‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 245 sur 378 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

images du Saint à rentrée de toutes les boutiques pour attirer sa protection. Théodore! atteste tenir ce fait de témoins oculaires.

Siméon se sentait importuné de cette foule innombrable qui s'empressait autour de lui pour le toucher et tirer quelque bénédiction des peaux dont il était vêtu. Il lui paraissait impertinent de souffrir ces honneurs excessifs, et pénible d'être toujours ainsi pressé : c'est ce qui lui fit prendre le parti de se tenir debout sur une colonne. Il en fit élever une d'abord de neuf pieds , puis de dix-huit , puis de trente-deux , et enfin de cinquante*quatre pieds : de là lui vint le surnom de Stylite, car le mot grec aru/o; signifie colonne* Une manière de vivre si extraordinaire devint le sujet de la censure et de la raillerie. Mais , dit Théodoret , Dieu se servait de ces singularité! apparentes pour frapper l'imagination des hommes et en sauver plusieurs par la vue de ce spectacle.

Les abbés du désert, voulant éprouver Siméon 9 lui envoyèrent demander pourquoi il menait une vie si étrange , lui ordonnant de la quitter et de suivre le chemin battu de leurs pères. Ils avaient dit à leur envoyé ; S'il obéit sans hésiter, laissezrle vivre à sa manière ; s'il résiste et se montre esclave de sa propre volonté , tir rez-le de la colonne par force. L'envoyé étant arrivé et ayant déclaré à Siméon l'ordre des Pères , aussitôt il avança un pied pour descendre. L'envoyé lui dit ; c Restez ; la promptitude de votre obéissance prouve la pureté des motifs qui vous font agir ; continuez de suivre la volonté de Dieu et de correspondre fidèlement à votre vocation. *

Sur cette colonne, son occupation habituelle était la prière; tantôt debout, tantôt incliné. Aux grandes solennités, il passait les nuits debout , les mains étendues.

Après avoir prié toute la nuit et tout le jour jusqu'à None , il commençait à instruire les assistants ; puis il écoutait leurs demandes , guérissait des malades et terminait les différends qui étaient soumis à son jugement. Vers le coucher du soleil , il recommençait à prier. Il ne mangeait qu'une fois la semaine , et , comme nous l'avons vu , pas du tout pendant le carême. Les femmes n'entraient point dans l'enceinte où il habitait; sa mère, qui ne put obtenir la permission de le voir, étant venue mourir au pied de la colonne, il pria à haute voix pour le repos de son âme. Il était vêtu d'un habit de peau qui descendait jusqu'aux pieds ; sa tête était couverte d'une tiare , c'est-à-dire d'un bonnet à Tusage des pauvres gens du pays , et il portait la barbe longue. Le sommet de sa colonne n'avait que trois pieds de diamètre , avec un bord d'appui qui allait à peine à la ceinture. Il ne pouvait se tenir couché dans cet espace, et il ne voulut pas même y souffrir de siège , déterminé à rester debout toute sa vie. Dans le commencement, il fut presque vaincu par la fatigue et le sommeil ; pour triompher de cette faiblesse de la nature , il se fit attacher à un poteau pendant quarante jours; après cette épreuve , il n'éprouva plus de difficulté à se tenir debout la nuit comme le jour.

Le miracle permanent de cette existence accrut encore la prodigieuse réputation du Saint, et l'on vit bien, suivant la "pensée de Théodoret, que Dieu avait ses desseins , par les services immenses que Siméon rendit au salut des âmes , à l'Église , à l'État, aux villes , aux particuliers, aux misères de Y intelligence et du cœur, aux misères du corps. Citons seulement quelques faits.

Il convertit un grand nombre d'infidèles , d'Ibériens, d'Arméniens, de Perses, et particulièrement d'Arabes

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ismaélites. Ils venaient le voir par bandes de deux ou trois cents, quelquefois de mille; renonçaient à haute voix aux erreurs de leurs ancêtres , notamment au culte de Vénus , et brisaient leurs idoles en sa présence ,■ ils recevaient le baptême , et apprenaient de sa bouche les lois suivant lesquelles ils devaient vivre. Théodoret en parle comme témoin oculaire , et une fois il manqua à être écrasé par ces Barbares qui se précipitaient pour recevoir la bénédiction du Solitaire. Le saint évêque de Cyr rend aussi témoignage que Siméon possédait le don de prophétie : il prédit deux ans d'avance une sécheresse , une famine et les ravages occasionnés par une grande multitude de chenilles.

S'occupant avec zèle des affaires générales de l'Église, il combattait contre les païens , les Juifs et les hérétiques. Il se mettait en correspondance avec les empereurs , il réprimandait les magistrats qui manquaient à leurs devoirs, exhortait les évêques eux-mêmes à prendre plus de soins de leurs troupeaux. L'empereur Marcien se déguisa pour l'aller voir et l'entendre avec plus de liberté. J'ai raconté, à propos d'Ëuthymius , la visite de l'impératrice Eudocie, et le service rendu à l'Église par la conversion de cette princesse. Le roi de Perse , Varane , avait une vénération singulière pour le Saint , et la reine ayant demandé de l'huile qu'il eût bénite , elle la reçut comme un don sacré.

L'un des principaux historiens de sa vie , le prêtre Cosme , nous fait connaître la vocation spéciale de Siméon. Deux fois le prophète Élie lui apparut sur un char de feu, et lui recommanda fortement deux choses : le zèle pour l'Église et la défense des pauvres. « Aie soin , lui dit41 , que personne ne méprise le sacerdoce,

et que tout le monde obéisse aux ministres sacrés. Mais surtout aie soin des pauvres; que les malheureux de toute espèce, les opprimés, les orphelins et les veuves sachent bien que jamais ton assistance ne leur manquera, mais que toujours tu seras leur père, leur défen* aeur. Prends garde de céder jamais aux menaces des préfets et des rois , ou de paraître ambitionner la faveur des riches ; mais reprends avec la même équité, et en public, le riche et le pauvre. Sois donc ferme et prêt à tout souffrir. Arme-toi de patience et de douceur, afin que jamais rien ne te fasse quitter ton devoir* *

Le Saint eut bientôt l'occasion de remplir son nouvel office. Trois cents pauvres et ouvriers d'Àntioche virèrent au pied de sa colonne se plaindre du préfet de la ville. Leur corporation devait tous les ans teindre en rouge , pour la ville d'Antioche , un certain nombre de peaux. Le préfet , homme cruel , se mit en tête d'en exiger trois fois plus. Les ouvriers, qui se voyaient ruinés par cet impôt tyrannique , surtout s'il devait détenir perpétuel , envoyèrent trois cents d'entre eux à Siméon , qui , touché de compassion , fit dire au préfet de ne point opprimer ces malheureux, mais de se contenter du tribut ordinaire. Le préfet se moqua du Saint et menaça les ouvriers de les faire pourrir dans les cachots. 11 n'en eut pas le temps. Les trois cents députés n'avaient pas encore quitté l'enceinte de Siméon , qu'on vint annoncer que le préfet , saisi d'une hydropisie soudaine, se roulait par terre dans d'effroyables douleurs. Bientôt

arrivèrent des lettres où il suppliait le serviteur de Dieu d'avoir pitié de lui \ enfin , d'après ses instances, tous

les prêtres de son gouvernement se rendirent au pied delà colonne pour prier le Saint de lui rendre la santé.Sime'on

ébondit qu'il fallait remettre à Dieu cette affaire ) en

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même temp* il bénit de l'eau, et dit : «Si Dieu prévoit

que cet hotame , tenant à guérir, se conduira mieux,

dès qu'il aura été aspergé de cette eau, il sentira la grâce

de Jésus-Christ $ mais si Dieu prévoit le contraire , je

voué le prédis, le malade ne verra point cette eau. » On

dépêcha un exprès > qui fit toute la diligence possible;

mais à peine entré dans la maison , il apprit que le pré*

fet venait d'expirer dans d'horribles convulsions. Cet

exemple répandit une terreur salutaire parmi les hommes

disposés & abuser de leur pouvoir, et ranima l'espérance

des opprimés.

Une reine des Arabes avait un ministre qui tyrannisait les veuves et lel orphelins et tout le pays ; les ha* bitamd envoyèrent une ambassade k Siméon, qui fit dire au ministre cruel : « Prends garde à te corriger des crimes dont on t'accuse , de peur qu'en ravissant le bien d'autrui tu ne perdes le tien: » Mais cet homme, bien loin de se rendre à cette remontrance , maltraita le messager qui la lui avait transmise. La punition ne tarda pas. Le messager n'était point encore parti, quand le ministre tomba comme pétrifié, et expira en disant: Seigneur Siméon , de grâce , ayez pitié de moi.

Cependant, on rapporta à Siméon que bien des per*sOhheà blâmaient ses avertissements et se plaignaient de ëêfr importunes intercessions dans les causes des veuves, des orphelins et dés autres malheureux $ ces personnes étaient dés hommes qui , craignant peu les jugements dé Dieu, opprimaient le pauvre peuple. Il résolut alors de ne plus en rien faire , mais de s'en remettre entièrement à la Providence 3 il défendit à ses disciples d'admettre des plaignants dans son enceinte, du moins jusqu'à ce qu'il eût connu , d'une manière plus précise, là voldnté de Dieu. Plusieurs qui survinrent fuxmt donc

obliges de s'en retourner avec douleur. Bientôt il eut une vision , où il fut sévèrement réprimandé de sa faiblesse , et menacé de voir passer à un autre sa vocation et son autorité ; afin de réparer sa faute , -on lui commanda de faire ce qui dépendait de lui pour la défense des pauvres et des affligés , et d'en laisser le succès à Dieu.

Peu après, deux frères, encore jeunes, arrivèrent d' Antioche pour réclamer sa protection contre le comte d'Orient, qui les persécutait à cause d'une vieille inimitié contre leur père qui était mort. Siméon, qui avait été lié d'amitié avec le père , admonesta le comte en ces termes : « Ne faites point de mal à ces enfants , car ils sont à moi. » Le comte répondit que , bien loin de leur vouloir du mal , il était prêt à rendre à lui et à eux les plus humbles services : c'était une moquerie. Le carême approchait, époque où Siméon n'admettait personne dans son enceinte. Les jeunes gens étant revenus à la ville , le comte les fit arrêter , les menaça de la prison s'ils ne se soumettaient à toutes ses exigences et en informa dérisoirement le Saint par une lettre. Celui-ci lui répondit ces mots : « Je vous avertis une seconde fois ; ne faites point de mal à ces enfants , de peur qu'il ne vous en arrive, que vous ne soyez vousmême traîné en justice , et qu'alors vous ne cherchiez en vain qui vous défende. » Le comte répliqua : « J'apprends que , pendant ces quarante jours , vous fermez votre enceinte pour les passer en retraite. Vous me ferez donc grand plaisir d'employer tout ce temps à me souhaiter du mal ; car si vous me souhaitez du bien , je ne veux pas qu'il m'arrive. » Siméon dit alors : a Le malheureux ! il a souhaité la malédiction au lieu de la bénédiction ; Dieu l'exaucera plutôt qu'il ne pense. » Le

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