CHAPITRE XIII
passés, l'œuvre des siècles futurs dépendent d'une de ces résolutions héroïques qui font l'immortalité d'un acte et d'un homme dans l'histoire. Saint Léon est cet homme. Le jour où Dieu l'a fait asseoir sur la Chaire de saint Pierre , il a été convaincu , et on l'a entendu proclamer cette croyance , que dans sa personne reposaient les destinées du christianisme , que c'est lui , chef des évêques , qui doit, réaliser la mission donnée et la promesse faite aux successeurs de saint Pierre; que si des obstacles extérieurs s'élèvent pour entraver le libre développement du christianisme , le grand Apôtre veille toujours pour briser ces obstacles , protéger et sauver l'Eglise , et avec elle et par elle la civilisation et la nouvelle organisation sociale. Inspiré et soutenu par ces sentiments , saint Léon va se présenter devant le chef de ces Barbares qui font trembler la terre entière (1).
Le 11 juin 452, le Pape, accompagné d'Avienus, personnage consulaire , de Trigetius , gouverneur de Rome , et de plusieurs membres de son clergé , se mit en route pour aller à la rencontre d'Attila. Il joignit le chef des Huns sur les bords du Mincio , non loin de Mantoue, à un endroit occupé aujourd'hui par la petite ville de Peschiera. Avant de pénétrer dans le camp des Barbares, saint Léon revêtit ses ornements pontificaux , et , suivi de ses prêtres et de ses diacres en habits sacerdotaux, il aborda Attila. Dans cette mémorable entrevue , que se passa-t-il ? quel fut le langage tenu par saint Léon? quelle réponse fut faite par Attila? par quels signes extérieurs se manifesta l'action divine exercée sur le roi Barbare ? Il y a là un de ces secrets déposés dans
(1) Uue mission semblable a clé remplie, au milieu du huitième sirclc , put- le pape Zacharie, lorsqu'il empêcha f.uitprand , roi des LombinU, d'e tendre son Empire et lc« nœur* de ion peuple sur touie l'halic.
les trésors mystérieux de la grâce céleste , que l'humilité du grand Pape, instrument visible delà Providence dans cette décisive circonstance , ne révéla jamais , et sur lequel nous rencontrons dans les historiens les récits les plus confus et les plus divers. En fait, contre toute prévision humaine , Attila victorieux , Attila qui n'avait qu'à lancer son cheval pour se rendre maître de la ville des Césars , de cette Rome , but magique de la convoitise de tous les peuples Barbares , Attila se rend k la parole de ce chef d'une religion à laquelle il ne croit pas , accorde , sans hésiter, ce qui lui est demandé î la paix, sa retraite de l'Italie. Aussitôt H exécute sa promesse, et la foule de ces hordes avides de sang et de pillage repasse le Danube. C'est la quatrième fois que le chef des Huns se voit arrêté dans sa marche par le Dieu de sainte Geneviève , de saint Aignan et de saint Loup. Saint Prosper, qui résidait à Rome auprès de 9aint Léon , raconte cet événement extraordinaire dans sa chronique , comme je viens de le faire connaître. Un autre historien , Cassiodore , né à la fin du cinquième siècle, prétend dans ses épîtres que son père, Carpilion , figurait comme chef de l'ambassade envoyée auprès d'Attila , et que même ce fut l'éloquence de ce Carpilion qui changea si miraculeusement la résolution d'Attila. L'amour de la gloire paternelle a rendu Cassiodore bien ridicule dans ses assertions. Comment croire qu'une mission si importante , auprès d'un tel souverain , aurait été confiée à un individu alors très-jeune et d'un rang aussi peu élevé que celui de Carpilion , qui était simple notaire des tribuns? Cassiodore est le seul écrivain , sans exception , qui parle du rôle joué par son père dans cette circonstance. Quand Il rédigea sa chronique , il sentit le besoin de réparer
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rinetactitude oommièe aux dépens de saint Léon j car il déclare formellement que le pape Léon, député par V empereur Valentinien, fit la paix avec Attila.
La monde entier fut vivement saisi par le récit d'une scène aussi grandiose et aussi merveilleuse. Dans les premières années du sitiètne siècle , lorsque les Orientant écrivirent au pape Symmaque pour implorer son assis-* tance et lui demander sa communion, ils n'imaginèrent pas d'etémple plus décisif pour enflammer sa charité que celui de saint Léon abordant Attila et domptant sa férocité s <k En effet, disent-ils , si l'archevêque Léon , qui a précédé Votre Sainteté, et que C Église a placé au rang des bienheureux , ne jugea pas indigne de lui dt courir en personne se jeter aux pieds d* Attila } tf'ejj-dk. dire d'un Barbare sans feu ni lieu, afin de prévenir lé captivité corporelle, hoh-seulement des chrétiens, mats aussi (comme il est vraisemblable) des juifs et des païens mênîe, combien plus appartient-il à Vôtre Sainteté dé se hâter, pour adoucir ou pour faire cesser, non pas là captivité corporelle , qui a lieu pendant la guerre , mais celle des âmes qui Ont déjà été réduites à là Servitude, ou qui tombent chaque jour dans l'esclavage (4). »
Le bon sens des peuples, dans l'impossibilité dupliquer par des raisons purement humaines cet événement prodigieux , l'attribua tout entier a l'influence miséricordieuse de Dieu, et de là s'est perpétuée une tradition vénérable, Universellement répandue au huitième siècle, recueillie par plusieurs historiens, par Sigebert de Gemblôurs, au onzième siècle (2) ; par l'auteur dé Y Histoire mêlée, faussement attribuée à Paul Diacre , au douzième
(1) OËuvres de saint Léon, t. H, in-fol. Dissertation de Quesnel, p. 165 et suir.
(2) Bénédictin Brabançon, auteur d'une chronique latine de l'an 381 à 1112.
fais-le, si tu crois en avoir le droit , et que celui-là soit le plus infâme des hommes de l'Est qui te détournerait de ce combat dont tu as un si grand désir. Bons compagnons qui nous regardez, jugez dans votre courage qui de nous deux aujourd'hui peut se vanter de mieux lancer un trait , qui saura se rendre maître de deux armures. — Alors ils firent voler leurs javelots à pointes tranchantes, qui s'arrêtèrent dans leurs boucliers-, puis ils s'élancèrent l'un sur l'autre. Les haches de pierre résonnaient ils frappaient pesamment sur leurs blancs
boucliers •, leurs armures étaient ébranlées , mais leurs corps demeuraient immobiles (1). »
Tel est le fidèle tableau des mœurs de ces Barbares que nous avons vus si respectueux , si doux et si cléments en présence des évêques catholiques. Quand des peuples sans foi et sans amour sont emportés par les instincts de leur nature, Dieu, à la voix de son Église, fait descendre du ciel l'ange de la Miséricorde , qui rétablit la paix et la charité dans ces cœurs indomptés. Ah ! si cette voix n'est pas écoutée , malheur à vous , malheur à nous , les lions et les tigres du désert seront moins impitoyables !
(I) Ici s'arrête le chant. M. de Chateaubriand a publié dans sei Etudes historiques une traduction de ce chant par M. J.-J. Ampère; M. Micbelet, dans son Histoire de France , donne une autre traduction; j'emprunte celle de M. Ampère.