CHAPITRE XX
prièrent saint Jean de travailler à sa conversion. Il se rendit chez elle ; mais rentrée de la maison lui fut refusée. Il insista longtemps en disant à cette femme qu'elle ne se repentirait pas de le laisser entrer. Ce qu'il demandait lui fut enfin accordé. À peine entré dans la maison , il dit à la coupable, avec sa douceur ordinaire : <* Quelle raison avea^vous de vous plaindre de Jésus , pour l'abandonner ainsi et vous plonger dans un abîme si déplorable ? » L'onction de ces paroles toucha vivement la femme, qui, voyant le Saint fondre en larmes , lui dit : « Pourquoi pleurez-vous si amèrement? » — • « Gomment, répondit Jeaft, pourrais-je retenir mes larmes, tandis que je vois le démon maître de votre fcœur ? »— « La porte de la pénitente , reprit Paësie , m'est-elle encore ouverte ? » Jean lui ayant répondu que les trésors de la miséricorde divine sont inépuisables , elle lui dit de la conduire où il voudrait. Ils se lèvent l'un et l'autre , et partent en silence. Paesie, devenue pénitente, quitta sa maison, sans donner aucun ordre , parce qu'elle renonçait au monde pour toujours , et ne voulait plus penser qu'à son salut. Bile passa le reste de sa vie dans les austérités de la pénitence , et mourut peu de temps après dans le désert. Saint Jean ne lui survécut que quelques années.
Une courtisane de Césarée, nommée Zoé, fut aussi convertie par saint Martinien, solitaire contemporain de Jean- !e-Nâin. Un soir, Zoé, couverte de haillons, se rendit à la cellule deMartinien, se donnant pour une personne pauvre qui s'était égarée dans le désert, et qui se voyait exposée à périr si on lui refusait l'hospitalité. Martinien consentit à la recevoir dans sa cellule. Le lendemain matin , Zoé quitte ses haillons, se revêt d'habits magnifiques qu'elle avait eu soin d'apporter avec elle, se présente dans cette paramxlevant le saint ermite, et lui déclara qu'elle
était venue de Césarée dans le dessein de lui offrir sa personne avec sa fortune. Martinien ne chercha pas son salut dans une prompte fuite. Dieu, pour le punir peutêtre de quelque présomption cachée , permit qu'il écoutât cette langue enchanteresse , et qu'il consentît dans son cœur à la proposition de Zoé. Comme il touchait au moment où plusieurs personnes venaient recevoir ses avis, il s'avança au-devant d'eux, dans l'intention de les congédier. A peine fut-il seul , que des remords salutaires dissipent le prestige ; il rougit de sa faiblesse, et retourne promptementà sa cellule. La première chose qu'il fit, en entrant , fut d'allumer un grand feu dans lequel il mit ses pieds* La courtisane accourut au bruit des cris que la douleur arrachait au Saint. Quelle fut la surprise de Zoé , quand elle le vit étendu par terre , baigné de larmes, et les pieds à moitié brûlés ! « Ah ! s'écriait Martinien , comment supporterai-je le feu de l'enfer, si je ne puis supporter celui-ci qui n'en est que l'ombre ? » Zoé fut éclairée et attendrie par la vue d'un tel spectacle. La grâce toucha son cœur 5 elle devint pénitente et pria le Saint de la placer dans la voie du salut. Martinien l'envoya au monastère de Sainte-Paule , à Bethléem , où elle passa le reste de sa vie dans les austérités les plus rigoureuses de la pénitence.
Notre Saint s'était tellement brûlé qu il resta longtemps sans pouvoir se servir de ses pieds.. Lorsqu'il fut en état de marcher, il se retira sur un rocher escarpe que la mer environnait de tous côtés , afin d' écarter de son cœur jusqu'à l'ombre même du danger ! Là , il vivait exposé aux injures de l'air, sans jamais voir aucun homme, excepté un marinier qui, deux fois par an, lui apportait du pain , de l'eau et des branches de palmier pour son travail. Six années se passèrent dans cette