‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 229 sur 378 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

romains , tels que Victor de Capoue , sont la preuve du fruit que produisirent les efforts du Pape pour ranimer les études scientifiques dans l'Occident (1).

Tous ces travaux n'empêchaient pas saint Léon de veiller, toujours admirablement secondé par l'empereur Marcien, au maintien de la paix et de l'orthodoxie dans les églises d'Orient. À Constantinople, comme dans tout F Orient , le feu couvait sous la cendre ; le parti d'Eutychès, dont cette capitale avait été dès l'origine le centre, comptait encore de nombreux et zélés sectateurs parmi les moines. Du couvent , près de Constantinople , où il avait été relégué par la sentence du concile de Chalcédoine, Eutychès propageait toujours son hérésie. Ayant été instruit de ce fait par son légat, saint Léon s'adressa immédiatement à l'empereur pour le prier d'envoyer Eutychès dans une localité plus éloignée. JMarcien y consentit. Mais les disciples de l'hérétique continuèrent à semer le trouble et la division. Parmi eux se distinguaient surtout Carose et Dorothée , tous deux archimandrites , et qui s'étaient déjà fait remarquer au concile de Ghalcédoine par leur opiniâtreté à ne pas vouloir renoncer aux erreurs condamnées par l'Eglise. Carose , qui était à la tête de ces intrigues monacales , avait, il est vrai, fini par souscrire aux décrets du concile, mais plutôt par des motifs de convenance personnelle que par une conviction sincère: car, malgré sa déclaration, il ne cessait d'exciter ses subordonnés contre Tordre établi dans les affaires de l'Église, et de prêcher les mêmes

(1) Voir, parmi les lettres de saint Léon, celte que Prolérius , évoque d'Alexandrie, loi écrivit et dans laquelle il lui fait part en détail des motifs des savants d'Alexandrie pour leur 6xation delà Pâque. Ce document est de» plus intéressants et des plus instructifs pour la connaissance de l'ancienne chronologie de l'Église « Je regrette que l'étendue de cette lettre ne me permette pas de U reproduire»

doctrines hérétiques. Il rencontra dans Dorothée un fidèle complice de toutes ses menées. Ce fut sans doute pour cette raison qu'Anatole crut devoir, malgré ses dispositions douteuses, refuser à Carose de le recevoir dans la communion de l'Église. Mais Carose ne vit dans cette exclusion qu'un nouveau prétexte de continuer ses efforts pour soulever les moines. Enfin l'empereur résolut d'intervenir ouvertement pour mettre un terme à toutes ces manœuvres. Carose et Dorothée furent, par ses ordres, bannis de Constantinople et relégués dans un endroit que l'histoire ne désigne qu'en disant que la ils ne pouvaient plus exercer aucune influence pernicieuse.

La Palestine aussi n'était pas entièrement exempte d'agitation. Pour rétablir la tranquillité dans ce pays, Marcien envoya le décurion Jean , personnage qui possédait sa confiance , et qui fut particulièrement chargé de s'adresser aux moines , de leur faire sentir combien leur conduite était coupable , et de détruire la funeste influence exercée toujours sur eux par leur ancien chef, Théodose. Celui-ci, comme on sait, s'était dérobé parla fuite à la peine qui avait été prononcée contre lui, et réfugié sur le Sinaï , où il avait été accueilli dans les nombreux couvents de cette montagne, et dans lesquels il avait encore augmenté le nombre de ses partisans. Tous les efforts tentés pour s'emparer de sa personne avaient été inutiles , et c'était surtout sa présence dans le pays qui entretenait l'esprit d'inquiétude et de résistance parmi les moines.

Tandis que les hérétiques, en Orient, tenaient toujours en éveil la vigilance de saint Léon, les Barbares, en Occident, lui donnaient des inquiétudes continuelles. L'année 455 fut signalée par l'invasion des Vandales en Italie et

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par d'horribles persécutions exercées en Afrique par Genséric (4).

La patrie de saint Augustin expiait cruellement les vices qu'il n'avait cessé de lui reprocher avec tant d'énergie et dont il avait si souvent prédit le châtiment. Les superstitions et les débauches du paganisme s'étaient maintenues au milieu de la société chrétienne ; Salvien, dans son septième livre du Gouvernement de la Providence, accumule des paroles de Y indignation la plus sévère pour peindre l'état de dégradation où ce peuple était tombé; et tant de crimes expliquent pourquoi Dieu, dans sa colère, a envoyé les Vandales en Afrique. « Longtemps avant l'arrivée des Barbares, dit Salvien, l'Afrique était plongée dans l'iniquité. Ah! pour ne parler que de son impureté , quelqu'un ignore-t-il que l'Afrique entière s'est toujours consumée dans le feu des plus infâmes passions? Gomme l'Etna, dans sa mystérieuse et brûlante nature, l'Afrique est dévorée par l'excès de ses monstrueuses débauches. En effet, dire qu'un Africain ne soit pas un impudique, serait aussi nouveau et inusité que si Ton prétendait qu'un Africain n'est pas un Africain. En effet , ce vice affreux de l'impureté est ai fréquent parmi la population , que si l'on prouvait qu'un habitant n'est pas impudique, on ne le considérerait pas comme un Africain. » En choisissant les Vandales ariens pour châtier ce peuple , la Providence le livra à la double cruauté de la Barbarie et de l'hérésie. Les contemporains nous ont laissé un tableau effrayant de la férocité des hordes de Genséric. Ces Barbares se plaisaient à inventer les supplices les plus atroces ; ni l'âge, ni le sexe, ni le rang n'étaient épargnés. Leur

(l) Voyez t. 1 , page 40.

rage sévissait particulièrement sur les catholiques et leurs prêtres. Arrachant à leurs mères les enfants à la mamelle, ils écrasaient contre le sol ces innocentes créatures , ou bien , les tenant suspendues par un pied, ils les pourfendaient jusqu'au sommet de la tête (1). Un des épisodes les plus touchants de la persécution exercée par les Vandales en Afrique, au milieu du cinquième siècle , est le martyre de sainte Julie ; il présente un tableau instructif de la lutte établie à cette époque entre le christianisme et les derniers restes du paganisme.

Genséric s'étant emparé de Carthage en Tan 439 , fit périr tous les principaux habitants , s'empara de leurs biens, réduisit en servitude leurs femmes et leurs filles, et les livra à ses soldats , pour être vendues à des marchands d'esclaves. De ce nombre furent deux jeunes filles de qualité, dont l'une, appelée Marie, fille d'Eudemon , tomba heureusement , quelques années après , entre les mains du célèbre Théodoret , évêque de Cyr, qui la rendit à ses parents. L'autre, nommée Julie, fut aussi conduite en Syrie , où le marchand qui l'avait achetée la revendit à un individu appelé Eusèbe. Julie, accoutumée à être servie et à vivre au milieu des délicatesses du luxe, souffrit le changement de sa condition avec beaucoup de patience et de soumission à la volonté de Dieu. On la voyait servir son nouveau maître avec affection et fidélité, supporter sans murmure les travaux les plus rudes et les plus humiliants de la servitude ; tant de courage et de résignation dans une jeune fille excitèrent l'admiration d'Eusèbe , et, quoique païen, il

(l) Victor de Vite (mort en 487), dans sou Histoire de la persécution exercée par tes Vandales en Afrique.

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ne put s'empêcher d'avoir du respect pour une religion qui inspirait des vertus si héroïques. Lorsque Julie s'était acquittée de son devoir dans la maison de son maître, elle consacrait le reste de son temps à la prière et à de pieuses lectures. Elle jeûnait exactement tous les jours de la semaine , et vivait dans une pureté inviolable.

Eusèbe, qui faisait un grand commerce de marchandises, s'étant embarqué pour transporter dans les Gaules des produits les plus précieux du Levant, voulut emmener Julie avec lui. Arrivé à la pointe septentrionale de l'île de Corsé, Eusèbe fait jeter l'ancre et descend à terre avec tout son monde , pour assister à une fête que les païens célébraient en l'honneur de leurs idoles. Eusèbe entre dans le temple pour sacrifier un taureau au démon, et le sacrifice est suivi , comme d'habitude , de la débauche de table. Cependant sainte Julie, restée à bord avec une partie de l'équipage, soupirait du fond de son cœur et déplorait l'aveuglement de ces idolâtres. Quelques-uns des gens du gouverneur Félix , qui l'entendent s'exprimer librement sur ces superstitions , rapportent à leur maître qu'il y avait à bord une jeune fille qui se moquait du culte des dieux. Félix s'en plaint à Eusèbe, demande pourquoi tout son monde ne se trouve pas au sacrifice avec lui , et quelle est cette jeune fille de son équipage qui osait insulter aux dieux. — Eusèbe : C'est une fille chrétienne k qui je n'ai jamais pu faire changer de religion 5 je ne la garde que parce qu elle est très-fidèle , et je ne puis me passer d'elle pour le service de ma maison. — Félix : Obligez-la de venir faire ses dévotions , ou défaites-vous d'elle. Livrez-la-moi pour le prix que vous demanderez , ou , si vous n'en voulez point d'argent, choisissez quatre de mes meil-

leures servantes qui vous conviendront le mieux. -—-Eu-* sèbe : Tout votre bien- ne suffirait pas pour payer ce qu'elle vaut , et je me priverais de tout ce que je possède de plus précieux pour la conserver.— -Félix n'en resta pas là, et jugeant qu'il ne peut avoir raison d'Eusèbe par des voies ouvertes, il emploie la ruse afin de lui enlever Julie. Il commande un grand repas, auquel il invite Eusèbe , et prend soin de l'enivrer, afin de le faire dormir après le festin. Profitant de ce sommeil, Félix ordonne d'enlever Julie, et lui déclare que si elle veut sacrifier aux dieux, il se chargera de payer sa rançon à son maître et de lui rendre la liberté. La sainte lui répond : Je me croirai vraiment libre tant que je pourrai servir Jésus-Christ ; mais quant au culte que vous me proposez, loin de l'embrasser, je l'ai en horreur.— Félix , irrité de cette réponse , lui fait donner des soufflets -, et la Sainte , présentant la joue avec fermeté : Je ne suis pas de meilleure maison que Jésus-Christ qui a reçu des soufflets pour moi. —Félix, hors de lui, la fait prendre par les cheveux et ordonne qu'on les lui arrache. Elle supporte ce supplice avec un courage inébranlable , disant : C'est bien le moins que je puis faire pour mon Sauveur , qui a été couronné d'épines et flagellé pour moi. — Félix craignait le réveil d' Eusèbe, et , afin de prévenir tout obstacle à ses desseins, il fait immédiatement dresser un gibet auquel on pend la Sainte. Lorsque Eusèbe se présenta pour réclamer son esclave , sainte Julie venait d'expirer et de recevoir la couronne de son martyre. L'Église célèbre la fête de cette jeune vierge le 22 mai (4).

(1) D. Ruinait, Jpp. à t histoire de la pers, vand,; Bolland et Baillet, au 22 mai.

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