CHAPITRE XX
efface les premiers, et il n'est rien de notre antique union que je n'oublie volontiers , puisque les nouveaux liens de ta charge rendent notre amour et plus solide et plus fort.
« Oh ! si Dieu voulait que je pusse t' embrasser ! Mais je fais en esprit ce que je ne puis faire autrement, et, en présence du Christ, j'honore et j'embrasse, non plus un préfet de la république , mais un évêque de l'Église, lequel est mon fils par son âge, mon frère par sa dignité, mon père par son mérite. Prie pour moi , afin qu'étant consommé dans le Seigneur, j'achève l'œuvre qu'il m'a imposée et que je remplisse enfin en lui le reste de ma vie ; moi qui , ô malheur, en ai employé la plus grande partie à des objets profanes et étrangers ; mais il y a miséricorde chez le Seigneur. Souviens-toi de moi (1). »
A cet admirable langage vous reconnaissez l'évêque dont l'intelligence , comme le cœur, avait entièrement rompu avec la tradition païenne.
L'ami, le conseiller et le secrétaire de saint Léon-le- Grand, saint Prosper d'Aquitaine, est auteur d'unpoëme qui a été imité par Louis Racine. Sa jeunesse fut orageuse, mais les bouleversements du monde, à la suite des invasions des Barbares, lui firent sentir et redouter la justice de Dieu. Il se convertit, expia ses fautes par ses larmes et ses austérités, et consacra le reste de sa vie à défendre la foi et l'Eglise. Presque tous ses ouvrages ont été composés pour combattre l'hérésie semi-pélagienne -, le plus célèbre est le poëme des Ingrats, nom qu'il donne aux Pélagiens et aux semi-Pélagiens, regardés comme ingrats envers la grâce de Jésus-Christ. La
(I) OEuvres de Sidoine, trad. par Grégoire et Collombet , 3 toi. , Lyon.
critique moderne a sanctionné l'admiration des contemporains de saint Prosper pour ce poëme. « On s'étonne , dit BailLet, que saint Prosper ait pu accorder la beauté de la versification avec les épines de la matière, et que l'exactitude pour les dogmes de la foi soit si régulièrement observée , malgré la contrainte des vers et la liberté de l'esprit poétique. Les vérités y sont présentées avec les ornements naturels de la poésie , c'est-à-dire avec une hardiesse également agréable et ingénieuse. » Son imitateur, Louis Racine, a écrit ces vers dans son poëme de la Grâce :
Disciple d'Augustin, et marchant sur sa trace , Prosper s'unit à lui pour défendre la grâce, Il poursuivit Terreur dans ses derniers détours , Et contre elle des vers emprunta le secours.
« Le poëme des Ingrats, dit M. Guizot, est l'un des plus heureux essais de poésie philosophique qui aient été tentés dans le sein du christianisme (1). »
Nous possédons de saint Prosper un livre sur la Grâce et le libre arbitre, des lettres, des épigrammes, un commentaire sur les psaumes , des sentences, tous écrits destinés à défendre la doctrine de saint Augustin ; une Chronique , citée souvent dans notre histoire, commençant avec l'origine du monde et finissant à Tannée 455, après le pillage de Rome par Genséric. Saint Prosper survécut peu de temps à saint Léon ; sa mort , dont la date n'est pas fixée avec certitude , est portée vers Vannée 463. Il était laïque.
(i Cours tfhist. moderne, t. î, p. 165,