‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 317 sur 378 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Ajoutez encore à ces exercices de véritables tours de force , où il fallait tout le talent de la composition pour triompher de la nullité complète ou du parfait ridicule du sujet 5 on faisait l'éloge de la fièvre quarte , de la calvitie, etc. Le goût de ces déclamations était si général que toutes les classes de la société y accouraient avec ardeur. Basile -le -Grand rapporte que la ville d'Antioche se portait tout entière aux exercices de Libanius 5 les ouvriers et les femmes abandonnaient leurs travaux pour aller l'entendre.

Le discours terminé au milieu des bruyants applaudissements des auditeurs , qui l'avaient déjà plusieurs fois interrompu par leurs acclamations , le rhéteur, accompagne par la foule, rentrait à sa demeure, où les plus grands honneurs lui étaient rendus. S'il restait dans la ville , on s'empressait d'envoyer à Y auditoire qu'il ouvrait , après ce succès , tous les jeunes gens qui annonçaient quelque talent 5 car pouvait-on choisir une carrière plus heureuse que celle qui promettait tant de triomphes, d'honneurs, de considération et souvent de richesses ? Les sophistes moins célèbres commençaient par former un petit nombre d'élèves. Ainsi, Libanius, quand il ouvrit son école', débita, devant dix-sept auditeur» seulement, la réfutation d'une harangue de Démosthènes ; mais ce nombre ne tarda pas h s'élever à cinquante, et bientôt sa renommée s'accrut au point que les premières autorités de la province fréquentaient son auditoire. Il sut les gagner par d'adroites flatteries 5 et sa réputation fut affermie pour toujours lorsque, dans une heureuse improvisation , il prouva victorieusement le contraire de ce qu'il venait d'établir.

Les jeunes gens qui , après avoir achevé leurs études grammaticales, fréquentaient ces écoles de rhétorique,

étaient d'abord habitués, par une méthode presque machinale, à la facilité et à l'élégance de l'expression : ils n'avaient qu'à écrire ce que le sophiste leur dictait ; il fallait ensuite qu'ils étudiassent avec ardeur les poètes , afin d'acquérir un langage noble et harmonieux. Quand ils étaient rompus à cette routine , ils devaient imiter, dans la salle de l'auditoire , la manière de débiter du maître ; leurs condisciples formaient l'assistance et se montraient souvent des juges sévères; mais le professeur, présent à l'exercice sur un siège élevé, rendait son arrêt en dernier ressort. Il paraît que l'autorité qu'il exerçait sur ses élèves , même lorsqu'ils avaient passé l'âge de l'adolescence, était fort grande , et que les châtiments corporels étaient fréquents. Après s'être montrés suffisamment exercés dans les éléments de la composition et du débit , les jeunes gens prononçaient eux-mêmes des discours , soit sur des sujets donnés ou sur d'autres de leur choix ; et on regardait l'enseignement de la rhétorique comme achevé quand l'élève était parvenu à soutenir une thèse dans les règles fixées. En quittant les cours de l'auditoire il emportait un manuscrit rempli de modèles et de formules pouvant servir à tous les discours possibles , afin que , dans la carrière à laquelle il allait se consacrer, il eût toujours quelque morceau prêt à être débité. Ce petit livre s'appelait le ypauiuzzzïov*

Parmi les principaux éléments de l'ancienne éducation , il y en avait deux, la gymnastique et la science que l'on désignait sous le nom de fxovaeuS,' qui étaient tombés presque entièrement en désuétude. Des circonstances tant extérieures qu'intérieures avaient contribué à ce résultat ; la beauté des formes, l'adresse et la force ne jouissaient plus de la haute considération qu'on leur

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accordait autrefois. La principale cause provenait du changement total opéré dans les idées par l'extension du christianisme , qui condamnait une foule de jeux ayant pour base la nudité du corps.

La position faite , dans ce siècle , aux professeurs de philosophie, était toute particulière. De même que, plus tard, il fut d'usage, dans les maisons distinguées, d'avoir un ecclésiastique attaché à la famille , on prenait, au cinquième siècle , un philosophe. On choisissait habituellement pour cet emploi un esclave qui, après avoir reçu quelques éléments d'éducation littéraire, était affranchi, mais sous la condition de rester pour enseigner la philosophie aux fils de la maison. D'autres philosophes , surtout dans l'Orient , imitant les anciens cyniques par l'excessive négligence de tous les soins extérieurs, attiraient , avec le spectacle de leur barbe et de leur manteau, de leur bâton et de leur besace, l'attention des jeunes gens , auxquels ils offraient d'enseigner la philosophie pour un prix plus ou moins considérable , selon la réputation dont ils jouissaient. La philosophie des écoles se divisait , à cette époque , en deux parties , dont l'une s'occupait des questions du ciel et l'autre de celles de la terre. La première traitait de la pluie, du vent, de la foudre et des autres phénomènes qui se passent dans le ciel ; elle cherchait à résoudre un grand nombre de questions concernant la physique : par exemple , pourquoi la neige est blanche et la mer salée. L'autre partie était consacrée à la morale publique et privée, à la politique et aux règles pratiques de l'économie et de la vie intérieure. C'est là ce que l'on appelait, dans le cinquième siècle, philosophie, et par conséquent on ne doit pas s'étonner de l'exprès-

sion eitèe plus haut, d'après le Code théodosien : Phihsophiœ arcana rimare.

- A la profession de maître de philosophie se rattachaient une foule de privilèges et de franchises ; c est pourquoi beaucoup de personnes , qui ne possédaient en aucune manière l'instruction suffisante pour cet enseignement , embrassaient un état qui leur permettait de mener une vie errante et désordonnée. Ils endossaient le manteau de philosophe, et couraient ensuite de ville en ville , bien assurés de trouver partout de quoi vivre, au prix de quelques phrases emphatiques et inintelligibles. Peu de temps avant le commencement du cinquième siècle, le nombre de ces philosophes ambulante était devenu si considérable, que Valentinien publia un édit d'après lequel personne ne devait* se couvrir du manteau de philosophe et quitter sa province pour errer de ville en ville. Les professeurs de philosophie ne devaient obtenir la permission d'enseigner dans une ville étrangère que quand les citoyens les plus notables en exprimaient le désir (1). Mais, quelques années après , Théod ose-le -Jeune leur rendit tous leurs anciens droits et leurs anciennes libertés. Les jeunes gens, qui désiraient étudier la philosophie sérieusement, se rendaient dans l'Asie mineure pour suivre renseignement des professeurs néo-platoniciens.

Il faut dire que la philosophie des écoles était assw peu fréquentée; l'usage le plus général était que le jeune homme, après avoir achevé l'étude de la rhétorique, entrât immédiatement dans la carrière de la vie publique à laquelle il avait l'intention de se consacrer. Ceux qui voulaient se faire médecins s'adressaient, pour acquérir

(1) Cod. Theod., lib. XIII, t, m, lex 7.

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I03 connaissances nécessaires , à quelque praticien distingué, ohea lequel ils restaient pendant plusieurs an» nées. 11 ne paraît pas qu'il existât d'écoles de médecine, car les vestiges de ees établissements que l'on a cru avoir retrouvés à Alexandrie ne sont pas authentiqueniei|t constatés (4), et d'ailleurs Alexandrie était bien déchue, à la fin du cinquième siècle, de son ancienne renommée comme métropole de la soienoe. Une preuve de oette décadence se rencontre dans le dialogue sur l'immortalité de l'âme es la résurrection des corps, intitulé Théopkraste , par Énée de G*ea , philosophe platonicien et chrétien de ee siècle. Arithée , un des trois interlocuteurs , dit à jEgyptns t « Mais , dis^raoi donc , « existent**! chea vous (à Alexandrie) des professeurs « des secrets de la philosophie, comme Vêtait Hiéro- « clés ? Y a-t-il encore de bons et habiles jeunes gens m tels que Protagoras (Conring croit qu'il faut peut-être m lire Proclus, le célèbre néo-platonicien) et Lycien , « qui, quoique du même âge que moi , m'étaient bien « supérieurs pour l'esprit et l'instruction ?» A quoi JËgyptus répond : « Autrefois il s'y trouvait d'habiles n gens 5 mais. aujourd'hui tout se dissout et se perd. Car « ceux qui sont du nombre des étudiants ne veulent a rien apprendre, et ceux qui se mêlent de professer ne € savent rien enseigner. Le théâtre et le cirque fleuris* « sent ; mais un vide affligeant règne dans la philosou phie et dans les arts des muses (2). »

Quand les jeunes gens avaient acquis chee un médecin une certaine adresse et un peu d'expérience dans leur art, ils commençaient immédiatement à pratiquer, ou bien ils se soumettaient à un examen devant le collège

(1) Conring, Jrttkptit. metehmiêm , p. SS7.

(2) JCneai Gacvqi. Theophrast., dans ftalhud. BitHbtkt, t. X, p. SSf .

des médecins de la cour impériale {archiatri). S'ils sortaient de cette épreuve avec honneur, ils étaient admis dans ce collège et recevaient , avec le titre et la dignité d' archiatri, un traitement de l'État. Dans presque toutes les lois, des franchises et des privilèges sont accordés aux professeurs publics *, il est aussi question des archiatri et des médecins , qui sont placés sur le même rang que les professeurs.

Quelques jeunes gens, mais en petit nombre, embrassaient l'état militaire. Les hommes instruits se voyaient, à cette époque, en très-petit nombre dans l'armée, ce qu'il faut principalement attribuer à ce que la plupart des soldats étaient des Barbares qui obéissaient à leurs propres chefs. D'ailleurs les jeunes gens des familles distinguées qui , dans les siècles précédents , entraient presque tous au service militaire , étaient devenus tellement amollis et énervés par la corruption générale des mœurs, qu'ils n'auraient pu supporter une vie si pénible et si pleine de privations. L'immense majorité se consacrait à l'étude des lois, pour laquelle la rhétorique, qui avait fait partie de leur éducation préparatoire, leur devenait éminemment utile. Les écoles de droit les plus célèbres et les plus fréquentées se trouvaient à Rome et à Béryte dans la Phénicie ; leur succès était dû en grande partie à la défense d'enseigner le droit dans la province. De toutes les contrées de l'Occident , les jeunes gens venaient à Rome (1) ; ils y venaient surtout en grand nombre de l'Afrique et de la Gaule. L'Orient envoyait ses futurs jurisconsultes à Béryte , et la foule était si grande que les sophistes se plaignaient de parler dans des salles vides , parce que tout le monde se rendait en

(1) On lit de norabrcnx détails à ce. sujet dairt Gotbofred, Comment, ad CW, Theod*, tiu u • Ici l , p. 225 , Ed. Ritter.

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