CHAPITRE XV
d'Évagre. Tout à coup, vers la quatrième heure de la nuit , il se fait un si furieux tremblement de terre , qu'il renverse presque toute la ville d'Antioche, mais surtout la partie la plus riche et la plus peuplée. Plusieurs villes des environs éprouvèrent le même sort. Le refuge de tous les malheureux ,' à cette époque , le grand saint Siméon Stylite , vit arriver auprès de sa colonne une multitude de peuples désolés , prêtres et laïques , portant des croix hautes , des flambeaux allumés et des encensoirs fumants. Ce concours dura cinquante et un jours. La terreur était si grande qu'on osait à peine entrer dans les maisons ni travailler dans les champs : ce n'était que deuil et gémissements. Le seul espoir de la multitude était Siméon. Elle se montrait prête à exécuter tout ce qu'il commanderait.
Après ces cinquante et un jours de deuil , il y eut, au mois de juillet , une solennité aussi imposante que touchante : ce fut la dernière du bienheureux Siméon. Je ne crois pas, dit l'auteur de sa vie, témoin oculaire, que de mémoire d'homme il y eût eu assemblée aussi nombreuse; il semblait que Dieu eût arraché de leur pays toutes les nations de l'univers pour les réunir dans le même lieu , afin de dire un dernier adieu à son bienaimé serviteur. Lui, comme un père qui lègue ses dernières volontés à des enfants dociles , ayant fait venir les prêtres et les peuples, les consola d'abord , et ensuite les exhorta beaucoup à observer les commandements de Dieu. Il ajouta : « Maintenant, retournez chacun à vos demeures et célébrez des vigiles chrétiennes pendant trois jours; puis, au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ , allez sans crainte à vos affaires , et que les artisans reprennent chacun son travail : je ne doute pas que
Dieu n'ait pitié de vous à l'avenir. » Ayant ainsi parlé, il les congédia tous.
Trente jours après leur départ , le vingt-neuf août, qui était un samedi , à la onzième heure , en présence de quelques-uns de ses disciples , le serviteur de Dieu fut pris subitement d'un mal qui , se communiquant par tout le corps , devint bientôt mortel. Du dimanche à la troisième férié , son état était à peu près le même. Cependant il émanait de son corps une suavité et une variété d'odeurs incomparables. Enfin, la quatrième férié , deux de septembre , à la neuvième heure, tous ses disciples étant présents , il en préposa deux aux autres et les recommanda tous au Seigneur ; ensuite Use prosterna trois fois à genoux , et , s' étant relevé , il regardait le ciel. Antoine , son disciple , épouvanté de cette merveille , monta vers lui et lui dit au nom de tout le peuple : « Levez-vous , seigneur, bénissez-nous, il y a trois jours et trois nuits que le peuple attend votre bénédiction. » Gomme il ne répondait point, Antoine ajouta : <c Pourquoi m'afïlîgez-vous? Donnez-moi la main? Nous auriez-vous déjà quitté? » Voyant qu'il ne ne parlait point, il résolut de n'en rien dire , et, n'osant le toucher, il approcha l'oreille et ne l'entendit point respirer -, mais il sentit une odeur excellente qui sortait de son corps. Il comprit qu'il était mort ; lui baisa les yeux et la barbe, et dit : « A qui me laissez-vous, seigneur? Où chercherai-je votre doctrine évangélique? Qui pourra regarder votre colonne sans vous et retenir ses larmes ? Que répond rai-je aux malades qui viendront vous chercher ? » Antoine, vaincu par la douleur, s'endormit. Le Saint lui apparut et lui dit : « Je n'abandonnerai point cette colonne , ce lieu , ni cette montagne. Faites savoir secrètement cette nouvelle à An-