CHAPITRE XVIII. SIS
Mais quoique la tempête ait cessé , et qu'au Heu des oombats que nous avions à soutenir autrefois nous jouissions d'une certaine tranquillité au dehors, tenons-nous sur nos gardes et craignons les guerres domestiques qui naissent même du repos de la paix; car l'ennemi, qui n'a pu nous abattre par les persécutions ouvertes , ne cesse de nous attaquer avec des armes d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus cachées. Il cherche à perdre, par les attraits de la volupté, ceux qu'il n'a pu faire succomber sous le poids des afflictions. Voyant que la foi des princes rompt toutes ses mesures, et qu'un Dieu en trois personnes est adoré avec autant de ferveur dans les palais que dans les églises , il gémit de ce que le sang des chrétiens n'est plus répandu; et, ne pouvant plus leur faire perdre la vie , il tache de pervertir leurs mœurs. Au lieu du feu des proscriptions, il allume celui de l'avarice, et il corrompt par la cupidité ceux qu'il n'a pu abattre par la perte des biens. Sa malignité, nourrie par le long usage de la méchanceté qui lui est naturelle., ne permet point à sa haine de se calmer, mais lui fait imaginer de nouvelles fourberies pour entraîner, par ses caresses , les chrétiens dans son parti. Il tâche de brûler, par les feux de la concupiscence , ceux qu'il ne peut plus tourmenter par les supplices. Il sème partout la division et la discorde, 11 irrite la colère, il envenime les langues médisantes; et, afin que les consciences plus timorées ne craignent point de s'engager dans des affaires illicites , il leur procure des moyens faciles pour consommer leurs crimes 11 est con-
5fâ SAINT LÉON-LE-GRAND.
tent, pourvu qu'il puisse réussir, dans ses artifices, à s'assujétir par quelque péché ceux qui ne brûlent plus de l'encens devant ses autels, et qui ne lui immolent plus de victimes.
Ainsi , mes chers Frères , la paix dont nous jouissons a bien aussi ses dangers , et en vain ceux qui ont la liberté de professer publiquement la foi se croiraient-ils en sûreté , s'ils ne résistent de toutes leurs forces aux désirs de la chair qui combattent contre rime. On connaît le cœur de l'homme par la qualité de ses œuvres , et la nature des actes découvre quelles sont les pensées de son esprit. Il y en a plusieurs, comme le dit l'Apôtre , qui font profession de croire qu'il y a un Dieu, mais qui le renoncent par leurs œuvres. N'est-ce pas, en effet, renoncer Dieu que d'avoir dans son cœur des sentiments contraires au bien que la bouche prononce ? La fragilité humaine est si grande qu'elle se laisse aisément entraîner au mal ; et , parce qu'il n'y a point de péché qui ne soit accompagné de quelque délectation sensible , on se laisse aisément surprendre à cet attrait ; mais, pour réprimer les désirs de la chair, ayons recours aux armes spirituelles , et qu'une âme qui a le bonheur de connaître Dieu ne se laisse point séduire par les sollicitations de son ennemi qui la porte au mal! Qu'elle profite de la patience du Seigneur, et qu'elle ne st)bstine point à persévérer dans le péché, parce que sa punition est différée ! Que le pécheur ne se flatte point de l'impunité de ses fautes , puisque, s'il perd le temps qui lui est donné pour faire pénitence, il