CHAPITRE VI
sur la figure; les évéquea et les moines, ses complices, vocifèrent pour l'encourager; mais d'autres évêques, effrayés de la responsabilité de ce jugement sacrilège, voulant éviter à la faiblesse de leur cœur une résistance dont ils ne se sentent pas le courage , s'efforcent, far les supplications les plus énergiques , d'arrêter la sentence sur les lèvres de Dioscore ; d'autres, parmi les-» quels on cite Onésiphore d'Icône, Marinien de Synade, Nunnéchius de Laodicée, se lèvent de leurs sièges, vont se jeter, en larmes , aux pieds de Dioscore , embrassent ses genoux et le conjurent de ne pas prononcer la sentence : Flavien , disent-ils, n'a rien commis qui lui mérite d'être déposé; la déposition d'un prêtre ne doit pas être punie par la déposition d'un évêque ; s'il a fait quelque chose de répréhensible , qu'on le reprenne!
Basile de Séleucie : Ne condamnée pas l'opinion de tout le monde !
Toutes ces prières sont inutiles et semblent même accroître la fureur de Dioscore ; toujours debout , il s'écria : Quand on me couperait la langue, je ne dirais pas autre chose.
Et comme les évêques continuaient leurs supplications , en lui tenant les genoux 4 il se mit à pousser de* cris, feignant de croire qu'on voulait attenter à sa vie : Prétendez-vous faire une sédition ? Où sont les comtes ?
Aces mots, signal convenu, les commissaires de Tempe-* reur entrent dans l'église , accompagnés d'une cohorte de soldats chargés de chaînes, de verges, d'armes et de toutes sortes d'instruments de tortures qu'ils traînent sur le pavé avec un grand bruit 5 à leur tête marche Barsumas, le fanatique archimandrite, suivi d'une horde furieuse de moines égyptiens, et de paraboleurs
de l'Église d'Alexandrie et d'une nombreuse populace. Ils se précipitent dans l'église comme dans une place prise d'assaut 5 le tumulte , la confusion et la violence sont à leur comble*, les évêques cherchent à s'échapper, mais toutes les portes sont fermées et gardées. Quelques membres paraissant encore indécis , Dioscore s'écrie : Remarquez bien que quiconque ne veut pas souscrire aura affaire à moi! Toute résistance cesse. Juvénal de Jérusalem est le premier à déclarer Flavien et Eusèbe justement déposés. Domnus d'Antioche et Thalassius de Césarée votent dans le même sens ; Eusèbe d' Ancyre, pour avoir montré quelque hésitation, se voit menacé d'être déposé ; Uranius d'Himerie vote non-seulement pour la déposition, mais pour le supplice et la mort.
Dioscore voulut achever son œuvre , en forçant ses collègues à souscrire, de leurs propres mains, la criminelle sentence. Comme il eût fallu du temps pour avoir une copie au net , Dioscore assemble plusieurs fois autour de lui ses complices , pour délibérer sur le parti à prendre. Après être convenus de ce qu'il fallait faire, Dioscore et Juvénal, accompagnés de soldats et de gens inconnus, qui prodiguent les menaces, les coups et les blessures, présentent aux évêques un papier blanc , et les forcent de le signer , en ajoutant à leur nom ces mots : J'ai jugé et souscrit. Ceux qui élèvent des difficultés, ou tardent un peu, sont menacés de déposition, de l'exil , de la mort. Partout retentissent ces cris : Mettez en pièces ceux qui divisent deux natures ! Chassez, tuez ceux qui disent deux! qu'ils soient eux-mêmes divisés en deux parts! Les soldats appuient ces vociférations à coups d'épée et de bâton. Dioscore et ses complices redoublent de fureur contre Flavien, à cause de son appel au Pape, se livrent sur la personne du saint
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archevêque aux violences les plus cruelles et les plus ignominieuses; Dioscore frappe Flavien & coups de poing dans le visage , à coups de pied (dans l'estomac , et l'ayant jeté à terre, lui marche sur le ventre; anima par cet exemple, les soldats de l'empereur, les paraboleurs d'Alexandrie, les moines de Barsumas et Barsumas lui-même déchargent leur fureur sur le martyr.
Ainsi a été consommée l'iniquité par cent trente évéques, les uns coupables de trahison , les autres de lâcheté. Les légats du Pape , seuls , se montrèrent courageusement fidèles à leur devoir, et bravèrent les menaces, les outrages et les violences ; ils ne cessèrent de protester pour le maintien des droits de l'Église, l'intégrité du symbole des apôtres, l'autorité du Saint-Siège. Cette Me conduite leur a mérité l'éloge de saint Léon (1) ; et le pieux et savant évêque de Cyr, Théodoret, a écrit que la terre entière admirait et célébrait le zèle ardent et la très-juste liberté avec laquelle ces légats avaient défendu, à Éphèse, les règles de la justice et les canons de l'Eglise , et avec laquelle ils avaient eu le courage de menacer l'iniquité , même sur son trône (2).
Les légats s'empressèrent d'échapper parla fuite à ces scènes de brigandage.' Après leur départ, Dioscore fît encore condamner plusieurs autres évêques , et notamment Théodoret, Ibas d'Édesse, Savinien de Perrha et Domnus d'Antioche. Savinien, d'une piété irréprochable, avait succédé à Athanase, déposé, à cause des scandales de sa vie, par un concile, en 445. Dioscore exigea le rétablissement d' Athanase et la déposition de Savinien, sans que celui-ci eût été appelé pour se défendre. L'empereur avait interdit l'entrée du concile à Théo-
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doret dont on craignait l'influence; quoique absent il fut condamné et déposé. Ibas , arrêté comme prisonnier dans Antioche, fut aussi jugé et condamné. Domnus d' Antioche, ayant rétracté sa souscription forcée à la condamnation de saint Flavien, fut déposé. Il retourna dans son monastère et y mourut, peu de temps après, dans un repentir sincère de sa faute.
Aussitôt que le concile fut terminé , Dioscore partit pour Alexandrie , où il eut la ridicule audace de prononcer contre saint Léon une excommunication qu'il fit souscrire par dix évéques égyptiens. Il obtint aussi , par le crédit des courtisans , ses dignes complices, un édit de l'empereur, qui confirmait et approuvait tous les actes du conciliabule d'Ephèse.
Cette assemblée est restée stygmatisée dans l'histoire sous ce nom : Le brigandage 4'Éphèse (4).
Dioscore est donc parvenu à ses fins ; il a remporté la victoire sur ses adversaires et assuré le triomphe de la doctrine hérétique d'Alexandrie. Mais par quels moyens cette victoire a-t-elle été obtenue ? Quelles suites funestes ne doik-elle pas entraîner pour l'Église ! La sainteté d'un concile a été violée par les brutalités les plus révoltantes } le juste a été proclamé injuste et l'injuste a été proclamé juste $ toutes les lois divines et humaines ont été foulées aux pieds ; les esprits les plus modérés sont sous le coup de la terreur; les plus fermes sont ébranlés 5 un aveugle et féroce fanatisme menace d'étouffer sous la violence la vérité chrétienne qui, jusqu'à ce jour, avait constamment été victorieuse
(1) Voyez sur ce concile : saint Prosper, Chronique; Évagre, Hist. ecclés.; libérât, HisL «6r. des hérésies de Nestorius et dtEutychès; Labbe, t. IV ; le P. Gacciari, éd. des œuvres de saint Léon; Fleury, Hist. ecclés., liv. XXVII; l'abbé Rohrbacber, lin XL.