CHAPITRE XIX
dé levèque Ruricus, de Limoges : ce dernier, qui mettait un grand prix k ce luxe littéraire, entretenait partout des copistes chargés de transcrire pour son compte les livres nouveaux les plus intéressants , et il envoyait ensuite ces copies en présents k ses amis , ce qui avait lieu surtout pour les livres de l'Écriture sainte. Mais les bibliothèques les mieux organisées et les plus riches étaient celles qui étaient établies dans les villes de la Gaule , à l'usage des personnes qui se livraient à l'étude de l'ancienne littérature.
La plus fameuse de toutes, et celle au sujet de laquelle il nous est parvenu le plus de détails , était , sans aucun doute , la bibliothèque que Tonantius Ferreolus possédait dans une de ses maisons de campagne entre Nîmes et Qermont. Sidoine Apollinaire la compare à la bibliothèque du musée d'Alexandrie ou à celle de l'Athénée de Rome. Pour faciliter les recherches des personnes qui venaient visiter Tonantius dans sa magnifique propriété, les livres étaient rangés en trois divisions : la première contenait les manuscrits exclusivement destinés aux femmes : c'étaient surtout des ouvrages religieux. Il paraît, du reste, que la salle de la bibliothèque servait en même temps de salon de compagnie , car Sidoine dit expressément que , pour plus de commodité , les livres de la première division étaient places immédiatement derrière les sièges destinés aux femmes. Derrière les sièges des hommes se trouvaient les manuscrits à leur usage , c'est-à-dire les œuvres des historiens, des poètes , des philosophes et tout ce qui regardait la haute littérature. Les auteurs païens et chrétiens étaient confondus , et Sidoine raconte qu'Augustin se lisait à côté de Varron , et Horace à côté de Prudence. Parmi les ouvrages qui fixaient surtout l'attention des
hôtes chrétiens de Tonantius , il cite les œuvres d'Origène traduites par Rufin ; et il ajoute que quelques personnes de la société , qui se regardaient comme profondément initiées dans les mystères de la théologie et auxquelles il donne le surnom emphatique, mais ironique, àeprotomystœ, traitaient ce Rufin de traducteur maladroit d'Origène et dont il fallait se défier. Quant i lui , il ne saurait être de cet avis' , car il trouve que Rufin a rendu si fidèlement le sens et l'expression d'Origène , que sa traduction surpasse celles qu'Aquilée a faites du Phédon de Platon, et Cicéron du Ctésiphon de Démosthène. La troisième division de Ja bibliothèque contenait des livres d'un usage plus général et dont les deux sexes pouvaient également se servir.
De ces exemples et d'une foule d'autres détails répandus dans les historiens , on peut conclure que la littérature était encore , à cette époque , comme nous l'avons dit, très-répandue dans les hautes classes. Quoique nous ne puissions pas accorder à cette culture intellectuelle la profondeur et la solidité , il n'en est pas moins . remarquable de voir qu'elle inspirât autant d'intérêt . dans un siècle où des éléments si opposés luttaient ensemble et agitaient les esprits. Mais , ce qui est plus extra- . ordinaire encore , c'est que la vie sociale de ces mêmes classes élevées , peu ou nullement affectées par les malheurs tant publics que particuliers , suivait les mêmes habitudes adoptées depuis plusieurs siècles. On voyait la même ardeur pour les plaisirs , le même goût pour la magnificence , pour la table et pour toutes sortes de prodigalités qui avaient déjà énervé les forces de plusieurs générations, et que l'on peut regarder comme une des principales causes de la décadence et de la chute de l'Empire. Les riches s'épuisaient toujours en