‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 332 sur 378 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Jamais Arsène ne visitait ses frères; il se contentait de se rencontrer avec eux aux conférences spirituelles. Un jour, l'abbé Marc lui ayant demandé, au nom de tous les ermites, pourquoi il évitait ainsi leur compagnie , il répondit : « Dieu sait combien je vous aime a tous ; mais je sens que je ne puis tout à la fois être « avec Dieu et avec les hommes : il ne m'est donc pas « permis de quitter l'un pour converser avec les autres. » Cet amour de la solitude ne l'empêchait cependant pas de donner quelques leçons de vertu à ses frères , et nous avons encore plusieurs de ses sentences parmi celles des anciens Pères. On lui entendait répéter souvent : « Je « me suis toujours un peu repenti d'avoir conversé avec « les hommes et jamais d'avoir gardé le silence. » Il avait fréquemment à la bouche ces paroles que saint Euthyme et saint Bernard redisaient pour s'exciter à la ferveur : « Arsène , pourquoi as-tu quitté le monde et « pourquoi es-tu venu ici? » Comme on lui demandait pourquoi , étant si versé dans les sciences, il recherchait les avis et les instructions d'un moine qui n avait aucune connaissance des lettres , il répondit : « Je sais « les sciences des Grecs et des Romains ; mais je n'en « suis pas encore à l'alphabet de celle des Saints, dans « laquelle ce prétendu ignorant est un maître cona sommé. »

Les anciens , en parlant d'Arsène , ont remarqué principalement qu'il versait des larmes presque continuelles. Elles avaient leur source dans celte ardeur avec laquelle il soupirait sans cesse après la lumière de la glorieuse éternité , ainsi que dans cet esprit de componction, qui lui faisait déplorer les fautes de sa vie passée et les manquements qui échappaient tous les jours à sa fragilité ; mais il trouvait dans ces larmes une dou-

ceur inexprimable , comme il était facile de s'en apercevoir à cette sérénité majestueuse qui n'abandonnait jamais son visage.

Ce grand Saint vivait continuellement dans le souvenir et l'appréhension de la mort et du jugement de Dieu. Voilà pourquoi Théophile, patriarche d'Alexandrie, qui avait été toujours fort occupé d'affaires , s'écria avant de mourir : « Heureux Arsène , d'avoir toujours « eu ce moment devant les yeux ! »

Les larmes continuelles que répandait Arsène ne l'avaient point défiguré ; il avait même dans son extérieur un rayonnement céleste, qui provenait de la paix de son âme et de la sainte habitude de converser sans cesse avec Dieu. On admirait en sa personne une certaine grâce , qui était encore relevée par un air de majesté et de douceur, qu'il , conserva jusqu'à la fin de sa vie. Le poids des années courba, dans sa vieillesse, sa grande et belle stature; ses cheveux étaient blancs ainsi que sa barbe qui lui descendait jusqu'à la ceinture.

Il avait quarante ans , lorsqu'il quitta la cour; il passa un égal nombre d'années dans le désert deScété. Vers l'an 395 , il fut obligé d'en sortir, à cause d une irruption que firent les Maziques , peuple barbare de la Libye. Le danger passé, il revint dans sa cellule; mais il fut obligé de l'abandonner pour toujours vers l'an 434 , à cause d'une seconde irruption des mêmes Barbares qui massacrèrent plusieurs ermites. Il se retira d'abord sur le roc de Troé , nommé aussi Petra , vis-àvis de Memphis, et, dix ans après, à Ganope, près d'Alexandrie ; mais , ne pouvant supporter les distractions occasionnées par le voisinage de cette grande ville, il retourna à Troé , où il mourut.

Quand il se sentit près de sa dernière heure , il dit à

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