‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 277 sur 378 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Léon. Ce surnom de Grand, seul sur le Saint-Siège , il l'a porté jusqu'à ce jour avec son successeur Grégoire Ier. Quels sont donc les signes de la véritable grandeur d'un caractère dans l'histoire? Quelles sont les qualités qui peuvent donner des droits légitimes à ce titre éminent et inviolable ? Le grand homme est celui qui concentre toutes les forces et toute l'activité de son être sur une idée véritablement historique ; or, une idée est considérée comme historique, lorsqu'elle est le pretnier anneau d'une longue chaîne d'événements qui constituent une époque^ lorsqu'elle devient l'élément vital et généra» leur de la civilisation , le but de tous les efforts de l'intelligence , et que , dès son apparition , elle s'incarne non pas seulement dans un peuple et dans un siècle, mais dans l'humanité tout entière. C'est pourquoi les grands hommes se présentent surtout dans les époques de transition, alors précisément que les sociétés ont plus besoin de ces génies , les uns doués de la puissance de créer, les autres de féconder la semence régénératrice.

Si nous voulons constater les motifs qui ont mérité à saint Léon le surnom de Grand , résumons la situation dans laquelle il a trouvé les affaires de l'Église et la situation dans laquelle il les a laissées.

Pour accomplir son œuvre de transformation de l'homme et de l'organisation sociale, le christianisme dut être à la fois , comme l'a dit M. Guizot, une religion et une Église. Il avait besoin et du dogme et de la hiérarchie. Porter atteinte à l'un ou à l'autre de ces deux éléments constitutifs de la vie chrétienne , c'était ruiner la mission du christianisme. Or, à l'époque où l'action de saint Léon commença, le dogme et la hiérarchie se trouvaient dans un état de crise très-grave.

Depuis près d'un siècle et demi , c'est-à-dire depuis les premières luttes de l' Arianisme , la doctrine catholique était attaquée de tous côtés par une foule d'hérésies qui se succédaient sans relâche, par les manichéens, les priscillianistes , Pelage, Nestorius, Eutychès. Ces deux dernières hérésies, qui s'élevèrent sous le Pontificat de saint Léon, étaient particulièrement dangereuses, parce qu'elles sapaient le fondement même du dogme chrétien , la source de sa vie , la personne du Rédempteur , la nature de ses rapports avec la Divinité et l'humanité. Il importait essentiellement d'opposer à ces doctrines hérétiques des explications d'une orthodoxie claire, précise , ne donnant prétexte à aucun sophisme, à aucun subterfuge ; car toute inexactitude ou obscurité eût conduit à la corruption et à la destruction de la doctrine catholique.

L'organisation et la constitution de l'Eglise se trouvaient non moins gravement menacées. Indépendamment des preuves données par l'enseignement de la foi, l'histoire elle-même a démontré que la primauté, malgré toutes les contradictions et les attaques auxquelles elle a été livrée, est là forme la plus parfaite que l'Église ait pu et dû adopter pour sa hiérarchie. Toute autre tentative d'organisation pour échapper à la primauté a succombé. La constitution métropolitaine avait déjà cédé la place au patriarcat, plus parfait que la précédente; mais cette dernière forme elle-même avait donné lieu, dans la première moitié du cinquième siècle , comme nous l'avons vu , à des abus dont la conséquence inévitable devait être ou le passage à une organisation meilleure ou une marche rétrograde qui eût entraîné la ruine de la hiérarchie. Un des patriarches de TOrient avait usurpé une prépondérance qui rendit

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bientôt tous les autres évêques d'Orient dépendants de son siège , et leur enleva toute considération et toute autorité. Ce patriarche , celui d'Alexandrie , faisant régner l'erreur à la place de la vérité , ravagea l'Église <T Orient, renversa dans son sein la paix, l'ordre et la légalité, et produisit cette déplorable situation qui aboutit au brigandage d'Éphèse. Une réaction éclate, et c'est l'évêque de Rome qui la dirige 5 mais , quand elle a triomphé , quand le pouvoir illégitime est abattu , le même abus se représente sur un autre théâtre. Le patriarche de Constantinople veut profiter de la victoire remportée sur son adversaire pour établir, à son profit, la même domination exclusive sur l'Église d'Orient. Si une résistance énergique n'était pas opposée à cette tentative, l'Église restait à tout jamais divisée ; l'unité, dans la constitution hiérarchique et plus tard dans le dogme, était détruite ; une Église occidentale et une Église orientale eussent peut-être existé l'une à côté de l'autre; mais, à coup sur sûr, l'Église chrétienne universelle, à laquelle nous croyons et dans laquelle nous vivons , eût été anéantie.

Saint Léon s'est misa l'œuvre avec l'intelligence claire et vive de cette situation. Il a vu à la fois et le mal et te remède. Pénétré des devoirs attachés à la mission qui lui a été confiée comme successeur de celui que le fondateur de l'Église a chargé de la diriger, ses actes, à tous les moments de sa vie , embrassent l'universalité de l'Église. Tout d'abord il se porte à la défense du dogme , et ses coups tombent sur les manichéens , les priscillianistes , les pélagiens , les nestoriens , les eutychéens. Il les attaque, en opposant la vérité à l'erreur. Il nous apprend lui-même à quelles sources il puise ses décisions sur les dogmes combattus ; c'est dans l'Écri-

ture-Sainte et la tradition. La clarté , la précision et la profondeur de ces décisions nous ont révélé la vigueur et l'élévation de son génie. Ses lettres sur les questions dogmatiques ont fait faire de grands progrès à l'enseignement théologique , et celles où il expose la doctrine de l'Église sur l'Incarnation et la Rédemption sont en* core les traités les plus complets qui existent sur cette matière.

En appréciant les travaux de. ce grand Pape contre les hérésies, nous rencontrons l'occasion d'examiner, comme nous l'avons promis (1), une question intéressante , qui fournit à l'ignorance et à la mauvaise foi un prétexte fréquent de calomnies contre l'Église et le Saint-Siège , nous voulons parler de l'opinion de saint Léon sur les châtiments à infliger aux hérétiques. Plusieurs écrivains lui ont reproché d'avoir regardé la mort comme la punition due à l'opiniâtreté dans l'erreur, et d'avoir excité le pouvoir temporel à exécuter cette peine. Quelques explications sont nécessaires.

L'histoire nous enseigne que , depuis Constantin , une foule de lois et d'institutions avaient pour but de rendre l'État chrétien 5 et les intelligences avaient été si profondément modifiées dans toutes les classes de la société, que les intérêts de la religion et les questions qui s'y rapportent apparaissaient aux yeux de tout le monde comme l'objet le plus important , et l'empire absolu de la vérité comme l'idéal social à réaliser. La tendance naturelle et inévitable des esprits était donc de regarder comme faux et mauvais tout ce qui vivait en dehors de l'Église et , à plus forte raison , tout ce qui lui était hostile. Cette conviction s'étant puissamment emparée

(1) Voyez tome I, page 153-154.

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