilique dîner, auquel furent invités un grand nombre de cardinaux, la haute prélature, le corps diplomatique et plusieurs membres de la noblesse romaine. Clément XIV, de son côté, fit aussitôt inviter le noble duc à venir, avec Monifio, le voir h Castel-dandolfo, sa résidence d'été, et lui donna aussi un diner, qu'il voulut lui-même honorer de sa présence, ainsi que le cardinal secrétaire d'Etat.

Le même jour, le pape avait été faire à cheval une promenade à la magnifique abbaye des Basilicns, située près de Erascati, et, peut-être à dessein, il ne revint à Castel-Gandolfo que plus d'une heure après l'arrivée de ses nobles hôtes. Il avait cependant laissé au palais le majordome pour les recevoir. Le pape les accueillit à son arrivée avec une distinction, une tendresse et une bonne humeur extrêmes, et se rendit aussitôt avec le duc dans son cabinet. Celui-ci voulait, par commission spéciale du roi, entamer avec le saint-père une longue conversation au sujet de l'affaire des jésuites; mais celui-ci l'interrompit dès l'abord, en lui disant que Sa Majesté serait satisfaite ; qu'elle devait se fier à lui, et que l'ambassadeur d'Espagne l'aurait déjà probablemejit informé de la tournure satisfaisante qu'avait prise cette affaire. Le saintpère admit ensuite tout le cortège à lui baiser les pieds, et se rendit à table avec eux.

Le pape fut presque le seul à parler, et s'exprima d'une manière à la fois si brillante, si aisée et si enjouée, qu'il fut l'objet

(1) Saint-Priest, Iflsioire, etc., pa^. SSa.

de l'admiration universelle. Il s'entretint surtout a\ec ses convi- Tes du but de leur \o\age, qui devait se limiter à la seule Italie, et les informa de tous les trésors que cette admirable péninsule possède dans le triple règne de la religion, de la nature et des arts. Personne ne les connaissait mieux que lui, puisqu'il avait parcouru les villes les plus importantes pendant sa glorieuse carrière de vingt ans, lorsqu'il n'était encore que simple religieux, soit dans ses fatigues apostoliques en annonçant la parole de Dieu, soit lorsqu'il avait été choisi pour enseigner la théologie dans les premières chaires de son ordre. Tous se séparèrent de lui , saisis d'une vénération profonde , et les yeux humides de larmes. Ils continuèrent leur voyage en visitant les cours de Florence, Parme, A'enise et Turin.

Ce voyage du duc d' Arcos au traA ers des Etats ecclésiastiques et de la haute Italie n'avait d'autre but que de manifester la vénération profonde de Charles III pour la personne du saint-père, et de rendre ce dernier plus favorable aux désirs de la cour d'Espagne dans la solution delà question des jésuites; mais le résultat ne fut pas aussi important qu'on l'avait espéré : Clément XIV n'était pas homme à se laisser éblouir par de flatteuses distinctions.

LXVI. — Moniiio le comprit, et en fut presque inconsolable. Il avait espéré que le pape s'expliquerait enfin d'une manière décisive avec le duc d'Arcos, au sujet de la suppression désirée ; d'autant plus que lui, Monifio, avait déjà envoyé à Madrid, avant son départ pour Naples, les relations les plus favorables. Il s'en ouvrit au cardinal de Bernis, et lui en exprima tout son chagrin dès qu'ils furent, avec le duc, de retour de Castel-Gandolfo, et lui dit confidentiellement que, si le pape ne changeait pas sa méthode de temporiser, et ne procédait pas plus fermement dans l'affaire des jésuites, la trêve qu'il avait conclue avec Tanucci, au sujet des affaires ecclésiastiques du royaume des Deux-Siciles, ne durerait pas longtemps, et que l'ancienne guerre recommencerait bientôt d'une manière plus envenimée que jamais.

Nous voyons, par un grand nombre de relations que l'auditeur de la nonciature de Madrid envoyait au saint-siége depuis le mois d'octobre, que les espérances que Monifio avait fait concevoir à sa cour devaient être très-brillantes. « Moniùo écrit, » ainsi s'exprime l'auditeur dans une dépêche du 6 octobre 1772, « que l'affaire des jésuites prend de jour en jour une meilleure tournure, et que leur éloignement du séminaire romain n'est qu'un

prélude de leur prochaine dissolution. » Le 3 novembre suivant, le même prélat mande encore ce qui suit ; « Quoique jusqu'ici plusieurs doutent toujours que la négociation romaine ait une heureuse issue, je ne dois pas vous dissimuler, cependant, qu'il me semble voir renaître quelque confiance depuis l'arrivée des dernières dépèches de ai. Monino, au sujet desquelles Votre Émincnce m'a déjà demandé si l'on était satisfait de leur contenu. Et j'ai, de plus, entendu dire que M. Monino se montrait très-content du pape, et avait écrit dans des termes tels qu'il ne restait rien à désirer, et que la décision finale était non-seulement prochaine, mais imminente. »

On partageait aussi celte conviction à la cour de Versailles. Là, comme à Madrid, on se persuadait de plus en plus de l'indispensable nécessité de rextinclion totale de la compagnie de Jésus. Le nonce apostolique lui-même, monseigneur Giraud, d'ailleurs tout dévoué aux jésuites, le reconnaissait lui-même : " On ne veut plus, » raandait-il dans une dépêche en chiffres, du 9 novembre, « on ne veut plus de mezzo-termine, on veut l'extinction absolue de la société. Le cardinal de Bernis écrit par le dernier courrier que le duc d'Arcos l'avait dit au pape en propres termes, et j'ai été également surpris que le duc d'Aiguillon, qui, par lui-même, n'est nullement empressé sur cet article, m'ait dit un soir, il y a peu de jours, que cette opération, bien que difficile en apparence, cependant, après qu'il y avait réfléchi avec la plus entière bonne foi et une grande indifférence, lui paraissait maintenant utile, et peutêtre nécessaire au bien de l'Église, abstraction faite, même, des engagements que l'on suppose avoir été pris envers l'Espagne ; et qu'il ne voyait nulle diificulté à former la bulle de suppression de manière à la rendre inattaquable, à moins que l'on ne veuille pointiller sur des mots.

« J 'avouerai même qu'après en avoir longuement causé avec le ministre, je ne serais pas éloigné de partager son opinion. Les moyens tei'mes que l'on a imaginés opèrent en substance la suppression, mais l'opèrent avec des murmures, sans contenter les princes qui la demandent, et sans procurer à l'Église et au saintsiége celte tranquillité et ce repos dont ils ont tant besoin. »

Le cabinet de Versailles se réjouissait aussi de ce que la cour de x\Iadrid fût enfin convaincue de la sincérité de la France dans sa coopération à la solution de l'affaire des jésuites, et entièrement revenue de ses anciens soupçons au sujet du cardinal-am-

250 ri 772) AFFAIRE

bassadeur, comme aussi de ce qu'entre celui-ci et Monifio régnai la plus étroite intelligence : on jugera de ses impressions par la dépèche suivante du duc d'Aiguillon : « Il me semble, » écrirait-il à Bernis, le 6 octobre 1772, « que la négociation concernant l'affaire des jésuites commence à prendre une forme plus décente, et dont on doit naturellement attendre un succès moins équivoque. La confiance que M. Monifio a mise enfin dans la droiture des intentions et des procédés de Votre Éminence a déjà fait connoître à ce ministre l'utilité qu'il peut en retirer, et je sais qu'il vous rend dans ses relations à sa cour les témoignages les plus avantageux sur le zèle constant avec lequel Votre Eminence se porte à lui donner tous les secours dont il croit avoir besoin auprès du pape. La copie que je joins ici d'une lettre de M. le marquis de Grimaldi à M. Magallon (1), chargé des afftiires du roi d'Espagne depuis le départ de M. le comte de Fuentes, ne laisse rien à désirer sur la justice qu'on rend à Madrid à A'otre Eminence, et je ne doute nullement qu'elle ne continue, conformément à ses instructions et aux ordres du roi, de concourir à toutes les démarches qui seront prescrites par Sa Majesté Catholique à 3L Moniilo.

« L'examen que Sa Sainteté a promis de faire, pendant son séjour à la campagne, du plan que ce ministre lui a proposé, et sur lequel elle s'est engagée à lui dire ensuite son sentiment, est un préliminaire qui facilitera vraisemblablement le moyen de suivre avec fruit la négociation après la fin de la villégiature. »

LXVIL — On voit clairement, par l'entretien important dont il est question dans la dépêche de monseigneur Giraud, entre le nonce et le duc-ministre, que d'Aiguillon avait connaissance du

(1) Voici cette lettre : « Saint-Ildefonse, le 21 septembre 1772. — Je vous écris cette « lettre pour vous faire savoir que le roi est très-satisfait du zèle et de l'activité avec « lesquels le cardinal de Bernis se conduit actuellement, tant par rapport à sa liaison n intime avec D. Joseph Monino et la confiance entière en lui, que relalivcment auv « autres démarches qu'il doit faire pour accélérer la conclusion de nos affaires à la « cour de Rome. C'est ce qui est certilié à diverses reprises par ce ministre espagnol , « non-seulement dans sa correspondance d'office (comme vous pourrez l'oliserver), mais « encore dans ses lettres particulières. Et comme la conduite que tient aujourd'hui le « cardinal est aussi convenable au service des deux souverains que conforme à leurs « royales intentions, la volonté du roi est que vous instruisiez le ministère de France « du contentement que ces avis ont donné à Sa Majesté, qui est dans la ferme persua- « sion quede jour en jour le cardinal de Bernis méritera de nouveaux éloges par sa « persévérance à suivre les mêmes principes. Je dois yjouler que Sa Majesté désire que « ces expressions viennent à la connaissance du cardinal, qui certainement en sera « très-flatté. >•

fameux plan de Monifio, relatif à la suppression de la société de Jésus. Nous nous contenterons de donner de ce plan l'analyse et quelques extraits.

Il contient dix-huit articles.

1" Le pape ferait bien d'exposer tous les motifs qu'il a déjà allégués pour détruire la société de Jésus, et ceux qu'il garde encore dans le secret de son cœur, motifs qui doivent se référer au repos de l'Église et à la tranquillité des nations catholiques ; cependant il faudrait éviter d'entrer dans de trop grands détails, afin de ne donner lieu à aucune discussion, ce qui serait également nuisible à la religion et aux jésuites, et ne pourrait que diffamer inutilement ces derniers. Avant tout, il serait bon de faire voir que le pape ne veut nullement maltraiter ces religieux, mais, au contraire, les traiter avec une bienveillance paternelle. C'est ainsi, ajoute l'auteur du plan, que le pape désarmera plus facilement la colère des jésuites et de leurs amis.

2" Il faudra développer les pensées exprimées dans le précédent article, et, dans ce but, il serait utile que Sa Saintelè ordonnât à toutes les personnes du clergé, tant séculier que régulier, quel que soit leur rang et dignité, et aux individus eux-mêmes de la compagnie, de ne défendre ni attaquer cette suppression, ses causes et ses motifs, non plus que l'institut de la compagnie, sa règle, son régime, ou autre chose quelconque qui ait rapport à celte matière, et de n'en écrire ni n'en parler sans permission expresse du pontife romain, et, en outre, que Sa Sainteté défende qu'à ce sujet personne soit injurié, soit en paroles, soit en écrit, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication majeure, réservée au saint-père.

« Par cette dernière mesure, » ajoutait Monino , <■ tout homme impartial verra que le pape veut traiter les jésuites avec la plus grande charité, les recommander à la protection des souverains, et mettre leur institut à l'abri de toute agression injuste. »

3" Que Sa Sainteté exhorte les princes chrétiens à contribuer de toutes leurs forces à l'exécution consciencieuse de la bulle de suppression.

4" « Que Sa Sainteté exhorte également les fidèles à se souvenir qu'ils sont les disciples de Jésus-Christ Nôtre-Seigneur; qu'ils sont tous enfants de l'I-^glise notre sainte mère, nourris du même lait de la doctrine catholique ; que tous sont de vrais frères, et qu'en cette qualité ils doivent s'aimer mutuellement, abhor-

rant les scissions , les discordes, la jalousie, les inimitiés, les embûches , et autres choses plus affreuses encore que, sous prétexte d'opinions scolastiques, et quelquefois sous la fausse couleur d'un avantage spirituel , l'ancien ennemi du genre humain a souvent employées pour persécuter et troubler l'Église de Dieu. »

Par cette exhortation charitable, Monino pense que Sa Sainteté ferait voir et juslilierait , de la manière la plus admirable, la pureté de ses intentions au sujet de la suppression, et engagerait tous les fidèles raisonnables et respectueux envers le saiut-siége à se soumettre et à accepter le fait de la suppression de la société de Jésus sans résistance.

5" Les novices qui se trouvent actuellement dans la compagnie en pourront sortir et rentrer dans le sein de leurs familles.

G" Les profès qui n'ont pas encore reçu les ordres pourront (Hre déliés des obligations que leur imposaient leurs vœux, et on les exhortera à choisir un état conforme à leurs forces et à leur conscience.

7" Les profès qui sont dans les ordres sacrés auront aussi la liberté de sortir de la compagnie pour passer dans un autre ordre religieux , ou de rentrer dans le monde sous la puissance de Tévéque ou de l'ordinaire respectif du lieu où ils se décideront à établir leur domicile, de manière qu'ils vivent en se comportant entièrement comme les autres prêtres séculiers.

8" Les profès qui sont dans les ordres sacrés, et qui ne voudront point sortir des maisons de la compagnie , soit faute de moyens de subsistance ou de domicile, pourront continuer d'habiter ces mêmes maisons pour un temps (afin de ne point errer çà et là , comme des prêtres étrangers) , en attendant qu'on ait pourvu à leur subsistance ; mais, dans cet intervalle, ils seront obligés de porter le vêtement de prêtre séculier et placés sous la juridiction de l'ordinaire local.

« Cet article , >> ajoute Moniûo , « pourvoit à la subsistance de ces religieux, et satisfait aux devoirs de l'humanité et de l'équité en même temps qu'il fait éclater la rare piété et la prudence du saint -père; mais il sera absolument nécessaire de déterminer l'espèce de leur habillement : on pourra même faire servir à cet habillement celui que ces religieux ont actuellement, en y faisant quelque petit changement. Cette innovation dans leur habillement <>st indispensable pour éviter de laisser aucune espérance de leur

DES JÉSUITEri. 283

rctablissenicnt, et servira en même temps à dlcicer entièrement, aux veux des peuples et de ces religieux eux-mêmes, des signes qui rappellent d'ordinaire trop \ivement le souvenir du passé. »

D" et 10" Chaque évèque ou ordinaire, dans son territoire respectif, pourra choisir deux ou trois personnes de sa conlianee dans son chapitre, ou, à leur défaut, dans son clergé, dans chaque ville on endroit où il y aura des collèges , maisons ou hospices de la compagnie, et les charger de prendre connaissance de leurs revenus et de les employer en partie aux pieux usages des diocèses, et en partie à l'entretien des jésuites supprimés, surtout de ceux qui manquent de moyens de subsistance, et qui, par motif de maladie ou quelque autre raison légitime, resteraient dans leurs maisons. I.es évèques pourront disposer des maisons des jésuites à leur gré, mais toujours pour des œuvres pics. Ils devront aussi donner à chacune de ces maisons le nom de quelque saint, en supprimant entièrement celui de la société.

11" et 12" Les évèques pourront donner aux ex- jésuites la permission d'entendre les confessions et de s'acquitter des autres fonctions ecclésiastiques ; mais ils devront préalablement examiner longuement ces religieux et s'assurer qu'ils ont les qualités requises. Ils pourront aussi employer les plus capables à l'enseignement de la jeunesse, sans toutefois leur coniier la directiou d'aucune maison d'éducation.

13" Les jésuites restés dans leurs maisons ne pourront, s'ils viennent à mourir, être jamais remplacés par d'autres, aiin qu'on puisse faire servir ces maisons, le plus tôt possible, aux nouveaux usages auxquels elles auront été destinées.

1 4" Quant aux maisons de Rome, on pourrait les confier à une congrégation de cardinaux, ou, si l'on aimait mieux, à celle qui a été déjà chargée de la visite du séminaire romain.

15" On devrait donner à cette congrégation le pouvoir d'examiner et de décider toutes les difiicullés qui pourraient s'élever dans l'exécution du bref de suppression, en consultant toujours le sainl-pèrc, et surtout dans les cas de quelque importance.

16" Quant aux missions, la sainte congrégation de la Propagande serait chargée d'y pourvoir, sans s'écarter néanmoins jamais des dispositions dudit bref de suppression.

17" L'autorité du général, des provinciaux, recteurs et autres supérieurs quelconques de la compagnie devra cesser entièrement, et demeurera éteinte à perpétuité.

AFFAIUE

18° Les princes seront exhorlés à prêter leur concours à l'exécution de cette constitution.

« Ce secours , » ajoute Moniûo , " sera fourni par les princes , conformément aux demandes du saint-père; et celui-ci recevra, suivant sou bon plaisir, et sans aucun frais, les troupes et toute autre assistance qu'il lui conviendra de requérir.

« Kn même temps qu'on notifiera et qu'on publiera cette constitution, il sera absolument nécessaire d'ordonner au général, ainsi qu'aux assistants, recteurs et procureurs généraux de l'ordre, de sortir sur-le-cliamp de Rome, en assignant à chacun d'eux un lieu séparé et éloigné des autres , dans lequel ils devront rester pour le moment, et où ils jouiront de la liberté (qu'on accordera à tous les autres religieux) de sortir de la compagnie et d'élire un domicile, sous l'obéissance de l'ordinaire. »

« Cette précaution, » ajoute-t-il enfin, « est de la plus grande nécessité ; et c'est une chose certaine qu'une fois la notification faite et suivie d'une prompte expulsion des chefs et des protecteurs de la société, les autres religieux de la compagnie, les tertiaires et le peuple lui-même demeureront dans le plus grand calme : nous avons vu par expérience eu Espagne que , malgré toute la fermentation et toutes les factions qui j existaient, les jésuites ont été arrêtés, expulsés et transportés sans violences et sans secours militaires, et que leur départ a été immédiatement suivi du rétablissement de la plus parfaite et la plus étonnante tranquillité publique. »

LXYIII. — Le roi d'Espagne, soupçonneux et impatient comme son ministre don Joseph Moniùo au sujet de l'abolition de la société de Jésus, profita de l'occasion d'une faveur que Clément XIV lui avait accordée par un bref relatif à la diminution du nombre des lieux d'asile en Espagne, du 12 septembre 1772 (1), pour lui renouveler ses ardentes demandes au sujet de la prompte sécularisation de la société. Il le remerciait en même temps de la grâce qu'il en avait obtenue : « Je sais. Très-saint Père , » écrivait-il de San-Lorenzo, le 13 octobre 1772, « quelles sont les graves occupations de Votre Béatitude, et, n'ignorant pas non plus la bénignité avec laquelle vous avez accueilli don José Moniùo, j'avais formé le dessein de ne pas vous fatiguer par une correspondance directe. Malgré cette détermination, il me semble

(1) Bullar. Roman. Clem. XIV, n° 200, pag. 488 à 492.

convenable cette fois de le faire, afin de montrer à Votre Sainteté ma profonde reconnaissance pour le bref par lequel Votre Sainteté a diminué le nombre des lieux exempts,

« j\ulle part peut-être cette mesure prise par Votre Sainteté ne pouvait être si nécessaire que dans les pays soumis à ma couronne, parce que la piété des rois et celle de la nation espagnole se sont tellement manifestées dans la multiplication des lieux sacrés, que les malfaiteurs, se confiant en la facilité avec laquelle ils pouvaient y trouver un asile, ne craignaient presque plus le châtiment. Votre Sainteté, par son amour de la justice et pour le bon ordre, a mis un terme aux maux qui résultaient de cet ordre de choses; et, afin que ma reconnaissance fût plus complète, elle a daigné le faire dès le moment que ces abus, par mon ordre, lui ont été manifestés.

« Mais plus grands et plus généraux encore sont les maux qu'entraîne avec elle l'existence de la compagnie de Jésus. A'^otre Sainteté, qui ne les ignore pas, a promis d'y remédier par l'extinction de cette société, et j'espère qu'il se passera peu de temps avant que cette promesse ne soit effectuée avec la célérité qu'exigent la paix publique et la tranquillité de l'Église. D. Joseph Monino remettra une supplique en mon nom , en ce sens , à Votre Sainteté; que Votre Sainteté daigne donner toute son attention à ce qui lui sera soumis, et aux prières qui lui seront adressées, sans prêter l'oreille aux bruits que répandent les personnes malintentionnées, soit d'Espagne, soit de Eome, lesquelles secrètement travaillent en sens contraire. »

Charles III envoya une copie de cette lettre à Louis XV, pour ranimer son zèle et celui de son ambassadeur à Kome, dans le cas où, par des intrigues que redoutait toujours ce prince ombrageux, ils se seraient refroidis dans cette affaire qui lui tenait si fort à cœur.

LXIX. — Monino, à la réception de cette lettre royale, se sentit enflammé d'une ardeur nouvelle, et d'autant plus vive que celte missive était accompagnée des })lus pressantes dépèches.

11 voulut en informer aussitôt le pape , qui était depuis le 30 octobre 1772 revenu de CasteKîandolfo, et demanda, à cet effet, une audience immédiate, qui ne lui fut cependant accordée ([ue le 8 du mois suivant. Muni de cette pièce et des autres dépêches de sa cour dont il donna aussi connaissance au pape, l'ambassadeur se flattait d'arriver enfin au terme de sa pénible négociation

256 (177Î2) AIFAIKE

et de tenir entre ses mains la victoire. Mais combien il se trompait ! Quoique le saint-père s'ouvrît à lui plus conlidentiellement qu'auparavant, il ne lui donna cependant que des assurances générales au sujet de la suppression, afin de lui faire bien comprendre que cette affaire ne dépendait que de lui seul. 11 lui manifesta de nouveau ses craintes au sujet des autres puissances catholiques , qui n'aA aient pas encore demandé directement la suppression, et s'entretint avec lui des grandes affaires politiques du temps. 11 lui fit observer aussi que ses nombreuses occupations à Castel-Gandolfo l'avaient empèclié de répondre en détail à son plan; mais il lui promit qu il lui en ferait bientôt connaître sa façon de penser et qu'il lui communiquerait aussi un plan pour ce même objet, plan auquel il travaillait déjà depuis longtemps, et qu'il pensait faire connaître aux cours bourbonnionnes avant de le mettre à exécution. Il lui confia, en outre, qu'il méditait de prendre avant peu , au sujet des jésuites , quelque mesure importante, qui serait un garant certain de leur suppression.

Monino fut singulièrement découragé de ce qui lui seml)lait un changement inattendu du saint- père. Il lui répondit peu de paroles, tristes, mais respectueuses. Cependant, aussitôt après l'audience , il fit part au père Buontempi et à Bernis , en termes très-peu mesurés, de son découragement profond et presque de son désespoir, espérant ainsi intimider le souverain pontife et le faire venir à la démarche désirée, et laissa entrevoir la possibilité d'une rupture entre le saint-siége et l'Espagne, telle que celle qui avait eu lieu déjà avec le Portugal en 1757. Le cardinal de Bernis fit tous ses efforts pour calmer son irritation, et se rendit aussitôt chez le pape pour l'informer de l'exaspération de son collègue. Clément XIV lui donna alors quelques espérances plus positives, en vue surtout de ce que le roi de Portugal lui avait fait faire les plus vives représentations au sujet de la prompte suppression de la société de Jésus.

La relation que le cardinal-ambassadeur fait, le 1 1 novembre 1772, de cette audience à sa cour, est très-importante; il s"y exprime en ces termes : « Voici en abrégé ce qui s'est passé dimanche matin entre le pape et le ministre d'Espagne.

« Sa Sainteté commença par s'excuser sur l'incertitude, où elle avoit esté par raport à l'audiance, ensuite elle dit que ses différentes occupations ne luy avoient pas permis à Castel-Gandolfe de repondre en détail au plan particulier, que M. ^Monino luy avoit

communiqué , dans la yuc de parvenir d'une manière moins violente à l'extinction de l'ordre des jésuites, mais que dans peu elle communiquera au roy d'Espagne, qui en fairoit part aux cours de A'^ersailles et de Naples, un plan qu'elle avoit nourri depuis long temps dans sa teste, que pour mettre ce plan à exécution, il estoit nécessaire qu'on fat bien assuré que la cour de Vienne ne fairoit aucune opposition à la suppression de la société, non plus que celle de Turin, les républiques de Venise et de Gènes, le grand-duc de Toscane, le duc de Modene et tous les princes d'Italie. Que ce seroit aux monarques de la maison de France à obtenir tous ces consentemens.

« M. Moilino renferma dans son cœur ce qu'il pensoit de cette multitude de suffrages exigés par le pape comme condition sine qua non. Il se contenta de dire que la cour impériale s'estoit suffi sament expliquée , et que , quand les grandes puissances estoient d'accord sur un point, il paroissoit inutile de chercher à réunir les autres. Cependant il n'insista pas, quand il vit le pape ferme dans son opinion, et se contenta de solliciter vivement la remise du plan en question ; alors Sa Sainteté dit qu'elle ne pouvoit se livrer qu'après avoir fait la promotion et quelques coups d'éclat contre les jésuites, qui dévoient précéder la remise du plan de leur extinction . Que parmi les cardinaux qui seroient créés vers le commencement de l'année prochaine, il y en auroit un qu'il nommeroit visiteur de toutes les maisons des jésuites dans l'Estat ecclésiastique, affin de suspendre et d'anéantir l'autorité du général de cet ordre, au moins dans le domaine du saint-siégc, qu'avant cela le cardinal André Corsini seroit adjoint au cardinal Marefoschi pour fermer le noviciat des jésuites et quelques collèges administrés par ces religieux.

« M. Monino, croyant appercevoir dans tous ces prcliminaij'cs le plan d'une reforme et non d'une véritable suppression, et des moyens artificieux pour éloigner le coup décisif, lit avec douceur de nouvelles instances au pape pour une ])lus prompte détermination, mais tout fut inutile; il crut qu'il estoit plus sage do laisser le pape s'engager ainsi par degrés que de risquer de le replonger dans ses incertitudes. Toutes les ouvertures du souverain pontife furent faites à M. Monino, après ([uece ministre eut communiqué à Sa Sainteté non seulement la lettre de Sa Majesté Catholique, dont j'ay eu l'honneur de vous envoyer la traduction, mais encore une lettre très forte de M. le marquis de Grill. M

maldi, dont le ministre d'Espagne m'a promis de me remettre l'extrait ainsi que d'une autre dépêche, qui assure que le roy d'Espagne nadoptera aucun plan par raport aux jésuites qui n'ait esté communiqué et approuvé par notre cour.

« Vous serés étonné que le pape, eu s'ouvrant plus qu'il n'avoit fait encore, ait demandé à M. Moùino le secret le plus profond, même pour la cour de Madrid, ce qui est impossible. Ce ministre m'a prié de garder ce secret et de vous écrire de le faire observer en France, mais il n'a pas hésité de me mettre au fait de toute la conversation, qu'il a eue avec le pape. Cette conversation ne s'est pas bornée aux jésuites, il y a esté question du dernier événement de Parme, dont Sa Sainteté a paru affligée, de nos prétendues brouilleries avec la cour de Vienne, desquelles le pape avoit l'air de craindre les suites ; du partage de Pologne, de l'augmentation de puissance du roy de Prusse et de la Russie. Il a paru à M. Mofiino qu'on avoit fait craindre au pape nos prochaines ruptures avec la cour de Vienne, ou du moins qu'on avoit taché de luy persuader que dans de pareilles circonstances il ne devoit pas se presser de supprimer les jésuites.

« Toutes ces réserves, ces conditions extraordinaires , ces misteres et ces retardemens ont persuadé M. Mofdno que le pape avoit dans son intérieur des gens qui luy donnoient de mauvais conseils et nourrissoient ses incertitudes. Le père Bontemps, que le ministre espagnol a cherché de gagner par toutes sortes de moyens de crainte et d'espérance, est le principal objet des soupçons de M. Moùino.

« En conséquence , M. Mofiino est persuadé que le pape ne se décidera pas à supprimer les jésuites, mais qu'il promettra toujours de le faire. C'est d'après cette opinion qu'il est résolu d'opérer désormais et d'écrire à sa cour. Il est convaincu que le roy d'Espagne ne sera pas la duppe des artifices du pape, et que, sans se déterminer à une rupture ouverte, Sa Majesté Catholique et la cour de Naples ne manqueront pas de moyens de mortifier le pape, et de le faire repentir de sa dissimulation et de la comédie qu'il a jouée.

« Quoique je sente le danger qu'il y auroit à combattre de pareilles opinions, je cherche sagement l'occasion de calmer les esprits et d'éteindre le grand feu que je vois prêt à s'allumer. Le pape m'en a prié, sans exiger que je fasse mistère au chevalier Monino de cette prière. Je suis le calmant de l'un et de l'autre.

11 est à remarquer que le pape ne m'a parlé qu'en général des dernières ouvertures qu'il a faites au ministre d'Espagne ; mais je n'ay pas dissimulé à Sa Sainteté le danger qu'elle court si elle perd la coniiauce de Sa Majesté Catholique. Je suis entré avec le souverain pontife , à cet égard , dans un détail qu'il seroit trop long de rapporter, mais dont M. Mofiino et le cardinal Orsini ont été très-contents. Le pape a fini par m'assurer qu'il avoit toujours esté de bonne foy, qu'il u'avoit jamais pensé à éluder ses promesses , mais que luy seul connoissoit les difficultés de cette affaire , et qu'il estoit bien juste qu'on le laissât maitre du temps et de la manière de la terminer. Malgré cela, M. Mofiino aime mieux courir le risque d'importuner le pape que de respecter sa léthargie. 11 doit faire un dernier effort pour s'assurer du père Bontemps ; c'est un religieux modeste à l'extérieur, silen ^ cieux, adroit et difficile à pénétrer.

« Voilà, monsieur le Duc, l'histoire abrégée des audiances de dimanche passé et de lundi au soir. Le commandeur Almada a fait , de la part de la cour de Lisbonne , de nouvelles et fortes instances au pape sur l'affaire des jésuites. Mon intelligence avec ce dernier ministre est bien establie, et l'union règne entre nous, au grand déplaisir des intrigants de ce pays-ci , qui ont pour maxime favorite celle de IHvide et imper a.

« Le comte d'Herzan , auditeur de rote pour l'Allemagne, a esté très-satisfait , ainsi que le pape , de la bonne grâce avec laquelle le roy s'est preste à favoriser la promotion extraordinaire de l'évèque de Passau. Il est entré à ce sujet dans un grand détail sur le déplaisir que luy causoient la conduite de la cour de Parme et les faux bruits que l'on faisoit partout d'une prochaine rupture entre notre cour et la cour impériale, au sujet du partage de la Pologne. Il m'a dit que les troupes qui arriveront en Lombardie ne dévoient que remplacer trois régiments qu'on en avoit retirés pour aider à former leur armée d'observation. J'ay répondu convenablement à ces ouvertures, et j'ay dit que, quoiqu'aucune cour ne put approuver le partage de la Pologne, la nôtre n'avoit point renoncé à l'amitié, à l'alliance et à la bonne correspondance avec la cour de Yicnne. Sur cela , M, d'Herzan m'a dit : Si vous estiés avec la Russie comme autrefois, le roy de Prusse ne seroit pas si à craindre ni si à ménager par ma cour. Il faut, a-t-il ajouté, se mettre à notre place, et nous juger d'apprés les circonstances. »

260 (177â) AFFAIRE

LXX. — Clément XIV répondit, à la dernière lettre du roi d'Espagne, peu de temps après l'avoir reçue, et envoya à Moniuo cette réponse par le père Buontempi : à la grande douleur de l'ambassadeur, elle n'était encore conçue qu'en termes vagues. Ce dernier, soupçonnant toujours ce religieux d'être l'unique cause des irrésolutions du saint-père, saisit cette occasion de lui faire sentir le danger qui menaçait le saint-siége si le pape ne secondait enfin le désir des cours : cette fois il lui parla avec une brutalité d'expressions inusitée , accompagnant même ses paroles de menaces.

11 demanda sur-le-cbam]) une audience du saint-père; elle lui fut accordée pour le 15 du même mois. Dans cette audience, l'ambassadeur fit à Sa Sainteté, quoique en termes respectueux, de nouvelles plaintes sur les retards apportés à la suppression ; il cbercba , avec modération et convenance , à délivrer le saint-père des appréhensions et des craintes que celui-ci lui avait si souvent manifestées; il lui montra ensuite combien peu serait fondé le soupçon qu'il eût pu s'engager au conclave au sujet de la sécularisation de la société de Jésus ; et quant aux autres cours, qui jouaient le rôle de spectatrices tranquilles de ce drame, l'ambassadeur lui disait qu'on pouvait, avec toute certitude, considérer leur silence comme un acquiescement tacite, l^nfin , le pape lui-même lui avoua que , dans les circonstances présentes , la suppression ne pourrait qu'être utile à l'Eglise , et lui promit de s'y décider sous peu.

a Mercredi dernier, » écrivait au duc d'Aiguillon le cardinal de Bernis, le 17 novembre 1772, au sujet de cette audience, «le père Bontempi, confesseur du pape, apporta au chevalier Monino la réponse de Sa Sainteté à la lettre du roy d'Espagne dont j'ay eu l'honneur de vous envoyer la traduction. Le ministre espagnol en fut peu satisfait. Le saint- père se contentoit de dire, dans cette lettre , que Sa IMajesté Catholique pouvoit juger par ce qui estoit déjà fait combien il estoit occupé de la consommation de l'ouvrage, sans même nommer à cette occasion les jésuites; sur quoi M. IMofiino parla au père Bontempi avec la dernière fermeté, et luy fit sentir que si le pape continuoit à différer et à s'envelopper dans un langage équivoque et artificieux, la cour d'Espagne ne garderoit plus de mesure; que luy, père Bontempi, seroit la première victime. Il est à présumer que cette menace a produit un bon effet, puisque le pape, le dimanche suivant.

DES JÉSLITLS. 201

s'expliqua avec plus de clarté qu'auparavant. Il avoua à M. Mofiino qu'il avoit voulu mettre beaucoup de temps dans l'examen de l'aflaire des jésuites : 1" par des motifs de conscience, 2" pour ne pas donner à croire que la suppression de cet ordre eut esté une condition de son exaltation.

« Sur le premier point, le ministre d'Espagne luy rappella que le roy catholique (lequel ne croyoit devoir compte qu'à Dieu seul de sa conduite) n 'avoit pas hésité de communiquer à Sa Sainteté les motifs de l'expulsion des jésuites ; que de plus il avoit fait parvenir à Sa Béatitude trente-six lettres d'évèques de toutes les provinces d'Espagne, qui demandent unanimement, pour le bien de l'Eglise , la suppression des jésuites ; qu'en dernier lieu , un concile provincial venoit de faire la même demande au pape.

« Sur le second point, le chevalier Monino assura en riant le Saint-Père qu après trois ans et demi de tolérance, personne ne Vaccuseroit d'avoir fait dans le conclave aucun pacte contraire aux jésuites. Le Pape alors confessa clairement au ministre espagnol qu'ayant mis en balance le bien Cjui pouvait résulter de la suppression des jésuites et le mal qu'occasionnoit la conservation de cet ordre, il s'étoit décidé à le supprimer, qu'il suivoit pour arriver à cette fin le plan dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte le courier dernier, et qu'il ne tarderoit pas à faire en conséquence la promotion.

« M. IMonino s'attacha à démontrer au pape l'inutilité et le peu de dignité qu'il y auroit pour le saint-siége de demander minutieusement le consentement de tous les grands et petits princes catholiques, dans une affaire qui dépendoit de Sa Sainteté seule. Ce ne fut pas sans succès que le ministre espagnol lit cette observation. Le souverain pontife convcnoit qu'aucune cour, au dire même du cardinal secrétaire d' Estât, ne lui avoit, en aucun temps, recommandé les jésuites; ([uix la vérité quelques nonces parloient dans leurs dépèches en faveur de la société, mais qu'on voyoit clairement que c'estoit d'eux-mêmes et non par ordre des cours qu'ils essayoient de rendre de bons offices aux jésuites. On peut donc regarder (observa judicieusement M. Monino) le silence des autres cours comme un consentement tacite. Le pape ne contraria pas cette idée.

« Le saint-père accorda tout ce qui luy fut dit sur le danger du retardement, d'autant plus qu'il ne s'agit pas de faire aucun mal aux membres de la société , au contraire , qu'il est question

de les rendre utiles, et d'effacer de leur front le sceau de la proscription et de l'anathème; qu'enfin, qu'il est temps de tirer tout le monde de l'incertitude où l'on est sur le sort de cette compagnie ; que cet em])arras gesue ici la conduite de tous les ordres, et donne l'occasion à des haines, à des imputations et à des soupçons très-nuisibles. Le pape a paru convaincu de toutes ces vérités ; ainsi on pourroit croire qu'il a enfin pris son parti : du moins il est évident que la négociation fait des progrès.

« Le cardinal André Corsini eut, dimanche au soir, une conférence avec le pape. Ce cardinal, qui pense sagement , voudroit Lien n'estre point embarassé dans l'affaire des jésuites, mais il obéira, si Sa Sainteté luy donne des ordres. »

LXXL — Le pape fit faire, sur ces entrcft\ites, des prières publiques dans toutes les églises de Rome, pour demander au Seigneur, pour lui des lumières, et pour l'Église la cessation de ses douleurs. Mofiino obtint, peu de jours après, le 22 novembre, une nouvelle audience, et présenta de nouveau au saiut-père avec énergie, mais en même temps avec respect , les désirs des souverains de la maison de Bourbon. Clément XîV lui donna alors, non-seulement la plus entière assurance qu'il supprimerait les jésuites, mais lui exposa en substance le préam])ule du bref de suppression, en promettant qu'il le communiquerait aux cours. Mofiino en fut transporté de joie, et, par un courrier extraordinaire, informa aussitôt sa cour de ces nouYcaux résultats.

Bernis nous fait connaître jusqu'à quel point était aigri l'esprit du cabinet de Madrid, par une dépèche qu'il envoie au duc d'Aiguillon , le 24 novembre , au sujet de cette audience : « Bf. Moilino conjecture avec raison, « écrit-il, «que la cour d'Espagne voyant depuis trois ans et demi les mêmes irrésolutions, ne faira plus d'instances, mais qu'elle prendra des moyens efficaces pour faire repentir le pape de l'avoir jouée en quelque sorte et d'avoir rendu la négociation touchant les jésuites l'objet de la surprise et même de la risée de l'Europe. D'un autre costé le pape a ordonné des prières pour le besoin de l'Eglise : ces prières doivent durer jusqu'après Pâques, et cela fournit une ample matière aux raisonneurs de Eome. L'interprétation la plus générallc est que par là le souverain pontife a voulu faire comprendre qu'il imploroit le secours du ciel dans l'embarras où il se trouve.

« Dans ces circonstances, le chevalier Monino s'est déterminé, dimanche dernier, à parler au saint-père avec la dernière clarté

et la plus grande force, sans manquer au respect et aux égards qui sont dus au souverain pontife. Il seroit trop long de raconter toutes les circonstances de cette conversation. 11 suffit de dire que, si le pape continue à vouloir gagner du temps et que les cours d'Espagne et de Naples se déterminent à quelque parti désagréable, Sa Sainteté ne pourra s'en prendre qu'à elle-même , et ne sera pas en droit d'accuser les ministres des couronnes de luy avoir dissimulé la vérité.

« A cette explication énergique du chevalier IMonino le pape a répondu par l'assurance la plus formelle qu'il travailloit actuellement à la bulle delà suppression; il a même fait part à ce ministre de la substance du préambule de cette bulle, et l'a assuré que la copie en seroit envoyée au roy d'Espagne et communiquée à la France et à la cour de Naples ; et que la promotion ne pou voit estre faite qu'au mois de janvier ou de février. Il a justifié le père Bontempi comme si on l'eut accusé de favoriser les jésuites , il s'est récrié sur l'injustice des soupçons formés contre luy-mèmc, tandis que, par les démarches les plus éclatantes, il se déclaroit contre une société rancunière et vindicative ; enfin il a parlé si bien que le chevalier Moilino est sorti de f audience non convaincu, mais hors d'estat de répondre à des assurances qui ne peuvent estre contredites que par les faits. >'

Le même cardinal fait observer ensuite que l'ambassadeur d'Espagne avait été très-affligé de s'être vu obligé de parler avec tant d'énergie au saint-père, et de lui avoir laissé entrevoir la possibilité d'une rupture entre le saint-siége et l'Espagne : « Cette persuasion, » njoute-t-il, « afllige M. Mofiino, parce qu'il convient avec moi que (l'affaire des jésuites à part) Clément XIY est le meilleur pape que les cours catholiques puissent désirer. »

Le saint-père renouvela à IMofiino, sous le sceau du secret, le 29 novembre, la même promesse ; et, le jour suivant, il parla dans les mêmes termes aux cardinaux ambassadeurs de France et de Naples, ainsi qu'au ministre de Portugal, les chargeant d'en informer leurs cours, également sous le sceau du secret le plus profond.

Ce fut surtout le vertueux cardinal Marc- Antonio Golonna, ami sincère des jésuites, qui, comme le mande Bernis au duc d'Aiguillon, le 2 décembre 1772, détermina le pape à celte démarche décisive.

LXXIT. —La bénédiction du Seigneur accompagna visiblement

cette résolution du saint-père. Clément XIY commença dès lors à respirer plus librement , et sou esprit en reprit comme une vigueur nouvelle. Mofiino et lieruis concertèrent dès lors les moyens les plus sages, afin que, dorénavant, rien ne transpirât dans le public au sujet des résolutions du pape dans cette affaire : « M. le chevalier Monino, » mande encore Bernis en cette occasion, le 9 décembre 1772, « est toujours content des dispositions du pape, et principalement de Vair de liberté et gmjelé qu'il luy trouve depuis quelque temps; il croit que celle plus grande aisance annonce que Sa Sainteté a pris sa résolution ; il espère même, par quelques ouvertures que le saint-père luy a faites en dernier lieu, qu'il s'est rendu propre le plan que M. Moflino luy présenta avant le voyage de Castel-Gandolfo.

« J'ay trouvé, en effet, depuis mes dernières audiences, le pape plus gay qu'à son ordinaire.

« Ce qu'il y a de bien certain, c'est que M. Moûino est presque convaincu aujourd'huy que le pape a pris son parti, et que, comme par l'indiscrétion des confidens du cardinal Orsini on sait dans Rome presque toujours ce qui se passe entre nous et le pape, M. Moflino m'a dit sous le plus grand secret, qu'à l'avenir il ne confieroit qu'à moy les particularités de la négociation; que j'estoi:^ le ministre du chef de la maison de France ; que le roy d'Espagne, après le roy, estoit non-seulement le premier en puissance et en dignité, mais encore qu'il avoit sur le roy de IXaples les droits de la paternité ; que le pape pourroit se plaindre avec raison de la violation de ses secrets, si on continuoità estre instruit du détail de nos audiances, qu'en conséquence il ne falloit dire qu'en gros au cardinal Orsini Testât de la chose, et ne parler que vaguement aux cardinaux et prélats , qui ont clierché à se faire valoir dans cette affaire, sur laquelle il sufiisoit que moy et luy fussions d'accord ; que nous traiterions à l'avenir de la même manière tous les autres points qui intéressent le saint-siége et les trois cours. »

Nous ne pouvons nous empêcher de faire ici une réflexion que nous suggèrent non - seulement cette dépèclie du cardinal de Bernis, mais encore presque toutes les autres lettres diplomatiques de cet ambassadeur et de ses collègues , et même celles de leurs souverains.

Ces pièces ont une double importance : d'abord elles sont d'une haute utilité pour renouer la chaîne interrompue des événements

et remplir les lacunes historiques que l'on aurait peine , quelquefois , à combler sans elles ; mais elles ont un autre genre d'importance relative , en ce qu'elles servent admirablement à rehausser aux yeux du monde la dignité majestueuse des actes du saint-siége. Et, en effet, pour peu que Ton se souvienne de toute cette douloureuse histoire de la suppression, on sera frappé de voir, d'une part, du côté des puissances, tant de petitesses, tant d'oscillations, tant de moyens indignes, tant d'intrigues; et, de l'autre, le saint-siége déployer tant de fermeté, tant de loyauté, tant de grandeur.

Ce ne fut pas sans un secret dessein de la providence de Dieu que cette grave responsabilité fut confiée aux mains de deux pontifes comme Clément XIII et Clément XIV. L'un et l'autre avaient une conscience également délicate et des intentions également pures; l'un et l'autre, entourés des mêmes obsessions, furent menacés, spoliés, maltraités par les princes; l'un et l'autre accomplirent noblement leur mission sur la terre , et marchèrent d'un pas ferme vers le but que leur avait montré le doigt du Seigneur, sans changer, sans ralentir, sans précipiter leur marche.

Dieu, pour des raisons qu'il n'est pas donné à la faiblesse humaine de comprendre, permit que le premier de ces deux souverains pontifes crût ne pas devoir supprimer la société de Jésus; et celui-ci , d'ailleurs faible et timide , se transforme aussitôt en un mur d'airain, et résiste, inébranlable, aux menaces, aux violences , aux ignominies dont l'abreuvaient les cours , parce qu'il lisait dans sa conscience un mot écrit par la volonté du Seigneur. J^e second, au contraire, pour des raisons également saintes, lorsque la même main du Seigneur eut marqué l'heure solennelle à laquelle la société de Jésus devait s'éteindre, le second, disonsnous, s'assit sur le siège de Pierre en disant : Je la supprimerai, mais pas avant l'heure fixée par Dieu ! et nous le voyons marcher vers ce but d'un pas ferme, seul, sans appui, sans conseil, sans autre mobile que la volonté suprême.

Ce spectacle est sublime : pendant que la haute et basse diplomatie s'agite et se remue dans sou impuissance et ses ténèbres , critiquant ce qu'elle ignore, et gémissant d'ignorer; s'humiliaut de n'être pas appelée aux conseils de Saint-Pierre , et épiant le soleil au travers des nuages ; applaudissant aux intentions du pape quand celui-ci daignait lui confier une de ses pensées, et

s indignant quand il se renfermait en lui-môme dans les mystères de sa conscience et de sa sagesse profonde ; pendant ce temps-là, dans les hauteurs sereines de la foi, seule avec Dieu, la papauté s'entretenait avec le ciel de cette grande affaire, sans précipitation et sans crainte, et pesait le sort de ses enfants au-dessus des nuages soulevés par les passions humaines, dans la balance sacrée de la justice et de la charité.

Mais parmi les faiblesses sans nombre de la nature humaine, celle qui consiste à vouloir être ou du moins passer pour quel([ue chose ne tient pas le dernier rang. Aussi voyons-nous la diplomatie, que le pape tenait, avec une si haute et si admirable prudence, écartée du secret de ses conseils, s'attribuer tout l'honneur de ce qui s'était accompli sans elle, et revendiquer la gloire d'événements dont elle n'avait quelquefois eu connaissance que longtemps après qu'ils étaient accomplis.

LXXIII. — il est néanmoins heureux que le pape ait manifesté, en temps opportun , la l'ésolution dont nous venons de parler, parce que, quelque temps après, arrivèrent de Madrid à Monino les plus menaçantes dépèches. « Il est certain, » mande Eernis, le .30 décembre, « que la patience du roy d'Espagne est au bout, et que la cour de ]N'ai)les auroit déjà commencé des hostilités, si le chevalier Moilino, avec qui le marquis Tanucci a ordre de se concerter, ne les avoit jusques ici suspendues. Le pape a obligation au ministre espagnol qui, bien loin d'allumer le feu, n'a cherché qu'à l'éteindre. »

La détermination prise par Sa Sainteté n'occasionna pas une joie moins vive à la cour de Versailles qu'à celle de Madrid , et le duc d'Aiguillon chargea en conséquence le cardinal-ambassadeur, le 22 décembre 1772, de confirmer le saint-père de plus en plus dans ses bonnes intentions.

LXXIV. — Deux événements de peu d'importance apparente, au premier desquels les jésuites n'avaient pris aucune part directe, et dont le second fut de leur part une action sans malice, à coup sûr, mais non sans imprudence, leur nuisirent néanmoins considérablement aux yeux des souverains de la maison de Bourbon, qui épiaient et surveillaient tous les mouvements de ces religieux avec la plus grande méfiance.

Les trois grandes puissances du Nord , la Russie, la Prusse et l'Autriche , avaient violemment , conmie on le sait, au mois de septembre de cette année, pris possession des provinces usurpées

de Pologne, sans aucun traité de paix préalable. Catherine 11 ordonna de rendre au Seigneur, dans toutes les églises de ses nou- Telles provinces, des aclions do grâces publiques à l'occtision de cet événement, qu'elle appelait glorieux. Le clergé catholique hitin et grec-uni refusa d'abord de se soumettre à cet ordre, par pudeur et par crainte de heurter trop violemment le sentiment national, déjà si vivement et si légitimement blessé. Cette hésitation était favorisée par la circonstance que l'invasion de la Pologne n'était encore sanctionnée dans aucun traité solennel.

Ce furent les jésuites qui donnèrent l'exemple de la soumission aux ordres de la nouvelle souveraine; ils s'empressèrent de faire les prières demandées, et ce, avec la plus grande pompe, surtout à Polock. Ce furent eux aussi qui, les premiers, saluèrent Catherine comme la légitime souveraine de ces provinces. Non contents de ces actes de soumission, ils prononcèrent encore dans leur même église de Polock, le jour de la fête de sainte Catherine, patronne de la czarine, deux sermons auxquels assistèrent la haute noblesse et le gouverneur russe de la province, accompagné de tout son état-major. Le père Katebring, de Varmie, fit le sermon en allemand, et parla si fervemment en faveur de l'impératrice, que celle-ci le nomma sur-le-champ premier prédicateur des provinces nouvellement conquises, en lui assignant une pension annuelle et viagère de 300 roubles d'argent (environ 1200 francs).

Tout le reste du clergé de ce malheureux royaume se vit obligé de suivre l'exemple qui lui avait été donné, et de faire aussi les prières publiques demandées. Cette prévenance des jésuites, un peu imprudente peut-être, nuisit beaucoup à la société, surtout aux yeux des Polonais. Elle excita un étonnement général, même à la cour de Versailles, et une indignation profonde à Madrid, d'autant plus que Charles III avait manifesté en paroles amères, au chargé d'affaires de Russie, toute sa désapprobation au sujet du démembrement inique de la Pologne.

LXXV. — Une sensation plus profonde encore fut excitée par la lettre du 8 décembre de cette année, écrite par Frédéric le Grand à d'Alembert, lettre dans laquelle il s'exprime au sujet des jésuites de la manière suivante : « Pendant toutes ces agitations diverses, on va casser entièrement l'ordre des jésuites, et le pape, après avoir biaisé longtemps, cède enfin, à ce qu'il dit, aux importunités des fils aînés de son Église. J'ai reçu un ambassadeur

du général des Ignatiens, qui me presse pour me déclarer ouvertement le protecteur de cet ordre. Je lui ai répondu que, lorsque Louis XV avait jugé à propos de supprimer le régiment de Fitz- James, je n'avais pas cru devoir intercéder pour ce corps, et que le pape était bien le maître de faire chez lui telle réforme qu'il jugeait à propos, sans que les hérétiques s'en mêlassent. »

L'ambassadeur d'Espagne à Paris envoya aussitôt à Charles III une copie légalisée de la lettre précédente. Nous n'avons pas besoin de peindre l'impression que cette lecture dut faire sur l'esprit du monarque. 11 en envoya sur-le-champ une seconde copie à 3Ionino, en le chargeant de la présenter au pape, afin, disait-il de convaincre de plus en plus le souverain pontife de la rébellion ouverte des jésuites contre les princes catholiques et contre le saiut-siége, et de leurs intrigues avec les puissances hétérodoxes. Il parla dans le même sens à l'auditeur de la nonciature de Madrid. Ce dernier disait en cette occasion, dans une dépêche secrète, du 5 janvier 1773, au cardinal secrétaire d'État : « Ici tout le monde croit que le sort des jésuites sera très-prochainement décidé. »

Les ministres de Naples et de Portugal à Paris envoyèrent pareillement à leurs souverains des copies légalisées de cette lettre, en l'accompagnant des réflexions les plus dures. Le duc d'Aiguillon en manda une aussi au cardinal de Bernis. Le nonce apostolique de Paris en expédia, de son côté, une autre au cardinal secrétaire d'État, en ajoutant, dans la dépêche secrète du 21 décembre, qu'il ne l'envoyait que comme un objet de pure curiosité, et pour lui faire voir que ce grand événement du jour ne lui était pas inconnu , parce qu'il ne doutait pas qu'avant peu de temps, Kome ne fût inondée d'une multitude de copies de cette pièce, si elle ne l'était déjà.

Jamais lettre de Frédéric II n'avait, en vérité, fait une aussi grande fortune.

/&llciBa»gisv ci KsRi*oi»e iN»e|iCcBtti*ioaiale.

I. — L'Église catholique faisait de nobles conquêtes en Hongrie et dans la Transylvanie , uon-seulement parmi les protestants , mais encore parmi les Grecs schismatiqucs. Presque tout le pays de Sinkfelva renonça, avec ses ministres, aux erreurs sociniennes et se réunit à l'Église. Beaucoup de Grecs, dans le district de Togaracs , en Transylvanie , imitèrent cet exemple , à la suite des efforts du digne prêtre George Major, vicaire ge'néral de l'évèque catholique grec de Fogaracs.

Ce pieux missionnaire avait, par suite d'odieuses calomnies, encouru la disgrâce de l'empereur, et avait été exilé, sur le soupçon qu'il entretenait des relations politiques avec la Russie ; mais ce prince s'étant bientôt convaincu de son innocence, pour récompenser ses travaux apostoliques et ses vertus , et réparer les torts qu'il avait reçus, l'éleva sur le siège de logaracs devenu vacant, et le combla de toute sorte d'Jionneurs. Comme il était pauvre, l'empereur et l'impératrice lui fournirent tout ce dont il avait besoin pour sa nouvelle dignité. Ce fut surtout par rentremise de Clément XIV que ce digne prêtre parvint à obtenir justice. Aussi, par une lettre du 7 mai 1773, remercia-t-il dans les termes de la plus vive gratitude le souverain pontife de son bien-

veillant appui, ainsi que de la confirmation de son élection. Il fut, conformément au désir de l'empereur , sacré à Vienne , dans la chapelle impériale , en présence de toute la cour et des hauts dignitaires ecclésiastiques et civils de l'empire.

II. — L'empereur se montrait extrêmement favorable à la réunion des Grecs schismatiques de ses Etats avec l'Église catholique. 11 lit, par l'organe du comte François Esterhazy , grand chancelier de Hongrie , prier le nonce apostolique de Arienne de demander pour lui au pape des exemplaires de tous les livres liturgiques grecs qui avaient été imprimés à Rome par la sainte congrégation de la Propagande, en langue illyrienne et slave, afin de pouvoir les faire réimprimer exactement à Vienne et les distribuer aux églises pauvres des Grecs-unis Ruthéniens et Illyrieus. Clément XIV s'empressa de satisfaire ce pieux désir , et lui envoya, le 28 août, les livres désirés.

m. — Le pape accorda enfin à l'impératrice (1), le 22 mai de cette année , à la suite de ses demandes réitérées , la faculté de supprimer et de réunir en Lombardie plusieurs petits couvents incomplets, eu exhortant cependant celte princesse, dans les termes les plus graves, de n'avoir en vue que le bien de la religion, et de ne rien faire sans le conseil des évèques respectifs et sans le consentement du nonce apostolique : « Votre Majesté, de même que nous, » dit-il en terminant sa lettre, « aura principalement soin que tout se passe de telle manière que nous en recevions l'un et l'autre une consolation durable devant ce Dieu qui a toujours magniliquement récompensé, même sur la terre, les monarques qui se sont rendus célèbres par leur respect pour le clergé, par leurs égards pour les fonds destinés h sa subsistance et au culte divin , et par leur déférence à la voix des souverains pontifes. »

IV. — Clément XIV confirma enfin, le 9 juillet, par une bulle (2) , la réunion dont nous avons déjà parlé, des deux sièges épiscopaux de Syrmium et Bosnie.

Les chanoines d'Olniutz avaient souvent abusé de leur droit d'élection. Clément XIV leur défendit pour cette raison, par la bulle Pastoralis offtcii (3), du 16 juin 1773, de procéder désormais , dans les cas de vacance, à l'élection ; soit de l'évêque , soit même

(1) Tlieiner, Clevienlis X!V Episfoîx et Brcvia, n" 222, p. 251.

(2) Biillar. nomnn. démentis XIV, n» 258, pag. 605.

(3) Ibid., n" 252, pag. 585.

KT EUItOPE SEPTENl'IUONALE. ^21%

soit même du vicaire capitulairc , sans avoir préalable aient demandé et obtenu l'autorisation du saint-siége.

V^ — r.a promotion au cardinalat de monseigneur de Firmina, comte-cvêque de Passau, et de monseigneur Visconti, nonce apostolique de Vienne , excita une grande joie à la cour impériale, Joseph n voulut que la cérémonie d'usage en cette circonstance eût lieu dans la cbapelle impériale avec la plus grande solennité, en présence de la famille impériale et de toute la cour. J/empereur lui-même leur imposa la barrette h l'un et cà l'autre, de ses propres mains, les 14 février et 4 octobre 1773, et voulut, ainsi que son auguste mère, remercier le souverain pontife de l'honneur qu'il accordait ainsi à la maison impériale.

VI. — Monseigneur Marc- Antoine Serbelloni , qui avait été chargé déporter la barrette au nonce apostolique, remit en même temps, de la part du pape, à l'impératrice un tableau en mosaïque représentant l'empereur Joseph II et son frère, le grand-duc de Toscane. Cette mosaïque avait été faite par Bernardino Rigoli et Gasparo Severini , les deux plus habiles artistes do Rome en ce genre. Le saint-père eut la délicatesse d'envoyer avec ce chefd'œuvre les deux artistes eux-mêmes qui l'avaient fait, pour qu'il ne fût pas endommagé pendant la route , et afin qu'il fût placé par des mains plus habiles et plus expérimentées , et avec moins de danger, dans la place qui lui serait destinée. Le cardinal Visconti présenta ce cadeau à l'impératrice avec une lettre du saintpère, datée du \^ août 1773, et conçue en ces termes :

« >'otre très-cher fils Antoine-Eugène Alsconti , cardinal de la sainte Église romaine , remettra , en notre nom , à Votre I\Iajesté Apostolique, un tableau en mosaïque , que nous avons fait commencer dès les premiers jours de notre pontificat , et. qui vient d'être terminé, représentant les traits de vos deux fils, Joseph, élu empereur des Romains, et Léoi)old, grand-duc de Toscane.

« Depuis longtemps nous désirions vous donner des marques de notre tendresse paternelle , et nous avons pensé ne rien pouvoir faire qui vous fût plus agréable , et ne rien pouvoir vous offrir que vous reçussiez plus volontiers qu'un don qui reproduit l'image de deux fils qui vous doivent être d'autant plus chers, qu'ils vous ressemblent davantage par la grandeur et la noblesse de leur àme. Lorsque nous les vîmes à Rome, il y a peu d'années, et que nous fûmes spectateur et témoin de leur haute piété , de II. 18

leur religion, de leur dignité et de toutes leurs qualités précieuses, nous fûmes ému d'une joie infinie à la pensée du bonheur que Dieu \ous a>ait accordé en donnant de tels enfants pour ornements et pour soutiens à Votre Majesté Apostolique et à Yotre auguste maison. Nous avons pensé que nous accroîtrions et que nous multiplierions en quelque sorte les impressions de votre bonheur et de votre joie, en vous offrant plus fréquemment leurs traits ainsi représentés dans cette œuvre d'art. INous avons aussi la ferme persuasion que l'exécution de notre dessein vous convaincra, d'une manière plus sensible encore , du vif désir que nous avons de vous être agréable, et que chaque fois que vous contemplerez ces images si chères , vous vous souviendrez aussi de notre amour paternel pour vos fils et pour vous.

« Conservez donc , très-chère fille en Jésus-Christ , ce gage de notre dévouement envers votre personne , et recevez-le avec l'expression des sentiments qui ont animé celui qui vous le donne , je veux dire les sentiments du plus parfait dévouement envers Yotre Majesté , et des vœux les plus sincères pour la grandeur et la gloire de votre auguste famille. »

La pieuse impératrice ne trouvait pas d'expressions capables de manifester au pape sa reconnaissance et sa joie. Dans sa réponse au saint-père, après avoir donné les justes éloges dus à la belle exécution de ce travail, elle s'exprime en ces termes : «Notre cœur a ressenti une joie bien plus vive encore lorsque nous avons reçu ce tableau que Votre Béatitude a pris soin de faire peindre , et d'orner d'une épigraphe si pleine de vérité. Il est assurément impossible à une mère qui jouit de la douce vue de ses enfants , non-seulement de ne pas être remplie de reconnaissance pour A'otre Béatitude, dont le cœur paternel , dans ce don précieux, s'est montré tel qu'il était , mais encore de ne pas se représenter, en le voyant, Votre Sainteté elle-iuème, de qui elle le tient. Et en effet le peintre a exprimé dans son œuvre , qui nous est si chère, moins son propre génie que celui de Votre Sainteté. Cette image , chaque fois que nos regards tomberont sur elle , nous rappellera de nouveau, et d'une manière plus sensible, l'affection paternelle de Votre Sainteté, affection qui nous était déjà depuis longtemps connue. De notre côté , les sentiments de notre piété filiale et de notre respect pour Voire Béatitude seront toujours égaux à notre désir de lui être agréable. -

Pourquoi faut-il que ces brillantes espérances du pape et de la

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pieuse Marie-Tljérèse , au sujet de ces jeunes princes, aient été si douloureusement trompées !

De toutes les parties de rAllemagiic , Clément XIV recevait des marques d'une vénération aussi tendre que celle que lui avaient vouée Joseph II et Marie-ïhérèse. Les uns cherchaient à la lui manifester pur des dons pieux , les autres par l'offrande de leurs travaux littéraires (1). La réputation de sa mansuétude et de sa simplicité était tellement répandue , que les religieuses capucines de Saltzbourg ne craignirent pas de lui envoyer une petite figurine de cire représentant un enfant Jésus qui était en grande vénération dans leur église , et Sa Sainteté ne dédaigna pas de la recevoir. A ceux qui lui adressaient ces offrandes , quelque modestes qu'elles fussent , il répondait toujours quelque gracieuse parole pour les encourager à persévérer dans leurs sentiments de légitime vénération envers le saint-siége ; aux autres , il conseillait de continuer noblement à poursuivre la carrière laborieuse de défenseurs de la vérité ; à tous , il demandait le secours de leurs prières , afin que le Seigneur l'assistât de sa grâce dans le gouvernement de son Église.

VII. — Clément XÏV mérita surtout la reconnaissance profonde de r Allemagne par la fondation de l'académie catholique de 3Iuuster, en Westphalie, fondation qu'il confirma par la bulle ChristiaricV reipublicse, du 27 mai 1773(2). Il avait lapins haute idée de la grande mission de semblables établissements , et de l'utilité qu'ils pouvaient procurer à l'Église et à l'État. On en jugera par le préambule de cette constitution, dans lequel il s'exprime de la manière suivante :

« L'opinion unanime des sages et l'expérience de tous les temps, ce grand docteur de toutes choses , sont d'accord pour attester que les universités publiques , dans lesquelles on enseigne à la jeunesse les principes des belles-letti-es et des sciences , ont toujours été d'une haute utilité pour l'administration parfaite de la république chrétienne. C'est en effet piir le moyen des personnages savants, et de ceux dont l'esprit est cultivé, que les ténèbres sont éloignées , et dissipées les ombres qui enveloppent les hommes héritiers de la faute originelle; c'est par eux que sont confondues les erreurs qui, pour la plupart, enfantées par l'ignorance, ter-

d) Voy. à ce sujet les IcUres do ce s,iint poiitile ( Tliciner, démentis P. XIV /•:pisl., etc., W" 223, 22i, 225, 2:!.'), 2'iC ; |i;i;;. 252 à V.ik, 1M\, 279). (2) Bullar. Roman. Clcm. XfV, n" Vil, pan. 573 à 578.

î276 (1773j ALLEMAGNE

iiisseiit fréqneiiiiiieiit la pureté de la saine doctrine; c'est par eux, eiilin , que les autres hommes apprenant à régler leur ^ie sur les principes de Téquité et de la justice, les intérêts privés et publics peuvent être administrés d'une manière utile et sage.

« Pour cette raison , parmi les diverses sollicitudes qui nous accablent de toutes parts, à cause du ministère apostolique qui nous a été confié, nous sommes heureux de trouver une occasion opportune pour faciliter en tous lieux l'étude des sciences et des belles-lettres à ceux qui désirent s'y appliquer. »

Le pape veut encore qu'en outre de cette université, dans laquelle devaient être enseignées toutes les sciences, telles que philologie, philosophie, théologie., jurisprudence et médecine, avec leurs ramifications, comme par exemple le droit international, les langues orientales, l'histoire profane, etc., ou érige encore un séminaire ecclésiastique : « Parce que, - ajoutait-il, « considérant d'abord combien il importe à la religion catholique et au saint-siége de maintenir dans la pureté et l'intégrité de la foi la ville et le diocèse de Munster, si remarquables par la noblesse et le nombre de leurs habitants, la grande quantité de leurs églises, leur vaste étendue, et tant d'autres raisons encore, nous avons pensé que plus les fidèles de cette église avaient de dangers à courir par suite de la proximité des collèges protestants, plus nous devions les prémunir contre le contact de l'erreur par la diffusion de la saine doctrine. »

L'évèque pro tempore de Munster était le président de cette université, laquelle devait elle-même, ainsi que les professeurs, les employés et les élèves, jouir de tous les induits, privilèges, distinctions et autres prérogatives qui avaient été accordés par les papes à de semblables instituts. L'évèque recevait le pouvoir de faire les lois et règlements que requérait le bien de l'établissement, quoique, bien entendu, en conformité des décrets du saint concile de Trente. Le choix des supérieurs, professeurs et autres employés devait se faire selon les dispositions de la célèbre bulle Insacrosancla, de Pie IV, du 9 novembre 15G4.

MIL — Clément XIV ne perdait pas de vue les indignes menées de rarclievècjue-électeur de Mayence, et chargea les nonces apostoliques de Cologne et de Vienne de s'employer près de leurs cours respectives, afin que les deux autres électeurs ecclésiastiques, et particulièrement celui de Trêves, se détachassent entièrement du complot de ce prélat orgueilleux et hautain, qui

ET EUUOPE SEPTIiiNTRiONALE. 277

méprisait même la cour impériale. L'électeur de Trêves avait plus de raisons que les autres d'abandonner son parti, parce que nonseulement il avait déjà manifesté des sentiments plus modérés, mais il était encore persuadé de l'injustice de ses collègues, et son célèbre coadjuteur, monseigneur de Hontheim, donnait dès lors l'espérance d'un sincère repentir.

Le saint -père fait, à cette occasion, observer ce qui suit au nonce apostolique de Vienne, par une dépêche admirablement raisonnée, en date du 28 août 1773.

« L'électeur de Mayence, » ainsi porte cette dépêclic, « n'aurait certainement pas entrepris, ou n'aurait pas, avec tant d'opiniâtreté, poursuivi son dessein de tirer à son parti la cour de Vienne, pour faire plus aisément réussir ses projets ambitieux, s'il n'eût été appuyé par les deux autres électeurs ecclésiastii|ues. Cette observation s'accorde parfaitement avec la réserve remarquable que le ministre de l'électeur de Trêves a montrée en vous exposant la diversité des intentions de son maître. M. de la Ivocbe dit que l'électeur de Trêves n'était pas dans la disposition de favoriser spontanément les vues de celui de Mayence; mais qui donc peut l'y contraindre? Ne lui suflit-il pas, pour le dégager et le détacher de l'alliance qu'il a formée, de considérer les répulsions réitérées que celui de ÏN'ayence a dû subir de la part de la cour de Vienne? Et les tentatives infructueuses de ce dernier ne devraient-elles pas convaincre les esprits les plus rebelles de l'exorbitance de ses demandes?

« Le plus grand aveuglement, cependant, consiste à ne pas voir qu'en insinuant aux deux autres électeurs de se rendre indépendants du saint-siége, celui de Mayence ne s'est proposé d'autre but que d'en profiter tout seul , parce que celui qui refuse de se soumettre au chef visible de l'Église doit être supposé bien moins disposé à user avec modération de sa puissance usurpée, qu'à se voir sur un pied d'égalité avec des évêques qui, s'étant soustraits aussi à l'obéissance du saint-siége, rendent parla même leur asservissement plus facile.

'■ Je remets au sage jugement de Votre Excellence d'exposer, dans le laisser-aller de quelque conversation intime et amicale, ces réflexions et d'autres semblables au susmentionné conseiller de l'électeur de Trêves, afin que celui-ci puisse les communiquer à son maître quand l'occasion s'en présentera. Car pour éteindre l'animosité de l'électeur de iMayence, il semble que le moyen le plus

assuré est de lui enlever ses auxiliaires, et de le combattre avec les mêmes armes dont il se sert pour nous attaquer. Ce serait une circonstance des plus favorables pour séparer l'électeur de Trêves du triple complot, si l'on pouvait obtenir la résipiscence et le retour de son suffragant (c'est-à-dire Hontbeim ou Fébronius), qui, dans le cours de cette année, a publié le quatrième tome de son ouvrage, dans lequel, loin de revenir de ses anciennes folies, il les confirme de plus en plus. Ce serait lin grand triomphe pour la divine grâce, si, ouvrant une fois les yeux à la lumière de la vérité, l'infortuné se repentait enlin de l'avoir attaquée et d'avoir jeté un tel brandon dans le sein de l'Église catholique. »

La discipline claustrale était singulièrement affaiblie dans le diocèse de Trêves, En conséquence, afin de la rétablir, le pape nomma l'archevêque visiteur de tous les couvents situés dans son diocèse, et le munit (l), avec de sages reslrictions, des facultés nécessaires.

I^ • — La consécration de l'église catholique de Berlin , qui eut lieu le T"'' novembre 1773, fit éprouver au saint-père une grande consolation. Le pieux prêtre Calame s'empressa d'adresser au cardinal Visconti, nonce apostolique, une description de cette magnifique cérémonie. Ce compte rendu, écrit avec une simplicité touchante, nous donne des renseignements si précieux au sujet du généreux intérêt que Frédéric II ainsi que son ministre secrétaire d'État avaient pris à l'érection de ce temple, que nous ne pouvons nous dispenser d'en rapporter quelques fragments :

« MonseigPieur ,

« Voilà donc enfin la nouvelle église catholique de Berlin consacrée ! Et voici , Monseigneur , l'ordre dans lequel le prince évêque de Varmie en a commencé la cérémonie :

« Dimanche, veille de la Toussaint et vers les quatre heures de l'après midi , Sa Grandeur monta au-dessus d'un soit disant clocher, qu'on a fait de simples poutres et ad intérim, où, la veille, on avoit suspendu deux petites cloches , l'une du poids de six cents moins quelques livres et l'autre d'environ trois cents. L'acquisition de celle ci n'est due qu'au zèle et à la tendre affection de M. Galliari pour le bien et la décoration de cette église,

(1) Tlieinec, ClPmPnHs XIV Eptst., etc., n" 220, pag. 254.

et lui a coûté 134 écus : celle-là eu a coûté le double, et a été payée de quelques charités que quattre des plus aisés catholiques de cette ville m'avoient faites à cet effet et que j'avois sur le champ été porter à Son Excellence M. le ministre de Zedlilz, n'ayant, en mon particulier, rien voulu avoir à faire avec l'ar^ gent.

« Sa dite Grandeur étant donc montée la haut, assistée d'un clianoine de la cathédrale de Yarmie et d'un de celle de Breslau, ainsi que de tous les prêtres qui se trouvoicnt ici, au nombre de quatorze, commença les prières inscrites dans le pontifical romain pour la cérémonie de la bénédiction des cloches. On baptisa l'une sous le nom de saint Frédéric et l'autre sous celui de saint Ignace. Elle descendit ensuite de là pour aller réciter matines et laudes sous le vestibule de celte église, où, un peu auparavant, on avoit exposé sur une petite table la boite des reliques, qui le lendemain dévoient être et ont été renfermées dans le milieu de la table du maître autel.

« Hier, fête de la Toussaint, ce pontife s'est rendu sous le même vestibule à six heures et demie du matin, où, assisté du clergé, il a commencé les prières et cérémonies de la consécration de cette église , entourée de tout coté par une garde de sept cents hommes ayant la bayonnette au bout du fusil, pour, par ce moyen là, prévenir tout malheur et accident; aussi n'en est-il arrivé aucun, nonobstant la foule immense des spectateurs.

« La consécration achevée, tout l'orchestre de l'opéra de Sa îilajesté le roy de Prusse a chanté le Te Deum au son de timl)ales, trompettes, cors de chasse et d'une musique instrumentale et vocale, estimée l'une de plus belles qu'on ait encore ouï ici. On en a fait de même durant la grand'messe célébrée in ponti/îcalibus.

« Son Altesse Royale Monseigneur le Prince de Prusse, par spéciale permission du roy, le prince Frédéric de Brunswick et un autre jeune prince de Darmstadt, ont honorés cette cérémonie de leur présence d'un bout à l'autre, ainsi que la principale noblesse de cette ville. Mais il n'y a eu aucune princesse, parce que la politique n'a pas permis à Sa Majesté la reine d'être de cette fête, et que son exemple en a été un à suivre pour Leurs Altesses Royales.

« M. le ministre d'État, baron de Zedlitz, acheva cette journée en donnant un grand diné à monseigneur l'évêque de Varmie,

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