‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 356 sur 378 · CHAPITRE XX. JJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. JJ

d'études, égal aux auteurs de Tune et de l'autre langue. Il pense comme Pythagore, il divise comme Socrate, il explique comme Platon , il enveloppe comme Aristote, il flatte comme Eschine, il se passionne comme Démosthène , il est fleuri comme Horlensius , il s'enflamme comme Céthégus, il presse comme Curion,il temporise comme Fabius, il feint comme Crassus, il dissimule comme César, il conseille comme Caton, il dissuade comme Appius , il persuade comme Tullius ; et , pour en venir à une comparaison avec les saints Pères , il construit comme Jérôme , il détruit comme Lactance , il établit comme Augustin , il s élève comme Hilaire < il s'abaisse comme Jean , il console comme Grégoire , il est abondant comme Orose, il est serré comme Rufin, il narre comme Eusèbe , il touche comme Eucher, il presse comme Paulin, il se soutient comme Ambroise.» La lettre suivante, écrite après la mort de Claudien Mamert, renferme moins de jeux d'esprit et d'exagérations, et nous présente des sentiments plus vrais et des détails plus intéressants :

« Sidonius à son cher Pétréius, salut.

« Je suis désolé de la perte que vient de faire notre siècle, par la mort toute récente de ton oncle Claudianus , enlevé à nos yeux, qui ne verront plus désormais , je le crains, aucun homme pareil. Il était, en effet, plein de sagesse et de prudence, docte, éJégant, ingénieux et le plus spirituel des hommes de son temps , de son pays, de sa nation ; il fui toujours philosophe , sans jamais offenser la religion; et, quoiqu'il ne s'amusât point à faire croître ses cheveux ni sa barbe , quoiqu'il se moquât du manteau et du bâton des philosophes , quoiqu'il allât même quelquefois jusqu'à les détester,

il ne se séparait cependant de ses amis les platoniciens que par l'extérieur et par Ja foi. Bon Dieu! quelle fortune toutes les fois que nous nous rendions auprès de lui pour le consulter ; comme tout à coup il se donnait tout entier à tous , sans hésitation et sans dédain , trouvant son plus grand plaisir à ouvrir les trésors de sa science , lorsqu'on venait à rencontrer les difficultés de quelque question insoluble ! Alors , si nous étions assis en grand nombre auprès de lui , il nous imposait à tous le devoir d'écouter, n'accordant qu'à un seul, celui que peut-être nous eussions choisi nous-mêmes , le droit de parler *, puis , il nous exposait les richesses de sa doctrine, lentement, successivement, dans un ordre parfait, sans le moindre artifice de geste ni de langage. Dès qu'il avait parlé , nous lui opposions nos objections en syllogismes -, mais il réfutait toutes les propositions hasardées de chacun , et ainsi rien n'était admis sans avoir été mûrement examiné et démontré. Mais , ce qui excitait en nous le plus grand respect , c'est que toujours il supportait , sans la moindre humeur, la paresseuse obstination de quelques-uns : c'était, à ses yeux, un tort excusable , et nous admirions sa patience, sans savoir l'imiter. Qui aurait pu craindre de consulter, sur les questions difficiles , un homme qui ne se refusait i aucune discussion, ne repoussait aucune question, pas même de la part de gens idiots et ignorants?

c C'en est assez sur ses études et sur sa science; mais qui pourrait louer dignement et convenablement les autres vertus de cet homme qui , se souvenant toujours des faiblesses de l'humanité , assistait les clercs de son travail , le peuple de ses discours , les affligés de ses exhortations , les délaissés de ses consolations , les prisonniers de son argent , ceux qui avaient faim, en

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leur donnant à manger, ceux qui étaient nus , en les couvrant de vêtements? Il serait, je pense, également superflu d'en dire davantage à ce sujet ; car les vertus dont il avait orné et enrichi sa conscience , pauvre qu'il était des biens terrestres , il s'étudiait soigneusement à les cacher, dans l'espoir de la rétribution future. Tout plein d'affectueux égards pour son frère aîné , qui était évêque, il le chérissait comme un fils et le vénérait comme un père 5 celui-ci , à son tour, l'environnait de la plus haute considération , trouvant en lui un conseiller dans ses jugements , un collaborateur dans ses églises , un procurateur dans ses affaires , un métayer dans ses domaines , un collecteur pour ses tributs , un compagnon dans ses lectures , un interprète dans ses explications, un ami dans ses voyages. C'est ainsi que tous deux, par une admirable rivalité , se rendaient les devoirs d'une confiance, d'une fraternité réciproque. Mais pourquoi, loin de calmer notre douleur, ne fais-je que la nourrir davantage ?

« Ainsi donc, et nous avions voulu le dire d'abord , nous avons, en l'honneur de cette cendre ingrate, comme parle Virgile , c'est-à-dire qui ne saurait nous rendra grâces , composé une triste et lamentable complainte , non sans beaucoup de peine , car n'ayant rien dicté depuis longtemps , nous y avons trouvé plus de difficultés; toutefois, notre esprit, naturellement paresseux* a été ranimé par une douleur qui avait besoin de se ré* pandre en larmes. Voici donc ces vers, :

« La gloire et la douleur de notre frère Mamert, Tu* « nique pompe des évéquee qui l'adiuiraient , sous ce « gazon repose Claudianus. En ce maître brilla une triple ce science, celle de Rome , celte d'Athènes et oelle du

« Christ ; et, dans la vigueur de son âge, simple moine, « il l'avait conquise tout entière et en secret. Orateur, « dialecticien, poëte, savant docteur dans les livres sa- « crés , géomètre et musicien , il excellait à délier les « nœuds des questions les plus difficiles et à frapper du « glaive de la parole les sectes qui attaquaient la foi ca- « tholique. Habile à moduler les psaumes et à chanter, « en présence des autels et à la grande reconnaissance de « son frère, il enseigna à faire résonner les instruments « de musique $ il régla , pour des fêtes solennelles de « Tannée, ce qui devait être lu en chaque circonstance. « Il fut prêtre du second ordre, et soulagea son frère du « fardeau de l'épiscopal; car celui-ci en portait les insi- « gnes, et lui tout le travail. Toi donc, ami lecteur, qui « t'affliges , comme s'il ne restait plus rien d'un tel « homme , qui tpie tu sois, cesse d'arroser de larmes tes « joues et ce marbre ; la gloire et le génie ne sauraient « être ensevelis dans un tombeau. »

« Voilà les vers que j'ai gravés sur les restes de celui qui fin notre frère à tous -, car j'étais absent lors de ses funérailles, et je n'ai pas néanmoins, pour cela, perdu entièrement l'occasion si désirée de pleurer (1). »

Né à Lyon en 431 , saint Sidoine Apollinaire mourut à Clermont, au milieu de son troupeau, le 21 août 482. Ses poèmes et ses lettres sont la plus fidèle image de son siècle. Dans ses idées, ses habitudes, ses goûts, son style, il reproduit toute la société au milieu de laquelle il a vécu , avec le mélange bizarre de la civilisation et de la barbarie, du paganisme et du christianisme. S'il fut un admirable évêque par ses vertus et son dévouement, il

(1) OffMvro 4k Sftfe**, 1. 1 , p. 317, 365.

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