‹ Histoire du pontificat de S. Léon-Le-Grand et de son siècleChapitre 73 sur 378 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

le Verbe ait deux natures ? Nous lui répondîmes : Montrez-nous aussi en quelle Ecriture on trouve le consubstantiel ? Eutychès répondît : Il n'est pas dans l'Ecriture, mais dans l'exposition des Pères. Marnas ajouta : Il en est de même des deux natures ; et je continuai, dit Théophile : Le Verbe est-il Dieu parfait ou non? Eutychès dit : Il est parfait. J'ajoutai : Étant incarné, estil homme parfait ou non? Il dit : Il est parfait. Je repris : Donc si ces deux parfaits , le Dieu parfait et l'homme parfait , composent un seul Fils , qui vous empêche de dire qu'il est de deux natures? Eutychès répondit : Dieu me garde de dire que Jésus-Christ est de deui natures, ou de raisonner de la nature de mon Keu; qu'ils fassent contre moi ce qu'ils voudront, je veux mourir dans la foi que j'ai reçue.

Flavien : Pourquoi n'avez-vous pas fait cette déclaration la première fois ?

Théophile : Nous n'avions été envoyés que pour citer Eutychès, et nous avons cru inutile de parler d'autre chose que de notre mission.

Marnas étant arrivé, on lui donna lecture de la nouvelle déposition de Théophile, et il dit :

Quand nous fume» envoyés à Eutychès nous ne voulions lui parler de rien; mais il entra en dispute, parlant de son dogme. Nous le reprenions doucement. Il disait que le Verbe incarné est venu relever la nature humaine qui était tombée. Je repris aussitôt : Quelle nature ? Il répéta : La nature humaine. Je lui dis : Et par quelle nature a-t-elle été relevée? Il ajouta : Je n'ai point appris dans l'Ecriture qu'il y ait deux natures. Je repris : Nous n'avons point appris non plus dans l'Écriture le consubstantid, mais des saints Pères qui les ont bien entendues e* fidèlement expliquées. Il répondit : Je ne raisonne

fftf SAINT LéONv&B-QRAND.

point sur la nature de la Divinité, et je ne dis point deux natures , Dieu m'en garde. Me voici , si je suis déposé, le monastère sera mon tombeau.

Le jour marqué , lundi $2 novembre t fut tenue la septième et dernière session.

Le concile étant assemblé, Astérius, prêtre et notaire» annonça que l'évéque JSusèbe était à la porte.

FulVIEN : Qu'il entre : que les diacres Philadelphiu* et Bérille cherchent autour de l'église si l'abbé JSutychès est venu , suivant sa promesse,

Ils revinrent aussitôt, et déclarèrent qu'aprçs l'avoir cherché par toute l'église , ils ne l'avaient point trouvé, i pi lui, pi aucun des siens, Flavien l'envoya encore obier- t cher par les diacres Çrispin et Jobien. Quand ils furept de retour, ils dirent ne l'avoir point trouvé , mais avoir i appris qu'il allait arriver avec une escorte considérable. Le concile attendit , et Jean , prêtre et défenseur, vint annoncer : Eutychès est arrivé avec une grosse troupe de soldats , de moines et d'officiers du préfet du prétoire. Ils ne veulent pas le laisser entrer au çonoilç si nous ne promettons de le rendre. Le silenciaire (1) Magnus est aussi & la porte et demande à entrer comme . envoyé par l'empereur.

FfeAViEN : Qu'ils entrent. ,

Quand ils furent entrés , le silenciaire présenta et lut un ordre de V empereur, portant qu'il voulait que le pa- j triçe Florentins assistât au concile pour te conservation i de la foi . Après cette lecture, le concile fît entendre quelques acclamations d'actions de grâces et de veeux pour la longue vie de l'empereur* Ce qui témoigne que oes sortes d'acclamations n'étaient que de cérémonie , car

(1) Silenciaire ou chef àtt eonféillert d'État.

SHAPlTJ*Jî vf nç

Tordre inconvenant de l'empereur avait du blesser les membres du concile* Ils agréèrent toutefois que Florentius fut présent, du consentement d'Eutychès , et Fla«* vien l'envoya chercher par le silenciaire.

Quand Florentius fut arrivé, on fit venir au milieu du concile l'accusateur et l'accusé, tous deux debout, et on fit lire par Aétius, diacre et notaire, les actes de ce qui avait çté fait jusqu'à ce moment. Lorsqu'il lut l'endroit où il e$t question, dans la lettre de saint Cyrille aux Orientaux, de la distinction des deux natures, Eusèbç de Doryléç interrompit la lecture en ces termes ; Celui* du en convient pas , il enseigne le contraire,

U patricb Florentins : S'il plaît à Votre Sainteté , que Ton demande à Eulychès s'il en demeure d'accord,

Euf$£B : Permettez qu'on lise tous les actes ; ils me suffisent pour le convaincre. Quand il conviendrait & présent, cela ne doit pas me porter préjudice. Je craijif des artifices. Je suis pauvre , il me menace d'exil , il est riche, il me destine l'Oasis. Si je suis trouvé calomnia* leur, jç perdrai ma dignité.

Flavien l'assura que ce que pourrait dire Eutychè* oe loi porterait aucun préjudice \ et s'adressant à Su* tychès :

Vous avez entendu votre accusateur, déclarez donc si vous confesse* l'union de deux natures.

KyTYcuis ; Oui, de deux natures.

EpsBjB : Confessez-vous deux natures , seigneur archimandrite , après l'Incarnation , et que Jésus-Christ Qous est oonsub$tantiel selon la chair ou non ?

Eynrcitès , $e tournant vers Flavien ; Je ne suis pap vrou pour disputer, mais pour déclarer à Votre Sainteté 06 que je pense. H est écrit dans ce papier : faites-le lire,

Flavien : Li$e«4e vous-même.

Eutychès : Je ne puis.

Flavien : Pourquoi ? Cette exposition est-elle de vous ou d'un autre? si elle est de vous, lisez-la vous-même.

Eutychès : Elle est de moi , et conforme à celle des saints Pères.

Flavien : De quels Pères ? dites-le vous-même ; qu'a— vez-vous besoin de papier ?

Eutychès : Je croîs ainsi : J'adore le Père avec le Fils, et le Fils avec le Père , et le Saint-Esprit avec le Père et le Fils. Je confesse son avènement dans la chair prise de la chair de la sainte Vierge , et qu'il s'est fait homme parfait pour notre salut. Je le confesse ainsi en présence du Père et du Fils et du Saint-Esprit , et de Votre Sainteté.

Flavien : Confessez-vous que le même Jésus-Christ , fils unique de Dieu , est consubstantiel à sa mère selon l'humanité ?

Eutychès : Je dis ce que je pense ; que me demandezvous davantage ?

Flavien : Confessez-vous maintenant qu'il est de deux natures?

Eutychès : Comme je le reconnais pour mon Dieu et Seigneur du ciel et de la terre, jusqu'ici je ne me permets pas de raisonner sur sa nature ; mais qu'il nous soit consubstantiel , jusqu'ici je ne l'ai point dit, je l'avoue.

Flavien : Ne dites-vous pas que le même est consubstantiel au Père selon la divinité , et à nous selon l'humanité ?

Eutychès : Jusqu'à ce jour je n'ai point dit que le corps du Seigneur notre Dieu nous soit consubstantiel ; mais j'avoue que la sainte Vierge est de même substance que nous , et que notre Dieu a pris d'elle sa chair.

Basile , évêque de Séleucie : Si sa mère nous est con-

CHAPITAB V* 177

substantielle, il Test aussi , car il a été nommé Fils de l'Homme.

Eutyches : Puisque vous le dites maintenant , je consens à tout.

Le patrice Florentïus : La mère nous étant consubstantielle , assurément le fils nous est aussi consubstantiel.

Eutyches : Jusqu'ici je ne l'ai point dit ; car comme je soutiens que son corps est le corps d'un Dieu , m'entendez-vous ? je ne confesse pas que le corps de Dieu soit le corps d'un homme , mais un corps humain , et que le Seigneur s'est incarné de la Vierge. S'il faut ajouter qu'il nous est consubstantiel , je le dis aussi ; je ne le disais pas auparavant, mais maintenant, puisque Votre Sainteté le déclare , je le dis.

Fuvien : C'est donc par nécessité , et non pas selon votre pensée, que vous confessez la foi.

Eutyches: C'est ma disposition présente. Jusqu'à cette heure , je craignais de le dire ; connaissant que le Seigneur est notre Dieu , je ne me permettais pas de raisonner sur sa nature ; mais puisque Votre Sainteté me le permet et me l'enseigne, je le dis.

Flavien : Nous n'innovons rien \ nous suivons seulement la foi de nos Pères.

Le patrice Flokentius : Dites-vous que Notre-Seigneur est de deux natures après l'incarnation, ou non?

Eutyches : Je confesse qu'il a été de deux natures avant l'union; mais après l'union, je ne confesse qu'une nature.

Le concile : Il faut que vous fassiez une confession claire et que vous anathématisiez tout ce qui est contraire à la doctrine qui vient d'être lue.

178 SAINT LÉOH-L&-GRASD*

Eutyches . Je tous ai déclaré que je ne le disais point , auparavant; maintenant , puisque vous l'enseignez, je le dis, et je suis mes Pères. Mais je n'ai pas trouvé cela clairement dans l'Ecriture , et tous les Pères ne Font pas dit. Si je prononce cet anathème , malheur à moi , car j'anatbématise mes Pères.

Tout le concile, ému par ces paroles, se leva et s'écria : Qu'il soit anathème !

Flavien : Que le saint concile prononce ce que mé~ ; rite cet homme , qui ne veut ni confesser clairement la ! vraie foi , ni se rendre aux sentiments du concile,

Seleucus, évêque d'Amasée : Il mérite d'être déposé : mais vous pouvez lui faire grâce.

Flavien : S'il avouait sa faute , et anathématisait son : erreur, on pourrait lui pardonner.

Florentius : Confessez-vous qu'il y a deux natures et , que Jésus-Christ nous est consubstantiel ? Dites.

Eutyches : J'ai lu dans saint Cyrille et saint Athanase qu'il est de deux natures avant l'union; mais après l'union et l'incarnation, ils ne disent plus deux natures, mais une.

Florentius : Confessez-vous deux natures après l'union ? Dites.

Eutychès : Faites lire saint Athanase, vous verrez qu'il ne dit rien de semblable.

Basile de Seleucie : Si vous ne dites deux natures après l'union , vous admettez un mélange et une confusion.

Florentius : Qui né dit pas de deux natures , çt deitf natures 9 ne croit pas bien.

Tout le concile se leva et s'écria : La foi n'est point forcée. Longues années aux empereurs, longues années!

CHAPITBB V. 179

Notre foi est toujours victorieuse. Il ne se rend pas, pourquoi l'exhortez-vous ?

Flavien prononça donc contre lui la sentence en ces

termes :

« Eutychès, jadis prêtre et archimandrite, est pleinement convaincu, et par ses actions passées et par ses déclarations présentes , d'être dans Terreur de Valentin et d'Apollinaire, et de suivre opiniâtrement leurs blasphèmes, d'autant plus qu'il n'a pas même eu égard à nos avisetànos instructions, pour recevoir la saine doctrine. Cest pourquoi , pleurant et gémissant sur sa perte totale, nous déclarons, de la part de Jésus-Christ, qu'il a blasphémé, qu'il est privé de tout rang sacerdotal, de notre communion et du gouvernement de son monastère, faisant savoir à tous ceux qui lui parleront ou le fréquenteront ci-après , qu'ils seront eux-mêmes soumis à l'excommunication. »

Cette sentence fut souscrite par trente-deux évêques et vingt-trois abbés , dont dix-huit étaient prêtres , un diacre et quatre laïques.

Le concile étant fini , Eutychès dit tout bas au patrice Florentins , qu il en appelait au concile de Rome , d'Egypte et de Jérusalem. Florentius rapporta aussitôt cette parole à Flavien, comme il montait à son appartement. Ce mot, prononcé à la dérobée, servit de prétexte à Eutychès pour se vanter d'avoir appelé au Pape (1).

Nous avons voulu reproduire , avec les plus grands détails, le compte-rendu des débats de ce grand procès, comme un monument instructif des mœurs de l'Église dans ce siècle, et des formes de procédure dont elle

(l) Ubbc, i. IV. — Ffcwy, Uv. XXVI.

usait à l'égard des hérétiques. On retrouve, dès cette époque, dans les assemblées ecclésiastiques, toutes ces formes judiciaires dont la philosophie moderne et sa digne fille la philanthropie s'est attribué l'invention : enquêtes, confrontation de l'accusé et de l'accusateur, citation, témoins à charge et à décharge, libre défense. Où rencontrer plus de respect pour l'accusé, plus de désir de le voir se justifier, plus de mansuétude et de longanimité ! Mais aussi quelle opiniâtreté chez le coupable ! quelle hypocrisie ! quelle fécondité de subterfuges pour ne pas dévoiler sa véritable pensée ! Comme tous les hérétiques de tous les temps, il préfère son interprétation individuelle des Écritures à l'interprétation commune des Pères ! comme tous les hérétiques , il emprunte le secours de la force matérielle pour faire triompher contre l'Église désarmée le mensonge et l'iniquité !

Quoique Eutychès fût , comme nous l'avons vu, particulièrement protégé par l'eunuque Chrysaphius, et que l'empereur lui-même fût favorablement disposé pour l'hérétique, le respect de ce monarque pour les décrets du concile ne lui permit pas de se déclarer ouvertement en faveur d'Eutychès et de le soutenir, malgré le patriarche et le clergé. Eutychès ne tarda donc pas à reconnaître que , pour détourner les conséquences des décrets du concile, il avait besoin d'une plus puissante protection au sein même de l'Eglise, et il se flatta de la trouver auprès du Pape. Dès l'année 447, il s'était adressé par écrit à saint Léon , ainsi que nous l'avons dit , pour attester son attachement à la foi catholique , et afin de donner une preuve évidente de son zèle , il avait accusé de nestorianisme plusieurs évêques et clercs deTOrient. Le Pape, qui ne pouvait pas connaître le véritable état des choses, et qui devait conclure du langage

Page 1