CHAPITRE Xlîf
combien d'années encore aurait-il réussi à se maintenir devant une telle puissance? Tous ces avantages devaient être le résultat irrésistible de la prise de Rome qui , en demandant la paix , trahissait le secret de sa faiblesse. Attila n'eût pas été Attila s'il avait renoncé par de simples calculs de politique à un si vaste et si magnifique avenir , qui reposait sur la prise de cette Rome dont il n'était séparé que par un galop de son cheval (1).
Et cependant il a suffi de la présence et d'une parole de saint Léon pour sauver Rome , l'Italie , le monde romain , la civilisation chrétienne !
Le bon sens des peuples , plus vrai , parce qu'ils ont plus de bonne foi , n'a jamais cessé , comme saint Léon, d'admirer dans ce grand événement Y intervention divine et la protection spéciale des apôtres gardiens de Rome et du Saint-Siège. Après l'histoire , la légende et la liturgie , l'art et la poésie , interprètes de toutes les vives et durables impressions populaires , se sont inspirés de cette sublime scène entre saint Léon et Attila. La célèbre statue en bronze qui , dans Saint-Pierre de Rome, représente le grand apôtre, est un monument élevé par saint Léon lui-même , pour éterniser la mémoire de la délivrance de Rome (2). Raphaël en a fait le sujet d'un de ses chefs-d'œuvre : c'est le tableau qui fait partie des peintures à fresque exécutées, de 1510 à 1515, dans la seconde salle du Vatican. Cette magnifique composition de Raphaël ne manifeste pas seulement les prodiges habituels de son pinceau , mais des ressources nouvelles de son génie pour ramener à l'unité d'action une série de
(1) Arendt,v,ffe de saint Léon , p. 325 à 3*29.
(2) Voyez le chapitre où je traite des monuments élevés par saint Léon.
circonstances, de mouvements et d'impressions qui saisissent puissamment l'attention du spectateur (1).
L'avant-garde des Barbares , Attila en tête , se précipite, en masses pressées, d'une gorge de montagnes dans la plaine de Rome. Déjà on aperçoit dans le lointain les flammes des habitations incendiées par les Barbares, lueur sinistre qui annonce le sort réservé à Rome, dont les monuments dominent l'horizon , du côté opposé. Les Huns, lancés au galop de leurs chevaux, paraissent subitement arrêtés par un obstacle imprévu et invincible; les chevaux se cabrent, et les cavaliers emploient toute leur force pour les retenir; les Barbares ont les yeux fixés sur Attila, immobile, la tête levée vers le ciel , les bras tendus vers ses soldats pour leur faire signe de suspendre leur marche. Le chef des Huns contemple , dans l'expression et l'attitude d'un homme qui subit une influence dominatrice , les deux apôtres saint Pierre et saint Paul , armés d'une épée , planant au-dessus de la campagne de Rome et ordonnant à Attila de rebrousser chemin. Par un mouvement simultané et irrésistible , sans en connaître la cause , les trompettes et les clairons ont déjà tourné le dos et sonnent la retraite ; les étendards , comme agités par un vent contraire, flottent en arrière ; toute l'armée s'ébranle pour opérer sa marche rétrograde.
A gauche , en face des Huns , le spectateur admire le petit groupe composé de saint Lécgi (2) , de deux oardi-
(lj J'ai tout les yeux la gravure de celte fresque par Volpato.
(2) Saint lion est figue sont le portrait de Léon X. La peiatre n'a pas en i ment la pensée de flatter son protecteur, mais de représenter dans le grand Pape du seizième siècle le défenseur de la nationalité italienne contre les invasions des Français. Raphaël terminait son tableau quand François 1er entrait en Italie. — Saint Léon porte la triple couronne dont l'usage n'a été introduit qu'au quatorzième