CHAPITRE XV
mouvement religieux aucun effet surnaturel; je dis plus : si Ton va jusqu'à supposer que la mortification de la chair et l'élévation de l'esprit y sont portées à une exagération répréhensible, on ne pourra cependant pas s'empêcher de convenir qu'une reaction semblable était très-propre à spiritualiser les idées, à réveiller dans l'homme les forces intellectuelles et morales , à le concentrer au dedans de lui-même , en lui donnant le sentiment de cette vie intérieure , intime , morale , dont jusqu'alors il ne s'était jamais occupé. Ce front qui avait été courbé vers la poussière , devait s'élever vers la Divinité j quelque chose de plus noble que les puissances matérielles était offert à l'esprit , et le débordément brutal, qu'autorisaient les scandaleux exemples des divinités mensongères du paganisme , apparaissait enfin comme une offense à la haute dignité de la nature humaine. Sous le rapport moral , l'effet devait être immense. L'homme, jusqu'alors , n'avait pas même imaginé qu'il lui fût possible de résister à l'entraîne* meut de ses passions. On trouvait , il est vrai , dans la froide moralité de quelques philosophes , certaines maximes de conduite dont le but était de mettre un frein au déchaînement des passions dangereuses ; mais cette morale n'était que dans les livres. Le monde ne la regardait pas comme praticable, et si quelques hommes tentèrent de la réaliser, ils le firent de telle manière que, loin de lui donner du crédit, ils parvinrent à la rendre méprisable. Qu'importe d'abandonner les richesses et d'afficher le détachement de toutes les choses du monde , comme firent quelques philosophes , si en même temps l'homme se montre tellement vain , telle* ment plein de lui-même , qu'on voit clairement que tous ces sacrifices n'étaient offerts qu'à la divinité de
l'orgueil ? C'était renverser toutes les idoles pour se placer soi-même sur l'autel et y régner sans dieux rivaux; ce n'était point diriger les passions ni les soumettre à la raison , mais créer une passion monstre , s' élevant sur toutes les autres et les dévorant. L'humilité, pierre fondamentale sur laquelle les solitaires basaient l'édifice de leur vertu, les plaçait tout d'un coup dans une position infiniment supérieure à celle des anciens philosophes , qui se firent distinguer par une vie plus ou moins sévère. On enseignait enfin aux hommes à fuir le vice , à pratiquer la vertu , non pour le plaisir futile d'être regardé et admiré, mais par des motifs supérieurs, fondés sur les rapports de l'homme avec Dieu et sur les destinées d'un éternel avenir.
« 11 semble que la Providence ait voulu spécialement choisir un climat où l'humanité pût faire un essai de ses forces vivifiées et soutenues par la grâce. Ce fut sous le ciel, en apparence le plus funeste pour la corruption de l'âme, dans les contrées où le relâchement des corps conduit naturellement au relâchement des esprits, et où l'air même qu'on respire excite au plaisir, ce fut là que se déploya la plus grande énergie de l'esprit , que l'on vit pratiquer les plus grandes austérités, et que les plaisirs des sens furent proscrits , déracinés avec le plus de rigueur et de dureté. Les solitaires fixèrent leurs demeures dans les déserts où pouvaient encore arriver les souffles embaumés que l'on respirait dans les contrées voisines. Du haut de leurs montagnes et de leurs sommets sablonneux , leurs yeux atteignaient à ces riantes et paisibles campagnes qui invitaient à la jouissance et au plaisir; semblables à cette vierge chrétienne , qui abandonna sa grotte obscure pour aller se placer dans les fentes d'une roche , d'où elle contemplait le palais de ses pères dé-