‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 218 sur 378 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

hommes k se montrer ingrats envers Dieu et à mettre ses bienfaits en oubli , sans être touchés de repentir , malgré les punitions qu'il inflige , et sans éprouver aucune joie, malgré le pardon qu'il accorde. Je crains donc , mes bien-aimés , qu'on ne puisse appliquer à des esprits aussi indifférents cette parole du prophète : Fous les avez frappés, et ils ne Font point senti; vous les avez brisés de coups , et ils n'ont point voulu se soumettre au châtiment (1). Quel amendement, en effet, peut-on apercevoir chez des gens en qui on remarque un éloignement si prononcé ? Je rougis de le dire ; mais je suis obligé de le déclarer : on dépense plus pour les dé«mons que pour les apôtres ; des spectacles insensés atti*rent une foule plus pressée que la basilique des bienheureux martyrs. Qui donc a sauvé cette ville? qui l'a arrachée à la captivité ? qui enfin l'a soustraite aux horreurs du carnage? Est-ce aux divertissements du cirque qu'on en est redevable ou à la sollicitude des saints? N'en doutons pas , c'est par leurs prières que la justice divine s'est laissé fléchir-, c'est grâce & leur puissante intercession que nous avons été réservés à une indulgence miséricordieuse , lorsque nous ne méritions qu'une colère implacable.

« Je vous en conjure , mes bien-aimés , laissez-vous toucher par cette réflexion du Sauveur , qui, après avoir guéri les dix lépreux , fit observer qu'il n'y en avait qu'un seul parmi eux qui fût revenu pour le re-

(1 ) Jérémie , v, S.

mercier : marquant par là que les neuf autres , qui avaient aussi recouvré la santé , sans en témoigner la même reconnaissance , n'avaient pu manquer à ce devoir de piété sans une impiété manifeste. Ainsi , mes bien-aimés , pour qu'on ne puisse vous appliquer le même reproche d'ingratitude , revenez au Seigneur : comprenez bien les merveilles qu'il a daigné opérer parmi nous ; gardez-vous d'attribuer notre délivrance ;i l'influence des étoiles, comme l'imaginent les impies ; mais rapportez-la tout entière à la miséricorde ineffable d'un Dieu tout-puissant , qui a daigné adoucir les cœurs furieux des Barbares. Recueillez toute l'énergie de votre foi pour graver dans votre souvenir un si grand bienfait. Une négligence grave doit être réparée par une satisfaction plus éclatante encore. Profitons de la douceur du Maître qui nous épargne pour travailler à nous corriger , afin que saint Pierre et tous les autres saints , qui nous ont secourus dans une infinité d'afflictions et d'angoisses, daignent seconder les tendres supplications que nous adressons pour vous au Dieu de miséricorde, par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il (1). »

Ce langage prouve évidemment que saint Léon croyait

(1) Voyex serai. 81*. — Qtteso. — Plusieurs historiens penseut que cette homélie n'a été prononcée Qu'après la prise de Rome par Geaséric ; mais il suffit de la lire avec altention pour se convaincre que le langage de saint Léon ne peut s'appliquer à ce dernier événement. Le Pape parle de la délivrance de la ville, quelle a été sauvée, arrachée à la captivité; or, aucune de ces expression* ne se comprend, si on suppose qu'elles ont élé prononcées après le pillage et le sac de Rome par Geusrrit' , qmnd soixante mille de ses citoyens étaient traînés en captivité.

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à la délivrance de Rome par un secours visible de la divine Providence et par la protection efficace des saints apôtres. Qui le croira ? C'est le chef des jansénistes, Quesnel , qui résume en ces termes l'opinion de saint Léon, dans la dissertation où il cite un fragment de cette quatre-vingt-et-unième homélie 5 et c'est le même Quesnel , qui met le plus d'acharnement à détraire la tradidition qui représente le secours visible de la divine Pro~ vidence par l'apparition visible des saints apôtres. Le janséniste Baillet, <7e son côté , regarde aussi le triomphe de saint Léon comme un prodige , un événement miraculeux (1) , mais il ne veut pas entendre parler d'aucune manifestation visible Anpwdigeel du miracle. Comme les impies signalés par saint Léon , Baillet et Quesnel croiraient plus aisément à l'influence des étoiles. Exemple frappant de ce travers d'esprit , très-commun à toutes les époques et surtout de nos jours , qui admet l'intervention divine dans les événements de ce monde , mais sans aucun acte extérieur, c'est-à-dire sans qu'elle soit jamais visible à l'homme. Ce système a conduit ses partisans à nier, dans l'histoire de l'Église, un grand nombre de faits miraculeux, à rabaisser le caractère divin de sa mission , à diminuer le culte des saints , à dessécher, dans sa source vive, la piété des fidèles (2). De ce système à celui qui nie , en principe , toute intervention divine dans le monde , il n'y a qu'un degré à franchir, et il ne manque pas de gens qui ont mis et qui mettent en pratique cette doctrine. Elle a été appliquée au problème historique de l'entrevue de saint

(1) Baillet, Vie des Saints, in-fol., 11 avril, col. 154.

(2) Voyez, dans 1 admirable travail du B. P. dom Guéranger lur les Institutions Hturgiques, le» oeuvres et les conséquences de ce système.

Léon et d'Attila. Pour échapper à la nécessité de reconnaître un fait divin dans le succès extraordinaire obtenu par le Pape , les historiens rationalistes se sont évertués à rechercher toutes les causes humaines qui avaient dû obliger Attila à effectuer sa retraite. Il est curieux d'examiner ces causes.

Suivant les uns, la position d'Attila était devenue très^périlleuse , et il ne demandait qu'un prétexte pour opérer une retraite qui assurait son propre salut. Avant même de quitter la Gaule , il hésitait déjà et semblait avoir perdu son ancienne confiance dans sa destinée. Se voyant arrivé au centre de l'Italie , si loin du siège de son Empire , avec la mer en face de lui et les Alpes derrière , il avait compris le danger de marcher encore plus en avant. La conquête de tant de villes avait affaibli son armée et amené dans ses rangs des pertes sensibles; ajoutez encore que la saison était avancée et que l'hiver approchait. Attila devait donc avoir hâte d'abandonner l'Italie, et l'éloquence de saint Léon n'eut pas de grands efforts à faire pour amener ce résultat.

Voyons quelle est la valeur de ces raisonnements. Il eût été tout naturel que , dans la Gaule , Attila se fût montré indécis et peu confiant dans sa destinée. Il avait à lutter à la fois contre les armées réunies des Romains, des Yisigoths et de toutes les autres tribus barbares alliées de l'Empire , contre Théodoric , son plus redoutable ennemi , et contre le talent supérieur d'Aétius. La longue marche du chef des Huns , à travers toute l'Allemagne et jusqu'au fond des Gaules , avait dû nécessairement diminuer ses forces. Là , il était bien plus loin du siège de sa puissance qu'en Italie où il avait derrière lui un pays vaincu , où il n'était séparé par aucun grand fleuve des contrées danubiennes \ tous les passages qui

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conduisaient dans cette direction étaient en son pouvoir et facile» à défendre , même , au besoin , contre des forces supérieures. Devant lui, point d'armée égale à la sienne ni commandée par des généraux expérimentés ; un pays tout ouvert, qui lui promettait le plus riche butin ; dea peuples tremblants, sans courage, gouvernés par un empereur indigne de porter même le nom d'adversaire d'Attila. La mer qui était en face, loin de l'inquiéter, devait servir à protéger ses conquêtes ; les Alpes lui étaient beaucoup plus utiles encore , car en occupant leurs défilés, il menait les Visigoths et les Romains dans l'impossibilité de l'attaquer sur ses derrières et de venir au secours de l'Italie. Une autre cause de sécurité pour Attila , c'était la division qui régnait entre les enfants de Théodoric pour se partager la sou-* veraineto de ce prince tué à la bataille de Ghâlons. Les Visigoths étaient trop occupés à se quereller entre eux pour songer à combattre en faveur des Romains. Enfin la saiaon avancée et l'approche de l'hiver ne pouvaient être un obstacle aux opérations militaires , dans l'Italie centrale, pour des Barbares comme les Huns, accoutumés à vivre au milieu de climats bien plus rigoureux. Quant aux pertes subies par Attila , en admettant que son armée eut été affaiblie par la conquête de la Haute- Italie, elle était certainement encore assez forte pour dévaster un pays absolument hors d'état d'opposer la plus légère résistance.

D'autres historiens ont prétendu qu'Attila s'était vu forcé de précipiter sa retraite par la nouvelle que l'empereur d'Orient, Marcien, venait de diriger une attaque contre les Huns dans leur propre pays. L'évêque et écrivain espagnol , Idace , est le seul qui , dans sa chronique , fasse mention de cette circonstance ; elle se trou-

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verail d'ailleurs démentie par l'obligation pour Marcien de concentrer ses forces autour de Constantinople. On a vu qu'une des raisons données par cet empereur pour la réunion du dernier concile à Chalcédoine était la nécessité de ne pas s'éloigner du centre de l'Empire afin de surveiller les mouvements des Barbares. Idace et, avec lui , saint Isidore de Séville, dans sa chronique) sont aussi les seuls écrivains qui parlent de la disette et des maladies qui sévissaient sur Tannée d'Attila. Isidore mérite d'autant moins de confiance pour l'exactitude historique sur ce fait , qu'il dit que les Huns se réfugièrent de Gaule en Italie (1).

Vous voyez ce qu'il faut penser de ces systèmes qui ont pour but de donner à la retraite d'Attila devant saint Léon un motif naturel et puisé dans les nécessités de sa position. Loin de là! tout le poussait à marcher sur Rome. Le butin qu'il pouvait espérer , tant dans cette ville que dans l'Italie centrale et méridionale, était immense. La conquête de ce pays lui assurait une situation brillante et tranquille , dans un Etat où tout était préparé à recevoir le maître qui se présenterait pour gouverner d'une main ferme. La prise de Rome devait lui procurer une plus haute renommée que toutes ses précédentes expéditions. L'Italie une fois en son pouvoir , les provinces qui restaient sous la domination romaine dans la Gaule ne pouvaient lui résister longtemps. Privé d'alliés et de protection du côté du midi et du couchant, le nouveau royaume des Visigoths était destiné aussi à tomber ; et l'Empire d'Orient, pendant

{l) Yoyei Voltaire, Essui sur les Mœurs, chap.xi; Gibbon, histoire de *« décadence et de la chute de V Empire romain, an 452 ; Siciuondi , Histoire de la chute de C Empire romain, tome 1, page 245; Uistoiie générale du moyen âge, par Des Michels , tome I , page 43 ; Biographie universelle , article Attila.

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