CHAPITRÉ IV
était coupable et qu'il ne méritait pas la communion du Saint-Siège , en déclinant son jugement par une fuite honteuse. Enfin, le Pape recommande aux évéques de ne point excommunier légèrement. Nous avons appris , dit-il, que des personnes ont été excommuniées pour des fautes légères, pour quelques paroles , par exemple , et qu'une âme pour qui Jésus-Christ a versé son sang, blessée ainsi par une peine si atroce , est demeurée en quelque sorte sans armes, exposée aux attaques du démon et dépouillée de tout ce qui pouvait l'en mettre à couvert. Mais doit-on s'étonner qu'il soit bien tel envers les laïques , celui qui a coutume de se réjouir de la condamnation des évéques.
Nous avons vu que le Pape avait retiré à saint Hilaire le droit de convoquer des conciles, et transféré à l'évêque de Vienne les privilèges de métropolitain , dont jouissait l'é vêque d'Arles. Saint Hilaire et plusieurs autres évéques regardèrent cette mesure comme un abus d'autorité , attendu que les droits de métropolitain avaient été assurés au siège d'Arles par un des prédécesseurs de saint Léon, Zosime, lequel avait mis fin à la discussion qui existait à ce sujet entre les évéques d'Arles et de Vienne , en instituant le premier son vicaire dans la Gaule. C'est en se fondant sur l'autorité accordée à son siège que saint Hilaire avait déposé Célidonius , et un passage de la lettre de saint Léon à l'évêque de Vienne prouve qu'il reconnaissait ce droit à Hilaire. Il disait : « Mansisset narnque in illum prolata sententia > si ob~ vjectorum veritas extitisset. » On ne saurait faire un reproche à saint Léon d'avoir réintégré Célidonius , car le Pape était reconnu par tout le monde comme juge en dernier ressort , et sa conduite fut parfaitement légale en annulant un jugement dont les motifs étaient con-
traires à la vérité. La seule question est de savoir si la manière violente dont Hilaire avait usé de son droit présentait une raison suffisante pour l'en priver. À cet égard les opinions diffèrent. D'un côté , le janséniste Quesnel, voulant envenimer la querelle et diminuer l'autorité du Saint-Siège, s'appuie, pour blâmer saint Léon, sur le compte que rend de cette affaire saint Honorât, évêque de Marseille, dans la vie de saint Hilaire } de l'autre côté , les Ballerini , dans leur édition des œuvres de saint Léon , combattent avec science et profondeur les arguments de Quesnel , et soutiennent que le Pape était dans son droit. Le plus sûr, sans doute, est de suivre à ce sujet une opinion qui , indépendamment même de l'autorité de Baronius, paraît la plus sage ; il dit , sous la date de l'an 464, à l'occasion d'une affaire semblable de Tévêque saint Mamert , de Vienne : « Non mire-' ris , lector, Romanum pontificem adversus Mamcrtum adeo vehementer insurger*, virum, ut declarunt éventa, sanctitate insignem, in his enim, qùœ contentiosi fort sunt , perfacile est quemquam decipi. PersimUe etiam S. Leoni accidit, qui in S. Hilarium eadem ex causa acerrime invectus est. Quis nesciat sœpe accidere, ut falsis accusationibus et subreptionibus aures Pontificutn repleantur, et cum putant agere, quod j us tum apparent, exagitent innocentent (1). »
Cette discussion avec les évoques de la Gaule détermina Valentinien IH à promulguer Tannée suivante, 445, une constitution en vertu de laquelle la primauté de l'évêque de Rome était reconnue de la manière la plus formelle par le gouvernement , et qui constate la grande autorité, la haute influence que le Pape exerçait sur
(1) Baron., Annal, ad a*n. 464; p. 315, t, Vf éd, Venise,
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l'empereur. Voici la traduction de ce document mémorable^):
« Il est certain qu'il n'y a point pour nous et pour notre empire d'autre appui que la faveur divine, que la foi chrétienne et notre vénérable religion nous aident principalement à mériter. La primauté du Siège apostolique ayant été affermie par le mérite de saint Pierre, prince de Pépiscopat, par la dignité de la ville de Rome et aussi par le sacré concile (de Nicée) , que personne rf ose rien attenter contre l'autorité de ce Siège $ car alors les églises jouiront enfin d'une paix inaltérable , lorsqu'elles reconnaîtront toutes leur chef. C'est aussi ce çai avait été inviolablement observé jusqu'ici. Mais Hilaire d'Arles , comme nous l'avons appris par la fidèle relation du vénérable Léon, Pape de Rome, s'étant obstine' dans ses entreprises illicites , un désordre affreux s'est emparé des églises transalpines. Car Hilaire, qu'on appelle évêque d'Arles , a envahi , sans le consentement du pontife de l'Église romaine, tant les jugements que les ordinations des évêques , sans autre droit que son audace. Dépourvu de toute compétence , il a chassé les uns et ordonné scandaleusement les autres contre le gré des peuples. Et comme ils n'étaient pas facilement reçus par ceux qui ne les avaient pas choisis , rassemblant autour de soi une troupe armée , il entourait leurs murs comme on assiège une ville ennemie , s'en ouvrait l'entée par violence , et conduisait à un siège de concorde
(0 Bpist. S. Léon, X , et Observ, B aller, i. , n , p. 994.
et de repos , avec l'appareil de la guerre , ceux qui devaient annoncer la paix. Ces attentats contre la majesté de l'Empire et contre la révérence due au Siège apostolique ayant été constatés par l'ordre du religieux Pape de Rome, une sentence irréformable a été portée contre Hilaire , à cause de ceux qu'il a illégitimement ordonnés. Cette sentence n'avait pas besoin de notre sanction IMPERIALE POUR ETRE EXECUTEE DANS LES GAULES ;
car que ne peut pas dans les églises l'autorité d'un si grand pontife ? Cependant nous avons cru devoir porter cette constitution pour empêcher que dans la suite Hilaire , à qui la seule clémence du Pape laisse encore la qualité d'évêque ou toute autre, n'employât la violence des armes dans les affaires ecclésiastiques , ou ne se montrât réfractaire aux ordonnances du Pontife romain-, car de pareilles entreprises violent la fidélité et le respect qui nous sont dus. Nous ne prétendons pas seulement arrêter ces excès énormes , mais afin de prévenir les plus légers troubles dans les églises , et pour que la discipline ecclésiastique ne souffre aucune altération, nous ordonnons , par cet édit irrévocable , que les évêques, soit des Gaules, soit des autres provinces, ne puissent rien innover contre l'ancienne coutume, sans l'autorité du Pape de Rome 5 mais que tout ce que l'autorité du Siège apostolique a décerné ou décernera soit pour tous une loi inviolable , en sorte que si un évêque , ayant été cité par l'évêque de Rome à son tribunal, refuse d'y comparaître, il y soit contraint par le gouverneur de la province, »
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Cette constitution impériale montre quel était, au cinquième siècle , le droit public de l'Église. Le Pape , l'empereur , les évêques , le peuple , tous avaient la même opinion sur l'indépendance et la primauté du Saint-Siège dans les affaires spirituelles.
Ce conflit entre deux si grands saints est un témoignage , Lien fait pour nous humilier, de l'infirmité humaine, qui n'est pas étrangère aux plus sublimes vertus. Saint Hilaire se laissa entraîner par l'ardeur de son zèle, par des prétentions exagérées, qui pouvaient être nuisibles à l'Eglise, ce Son exemple, dit un historien moa derne de l'Eglise, s'il n'eût été réprimé, pouvait avoir a des suites fâcheuses. Un de ses successeurs aurait pu « en abuser, ainsi que du prétexte que la ville d'Arles <r était la métropole civile des Gaules par la résidence « du préfet , pour s'arroger une domination séculière o sur toutes les églises de ce pays (1). »
Saint Hilaire se garda bien de persister dans ses prétentions et de rester éloigné du Saint-Siège, Il s'appliqua tout entier à apaiser saint Léon et lui adressa plusieurs lettres à ce sujet. Le Pape aussi oublia la faute du saint évêque , et dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après sa mort, il l'appelait Hilaire de sainte mémoire (2).
Cet éloge était bien dû à une si belle vie \ arrêtonsnous quelques instants pour la contempler et l'admirer. Saint Hilaire, parent de saint Honorât d'Arles, naquit dans les Gaules vers l'an 401 , au sein d'une famille fort distinguée. Il fut élevé d'une manière conforme à son illustre naissance. On lui donna des maîtres habiles
(1) L'abbé Rohrbacher, t. VIII, p. 156.
(2) Ep. XXXVII à Ravcnnius, successeur de saint Hilaire.
pour l'instruire dans la connaissance des belles -lettres. Il fît de grands progrès dans les différentes branches de la littérature, surtout dans la philosophie et V éloquence. Mais lui-même nous apprend le peu d'estime que Ton doit avoir pour tous ces avantages lorsqu'ils sont séparés des biens de la foi : « Nous sommes , dit-il , tous « égaux en Jésus-Christ. Le plus haut degré de noblesse « est d'être compté parmi les serviteurs de Dieu. Des « parents illustres et les qualités de l'esprit ne nous élè- « veront au-dessus des autres qu'à proportion que nous « nous mépriserons nous-mêmes. » Au reste, saint Hilaire ne se conduisit pas toujours d'après ces maximes; il y eut un temps où il aima le monde et en rechercha les honneurs. Saint Honorât, son parent, fut l'instrument dont Dieu se servit pour lui ouvrir les yeux sur le danger que courait son salut.
Honorât, après avoir abandonné sa patrie, s'était retiré dans Tile de Lérins et y avait fondé un grand monastère. Son éloignement du monde n'avait rien enlevé à ses tendres sentiments pour Hilaire; il crut même ne pouvoir lui donner de plus solides preuves de son amitié qu'en essayant de le gagner entièrement à Dieu. Il partit donc de Lérins pour aller trouver Hilaire. Persuadé quef les réflexions qui l'avaient détaché du monde produiraient le même effet sur le cœur de son ami , il les lui suggéra de la manière la plus touchante et la plus pathétique : «Que de larmes, dit saint Hilaire, ne répandit « pas ce vertueux ami pour amollir la dureté de mon « cœur ! Combien de fois ne m'embrassa-t-il pas avec « tendresse , afin d'obtenir de moi que je pensasse sé- «, rieusement au salut de mon âme ! Je restai cependant « insensible : rien ne fut capable de m'ébranler. »
Honorât, voyant que tous ses efforts étaient inutiles,