CHAPITRE II
ment et l'exemple. Nous avons reçu l'un et l'autre par la révélation de Dieu à l'humanité, révélation accomplie en Jésus-Christ, dont la vie et la mort nous ont offert le modèle de la vertu la plus sublime. La grâce de Dieu consiste donc uniquement à nous avoir donné cette liberté de choix et à nous avoir montré, par sa révélation, la décision que nous devons prendre* Si un individu est en état d'exécuter de lui-même ce qui lui paraît juste et bon, il n'a pas même besoin de cette révélation. En conséquence, Pelage niait péremptoirement que la grâce de Dieu fut nécessaire pour faire le bien , c'est-à-dire que sans une grâce particulière et préalable , il nou^fùt impossible de nous décider en faveur du bien; car il soutenait qu'avec le libre arbitre qui nous a été accordé, la grâce divine ne sert aux hommes que pour leur faciliter cette décision ; en l'exécutant par notre mouvement spontané , nous nous assurons de la part de Dieu une bienveillance qui peut s'appeler grâce.
L'Afrique fut le premier pays où le système de Pelage se développa dans toute son étendue; mais ce fut là aussi qu'il rencontra, dana saint Augustin, l'adversaire le plus énergique et le plus invincible. La lutte contre le pélagianisme occupa les vingt dernières années de la vie de saint Augustin, 410-430. Il soutint contre les pelagiens le principe de la corruption héréditaire de la nature humaine , causée par le péché d'Adam , et qui a tellement limité la liberté naturelle de notre volonté que , sans un secours supérieur, nous ne pouvons plus faire que le mal. Pour sortir de cet état de corruption universelle, il n'y a d'autre issue que la grâce divine, au moyen de laquelle celui qui a été élu de toute éternité devient capable d'accomplir la loi de Dieu et de lui plaire. C'est là ce qui a rendu nécessaire l'Incarnation
véritable et complète de la divinité de Jésus-Christ, par lequel la rédemption a été réalisée , et la grâce de Dieu nous a été obtenue pour faire le bien. Cette doctrine, telle quelle fut formulée plus tard dans les décrets des conciles africains de Milève et de Carthage , confirmés , en 417, par le pape Innocent Ier, était donc la pensée fondamentale et rigoureusement exacte de l'Eglise. Il ne faut pas tenir compte de l'adoption passagère des opi-» nions de Pelage et de Célestius par le pape Zosime , en 41 8; car un examen plus approfondi ne tarda pas à convaincre le pontife du caractère hérétique des idées pélagiennes. Le faible retentissement qu elles eurent en Occident prouve qu'elles n'exercèrent jamais une influence générale sur l'esprit du siècle. Pendant plusieurs années, elles se maintinrent chez quelques individus sans faire naître contre l'enseignement de l'Église une opposition un peu vaste , comme il est arrivé de la part d'autres hérésies -, quant à l'Orient , c'est en Palestine seulement que le pélagianisme gagna de rares partisans , sans pouvoir prendre racine: ce qui résulte évidemment du silence de tous les écrivains de cette Église.
L'opposition entre le système de Pelage et celui de saint Augustin était trop tranchée pour qu'une doctrine intermédiaire pût se produire à cette époque. Plus tard une tentative de conciliation fut faite. Elle se manifesta d'abord dans les églises du midi de la Gaule , où une foule d'hommes distingués par leur esprit, leur science et leur piété , avaient suscité et propagé un mouvement religieux appelé à porter ses fruits. Ce fut à Marseille , vers 425 , que Ton fit le premier essai pour concilier Pelage et saint Augustin. On admit, avec ce dernier, le poché originel, la transmission aux descendants d'Adam
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et l'impuissance qui en résultait pour l'homme de se délivrer du péché par ses propres forces ; mais on soutenait, en se rapprochant de Pelage, que le commencement de la sanctification est au pouvoir de l'homme , en ce sens qu'il peut, par une libre décision et par un acte de volonté qui ne dépend que de lui, s'approprier la foi nécessaire à sa justification. Cela suffit pour établir sa sanctification, quoique Ton avoue qu'il est trop faible pour la compléter. Or, la force qui lui manque lui est donnée par Dieu , pour le récompenser du bien qu'il a commence à faire , par une décision de sa volonté, par un acte de son libre arbitre ; c'est donc le mérite de l'homme qui occasionne la grâce parfaite par laquelle il reçoit l'accroissement de la foi, la persévérance dans les bonnes œuvres. Mais la persévérance jusqu'à la fin dépendant de l'homme , est aussi un de ses mérites , et la prédestination de Dieu n'est autre chose que la prévision, de toute éternité, de ceux qui croiront et persévéreront. Cette doctrine des scmi-pélagiens ne saurait être décrite avec plus de vérité que dans les paroles suivantes d'un des plus spirituels historiens catholiques de l'Église : « Les semi-pélagiens s'accordent avec saint « Augustin en ce qu'ils attribuent à la grâce de Dieu « tous les actes pieux de la vie $ mais ils se rapprochent « de Pelage en ce que, dans cet enchaînement d'actes a pieux , ils placent le premier et le dernier chaînon « dans le mérite de l'homme (1). »
Par la manière dont il avait pris naissance et par sa nature même, le semi-pélagianisme était assuré d'une existence plus longue que celle du pélagianisme. 11 acquit une grande autorité dans la Gaule et il eut des
(1) Katcrcamp. Premier âge de l'histoire Ecclésiastique, 3e partie! p. 51»
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défenseurs habiles et savants dans la personne de Cad* sien, de Vincent de Lérins et de plusieurs autres ; mais il ne manqua pas non plus d'adversaires d'un égal mérite, à la tête desquels il faut placer, vers 429 , Hilaire, moine et prêtre de Syracuse f et saint Prosper. Ce dernier surtout déploya la plus féconde activité, et c'est surtout à ses efforts que Ton doit d'avoir vu la doctrine de l'Église, fixée par une décrétaledu pape Gélestin(1), doctrine qui, à compter de ce jour, fut faiblement combattue par les semi-pétagiens ; toutefois ils continuèrent de subsister jusque fort avant dans le sixième siècle.
En Orient, le renouvellement de la lutte du rationalisme contre renseignement de Y Église s'engagea par la doctrine de Nestorius et suscita de nombreuses divisions et des troubles inquiétants. Si l'on examine de près cette hérésie , on reconnaît en elle une relation plus immédiate encore avec l'enseignement de Théodore de Mopsueste. D'après Mari us Mercator, écrivain ecclésiastique, ami de saint Augustin, mort vers 451 ,
(l) Nous auront oootowa de parier phu bas de l'onteftr de cet importas* dont» ment ecclésiastique, ainsi que de la manière dont ii est rédigé. Nous nous bornerons à en indiquer ici le principal contenu, parce que l'on y trouve nn résumé de la doctrine de l'Église «or celle question. Cette detrétale te compose de tint points principaux succinctement traites, savoir: I. Quod Adam omnes noroines laeaerit, nec quemquam, nisi gratia posse salvari. II. Quod nemo sit bonus suis viribtis, nisi participatioae eju», <qm sobts bonus est, Ht, Quod nisi gratia Dei continua jovemur, insidias diaboli superare non possumus. IV, Quod per Christuni abere seoo utamur arbitrio. V. Quod omnia sanctorum mérita doua sint Dei. VI. Quod omnis sancta cogitatio et ttotus piac volnmatts et Deo sit. Vif. Quod gratia Dei non soluw peocau dimiuat, sed etiam aujuvet, ne ooaunktaatur et prsestet ut lex impie* atur, non sicul ait Pelagius facile , quasi sine gratia Dei difficilius possit impleri. VIII. Quod propter statuta sedis apostolicae omnes orationes ecclesiae Christi gratis» retoMot, qna geous faunamim ab esteraa datnaatione ueparatur. IX, Quod gratiam Dei etiam baptizandorum testetur institnta purgatio , cum exorcismis et exsufflatione spiritus ab eis abinguntur immundi. X. Quod profundiores quxstiones nec contemuendae sint, nec penittw atierenda». (V. Hardtiin, Concil, I, p. 1253.)
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il s'était formé sur le dogme de l'Incarnation un système qui différait autant de renseignement de l'Église qu'il se rapprochait du celui de Nestorius : « Le Verbe « de Dieu , le Logos , avait pris l'humanité de Jésus- « Christ , lequel avait été formé, comme homme, dans « le sein de la Vierge , d'une manière naturelle ; mais « ce même Verbe s'était lié avec le Christ, d'une mate mère surnaturelle , par l'opérati . i du Saint-Esprit ; « il avait ainsi uni à lui le Christ-P urne , l'avait laissé « souffrir la mort pour nous délivrer de la malédiction « de la loi , l'avait ensuite ressuscité d'entre les morts, « l'avait fait monter au ciel , etc. , etc. Pour ces « causes, il est digne de toute notre adoration, le culte < le plus élevé est accordé à sa personne parce qu'elle « est inséparablement unie à la nature divine. » D'après le moine Marius, voici le véritable sens de cette doctrine de Théodore : Le Christ, homme seulement, mais dirigé par le Saint-Esprit, se serait si intimement uni au Verbe de Dieu, qu'il est permis de le proclamer fils de Dieu, bien qu'il ne le soit pas par sa nature, mais par la grâce divine. Dans ce système, le reproche adressé par les défenseurs de l'Église aux Nestoriens, d'enseigner en Jésus-Christ deux fils , est donc fondé $ de ces deux fils , l'un est le Verbe , fils de Dieu par la nature de la substance , et l'autre Jésus homme , qui , par son union intime avec le Verbe , s'est acquis le nom et l'honneur de fils de Dieu.
Avant que Nestorius, moine et prêtre de l'église d'Antioche, distingué par son éloquence et tous les dehors de la piété, montât sur le siège de Constantinople , vacant par la mort de Sisinnius , en 428 , cette doctrine de Théodore comptait sans doute déjà de nombreux partisans, mais sans avoir encore rencontré
personne qui osât la représenter publiquement. Sous prétexte de combattre les erreurs des ariens, des apollinaristes et d'autres hérétiques , Nestorius , peu de temps après son arrivée dans la capitale de l'Empire d'Orient, propagea ces idées, en faisant prêcher d'abord par d'autres ecclésiastiques et en prêchant ensuite luimême cette maxime qui résumait tout son système : « Ànathème à celui qui nomme la Vierge 0eoto*oç, mère « de Dieu! » Ce langage était la conséquence inévitable de cette doctrine d'après laquelle le fils de la Vierge n'était pas, par sa nature même, le fils véritable et consubstantiel de Dieu, le Verbe fait homme par sa naissance de la Vierge, mais un homme comme les autres fils d'Adam , inspiré , il est vrai d'une manière toute spéciale , par l'Esprit-Saint, entré, plus tard, en union intime et parfaite avec le Verbe de Dieu, en sorte qu'il pourrait s'appeler ©eoc&o'po; ou ©Eo&fyo:, celui qui a reçu Dieu en lui , mais ce qui ne donnait pas à sa mère le droit de porter le titre de 0eotoV.oç. Quand Nestorius eut propagé ouvertement cette doctrine , il en résulta des troubles sérieux parmi ses ouailles, car sa tendance hérétique était évidente, et la grande majorité du peuple ne se montra nullement favorable aux vues de son évêque.
Nestorius , par sa position , était un personnage trop important, et jouissait d'une influence trop considérable dans l'Eglise, pour que ses amis ne profitassent pas avec ardeur de l'occasion qui se présentait de propager leur hérésie à l'aide d'une si haute protection. Dans ce but, ils prirent soin de rédiger les discours de Nestorius et de les répandre à profusion dans tout l'Orient. Quelques tentatives furent faites pour gagner les moines d'Egypte dont on connaissait le rôle prépondérant dans les grands