CHAPITRE IX
derai à aucun ce qu'il demandera contre lui-même. Ainsi, c'est par bienveillance que je m'oppose à vous, afin que vous cessiez de troubler l'Eglise universelle. Que les métropolitains ne soient point frauduleusement dépouillés de leurs antiques privilèges. Que le siège d'Alexandrie ne perde rien de la dignité qu'il a méritée par saint Marc, disciple du bienheureux Pierre ; si Dioscore est déchu par son impiété , les ténèbres d'autrui ne doivent point obscurcir une si grande église. Que V église d'Antioche, où naquit le nom chrétien par la prédication du même apôtre, demeure dans Tordre fixé par les règlements de nos Pères , et que t placée au troisième rang, elle ne descende jamais au-dessous d'elle-même : car autre chose sont les sièges , antres ceux qui sont assis dessus. En vous écrivant ceci , mon frère, je vous exhorte dans le Seigneur, à déposer tout esprit d'ambition , et à vous embraser plutôt de l'esprit de charité , de cette charité qui est patiente et douce , qui n'est point jalouse , qui n'agit point avec précipitation , qui ne s'enfle point , qui n'est point ambitieuse , qui ne cherche point ce qui est à soi. Or, si la charité ne cherche point ce qui est à soi , combien péchera celui qui convoite ce qui est à autrui. Je veux donc que vous vous absteniez absolument de ces choses , et que vous vous souveniez de cette parole : Gardez ce que vous avez de peur qu'un autre ne reçoive votre couronne ; car si vous cherchez ce qui ne vous advient pas , vous vous priverez vous-même de la paix de l'Eglise universelle. » Nous avons dit que le résident de saint Léon à Constantinople , Julien de Cos , avait aussi écrit pour appuyer la demande d'Anatole. Le Pape se montra trèsmécontent de cette démarche d'un de ses agents , et lui répondit : « Vous devez aimer l'état de l'Église univer-
selle plus qu'aucun homme particulier, et ne pas me demander ce qui nous rendrait tous deux coupables, moi en l'accordant, vous en l'obtenant. »
Dans toutes les lettres écrites par saint Léon, au sujet de cette affaire, règne un ton de sévérité que plusieurs écrivains ont accusé de dureté et d'arrogance. Mais il faut remarquer que dans les refus du Pape d'approuver ce canon, on ne trouve aucun symptôme soit de haine personnelle, soit de désir d'augmenter sa propre puissance. Il ne cesse, au contraire, dé protester, de la manière la plus solennelle, qu'il croit devoir agir comme il le fait dans l'intérêt général et pour le maintien de l'unité de l'Église. La violation des institutions ecclésiastiques, l'usurpation des droits d'autrui sans aucun motif, le danger de l'exemple, donné par un évêque si haut placé, l'urgente nécessité de prévenir à l'avance tout prétexte de désunion et de mécontentement dans l'Église, toutes ces raisons doivent suffire pour expliquer cette sévérité de langage à l'égard d'Anatole.
La conduite qu'il tint , à peu près à la même époque, dans une affaire qui regardait la discipline, prouve encore toute l'importance qu'il mettait au maintien des lois de l'Église, et combien peu il cherchait à augmenter les privilèges du Siège apostolique. Théodore, évêque de Fréjus, en Gaule, s'était adressé directement au Pape pour lui demander sa décision dans une question concernant des pénitences, avant de l'avoir soumise préalablement à son métropolitain. Dans sa réponse, Léon lui rappelle qu'il aurait dû d'abord s'adresser à celui-ci? et que ce n'était que dans le cas où son métropolitain ne
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lui donnerait pas une réponse satisfaisante, qu'il pouvait avoir recours à Rome.
Anatole, irrité sans doute de la réponse négative du Pape a sa demande et de la rigueur qu'il lui témoignait, changea tout à coup de dispositions et fournit de justes motifs pour croire que la conduite qu'il avait tenue jusqu'à ce jour n'avait été que du déguisement et de l'hypocrisie. Julien de Cos, qui, après le concile de Chalcédoine, était resté à Constantinople pour y servir les intérêts du Saint- Siège, fit savoir à Léon qu'Anatole, depuis qu'il avait reçu sa lettre, donnait lieu à des plaintes graves ; qu'il se montrait favorable aux hérétiques , entretenait des liaisons d'intimité avec les partisans d'Eutychés et de Dioscore, et persécutait les amis de l'Église et de Flavien : lapins grande preuve de son changement se voyait dans fa mesures prises récemment à l'égard d'Âétius , archidiacre de l'évéché de Constantinople. Il avait cherché à éloigner de ses fonctions influentes cet homme qui se distinguait par sa vertu, sa piété et son attachement sincère aux croyances orthodoxes. La place d'archidiacre était, à cette époque , d'une haute importance, et donnait à celui qui en était revêtu une si grande autorité, que Tévêque devait nécessairement désirer qu'elle fût occupée par un homme qui serait entièrement dévoué h ses intérêts. L'archidiacre présidait le collège des diacres; il était chargé en partie de l'administration des biens de l'Église et du soin de ses affaires au dehors. C'était lui qui, sur les revenus généraux , comptait à chaque clerc lapait qui lui revenait. Il avait une sorte de juridiction sur les prêtres de la campagne ; il jugeait les discussions qui s'élevaient entre les clercs d'un ordre inférieur, et jouissait en outre d'un grand nombre d'autres privilèges. Anatole, qui, dans l'opposition où il avait le projet
d'entrer contre le Pape, sentait le besoin d'être sur de . son clergé, voulait voir cette fonction remplie par un homme disposé i favoriser ses vues ; et comme il ne pouvait espérer d'Aétius cette lâche complaisance, il chercha tons les moyens de l'éloigner. Ne trouvant aucun prétexte légitime de le destituer , il prétendit le forcer de se démettre en l'ordonnant prêtre , quoique Aëtius n'en éprouvât aucun désir. La chose s'exécuta cependant , et il ne fut plus possible à Aétius de rester archidiacre, paroe que, pour cet emploi, il fallait nécessairement n'être que simple diacre; mais comme Anatole le trouvait encore trop dangereux dans cette nou<velle position, il lui conféra un poste éloigné de la rills, l'église d'un cimetière, toujours, disaitril, pour lui faire honneur. Il le remplaça par André , qui avait été une fois déposé comme suspect d'hérésie et d'attachement à Eutychès et à Dioscore.
Aussitôt que le Pape eut appris cette conduite, il s'en plaignit amèrement auprès de l'empereur et de Pulchérie par deux lettres datées des 10 et 1 1 mars 453, et leur déclara franchement qu'Anatole avait en réalité destitué Aétius , et que les nouvelles fonctions dont il l'avait chargé n'étaient au fond qu'un exil déguisé. Il s'était en outre rendu coupable de la violation des règles canoniques, en ce que, conformément à la tradition apostoli" que, il n'avait point ordonné Aétius dans la nuit du samedi au dimanche. Il paratt que l'usage contraire était général i cette époque en Orient, car, dans une pré* cédente lettre adressée à Dioscore , Léon s'élève contre cet abus, universellement adopté par l'Église d'Alexandrie. Mais ce qu'il reprochait surtout 4 Anatole, c'était d'avoir donné la place vacante à un eutychien décidé, qui avait ouvertement défendu les erreurs de l'héréti*
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que , et qu'Anatole lui-même avait autrefois destitué. De sou-côté, Aëtius , profondément blesse des procédés de son évéque, porta plainte au Pape et le pria de juger entre eux. La réponse de saint Léon montre toute sa prudence et sa modération. Il avoue que la destitution d'Ae'tius est un acte injuste, mais il refuse de se pro-* noncer hautement contre la nomination d'André , pour ne pas se mettre en opposition avec le concile de Nicée. Ce concile , ainsi que d'autres règlements plus anciens et les avis des Pères les plus éclairés (1), donnaient k Vévêque une liberté entière dans les affaires de son diocèse, tant qu'il ne se mettait pas en opposition avec les lois existantes de l'Église. André ne pouvait en aucune façon conserver sa place, et ses opinions anciennes auraient pu fournir à Léon des motifs suffisants pour inaster sur sa déposition ; mais il préféra employer les noyens de douceur, afin de ne pas pousser Anatole à une révolte ouverte. D'ailleurs, l'ordination d'Aétius, Uamable pour la forme, n'était pas radicalement nulle, de sorte qu'Aétius demeurait irrévocablement exclu de son ancien poste. Saint Léon dit expressément , dans sa rcponsç, qu'il ne veut pas dépasser les bornes ordinaires de la modération , et , en même temps , il insiste auprès de Marcien et de Pulchérie pour qu'ils fassent revenir Anatole, par des représentations amiables , de la fausse voie où. il s'engage.
La gravité des affaires religieuses en Orient , les difficultés qui s'élevaient particulièrement à Constantino~ ple donnèrent à saint Léon l'idée d'organiser des fonctions nouvelles qui , dans les siècles suivants , jouèrent
(l)Habent (epiacopi) in ecclesiae adrainistratione voluntatis sux arbitriom libe- "un, miooem actus sui Domino reddituri. — Cjprien» Ep. tXXi &4 Steptap.
un grand rôle. Il se vit dans la nécessité d'avoir auprès de la cour impériale un ambassadeur à poste fixe , qui pût y protéger les intérêts généraux de l'Église el ceux du Saint-Siège , lui donner immédiatement avis de tous les événements et y soutenir activement les vues de son maître. L'utilité de surveiller les tentatives ambitieuses de l'évêque de Gonstantinople fut , à cette époque , le premier motif de rétablissement d'une institution qui plus tard , lorsque les rapports de l'Église avec l'État eurent changé , prit un plus vaste développement et devint d'une haute importance pour la direction des affaires religieuses , je veux parler de la coutume d'entretenir des légats pontificaux à poste fixe auprès des diverses cours. Les premiers nommés l'ont été par saint Léon. On rencontre néanmoins un usage semblable, quoique au milieu de circonstances bien différentes , dans l'Église d'Alexandrie, dont l'évêque avait toujours un chargé d'affaires à Gonstantinople. C'est ainsi que, d'après un fragment de Théodore-le-Lecteur, on voit qu'Anatole lui-même était le représentant de Dioscore dans cette capitale avant d'en être l'évêque , et l'usage en existait depuis longtemps , à en juger par un passage de l'histoire des hérésies de Nestorius et d'Eutychèspar Libérât. Toutefois , il ne paraît pas que ces fonctionnaires eussent un caractère public et officiel*, ils étaient plutôt des agents particuliers. Cette institution ne se montre complètement formée dans l'Église romaine que sous Justinien, à la cour duquel il y avait toujours des responsales du Pape (1).
Julien de Cos , avec qui saint Léon entretenait une correspondance régulière et de la plus grande intimité,
(1) Voyei Ballerini, Opp, II, 537, note 3.
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fut choisi pour son légat à demeure. Les instructions qu'il lui donna furent telles que les circonstances l'exigeaient. Sa principale mission était de veiller à empêcher la propagation des hérésies dans l'Église d'Orient, et surtout leur adoption par les évèques. Il lui recommande néanmoins de ne point s'immiscer dans des affaires qui ne regardent point les intérêts du dogme et de la discipline. Anatole devait principalement être observé, puisqu'il ne montrait plus le même zèle pour les progrés de la cause catholique. S'il se livrait à des actes dangereux pour l'Église, il aurait à s'adresser immédiatement à l'empereur, dont la foi était inébranlable, et à prévenir sans délai le Pape. Saint Léon donna avisa l'empereur de la mission confiée à Julien , et le recommanda à la bienveillance de Marcien et de Pul-
tous les efforts du Pape et de l'empereur pour calmer l'agitation dans l'Église d'Orient, malgré tous les moyens de prudence, de douceur et de sévérité employés suivant les circonstances, la fermentation se maintenait dans certaines provinces. Les troubles qui se manifestaient , la faveur accordée à l'hérésie prouvaient combien le désordre moral avait profondément gangrené cette Église. Marcien , qui portait l'intérêt le plus sincère et le plus vif aux affaires catholiques , ne pouvait contempler cette situation sans regrets et sans inquiétude. Il crut avoir trouvé la cause de cette irritation permanente dans une circonstance qui montre quels étaient , à cette époque , les rapports de l'évêque de Rome avec l'Église d'Orient, et combien la reconnaissance de la primauté du Saint-Siège était universelle. Il parait que , pour des motifs que nous ignorons, puisqu'il ne nous en a point instruits, saint Léon avait
tardé pendant assez longtemps à faire connaître à l'Église d'Orient sa confirmation du concile de Chalcédoine , n'ayant pas répondu à la lettre que les évoques du concile lui avaient écrite. Quelques-uns d'entre eux, toujours attachés au* doctrines d'Eutyohès , avaient pris occasion de ce silence pour résister à l'exécution des décrets de cette assemblée » prétendant qu'ils n'avaient point #té approuvés par l'évéque de Borne. Marcien pria donc le Pape d'envoyer le plus tôt possible sa confirmation , afin qu'elle pût être lue publiquement dans les églises et parvenir ainsi à la connaissance de tout le monde , ce qui ferait tomber les derniers prétextes de résistance. Cette circonstance prouve incontestablement que la confirmation de l'évéque de Rome était regardée, dès le cinquième siècle, en Orient, comme indispensable pour la validité d'un concile œcuménique ; et cette manifestation est d'autant plus importante qu'elle n'avait été en aucune manière ni prévue , ni sollicitée par saint Léon , ni soutenue par Marcien , que l'on aurait pu accuser de partialité* comme étant l'ami particulier du Pape, mais qu'elle provenait d'un mouvement spontané du peuple lui-même. Par suite de cette demande de l'empereur, le Pape lui fit parvenir une lettre, datée du 21 mars 453 , qui fut communiquée par Marcien à tous les évéques qui avaient assisté au concile ï il y confirmait nettement et formellement tous les décrets du concile de Chalcédoine qui se rapportaient au dogme, mais déclarant non moins nettement et à plusieurs reprises, qu'il ne reconnaîtrait jamais ce qui avait été fkit de contraire aux décrets du concile de Nicée.
Il est assez difficile de décider jusqu'à quel point Anatole fut complice des troubles occasionnés par le retard de la confirmation du concile. Qu'il y ait pris