CHAPITRE XX
tellectuelle et morale. L'abaissement des caractères , produit par un système d'éducation publique dépourvu de toute vérité , de toute grandeur et de toute puissance dans les idées et les convictions, précipita la ruine des institutions politiques qui garantissaient la dignité et la liberté des citoyens , rendit le pouvoir politique de plus en plus absolu et oppresseur, les peuples de plus en plus incapables et de se faire respecter de leurs maîtres et de défendre l'indépendance nationale contre l'étranger. L'adulation, le servilisme le plus abject envers l'autorité croissait en raison même des calamités dont elle accablait ses sujets et de son impuissance à les protéger contre l'ennemi. L'empereur était regardé comme un être d'une nature supérieure aux autres hommes , auquel, après Dieu, on devait un culte d'adoration. Les épithètes de dwinus, sacratus, cœlestis, étaient prodiguées à sa personne. Les statues qu'on lui élevait étaient portées en procession avec une pompe toute religieuse et recevaient les hommages donnés à la divinité. Cette dégradante flatterie se livra même à de tels excès que certains empereurs en rougirent, et se déterminèrent à rendre des édits destinés à réprimer l'extravagance de ces honneurs, et à en retrancher tout ce qui rappelait le paganisme. On a vu que ces divinités impériales n'avaient ni le courage ni le pouvoir suffisants pour défendre l'Empire et protéger son indépendance contre les Barbares. Le peuple, pour comble de malheur, supportait encore la peine de cette lâcheté et de cette impuissance de ses souverains; car, non-seulement il était exposé au pillage, à la captivité, à la mort, compagnes inévitables de l'invasion des Barbares, mais les empereurs, pour lever et payer des armées toujours vaincues , accablaient ce pauvre peuple d'impôts , sous
le poids desquels les familles les plus riches succombaient. De là , ces émigrations nombreuses , qui étaient une nouvelle cause de ruine pour les provinces. J'ai fait entendre les voix éloquentes qui nous ont décrit cette horrible misère de l'Empire romain ; elle était universelle : de vastes étendues de pays restaient en friche et désertes , soit parce que les habitants avaient été emmenés en captivité par les Barbares , soit parce que les propriétaires eux-mêmes avaient renoncé à les cultiver, ne pouvant plus payer les impositions. A tous ces maux, ajoutez l'arbitraire, l'injustice et la cruauté dans l'administration , la vanité des souverains , leur dépendance des favoris, les intrigues des courtisans, et vous comprendrez l'immense dégoût qui enleva à tous ces peuples et la volonté et la force de défendre leur fortune, leur vie, leur patrie contre les Barbares. Voilà ce qui explique pourquoi l'Empire romain n'avait plus de romains pour combattre et se vit condamner à solder d'autres Barbares pour commander et recruter ses armées (1). Au milieu de cette situation, la cour ne diminuait rien de sa magnificence et de ses prodigalités, et les empereurs continuaient à se montrer en public avec une pompe et un éclat dignes de l'empire le plus florissant et le plus glorieux. Un diadème d'or, splendidement orné de pierres précieuses, brillait sur leur tête ; eux seuls avaient le droit de porter la pourpre et des manteaux de soie sur lesquels étaient brodées en or des figures de dragons ; leur trône était en or
(1) Voyez Claudien, tableau de la misère dans tes provinces Asiatiques, Eutrop., Il, v. 244 stf.; S al vien, plusieurs passages sur l'Espagne, les Gaules et l'Italie :& Gubernat. Del; Victor de Vite, sur l'Afrique; ajoutez les récits de ce Grec, osi trouva un asile et l'aisance chez les Huns, mais la misère, l'oppression et l'injustice dans l'Empire grec* Prisais, de légat.
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massif 5 ils se montraient toujours au peuple entoures de la foule de leurs courtisans , de leurs gardes et de leurs domestiques ; toutes les armes de ces gardes et les brides de leurs chevaux reluisaient de l'éclat de l'or ; deux mulets , d'une blancheur éblouissante , traînaient le char impérial, en or massif, orné de rideaux de pourpre , garni de coussins blancs , couvert de pierres précieuses , et dont les panneaux dorés étincelaient aux rayons du soleil d'Orient,
Comprenez-vous pourquoi les monastères et les déserts étaient peuplés de la foule des âmes honnêtes, pures et libres qui fuyaient le spectacle de ces avilissements , de ces intrigues , de ces passions honteuses , de ces ruines morales et sociales , et qui , dans le repos de la solitude , s'écriaient comme Synésius :
a Heureux qui , fuyant les cris a fia niés de la matière et s'échappant d'ici-bas , monte vers Dieu d'une course rapide ! Heureux qui, libre des travaux et des peines de la terre, s'élançant sur les routes de l'âme, a vu les profondeurs divines ! »
La vie monastique, au milieu de ces révolutions et de ces invasions qui renversaient les existences les plus florissantes , devenait aussi le seul asile réservé à celui qui avait tout perdu dans le monde. Citons encore un exemple.
Paulin (qu'il ne faut pas confondre avec saint Paulin de Noie) était né à Pella , en Macédoine , au sein d'une famille riche et considérée : son père était préfet. Il raconte ses premières années , les événements de son existence, son arrivée dans les Gaules, l'histoire de ses sentiments intimes, les motifs qui lui ont inspiré la résolution de se consacrer à la vie contemplative, dans un t. il. 29
poëme intitulé : Carmen Eucharisticum. Cet ouvrage est parvenu jusqu'à nous, mais dans un texte fort altéré (1). Il est d'un grand intérêt pour la connaissance des mœurs du temps. Nous y apprenons comment il reçut dans sa jeunesse l'instruction élémentaire , comment il s'abandonna à tous les plaisirs et à toutes les voluptés avec l'ardeur naturelle à son âge, comment ses parents l'engagèrent à se marier, dans sa vingtième année , et cherchèrent surtout pour lui une femme d'une ancienne famille. Possesseur de grandes richesses , il continua à mener une vie agréable et voluptueuse, se rassasiant de plaisirs , construisant des palais dans une partie de sa province , pendant que l'autre partie était en proie aux affreux ravages des Barbares ; sa maison est montée avec le luxe le plus brillant, et composée de nombreux domestiques ; il s'occupe principalement de diriger ses propriétés, et se plonge dans toutes sortes de jouissances. Tout à coup, à l'âge de trente ans, le malheur tombe, comme la foudre, sur sa tête. Il perd d'abord son père ; puis les Barbares inondent la contrée de la Gaule qu'il habite ; ses biens , ses richesses courent les plus grands dangers. Pour les sauver, il s'attache au fantôme d'empereur nommé Âttale , parce qu'il espère trouver dans ce souverain un appui, et il obtient la place de cornes largitionum. Mais son nouveau maître lui-même , sans aucun pouvoir, n'est pas en état de le protéger ; les Goths dévastent et pillent ses propriétés, et il se voit enfin obligé de quitter Bordeaux. Pauvre et
(1) Lt titre complet de ce poëme est : Carmen Eucharisticum Deot sub Epi*»* rfcftf mem texte; la meilleure édition est celle-ci : Paullini Petrocorii de viu S. Mit* tiniiib. sex — Teriulliani Carmea de Jona — Paullini Carmea Eacharirtiouai iUntt. Casp. Barihîiis éd. Daumius Lips. 1681. — On peut encore conwW «W Paalin , Klftrt. fttter. de la France, t. II, p. 348.