CHAPITRE XX
plus qu'un amas de ruines. II y resta neuf ans. Ce terme expiré, il résolut d'imiter le genre de vie de saint Siméon Stylite. Il gardait précieusement le scapulaire de ce Saint, qu'il avait reçu de Serge, son disciple.
Daniel choisit pour le lieu de sa retraite une montagne solitaire peu éloignée , près du Pont-Euxin : elle était à quatre milles de la mer, et à sept milles de Constantinople , du côté du nord. Un des amis de Daniel fit construire deux colonnes qui furent unies ensemble par des barres de fer, et qui n'en formaient plus qu'une. On mit au-dessus une colonne plus petite , au haut de laquelle était une espèce de tonneau environné d'une balustrade : c'était là qu'il demeurait. Comme il régnait dans le pays de grands vents et quelquefois un froid excessif, sa pénitence devint plus pénible encore que celle de saint Siméon Stylite. Vers l'an 463 , le seigneur du lieu lui fit construire une colonne plus forte et plus élevée que la première; Quand Daniel était obligé de prendre du repos , il s'appuyait sur la balustrade de sa colonne ; mais comme il était toujours debout , ses jambes et ses pieds enflèrent et il s'y forma des ulcères. Pendant un hiver il devint tellement roide et froid , que ses disciples , pour l'empêcher de mourir, montèrent sur sa colonne , où ils le dégelèrent en le frottant avec des éponges trempées dans de l'eau chaude. Malgré cet accident , il continua le même genre de vie jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Gennade , évêque de Constantinopie , successeur d'Anatole , ordonna Daniel prêtre •, il lut au bas de la colonne les prières préparatoires , puis il monta au sommet pour achever la cérémonie de l'ordination. Daniel célébra la messe sur sa colonne , et y administra la communion à plusieurs personnes.
En 465, un incendie arrivé à Constantinople réduisit
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en cendres huit des quartiers de cette ville. Le Saint avait prédit ce malheur; il avait en même temps conseillé au patriarche Gennade et à l'empereur Léon de le prévenir, en ordonnant des prières publiques deux fois la semaine. On n eut égard ni à sa prédiction , ni à ses conseils ; mais l'incendie en rappela le souvenir, et le peuple courut en foule à sa colonne. Daniel , touché de l'affliction de ceux qui avaient recours à lui, versa beaucoup de larmes , et les exhorta à fléchir la colère du ciel par la prière et le jeune.
Gubas , roi des Lazes , dans la Colchide , étant venu renouveler son alliance avec les Romains , l'empereur le mena voir Daniel , comme la merveille de son Empire. Le roi barbare, fondant en larmes , se prosterna au pied de la colonne, et le Saint fut choisi par les deux souverains pour l'arbitre du traité de paix. Gubas , de retour dans ses états, écrivit souvent à Daniel, pour se recommander à ses prières. Il lui fit construire une troisième colonne, qui touchait aux deux autres, en sorte que celle du milieu était plus basse , afin que le Saint put se mettre à l'abri dans les temps orageux. Daniel consentit enfin aux instances que lui fit l'empereur Léon, délaisser couvrir d'un toit le haut de sa colonne. Des herbes sauvages et des racines faisaient sa nourriture ordinaire; il jeûnait souvent plusieurs jours de suite sans rien manger. Dieu lui accorda le don de prophétie .et celui des miracles. Les malades venaient en foule à sa colonne , et il les guérissait en leur imposant les mains on en les frottant avec l'huile des Saints. Les instructions éloquentes qu'il adressait à ceux qui le visitaient opérèrent la conversion d'un grand nombre de pécheurs Il prédit à Zenon que Dieu le délivrerait d'un grand danger, qu'il succéderait à Léon, son beau-père, <p»
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serait pendant quelque temps dépouillé de l'Empire, maïs qu'il le recouvrerait. Léon étant mort au mois de janvier 474, Zenon fut /en effet, proclamé empereur. Il s'abandonna bientôt à toutes sortes de vices. Pendant les incursions des Huns dans la Thrace et des Arabes dans l'Orient , il acheva d'écraser ses sujets par les exactions les plus tyranniques. Ses querelles avec Vérine, sa belle-mère, le firent abandonner, et il se vit obligé de s'enfuir dans l'lsaurie,en 475, la seconde année de son règne.
Basilisque , frère de Vérine , s'empara du trône impérial. Il se conduisit aussi en tyran , et prit hautement sous sa protection les eutychéens. Non content d'avoir rétabli Timothée Élure et les principaux chefs de l'cutychianisme, il écrivit à tous les évêques une lettre circulaire , dans laquelle il ordonnait d'anathématiser et de brûler les actes du concile de Chalcédoine avec la lettre de saint Léon à Flavien. Les évéques et les clercs devaient être déposés , s'ils refusaient de souscrire celte circulaire et s'ils osaient faire mention du concile de Chalcédoine. La peine du bannissement était prononcée contre les moines et les laïcs qui ne suivraient pas la même ligne de conduite. Le pape Simplieius condamna énergiquementla conduite de Basilisque. I) choisit pour légat Acace , patriarche de Constantihopie, en lui enjoignant de s'opposer au rétablissement de Timothée à Alexandrie , et de maintenir, malgré la défense de l'empereur, le respect dû aux décisions du concile de Chalcédoine. Acace refusa donc de souscrire la lettre de Basilisque -, il se revêtit d'un habit de deuil, et couvrit d'un voile noir la chaire et l'autel de sou église. Dans cette crise si grave pour l'Eglise et pour l'Empire, on vit de nouveau quelle était l'influence t. ii. 25
prodigieuse exercée par les grands solitaires, et Tutilité de cette espèce de magistrature souveraine que leur décernaient le respect et la confiance des princes et des peuples. Le patriarche de Constantinople s'empressa d'instruire saint Daniel Stylite de ce qui s'était passé. Basilisque , de son côte , envoya aussi au Saint des plaintes contre le patriarche qu'il accusait de sédition, Daniel répondit que Dieu dépouillerait de la puissance impériale le persécuteur de son Église, et il ajouta à cette menace plusieurs reproches sur l'impiété du prince. L'envoyé, ne voulant point être porteur d'une telle réponse , pria le Saint d'écrire à Basilisque et de lui remettre la lettre cachée. Le patriarche, tant es son nom qu'en celui de plusieurs évéques qu'il avait assemblés , envoya deux fois conjurer Daniel, avec les plus vives instances , de venir au secours de l'Église. Le Saint consentit, après beaucoup de résistance, à descendre de sa colonne et se rendit à Constantinople. Le patriarche , les évéques et le peuple le reçurent avec de grandes démonstrations, de joie. Basilisque , effraye de cette disposition des esprits, se retira à l'Hebdomon, près de la ville. Le Saint l'y suivit ; mais , comme les plaies qu'il avait aux jambes et aux pieds l'empêchaient de marcher , on fut obligé de le porter , et cet humble pénitent reçut, en cette occasion, l'honneur accorde aux consuls. Les gardes du palais refusèrent l'entrée a Daniel. Le Saint, secouant la poussière de ses pieds , retourna dans la ville. Basilisque , saisi de frayeur, ails lui-même trouver Daniel, se jeta à ses genoux, de* manda pardon et promit d'annuler ses édhs. Le Saint lui annonça que les coups de la colère divine allaient tomber sur lui 5 puis il dit à ceux qui étaient présents : « Cette humilité apparente n'est qu'un artifice qui ca-
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che des projeta de cruauté. Vous verrez bientôt éclater la puissance de Dieu qui renverse les grandeurs humaines. » Après avoir prédit cette chute de Basilisque et opéré divers miracles, il retourna sur sa colonne.
Cependant Timolhce Élure fut rétabli sur le siège d'Alexandrie, et Pierre le Foulon sur celui d'Antioche. L'eutychianisine , soutenu et encouragé , se propageait rapidement; mais Zenon, ayant rassemblé une armée en Isaurie , revint bientôt pour chasser l'usurpateur» Basilisque se retira dans l'église, déposa sa couronne sur l'autel et chercha un asile dans le baptistère avec sa femme et son fils. Zenon les relégua tous trois dans un château de la Cappadoce , et les fit périr. L'empereur n'eut pas plutôt été rétabli sur le trône qu'il alla visiter Daniel. Notre Saint qui était, à cette époque, fort âgé, prédit sa mort. Il voulut qu'on rédigeât par écrit les instructions qu'il laissait à ses disciples, leur recommandant surtout de pratiquer l'humilité, l'obéissance, Y hospitalité , la mortification, d'aimer la pauvreté , de vivre dans la paix et dans l'union , de faire tous les jours de nouveaux progrès dans la charité, d'éviter les pièges de l'hérésie, d'obéir a l'Église, la mère commune des fidèles. Trois jours avant sa mort , il offrit le saint sacrifice à minuit , et eut une vision où les anges le consolèrent. Le patriarche Euphémius , qui l'assista dans ses derniers moments , le vit mourir sur sa colonne vers l'an 490 , le 4 1 décembre.
Les Saints dont je viens de rappeler la bienheureuse mémoire furent tous apôtres, par l'exemple de leurs vertus, par leur enseignement , par leur zèle h propager et à défendre la foi ; mais , dans cette première moitié du cinquième siècle, quelques autres Saints se vouèrent
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plus spécialement à la carrière de l'apostolat parmi les idolâtres. De ce nombre fut saint Victrice, évêquede Rouen. Dès qu'il fut en âge de porter l'épée, il alla servir dans les troupes de l'Empire, et IJieu permit que celtç milice séculière le disposât à celle de Jésus-Christ. A peine la lumière de la foi eut-elle éclairé son intelligence , qu'il prit la résolution de tout quitter pour le service de Dieu. Au premier conseil de guerre qui se tint dans le camp, il déposa sa casaque militaire et ses armes aux pieds de son tribun , à qui il demanda son congé. Cette action mit en fureur le tribun , qui ordonna d'arrêter Victrice comme déserteur et de le fustiger. Lorsqu'il le vit brisé de coups et couvert de sang, il le fit jeter dans une prison semée de fragments de pots cassés , afin de renouveler ses plaies et de prolonger son supplice. On ne le tira de cette prison que pour le faire comparaître devant le tribunal du comte de l'armée. Là , Victrice déclara qu'étant devenu soldat de Jésus-Christ, il se croyait obligé de se retirer de l'armée pour aller servir ce nouveau maître. Le juge condamna le Saint à la mort. Saint Paulin nous apprend que Dieu prit la défense de son serviteur. Le bourreau, chargé de lui couper la tête , fut tellement aveuglé qu'il ne put trouver l'endroit où il devait frapper. Cet homme. saisi de frayeur, laissa tomber son épée et prit la fuite. Ce prodige fut suivi d'un autre, par lequel Dieu rompit les chaînes du Saint. Les soldats , au lieu de lui remettre d'autres fers , coururent avertir leurs officiers de cet événement. Le comte , touché de ce récit , révoque sa sentence , change de dispositions à l'égard de Victrice, et le fait conduire à l'empereur Constance , qui, après avoir retenu le Saint pendant quelques jours à sa cour, plutôt comme un confesseur de Jésus-Christ qne