‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 364 sur 378 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

« des escabelles de bois à trois pieds ; au lieu des ma- « gnifiques rideaux qui ornaient naguère les fenêtres, on « ne voit plus que des lambeaux d'une étoffe grossière, « semblable à celle dont on se sert pour faire des ci lices ; ce il n'y a plus de lit de plume ; la table est dépouillée <x de ses anciens ornements , et Ton y sert plus de léguée mes que de viandes. Si Ton voit quelques mets plus ce recherchés que les autres, c'est pour les offrir aux con- « vives; quant à lui, il n'y touche pas. Après avoir quitté c la table, je demandai aux assistants quel genre de vie ce il avait choisi : celte de moine, de prêtre ou de péni- « tent. On me répondit qu'il exerçait certaines fonctions ce ecclésiastiques auxquelles ses concitoyens l'avaient élu « depuis peu, et qu'ils l'avaient forcé, malgré lui, d'ao <c cepter. Le lendemain malin , pendant que ses cornée mensaux étaient à la chasse , je lui fis demander un a entretien particulier. Il me l'accorda. Je l'embrassai, or sans qu'il se doutât de ce qui m'amenait auprès de ce lui , et je commençai par le féliciter de la haute dice gnité ecclésiastique à laquelle il avait été élevé ; puis «r je lui exposai ma prière. Je lui fis part de la demande a de Turpion, lui présentai sa pénible situation, lui pei- « gnis la misère à laquelle il était réduit, et qui paraisse sait d'autant plus cruelle à ses amis désolés que le « malheureux allait quitter la vie sans avoir payé ses « dettes. J'espérais , ajoutai-je , que Maxime songerait à « sa nouvelle profession et à ses anciennes liaisons d'ace mitié avec Turpion pour mettre fin aux barbares persé- « cutions de ses hommes d'affaires, en accordant le délai ce qu'on lui demandait. Si le malade mourait, il fallait «e que ses héritiers obtinssent le répit d'une année pour le « deuil, et si, au contraire, Turpion avait le bonheur de ci se rétablir, il fallait lui laisser le temps de reprendre

a des forces, sans troubler son repos. Je n' avais pas en- « core achevé de parler que je vis Maxime fondre en « larmes, non pas de regret pour le retard de son rem- « boursement, mais de pitié pour le danger que courait « son débiteur. Après s'être remis , il me dit : Loin de « moi l'idée d'exiger, ecclésiastique , d'un malade, ce « que , soldat , je n'aurais pas voulu demander à un « homme en bonne santé. Ses enfants mêmes me sont « si chers que s'il arrive malheur à mon ami, je ne leur « demanderai que ce qui est réclamé par la plus stricte «justice. Ecrivez donc à ces affligés, et pour donner « plus de poids à votre lettre , j'y joindrai quelques « mots de moi, pour leur dire que, quelle que soit «l'issue de la maladie, et je désire qu'elle soit heu* « reuse pour mon frère , je leur accorde un délai d'un « an, et en outre j'abandonne tous les arrérages desin- « téréts , et je me contenterai du remboursement du ca- « pital prêté. »

Tels étaient les sentiments chrétiens qui établissaient, à cette époque , dans les relations de la vie , plus de douceur et de bienveillance réciproque. La multitude des faits exposés dans cette histoire ont démontré avec quel dévouement, quel courage et quelle persévérance tous les ordres de l'Église luttaient pour guérir les plaies profondes produites par la misère, par l'oppression des gouvernements , par les Barbares. C'est aux pauvres que les hommes opulents qui embrassaient la vie religieuse distribuaient leurs richesses ; elles servaient encore à fonder ces établissements de charité ouverts , dans tout l'Empire romain , aux voyageurs, aux malades, à tous les infirmes. Malgré le pouvoir absolu et despotique exercé par le souverain , l'Église était parvenue à rendre

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la législation plus douce. L'Église seule représentait le peuple dans la direction des affaires publiques et soutenait ses intérêts contre l'arbitraire des agents du gouvernement impérial. Le droit d'asile qu'elle exerçait protégeait non-seulement les criminels, mais surtout les personnes poursuivies pour leurs opinions politiques, et mettait par conséquent, à la cruauté des chefs et des partis, des obstacles qu'ils n'osaient franchir. Pendant que les autorités temporelles et les employés inférieurs devenaient trop souvent les instruments aveugles de la violence des souverains , les clercs et les moines avaient seuls le courage de résister et de se poser en défenseurs du peuple. Celui-ci voyait dans les évêques les meilleurs et les plus puissants gardiens de ses droits et respectait dans leur personne , au milieu de tant de souffrances et de calamités , des pères et des sauveurs : c'est là ce qui explique ces actes nombreux de citoyens d'une ville choisissant pour évêque l'homme le plus honnête et le plus considéré parmi eux, alors même qu'il n' était-pas ecclésiastique, et le poursuivant de leurs instances jusqu'à ce qu'il eût consenti à se laisser sacrer : c'est ce qui arriva à Synésius , à Maximus , à Pinien , gendre de Mélanie l'ancienne, comme je l'ai raconté , et à tant d'autres. Je viens de nommer l' évêque philosophe et poète , Synésius ; lui aussi nous apprend quelle était la puissance des évêques, quand il s'agissait de prévenir les injustices, de résister aux oppresseurs du peuple. Cyrène et la Pentapole formaient une province séparée, ayant chacune un gouvernement particulier, qui jouissait d'un pouvoir absolu , à cause de son éloignement de la capitale. Andronic s'était fait donner à Constantinople le gouvernement de cette province , et il la trouva désolée par des maux de toute espèce. Les tremblements de

terre, la peste, les incendies s'étaient joints aux troubles intérieurs et à la guerre étrangère pour réduire les malheureux habitants à la plus profonde misère. Andronic, au lieu de remédier à cette situation , la rendit encore plus déplorable. Quelques agitations politiques ayant eu lieu dans la province, il reçut de Constantinople Tordre de punir les coupables , de faire une enquête sévère sur les dispositions des citoyens et d'empêcher à l'avenir de nouvelles conspirations. Il exécuta cette commission avec la cruauté la plus révoltante, se montrant surtout inépuisable dans l'invention de nouvelles peines et infatigable dans l'application des plus atroces tortures. Il faisait écraser les pouces , contourner les pieds , presser les membres les uns contre les autres , écraser les nez, couper et déchiqueter les oreilles et les lèvres avec des ciseaux et des pinces. Les habitants souffraient en silence ; mais le désespoir les poussait au suicide. Les membres de l'Eglise furent seuls à s'opposer à cette conduite, d'abord par des prières et des représentations; mais elles furent méprisées. Un des citoyens les plus riches et les plus considérés de la province ayant refusé au tyran Andronic la main de sa fille , fut arrêté et torturé, sous le prétexte d'avoir commis un délit politique. L'évêque Synésius apprend ce nouvel acte de cruauté , accourt immédiatement à l'endroit où le malheureux était supplicié et lui applique le droit de protection de l'Église. Andronic déclare qu'il parviendra a s'emparer du protégé de Synésius; mais l'évêque convoque le concile de la province,, et il excommunie Andronic et ses complices. Cette mesure fait trembler enfin le tyran, qui proteste de son repentir, promet de se corriger et demande seulement que l'on suspende la publication de la sentence ; mais le gouverneur n'ayant point

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